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Le Ravenala ou Arbre du voyageur

J. Poisson, La Nature N°190 - 20 Janvier 1877

Mis en ligne par Denis Blaizot le mercredi 12 janvier 2011

Les contrées du globe qu’habitent les deux espèces connues jusqu’alors du genre Ravenala sont incontestablement les plus favorisées quant à la richesse et à l’exubérance de la végétation. Madagascar et les Guyanes sont deux noms qu’il suffit de prononcer pour qu’il n’y ait pas d’équivoque sur les expressions qui serviraient à dépeindre ces régions du tropique, dont on ne retrouve d’analogues que dans les Iles de l’Inde équatoriale.

L’Arbre du Voyageur, le R. madagascariensis, est l’une de ces espèces, et encore ce genre serait monotype, si, comme l’admettent certains botanistes, le R. guianensis devait, sous le titre générique d’Urania, en être séparé ; mais nous signalons seulement ce dernier parce qu’il présente des rapports ou des différences sur lesquels nous reviendrons.

Les parties basses de Madagascar, comme on le constate dans beaucoup de pays tropicaux, sont, sur une grande partie de la côte, marécageuses et malsaines. Les habitants n’ignorent pas ces conditions climatériques ; aussi ont-ils eu soin de placer leurs villes à l’intérieur de cette grande île de 405 lieues de long sur 150 de large. À peu de distance de la mer, relativement, le sol s’élève pour former des plateaux, dont le principal, celui d’Ankova, est à 3000 mètres d’altitude ; mais avant d’arriver au pied de ces élévations, il faut souvent franchir d’inextricables forêts interrompues par de nombreux marigots, d’où s’élèvent pendant les fortes chaleurs des émanations pestilentielles. Ces forêts qui s’étendent en rampant sur les collines à de grandes hauteurs, sont la patrie de l’Arbre du Voyageur. Il se rencontre isolément ou par bouquet de plusieurs individus. L’aspect singulier de cet arbre et le bel effet qu’il produit le distinguent immédiatement même à distance des arbres voisins.

Le Ravenala [1] rappelle un peu le Bananier par le feuillage ; mais avec cette différence toutefois que la disposition des feuilles présente cette singularité, que chacune d’elles naît alternativement à droite et à gauche en formant une ligne perpendiculaire à l’horizon ; Il s’ensuit que la disposition générale du feuillage rappelle les branches d’un immense éventail. Chaque feuille est composée d’un limbe entier sans découpure naturelle, d’un mètre et demi à deux mètres de long sur trente à quarante centimètres de large, supporté par un pétiole d’égale longueur. Quand ce végétal aura atteint un certain âge, ses feuilles qui jusqu’alors semblaient sortir au niveau du sol, seront désormais portées par un tronc, auquel les forces acquises pendant la jeunesse de la plante permettent de s’élever assez rapidement. Alors le Ravenala va devenir gracieux et fournir au paysage ce cachet particulier qu’il lui imprime, et dont le dessin fidèle, dû au crayon de M. de Bérard, qui a passé de nombreuses années de sa vie d’artiste dans les pays chauds, est reproduit dans notre gravure. Palmier par le tronc et Bananier par le feuillage au moins d’aspect, telle est l’association singulière dont sont frappés les voyageurs qui voient cet arbre pour la première fois.

De l’aisselle de ses feuilles naîtront, presque sans interruption, quand la plante sera de force à fleurir, des inflorescences volumineuses. Celles-ci sont composées de bractées épaisses résistantes, en forme de nacelle, attachées sur un axe robuste, et disposées alternativement à droite et à gauche et présentant la disposition distique, comme disent les botanistes, et rappelant en cela l’agencement des feuilles. De ces bractées engaînantes sortent des fleurs dont l’épanouissement successif dure assez longtemps.

Aux fleurs succèdent des fruits en partie engagés dans les bractées persistantes et atteignant la taille d’un œuf allongé de moyenne taille. Chacun de ces fruits légèrement charnu dans le jeune âge est une capsule qui à maturité s’ouvre en trois valves et laisse voir deux rangs de graines attachées à l’angle interne de chaque loge. Ce qu’il y a de particulier, c’est que chacune de ces graines de couleur noire est presqu’en totalité recouverte par une élégante collerette déchiquetée d’un bleu d’azur et à laquelle les savants ont donné le nom d’arille. C’est une production cellulaire supplémentaire qui se développe au point d’attache de la graine, et qui se gorge d’une huile qu’on peut extraire et qui fournit elle-même cette couleur bleue ou qui l’entraîne avec elle.

L’espèce de la Guyane présente ce caractère différentiel : c’est d’avoir dans chaque fruit plusieurs rangs de graines d’une forme un peu dissemblable ; et, chose singulière, la petite collerette on arille qui accompagne chacune d’elles est d’une confection spéciale et d’une couleur tout autre. Chaque graine semble placée au milieu d’un petit nid formé de poils feutrés du rouge le plus vif.

Nous n’avons pas jusqu’à présent fait connaître ce qui pouvait justifier celte qualification d’Arbre du Voyageur pour ne nous occuper que de son effet décoratif.

Le Ravenala est une source toujours prête à la disposition de l’Européen ou de l’indigène que la soif tourmente. La conformation de la base des pétioles ou queues des feuilles est telle que l’eau y est retenue à l’état permanent. Or, comme ces bases de feuilles sont engaînantes et s’emboîtent l’une l’autre, il s’ensuit qu’elles laissent entre elles un intervalle important, un vide qu’on n’aperçoit qu’en arrachant la feuille, et qui ne communique avec l’extérieur que par un sinus très étroit vers le sommet de la gaîne. Si l’on se rappelle que les feuilles ont un limbe très développé et dont les bords ordinairement sont légèrement relevés vers la face supérieure, on se rendra facilement compte que les eaux des pluies et des rosées s’écoulant sur cette surface, suivent le pétiole pourvu d’un sinus peu profond et arrivent ainsi à la cavité de la gaîne et s’y emmagasinent. L’évaporation est presque nulle une fois l’eau entrée dans ces petits réservoirs confectionnés par chaque feuille, et leur contenu peut varier entre un quart ou un demi-litre et quelque fois plus d’une eau pure et toujours fraîche. Il suffit d’une blessure faite dans le flanc d’une hase de feuille pour voir s’écouler l’eau par l’ouverture pratiquée.

Dans nos serres où les Ravenala sont cultivés, on ne les voit pas souvent devenir arborescents ; cependant ils atteignent une taille majestueuse et leurs belles feuilles dressées sont toujours remarquées des visiteurs.

À Madagascar, sa patrie originaire, et aux îles Mascareignes où cet arbre est répandu depuis longtemps, les vents violents et les pluies torrentielles brisent ou déchiquettent le limbe des feuilles dans le sens des nervures secondaires, qui sont parallèles entre elles à peu. près comme on le remarque dans les Bananiers. Rarement ces feuilles sont intactes, à l’exception toutefois de celles qui viennent de se dérouler depuis peu ; car, dans le groupe des plantes auxquelles appartient l’Arbre du Voyageur, les feuilles sont dans la jeunesse roulées sur elles-mêmes comme un cornet de papier.

Là ne se bornent pas les propriétés de cet arbre qui réunit la double qualité de utile dulci. On fait des toitures de cases avec ses feuilles ; les pétioles servent également dans la construction. On fait des parquetages avec le tronc scié en planches, qui, tout en ne présentant pas beaucoup de résistance, sont moelleux et. Durables ; l’entrecroisement des faisceaux fibro-vasculaires étant, dans cette tige de monocotylédone, singulièrement accentué, donne par cela même une solidité relative à l’ensemble du tissu. Enfin, divers ustensiles sont confectionnés avec des portions de feuilles qui se prêtent volontiers à l’industrie des indigènes.

J. Poisson


[1Ce mot signifie en langue madécasse, « feuille des forêts. »

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