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Les peaux rouges au Jardin d’Acclimatation de Paris

Girard de Rialle, La Nature N°548 — 1er décembre 1883 et N°553 — 5 janvier 1884

Mis en ligne par Denis Blaizot le mercredi 28 décembre 2011

Les indigènes réunis en ce moment sur la pelouse du Jardin d’Acclimatation de Paris, nous présentent un échantillon, intéressant à divers titre, de la population nord-américaine au moment de l’arrivée des Européens. À cette époque, c’est-à-dire à la fin du seizième et au commencement du dix-septième siècle, les Français au Canada, les Anglais .et les Hollandais, dans la région qui devint plus tard le siège de la grande république des États-Unis, trouvèrent ces contrées occupées par des nations assez nombreuses, différentes les unes des autres, souvent ennemies, mais dont l’aspect physique ainsi que l’ensemble des mœurs avaient un caractère d’unité très appréciable. C’étaient des chasseurs et des pêcheurs errant sur de grands espaces, ’transportant de ci de là leurs tentes légères, suivant que l’abondance ou la rareté du poisson et du gibier leur imposait ces déplacements. Toutefois, les tribus possédaient en quelque sorte des territoires qui leur constituaient avec tout ce qu’ils contenaient de véritables domaines, mais domaines indivis à tous les membres de la tribu.

Bien qu’appartenant à plusieurs races bien distinctes, ces indigènes ne différaient pas au point de vue anthropologique d’une façon bien tranchée les uns des autres. Il n’est donc pas interdit de résumer les caractères physiques de ces races dans la description d’un type général qu’on peut appeler le type Peau-Rouge, à cause de la nuance qui fait en quelque sorte le fond de la coloration de ces peuples. Nous dirons donc que le Peau-Rouge est généralement grand et osseux avec une musculature sèche mais puissante ; la face chez lui est assez allongée’ tout en étant élargie par la saillie des pommettes et des mâchoires, ce qui donne à l’ensemble du visage
une apparence rectangulaire ; la bouche est grande, mais les lèvres sont minces, les dents larges et, parait-il, souvent atteintes de carie. Les yeux, noirs et enfoncés, ont une ouverture assez étroite. Le nez fort, très busqué et proéminent s’insère directement à la base du
front ; les arcades sourcilières sont accentuées. Le teint est tantôt clair, tantôt foncé selon les individus et les tribus, mais le rouge en forme toujours la couleur fondamentale ; la chevelure est l’aide et noire, le système pileux peu fourni. Enfin, la physionomie générale est grave, impassible à l’ordinaire, mais devient féroce sous l’influence de la passion.

Il n’en est pas moins certain, en dépit de cette espèce d’unité dans le type physique, que les Peaux-Rouges constituent plusieurs races irréductibles. Nous n’en voulons pour preuve que les différences radicales qui existent chez eux dans la conformation du crâne : ainsi les Algonkins et les Iroquois étaient dolichocéphales tandis que les Omahas, que l’on peut voir en ce moment au Jardin d’Acclimatation et qui appartiennent au groupe Dakota, présentent une brachycéphalie des plus accentuées.

L’étude du langage conduit à des résultats identiques ; en effet, les langues américaines, qui pour la plupart, appartiennent à la grande série des idiomes agglutinants, la plus répandue sur la surface du globe, occupent dans cette série comme une place à part. L’agglutination est un procédé pour la confection des mots qui consiste dans la juxtaposition intime, dans l’agglomération de divers éléments autour d’un élément principal, celui-ci retenant sa signification dans toute sa valeur, tandis que les autres ne garderont de la leur que ce qui est nécessaire pour déterminer les modes d’être et d’action de la racine principale : ainsi le verbe turc sevmek « aimer » donnera avec le suffixe négatif me, une forme sevmemek « ne pas aimer » et puis ensuite avec un nouveau suffixe in indiquant le sens réflectif, la forme sevinmemek « ne pas s’aimer. »

Ce procédé est en général celui des langues de l’Amérique depuis l’extrême nord jusqu’au Cap-Horn ; toutefois, ces langues le pratiquent d’une façon qui leur est particulière et qui ne se retrouve dans les autres et si nombreux idiomes agglutinants du globe que dans le basque ; il s’agit de ce que les linguistes ont appelé le polysynthetisme et qui est comme une seconde phase de l’agglutination. Il en résulte qu’ un grand nombre d’idées exprimées par autant de mots, s’agglomèrent en un seul vocable, souvent fort long, bien que les divers éléments qui ont concouru à sa formation aient perdu par syncope plusieurs de leurs syllabes et ne soient plus représentées parfois que par une seule lettre intercalée dans le nouveau mot. Sans pousser plus avant ces indications sur la structure des idiomes polysynthétiques américains, ce qui nous conduirait trop loin, nous constaterons qu’il y a là un ensemble présentant un aspect général mais non uniforme. En effet, si l’on étudie plus minutieusement ces langues, on s’aperçoit bien vite des différences considérables qui séparent certains groupes les uns des autres à un tel point, que dans l’état de nos connaissances, il est impossible de ne les pas considérer comme absolument indépendants. Ainsi donc la linguistique nous fournit une classification des divers peuples appelés Peaux-Rouges et nous signale l’existence de plusieurs familles tout à fait distinctes et sans parenté connue entre elles : la famille tinneh ou athapaske qui occupe toute la partie septentrionale du continent américain et dont une branche est descendue au sud le long des Montagnes-Rocheuses jusque dans l’Arizona et le Nouveau-Mexique où elle est représentée par les Apaches ; la famille algonkine, aujourd’hui bien déchue et diminuée, qui possédait il y a trois siècles le Canada et tout le nord des États-Unis actuels, région qu’elle disputait à des envahisseurs venus du nord-ouest et qui constituaient la famille iroquoise ; la partie méridionale des États-Unis, entre le Mississipi et l’Atlantique, formait le domaine de la famille apalache qui s’attribuait aussi une origine occidentale. Dans le Far-West, c’est-à-dire dans cette vaste contrée bornée à l’orient par le grand fleuve et à l’occident par les Montagnes-Rocheuses , vivaient au sud la famille pawnie et au nord la famille dakota dont font partie les Sioux ou Dakotas proprement dits, les Osages, les Menitarris ou Hidatsas, les Mandans, les Corbeaux, les Assiniboines établis assez loin dans le nord, côte à côte avec des tribus de nationalité athapaske et algonkine, les Kansas et les lowas qui ont donné leurs noms à des Etats de la grande république nord-américaine, et enfin les Omahas des bords du Missouri dans l’état du Nebraska et qui nous ont envoyé à présent une vingtaine de visiteurs.

Ce ne sont pas d’ailleurs les premiers de leur race qui soient venus de leurs Prairies visiter les bords de la Seine. Sous la Restauration, vers 1826, quelques Osages avaient entrepris ce voyage, poussés qu’ils étaient à se rendre en France par le souvenir de notre domination sur la Louisiane et le Canada et des bons rapports qu’ils avaient entretenus avec les trappeurs et les coureurs de bois d’origine française, Le groupe principal de cette famille des Dakotas doit sa dénomination si connue de Sioux à nos compatriotes,

Les Omahas habitent l’état de Nebraska dont la capitale conservera leur nom longtemps après que cette tribu aura disparu dans l’océan humain de la population toujours croissante de l’Amérique du Nord. Autrefois, chasseurs et guerriers, ils vaguaient au loin, poursuivant le bison et l’élan, bataillant avec leurs voisins rouges ou blancs. Depuis une trentaine d’années, à la suite d’un pacte conclu avec le gouvernement fédéral de Washington, ils ont vendu une grande partie de leurs territoires de chasse et se sont cantonnés dans ce qu’on appelle aux États-Unis une reservation, située sur la rive droite du Missouri et dont, paraît-il, ils viennent d’aliéner encore une partie moyennant 500 mille dollars (deux millions et demi de francs), Il est vrai que leur nombre a décru sensiblement et qu’ils ne sont plus guère, assure-t-on, que douze cents individus. C’est que la transition de cet état sauvage et barbare, tel que nous l’ont si merveilleusement dépeint les Fenimore Cooper et les Mayne-Reid, à une demi civilisation ne s’est pas opérée sans peine ni souffrance. Aujourd’hui les Omahas sont des agriculteurs habiles, exploitant le sol de leur réservation ; mais, pour en arriver là, il a fallu que les individus réfractaires au nouvel état de choses, succombassent : par suite des conditions d’existence qui leur étaient imposées, plus d’un Peau-Bouge s’est trouvé sans défense contre la misère, contre les maladies et surtout contre les tentations malsaines ; toutefois, cette dangereuse période semble à présent arrivée à son terme et si les Omahas n’en sont point arrivés comme les Cherokees par exemple, à constituer des communautés aisées, pourvues d’écoles et même de journaux, ou comme les descendants des Iroquois ou des Algonkins [1] du Canada à s’européaniser presque complètement, s’ils ont conservé en grand nombre ces caractères ethnographiques qui les rendent encore si intéressants pour les visiteurs du Jardin d’Acclimatation, ils ont franchi l’étape périlleuse et pourront désormais marcher avec quelque sécurité dans la voie de la civilisation.

Tels qu’ils sont cependant, ils peuvent fournir une idée assez exacte des tribus de Peaux-Rouges du Grand-Ouest nord-américain. Il y a là dix hommes, dix vigoureux gaillards il la haute stature, aux membres vigoureux et agiles, à la physionomie expressive, au type caractéristique de leur race qui représentent au naturelles farouches guerriers rouges dont les romans de Cooper et de Mayne-Reid nous ont donné des descriptions pittoresques (fig. 1). Cinq femmes s’y livrent aux travaux domestiques, mais non plus comme les squaws des peuplades encore sauvages, malheureuses esclaves de leurs époux et maîtres ; celles-ci paraissent plus humainement traitées et ont même fort bonne apparence avec leurs bijoux d’argent et leurs colliers chargés d’amulettes (fig. 2). Le chef de la bande, « Fumée-jaune » Mun-thu-no-ba, est un vieillard que n’accablent guère les soixante-dix-huit années qui pèsent sur sa tête. Il faut le voir en effet, drapé de son manteau vert historié de figures bizarres, conduire la danse-médecine, la danse sainte et se démener allègrement au centre de ses compagnons, au visage bariolé de couleurs criardes, qui bondissent autour de lui en poussant des cris pareils au jappement et au glapissement des fauves et brandissent leurs lances et leurs haches étincelantes. Bien que ces danses étranges ne soient ici que de véritables représentations théâtrales , à la suite desquelles les fiers guerriers rouges ne dédaignent pas de faire la quête et de recevoir les marques sonnantes et trébuchantes de la satisfaction des assistants, il n’en est pas moins positif que les Omahas sont restés fidèles aux croyances religieuses de leurs pères et qu’ils ne sont point encore convertis à quelqu’une des innombrables sectes chrétiennes des États-Unis. Tout au plus aux instruments de musique assez primitifs qui accompagnaient leurs danses et leurs chants sacrés, ont-ils adjoint une superbe grosse caisse de fabrication européenne.

Les conceptions théologiques des Peaux-Rouges ne dépassent guère les limites d’un fétichisme peu raffiné. Les divers phénomènes de la nature sont à leurs yeux la manifestation des volontés ou des caprices d’esprits élémentaires représentés souvent par des animaux plus ou moins merveilleux. Pour sc les rendre favorables, conjurer leur colère ou l’exciter contre autrui, il n’y a rien de tel que les sortilèges ct les incantations des magiciens ou « hommes-médecine, » les premiers voyageurs européens ayant traduit par « médecine » tout ce qui a trait à cette sorcellerie qui constitue l’ensemble de la religion des Peaux-Rouges. Il semble même que ce soient les missionnaires chrétiens qui ont introduit chez ces indigènes l’idée d’un bon et d’un mauvais principe, de bons et de mauvais esprits. C’est l’opinion d’un homme extrêmement compétent, M. Brinton, qui s’appuie notamment sur les observations faites chez les Dakotas par le Rév, G. H. Pond qui vécut dix-huit ans chez ces sauvages [2]. Les principaux de ces esprits paraissent être ceux des quatre points cardinaux identifiés dans les quatre vents, tate-onyetoba et représentés tantôt comme quatre géants, ancêtres de l’humanité. Celui du nord, Heyoka, serait le régulateur des saisons, tandis que de l’ouest viennent les Wakinyan ailés qui apportent les tempêtes. Le nuage orageux est un oiseau énorme, Wauhkeon, qui en battant des ailes produit le tonnerre et dont le vol est si rapide que l’air s’enflamme et pétille sur son passage, d’où les éclairs. Le grand aigle lui ressemble, aussi est-ce un honneur insigne pour un guerrier que d’être autorisé à se parer des plumes de cet oiseau. Unktahe est le génie des eaux ; il préside aux songes et aux enchantements, Les Dakotas se l’imaginent comme un énorme serpent ennemi de I’oiseau-orage Wauhkeon.

Ces Peaux-Rouges ont une assez curieuse légende sur la prédestination des connaissances magiques chez les sorciers. L’âme de celui qui doit exercer ces fonctions n’a conscience d’elle-même d’abord que sous la forme d’une petite graine ailée, ballotée par les quatre vents et transportée partout dans le monde des Esprits où elle apprend les chants, les danses, les sortilèges de toute espèce, enfin tous les secrets de la « médecine. » Lorsque cette éducation est terminée, la petite graine s’introduit chez une femme sur le point de devenir mère et bientôt naît un sorcier dont l’âme doit subir trois autres incarnations semblables au cours desquelles son pouvoir s’accroît ; mais après la quatrième, l’esprit du magicien s’évanouit et se perd dans le néant d’où il était sorti [3].

D’autre part, certaines tribus de Dakotas croient que l’homme possède quatre âmes — toujours le nombre sacré quatre, — l’une qui, après la mort erre sur la surface de la terre, la seconde qui veille sur le corps, la troisième qui hante les alentours du village, la quatrième enfin qui va rejoindre ses ancêtres dans le monde des Esprits, où comme on sait elle est appelée à vivre, à pêcher, à chasser, voire à combattre comme pendant l’existence terrestre. C’est sans doute à cette conception qu’il convient d’attribuer l’antique usage chez tous les Dakotas de vêtir les cadavres de leurs plus riches vêtements puis de les envelopper hermétiquement dans une peau de bête, bien cousue et bien ficelée, enfin de placer le tout à l’air tantôt dans un arbre, tantôt sur un échafaud. Ce n’est que depuis qu’ils sont entrés en contact plus intime avec les Blancs que ces Peaux-Rouges enterrent quelquefois les morts. Toutefois, au bout de quelques années, les ossements desséchés et blanchis sont pieusement recueillis et alors ensevelis dans une fosse. Avant ce moment, ce serait un sacrilège punissable de mort que de toucher à ces monuments funéraires et même lorsque l’arbre où les pieux qui formaient l’échafaud ne sont plus en usage, un Dakota préférerait mourir de froid que de s’en servir pour allumer son feu. Les femmes, et particulièrement les vieilles sont exclusivement chargées du soin d’ensevelir les corps et de les placer ainsi en l’air ; elles apportent aussi des provisions pour le voyage de la partie de l’âme qui va vers la terre des Esprits et pour celles qui demeurent errantes sur la terre. Enfin, chaque cadavre est muni de ses armes,· et à celui d’un chef, depuis que les Peaux-Rouges sont devenus cavaliers, on sacrifie un ou plusieurs chevaux dont on laisse les carcasses au pied de l’échafaud qui le supporte.

Les Dakotas, comme les autres Indiens de l’Amérique du Nord, ont en effet promptement appris des Blancs, avec le goût de l’Eau de feu, l’art de l’équitation et l’usage des armes à feu. Et cependant, ils ne savent point élever les chevaux à notre façon. Au lieu d’avoir des troupeaux d’équidés domestiques, des haras en quelque sorte, ils laissent ces animaux se reproduire en toute liberté dans les Prairies ; au lieu de dresser les poulains peu à peu et dès l’enfance, ils attrapent au lacet un cheval adulte dans la troupe sauvage qui galope à travers les espaces herbus du Far-West, ils le domptent à grand’peine, ainsi qu’on peut s’en rendre compte au Jardin d’Acclimatation, où on a fait venir d’Amérique quelques chevaux, de petite taille et absolument farouches, pris sur les bords du Missouri.

Avant l’internement des tribus pacifiées dans leurs réservations, il en était de même pour l’agriculture qui se bornait à quelques soins donnés par les femmes à des plantations de légumes d’une végétation prompte et facile. Le Peau-Rouge, chasseur et guerrier, tantôt à la poursuite de l’élan et du bison dans les plaines, tantôt en quête de castors ou de saumons le long des cours d’eau et des lacs, tantôt enfin sur le sentier de la guerre contre les tribus ennemis ou contre les Blancs, aimait à changer de place. Le Dakota surtout avait inventé une sorte de tente d’un transport extrêmement facile, dont on peut voir des spécimens sur. la pelouse du Jardin d’Acclimatation. Qu’on s’imagine une série de longs piquets réunis au sommet et s’écartant à la base de façon à former un cercle : le tout à l’origine était recouvert d’écorce, puis de peaux tannées. À présent, cette enveloppe est en. toile achetée aux Européens et ornée de peintures bizarres, naïves, mais non sans quelque allure, exécutées par les indigènes et représentant des scènes de guerre ou de chasse. Au haut de la tente, une ingénieuse disposition de l’enveloppe permet de laisser une ouverture pour la fumée du foyer allumé au centre de l’habitation et autour duquel ces indigènes s’étendent pour dormir sur des pelleteries et des couvertures.

Dans leur réservation, les Omahas commencent à habiter des maisons plus stables et plus confortables, de même qu’ils ont emprunté aux Blancs l’usage du pantalon. Mais, ainsi qu’on peut s’en rendre compte au Jardin d’Acclimatation, ils ont conservé l’habitude de se parer la tête de panaches en plumes, de toques en peau de loutre dont on a soigneusement conservé la queue bien fourrée : les pelleteries continuent à former une part importante de leur vêtement auquel ils ajoutent les étoffes de laine ou de toile fabriquées par les Blancs, mais teintes de couleurs éclatantes. Leurs pieds sont encore chaussés des célèbres mokassins, et des batailles avec leurs congénères insoumis ils aiment encore à rapporter des scalps, c’est-à-dire des chevelures arrachées du crâne de l’ennemi vaincu.


Les Omahas déjà un peu civilisés qui sont au Jardin d’Acclimatation nous fournissent une preuve de l’influence bienfaisante de la culture européenne sur les Peaux-Rouges. En parlant ainsi, nous avons en vue la condition de la femme, infiniment meilleure chez les hôtes actuels du Jardin d’Acclimatation que chez leurs ancêtres ou chez leurs congénères insoumis du Far-West, ou des régions du Nord. C’est ainsi que la partie féminine de la petite troupe de Peaux-Bouges en ce moment à Paris a tout à fait bonne mine et ne paraît point surchargée de travail ; sa besogne ordinaire semble se borner, comme pour nos paysannes, aux soins domestiques, sauf à donner un coup de main aux hommes les jours de labeur exceptionnel.

Il n’en est pas de même chez le Peau-Rouge sauvage. Celui-ci ne considère la femme que comme une esclave. Tous les travaux pénibles et rebutants lui incombent ; si le soin des enfants lui revient de droit, c’est elle aussi qui panse et harnache les chevaux de son époux et maître ; si tout naturellement elle prépare les aliments et confectionne les vêtements, c’est elle encore qui écorche les bêtes tuées à la chasse, tanne les peaux, coupe le bois, récolte les racines et les légumes sauvages qui entrent dans la cuisine des Peaux-Rouges, fait en un mot tous les métiers. Et quand on lève le camp, les malheureuses femmes défont les tentes, chargent les bêtes de somme, avec lesquelles d’ailleurs elles partagent le devoir de porter les fardeaux.

Quand elle est jeune et encore jolie, la femme peut parfois se réjouir de la dédaigneuse affection de son mari, qui, s’il en a le moyen, ne tarde pas à lui donner des rivales, car la polygamie est admise chez ces sauvages. Bientôt fanée et abîmée, l’infortunée n’a plus guère, pour tout le mal qu’elle se donne, d’autre récompense que les coups dont son époux se montre prodigue et, si elle devient veuve elle ne fait que changer de maître, car ses fils héritent de l’autorité du père et ne sont pas plus tendres pour leur mère que celui-ci ne l’était pour sa femme. Oui, le bébé souriant qu’elle a porté sur son dos (fig. 3) pendant les longues marches au travers des Prairies, quand il est devenu homme, qu’après les terribles épreuves qui sont pour les Peaux-Rouges ce qu’était la cérémonie de la robe prétexte chez les Romains, il est compté au nombre des guerriers, n’épargne pas plus la malheureuse vieille femme que ne le faisait son père après la trop courte lune de miel de ses premières amours.

Et cependant c’est la femme qui chez les indigènes de l’Amérique présidait à la filiation dans la famille : les enfants y appartenaient à la tribu de leur mère et non à celle de leur père. M. Morgan, dans un Mémoire publié en 13,70 par la Smithsonian Institution nous a révélé sur l’organisation de la parenté chez les Peaux-Rouges, les faits les plus curieux. C’est ainsi que nous apprenons que dans le groupe Dakota et, notamment chez les Omahas, un homme en se mariant à la fille aînée d’une famille acquérait le droit d’avoir pour épouses toutes les jeunes sœurs de sa femme, mais qu’en revanche à la mort du père les enfants issus de ces mariages étaient placés sous l’autorité de leur oncle maternel, car ils appartenaient à la tribu de celui-ci, Il était interdit de se marier dans sa propre tribu ; il se produisait ainsi un continuel changement dans les familles qui d’une génération à l’autre changeaient de totem, c’est-à-dire d’emblème ou d’armoiries, et cela en adoptant celles de la mère, de la femme qui, malgré l’abaissement et la dureté de sa situation dans la société, n’en était pas moins le pivot de cette même société.

Un tel état de choses doit changer sous l’influence de la civilisation européenne et nous ne garantissons point qu’il soit suivi avec rigueur par les Omahas en ce moment à Paris. Il en est de même sans doute pour la pipe, le fameux calumet des récits bien connus sur les Peaux-Rouges. Autrefois, bien des siècles avant Colomb, les Américains pratiquaient l’usage de brûler une herbe odorante dans un récipient à deux ouvertures et d’en aspirer la fumée par un tube pour la rejeter ensuite dans l’atmosphère. C’était à leurs yeux une offrande chère aux Esprits ; et les mystérieux constructeurs de ces tertres immenses qui s’élèvent dans le bassin du Mississipi, les Mound-builders devaient être de grands fumeurs, à en juger par la quantité considérable de pipes sculptées et ciselées qu’ils ont laissé dans leurs antiques monuments, Un archéologue distingué de Philadelphie, M. Barber, a fait sur ce sujet d’intéressantes études [4] et a reproduit nombre fourneaux de pipes curieusement façonnées en forme d’oiseaux, d’animaux ou d’hommes.

Les Peaux-Rouges en usaient de même lorsqu’ils entrèrent en contact avec les Européens. Au dix-septième siècle, le Père Hennepin, un de ces missionnaires français du Canada qui firent tant de découvertes dans l’Amérique du Nord, nous raconte que les Nadovessies, c’est-à-dire des Sioux ou Dakotas, offraient au Soleil la première bouffée de leurs pipes. Celles-ci d’ailleurs étaient et sont encore le plus souvent faites avec une pierre d’un beau rouge foncé, c’est le cas pour celle que fume l’Omaha représenté ici (fig. 4) et que nous avons vu polir et préparer par lui avant de l’adapter au singulier tuyau plat dont elle est pourvue, Cette pierre se trouve dans une localité pittoresque et poétique du Minessota, désignée sous le nom de la « Grande carrière de pierre à pipe rouge » et les Indiens de la contrée exploitent cette carrière dont les produits sont recherchés dans toute l’Amérique du Nord. Il existe d’ailleurs là-dessus une légende, répandue aussi bien dans les tribus de race algonkine que dans celles de race dakota, et d’après laquelle le Grand-Esprit, ayant réuni en cet endroit tous les Peaux-Rouges, prit un fragment de cette roche, en fit une pipe en leur disant que c’était un morceau de leur chair ; et après leur avoir appris à fumer, il déclara que celieu était un terrain neutre et que ceux qui se serviraient ensemble du même calumet devaient également abjurer toute hostilité ; cela fait, et comme chacun fumait, le Grand·Esprit disparut.

Girard de Rialle


[1Nous pourrons citer notamment un Mohawk (de race algonkine) qui a fait ses études supérieures et pris ses grades à l’Université d’Oxford. C’est le Dr Oronhyatekha de la ville de London, province d’Ontario, Canada.

[2Myths of the New-World, p. 63. 2e édit. 1 vol. in-8°. New-York, 1876.

[3Brinton, op. cit., p. 298-299.

[4Dans l’American Naturalist, avril 1882, et dans The Continent, avril 1883, par exemple.