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L’air de Paris

Jacques Boyer, La Nature N°2782 — 1er avril 1928

Mis en ligne par Denis Blaizot le mercredi 1er juin 2016

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L’atmosphère de Paris, comme celle de toutes les grandes agglomérations urbaines, est viciée par des causes multiples : foyers industriels ou domestiques, gaz d’échappement des automobiles, microbes et déchets vitaux. Aussi, quoique l’air renferme bien moins de germes pathogènes que les eaux et le sol, sa pollution par les poussières et les produits gazeux de combustion préoccupe, depuis quelque temps, d’éminents hygiénistes. Une jauge d’Owen, placée sur la terrasse du Palais-Royal, a permis notamment à d’Arsonval et Bordas de recueillir 12,871 g de poussières par mètre carré, tandis que l’analyse chimique des gaz résultant de la combustion du charbon leur donnait 2,569 g de carbone, 1,824 g d’hydrocarbures, 2,432 g d’acide sulfurique, 0,253 g de chlore et 0,021 g d’ammoniaque par mètre carré. L’inhalation de ces substances nocives prépare donc le terrain pour le développement ultérieur d’affections microbiennes des voies respiratoires.

Certaines communes de la banlieue parisienne se trouvent encore moins bien partagées, sous ce rapport, que le centre de la Capitale puisque les mêmes auteurs ont enregistré à Vitry jusqu’à 1,592 kg. de poussières par mètre carré durant le mois de février. Ils ont également trouvé, dans l’atmosphère de Paris et de sa banlieue nord, assez de fumées et de produits phénoliques pour que les eaux de la Marne et de la Seine stérilisées par le chlore, acquièrent un goût d’iodoforme suffisamment prononcé pour les rendre fort désagréables à boire.

De son côté, le Dr Kohn-Abrest a récemment effectué des sondages simultanés de l’atmosphère’ à différents niveaux de la Tour Eiffel et il a pu formuler les conclusions suivantes. Au pied du monument, dans les jardins du Champ-de-Mars, l’air est très pur et contrairement à ce qu’on pourrait croire, il n’est pas plus chargé de fumées au voisinage du sol que dans les parties élevées. Au contraire, la viciation générale de l’atmosphère parisienne s’accroît avec l’altitude soit par apparition dans les couches supérieures, de petites quantités d’oxyde de carbone, soit par l’augmentation de l’acide carbonique vers la petite plate-forme supérieure sise à 12 m du sommet (288 m.). D’ailleurs, les chiffres relevés au cours des expériences paraissent plutôt rassurants et n’indiquent, pour l’ensemble de l’agglomération urbaine, qu’une viciation chimique très faible (30 à 45 cent-millièmes d’acide carbonique et 1 cent-millième d’oxyde de carbone au maximum) sauf par moments, dans les espaces peu ventilés où la proportion de ce dernier atteindrait 5 ou 6 cent-millièmes. Aussi M. Kohn-Abrest déduit, de toutes ses expériences, qu’il faut multiplier les espaces libres ainsi que les squares. Il convient, en outre, de ne pas construire de « gratte-ciels, au sommet desquels, d’ailleurs, l’air n’aurait pas plus de garantie de pureté qu’au voisinage du sol ».

Enfin, M. Daniel Florentin, sous-directeur du Laboratoire municipal de Paris, a constaté, au cours de plusieurs expertises relatives à la recherche des gaz de fumées dans l’air de salles ou d’appartements, la présence systématique, à certaines heures, d’importantes quantités d’anhydride carbonique et souvent d’oxyde de carbone alors qu’aucune fissure n’existait dans les coffres des cheminées ..

L’étude de l’air dans Paris

Afin d’expliquer de telles anomalies, le savant chimiste entreprit une étude d’ensemble sur la composition de l’air des rues de la Capitale, au point de vue de sa teneur en ces gaz toxiques et il a communiqué récemment à l’Académie des Sciences de Paris les résultats des observations qu’il a faites sur ce sujet depuis deux ans environ.

Ses collaborateurs se promenaient à travers les artères de la Ville-Lumière et dans certaines localités de -la banlieue, pour recueillir des échantillons d’air qu’on analysait ensuite au Laboratoire municipal. Avant toute prise gazeuse, chaque opérateur mesurait la vitesse du vent (fig. 1) au moyen d’un petit anémomètre de poche et d’un compteur à secondes, puis il notait ta caractéristique du temps (beau, clair, brumeux, couvert ou nuageux, froid ou chaud, doux ou neigeux). Ces renseignements enregistrés, il recueillait des volumes d’air à peu près identiques dans un ballon de caoutchouc, qu’un gros soufflet lui permettait de gonfler (fig. 2). Afin de se rendre compte de la hauteur de la couche polluée, M. Florentin ordonna à ses aides d’effectuer des prélèvements simultanés à différents niveaux. Les expérimentateurs rapportaient au Laboratoire tous ces échantillons qu’ils y analysaient ultérieurement. On dosait l’anhydride carbonique (fig. 2) au moyen de la baryte mais en utilisant des solutions suffisamment diluées afin d’éviter tout phénomène de dépôt. Pour le dosage de l’oxyde de carbone, on employait la méthode du sang (fig. 2), indiquée primitivement par Vogel, mais dont MM. Florentin et Vandenberghe ont précisé la technique à tel point qu’on peut, grâce à elle, déce1er, dans l’air, 1 cent-millième de ce gaz toxique. L’analyse s’opère, en principe, de la manière suivante. On aspire, au moyen d’une trompe, l’échantillon d’air à examiner, dans un flacon à tubulures et on y introduit, à l’aide du tube à brome qui le surmonte, de l’hydrosulfite alcalin. Ce réactif a pour objet de priver la masse gazeuse de l’oxygène qu’elle renferme. Pour opérer un contact intime des corps en présence on agite vigoureusement le récipient, puis on ajoute de l’eau ordinaire dans le tube à brome dont on ouvre et on ferme tour à tour le robinet jusqu’à ce que l’absorption soit complète. A ce moment, on fait barboter le gaz totalement désoxygéné à travers une solution d’hémoglobine, mise elle-même dans un tube de Winkler à trois spires. La première de celles-ci porte une petite cuve à faces parallèles sur laquelle on braque un spectroscope à vision. directe (fig. 2) tandis qu’on dispose, un peu plus loin, une lampe électrique.

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Avec cette installation, la marche d’une opération analytique se poursuit facilement. Après avoir mis le tube d’évacuation du flacon en communication avec le tube de Winkler au moyen d’un tuyau de caoutchouc oblitéré par une pince de Mohr, on ouvre le robinet du tube d’évacuation et on règle l’écoulement gazeux en desserrant plus ou moins ladite pince. Le gaz circule alors, bulle à bulle, à une vitesse correspondant au débit horaire de 300 à 400 cm³ : comme, d’autre part, il se trouve entièrement dépouillé d’oxygène et passe dans un milieu réducteur, la moindre trace d’oxyde de carbone se combine à l’hémoglobine pour donner de l’hémoglobine oxycarbonée. Pas besoin de manipulations pour s’en assurer : on regarde simplement au spectroscope la solution sanguine traversant le tube de Winkler. L’observateur commence par apercevoir les bords nets de la bande unique de l’hémoglobine qui s’estompe ensuite peu à peu.

Puis quand l’hémoglobine oxycarbonée représente 25 à 30 % de la totalité du pigment, ses deux raies caractéristiques apparaissent. C’est le point de repère choisi comme terme de la réaction et on note alors le volume qui a passé. Une courbe établie par points, au moyen d’essais antérieurs et donnant pour un gaz de teneur déterminée le volume qui a circulé, permet réciproquement de fixer la quantité d’oxyde de carbone contenu dans un échantillon gazeux. Il suffit, en ce cas, de connaître le volume nécessaire pour voir apparaître les deux bandes de l’hémoglobine oxycarbonée.

Grâce aux analyses faites sur des échantillons prélevés en divers endroits de la Capitale et de la banlieue (place de l’Opéra, église de Belleville, rue de Charenton, rue de Mogador (2e et 3e étages), rue de Provence (1er et 2e étages), rue de Richelieu, Billancourt, Villejuif (altitude 120 m.), etc., M. Florentin a pu tirer un certain nombre de conclusions, que nous résumerons de la manière suivante.

Conclusions

Durant la journée, l’air des artères du centre de Paris renferme une quantité importante d’anhydride carbonique et un peu d’oxyde de carbone,. dus surtout aux moteurs d’automobiles. L’intensité de cette pollution varie, du reste, beaucoup suivant les conditions atmosphériques (la vitesse du vent en particulier) et la densité de la circulation des véhicules à traction mécanique. Dans les rues, la souillure aérienne diminue assez rapidement en fonction de la hauteur,car même dans les voies à circulation intense, on ne rencontre que des teneurs en oxyde de carbone inférieures au cent-millième à partir du 3e étage des maisons.

Dans les quartiers de la périphérie et dans la banlieue, sauf quelques rares exceptions de centres industriels suburbains, l’air se trouve nettement moins pollué que dans le centre de la ville où circulent de nombreuses voitures automobiles.

De toutes ces observations, se dégagent quelques enseignements pratiques. D’abord, le tuyau d’alimentation d’un système de chauffage à air chaud devra déboucher à une certaine hauteur au-dessus du sol. Il faudra, en outre, s’assurer par une analyse préalable, de sa pureté chimique et de sa teneur en poussières. En second lieu, pour expertiser, en toute sûreté, l’atmosphère suspecte d’un appartement situé dans le centre de Paris, on prélèvera, en même temps que l’air incriminé, un échantillon de celui de la rue au niveau dudit local. Enfin, au point de vue hygiénique, il semble que le séjour habituel dans les rez-de-chaussées et les premiers étages des immeubles en bordure des artères centrales de Paris présente certains inconvénients pour les personnes débiles, car elles y respirent continuellement, durant la journée, des traces d’oxyde de carbone, des hydrocarbures et des produits aldéhydiques divers, provenant des gaz d’échappement des moteurs d’automobiles et capables d’altérer à la longue des santés fragiles.

Jacques Boyer

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