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La Persicaire du Japon

Jules Poisson, La Nature N°1487 - 23 Novembre 1901

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 29 janvier 2011

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Dans un précédent article [1], au sujet du Bibassier du Japon, je rappelais que notre continent européen avait beaucoup emprunté à la végétation des contrées de l’Extrême-Orient. Cela s’explique d’autant que les conditions climatériques étant sensiblement les mêmes, un bon nombre de tentatives d’introduction d’arbres ou de plantes herbacées de ces régions ont eu un plein succès.

D’ailleurs, il se fait encore fréquemment des apports de plantes chinoises ou japonaises au moyen de graines venant d’explorateurs ou de missionnaires, mais beaucoup n’intéressent pas l’horticulture et restent dans le domaine purement scientifique.

Un de nos abonnés, M. F. Verdier, ingénieur à Saint-Gervais, attirait récemment l’attention sur un végétal japonais, en nous soumettant des photographies prises aux différents stades de son développement, qui lui paraissait singulièrement rapide. En effet, la Renouée ou Persicaire du Japon (Polygonum Sieboldii des jardiniers ou mieux Polygonum cuspidatum [2] des botanistes) est une plante à croissance remarquable, quand elle est placée dans un sol à sa convenance et que la douceur de la température s’en mêle. Ce n’est certainement pas une nouveauté pour les vrais amateurs de plantes, mais un fort pied de cette Renouée bien situé au milieu d’un gazon est souvent un sujet d’étonnement pour ceux qui ne sont pas ferrés en horticulture. Aussi a-t-on maintes fois tiré de son emploi décoratif d’heureux effets dans les parcs et les jardins d’un peu d’étendue, sans en abuser toutefois, car ce végétal est quelque peu envahissant, par ses bourgeons traçants que l’on peut facilement supprimer d’ailleurs, de façon à lui faire produire un faisceau de tiges de proportions convenables et gracieuses.

Ce Polygonum existait depuis plusieurs années, vers le milieu du siècle qui vient de s’écouler, en Angleterre, où le botaniste Lindley l’avait introduit dans le Jardin de la Société d’Horticulture de Londres, mais il s’obstinait à ne pas fleurir ; aussi ne savait-on comment le baptiser. Ce n’est que plus tard lorsque M. de Siebold en rapporta du Japon à Leyde, qu’il fut, peu de temps après, introduit en France [3].

Je me souviens avoir vu dans mon enfance une touffe de cette Renouée au Jardin botanique de l’École de médecine, fleurissant pour la première fois à Paris, et l’enthousiasme communicatif du jardinier chef pour sa nouvelle conquête. Si l’engouement des premières années pour cette Persicaire a vieilli, elle n’en est pas moins restée comme une plante décorative de mérite quand on l’emploie judicieusement.

On en a reparlé incidemment il y a quelques années, à propos d’une de ses congénères, le Polygonum Sakhalinense, dont le regretté Doûmet-Adanson avait un peu trop vanté les propriétés fourragères [4]. Les commerçants vinrent à la rescousse, et la publicité aidant fit l’affaire des horticulteurs détenteurs de cette Renouée, dont le moindre œilleton se vendait alors au poids de l’or ; mais cetlte renommée a sombré deux ou trois ans après son éclosion, les acheteurs ne trouvant pas ce que la réclame leur avait promis avec la Renouée de Sakhalin.

Cependant il y avait un fond de vérité dans cette allégation, puisque le P. cuspidatum, à frondaison moins ample que le précédent, était indiqué comme plante fourragère au Japon. De Siebold dit lui-même : « Cette plante que l’on peut faucher au printemps, à plusieurs reprises, fournit un fourrage excellent pour l’engraissement des bestiaux, qui la mangent de préférence, et les fleurs qui paraissent en automne sont très mielleuses et donnent aux abeilles leur provision d’hiver. Enfin, la racine amère et tonique est un médicament réputé chez les Chinois et les Japonais, etc., etc. »

Ajoutons, pour compléter l’histoire de cette Polygonée, qu’on avait même proposé l’emploi de ses jeunes pousses comme succédanés de l’Asperge [5]. L’auteur de cette proposition, qui était un jardinier instruit et d’excellent conseil, assure qu’il l’a expérimentée lui-même avec succès et que, par surcroît, les feuilles développées, mais encore tendres, sont un excellent substitutif de l’oseille, Mais ces appréciations n’ont pas été partagées par tout le monde et, à ce point de vue, en tant que légume et fourrage, cette Renouée a besoin d’être essayée à nouveau pour que sa réputation soit réellement justifiée.

La multiplication de ce végétal est facile, on prend en hiver les drageons qui se forment autour du pied mère, ou on divise celui-ci en autant de fractions qu’on désire d’exemplaires.

Jules Poisson


[1Voy. n° 1483, du 26 octobre 1901, p. 537.

[2Ce nom spécifique vient de la pointe prolongée et aiguë de la feuille.

[3Voy. Revue Horticole, 1858, p. 630 ; 1894, p. 55.

[4Comptes rendus Acad. des sc., 12 juin 1893

[5Belhomme (in Fl. des serres et des Jard. de l’Europe, XIV, 148).