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Le peuplement des Açores

Jules de Guerne, la Revue Scientifique —14 avril 1888

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 3 avril 2016

Les matériaux de ce travail ont été recueillis au cours de la troisième campagne scientifique du yacht l’Hirondelle.


Le caractère européen de la faune terrestre des Açores a frappé de suite les premiers explorateurs. Tous les groupes d’animaux étudiés jusqu’ici avec un soin suffisant fournissent à cet égard des résultats d’une concordance absolue. Il est permis d’affirmer, dès aujourd’hui, que les recherches ultérieures les confirmeront de plus en plus.

Sur 212 espèces de coléoptères connues dans l’archipel, 14 seulement lui sont particulières ; 23 se retrouvent, soit en Amérique, soit dans diverses îles de l’Atlantique. Le reste, c’est-à-dire la grande majorité, 82,5 %, appartient à la faune européenne.

Il serait superflu d’insister ; les oiseaux ne présentent aucune forme propre (excepté toutefois Pyrrhula murina Godman), de même les lépidoptères. Seuls, les mollusques paraissent faire exception à la règle. Sur 69 espèces, 32 sont généralement considérées comme spéciales à l’archipel. Ce point mérite, à mon avis, d’être discuté, et j’y reviendrai plus loin. Il suffira, quant il présent, de constater que cette proportion, relativement forte, de mollusques indigènes, ne suffit pas il enlever à l’ensemble de la population animale des Açores son caractère européen.

La faune des eaux douces, que j’ai découverte et qui est presque exclusivement composée d’espèces européennes, confirme d’une manière frappante les conclusions résultant de l’examen des animaux terrestres. Sur une cinquantaine de formes signalées, trois seulement : Pisidium Dabneyi, Cyptis Moniezi, Asplanchna Imhoi et une quatrième mal définie, Hydrobia ? evanescens, peuvent être regardées comme nouvelles.

Il convient d’ailleurs de remarquer qu’elles se rapprochent de types connus et que pas un genre inédit n’a été trouvé.

La répartition géographique des espèces aquatiques les plus communes aux Açores est extrêmement vaste. Elle dépasse de beaucoup en étendue celle des formes terrestres et d’un grand nombre d’animaux fluviatiles du continent.

Or la raison qui explique la vaste répartition de ces animaux me paraît être précisément la seule qui permette de comprendre leur présence aux Açores. Un fait remarquable se dégage, en effet, de l’étude de cette faune. Elle est composée presque exclusivement de types faciles à disséminer. Ne semble-t-il pas que les représentants de tous les groupes pourvus d’œufs d’hiver s’y soient donné rendez-vous ? Les cladocères et les rotifères dominent, puis viennent des Chœtonotus et des tardigrades. Et que trouve-t-on avec eux ? un bryozoaire muni de statoblastes, des ostracodes, une hirudinée à cocon, des turbellariés à capsules ovigères résistantes, enfin des nématoïdes. À peine est-il besoin de mentionner les protozoaires dont les kystes microscopiques se répandent avec une extrême facilité.

Nul doute que les organismes énumérés ci-dessus n’aient étendu, ne maintiennent et n’étendent encore aujourd’hui les limites de leur habitat, en dépit de la lutte pour l’existence, et cela grâce aux moyens variés de dissémination qu’ils possèdent.

Suivant toutes les probabilités, c’est de la même manière, en profitant des mêmes avantages, qu’ils sont arrivés aux Açores, dont ils ont progressivement peuplé les eaux. Au point de vue de la dispersion, la différence consiste uniquement en ce qu’au lieu de gagner de proche en proche, il a fallu franchir d’une seule traite, à un moment donné, une distance relativement considérable.

Le vent et les oiseaux peuvent effectuer aisément ce transport rapide et lointain, dont la plus longue durée n’atteint pas, tant s’en faut, les limites extrêmes de la conservation des germes enlevés [1]. On serait tenté de croire, d’après les documents réunis par les géologues, que l’action puissante et continue des courants atmosphériques a joué dans ce cas un rôle capital [2]. Sans nier son importance, je crois cependant qu’une très grande part doit être attribuée aux oiseaux dans Je peuplement des eaux açoréennes, Le sujet offre un intérêt assez général pour mériter qu’on s’y arrête un instant.

Il est positif que, sur le continent, le vent soulève et transporte sans cesse des quantités variables de matières plus ou moins ténues. On remarquera toutefois que le phénomène ne se produit avec une certaine intensité qu’en des régions arides et dénudées, dans les déserts ou sur les plages, c’est-à-dire en des points où les organismes d’eau douce sont évidemment très rares.

Pour que la dispersion s’opère, d’une seule traite, à une grande distance, il est nécessaire que les particules entraînées soient enlevées tout d’abord et en masse, à une hauteur considérable.

Les éruptions volcaniques qui lancent verticalement dans les airs des quantités énormes de cendres, soutenues d’ailleurs au début de leur ascension par des gaz surchauffés, semblent réaliser ces conditions. Aussi la répartition des ponces, à l’état d’extrême division, dans les grandes profondeurs océaniques, est-elle assez uniforme pour que des géologues d’une compétence indiscutable leur attribuent en majeure partie l’origine des sédiments abyssaux [3].

Mais tel n’est point le cas ordinaire et l’on voit, par. exemple, les pluies de poussière rouge [4] couvrir presque régulièrement l’Atlantique dans des limites qui varient peu. Le courant aérien qui les amène du Sahara semble manquer, sauf dans quelques circonstances exceptionnelles, de la force nécessaire pour les entraîner plus au large. Ce fait parait d’autant plus digne d’être remarqué, dans le cas actuel, que les pluies en question se composent presque toujours d’éléments plus ténus et moins denses que bien des œufs d’animaux inférieurs.

Il y a tout lieu de croire que les corpuscules transportés dans l’atmosphère tendent à tomber aussitôt que le vent faiblit. Un triage fort rapide des matières en suspension s’opère suivant leur densité, ainsi que le démontrent le calcul, l’expérience et l’observation [5]

Sur un vaste territoire continental, une ou plusieurs chutes successives ne sont pas un obstacle au transport lointain. Celui-ci s’accomplit en quelque sorte par étapes, et de très grandes distances en surface ou en altitude peuvent être franchies peu à peu. Ainsi s’explique bien la présence de rotifères, de tardigrades et de nématoïdes au sommet des Alpes ou de l’Himalaya [6].

Mais au-dessus de l’Océan, les choses ne se passent plus de même, il n’y a pas d’arrêt possible, et tout germe qui tombe est perdu.

Les Açores présentent d’ailleurs, au point de vue de l’introduction des organismes par le vent, diverses conditions singulièrement défavorables. Les pluies y sont très fréquentes [7]. Or on sait par les travaux des micrographes que l’humidité est l’une des causes les plus puissantes de l’affaiblissement du chiffre des germes aériens [8]. La pluie n’étant pas strictement limitée au territoire des îles, il est évident que beaucoup de particules flottantes, si l’on admet qu’il s’en trouve jusqu’en ces parages, doivent être abattues dans la mer voisine.

D’autre part, les vents variables et tournants qui dominent dans toute la région de l’archipel ne paraissent guère propres à y amener les matières purement passives suspendues dans l’atmosphère [9].

On tiendra compte également de la rareté dans l’air des ’organismes spécialement envisagés ici, c’est-à-dire des rotifères, des tardigrades, des infusoires [10] ; jamais encore, à ma connaissance, un statoblaste ou un œuf d’hiver de cladocère n’y a été recueilli.

Enfin, le grand facteur, qu’il est si important de ne jamais négliger dans les choses de la nature, le temps, ne saurait être invoqué dans ce cas, comme pouvant contrebalancer absolument, grâce aux faits exceptionnels survenus dans le cours des siècles, les circonstances particulières dont il vient d’être question. Les eaux douces des lacs açoréens sont, en effet, comme on le verra plus loin, d’origine relativement très récente, et il est permis de supposer que la faune des petites mares, qui pouvaient s’être formées antérieurement, a été maintes fois sinon totalement détruite ; du moins profondément troublée dans son existence [11].

Si l’on compare maintenant l’action des oiseaux à celle du vent, on reconnaît que la plupart des obstacles qui semblent devoir paralyser plus ou moins cette dernière ne contrarient l’autre en aucune façon.

Les oiseaux, en effet, sont loin d’être troublés dans leur vol par l’humidité, et c’est un fait bien connu des colombophiles, que la sécheresse est nuisible aux pigeons voyageurs. En France, par exemple, ces animaux accomplissent facilement et avec un succès presque certain de longs trajets dans la région de l’ouest, sans cesse rafraîchie par les brises de l’Océan. Les lâchers de la vallée du Rhône, brûlée par le mistral, donnent des résultats beaucoup moins satisfaisants [12].

Au large des Açores, il faudrait sans doute examiner pendant très longtemps des masses d’air considérables pour parvenir à en extraire une quantité de matière équivalente à celle que peut transporter en quelques heures un seul oiseau. Encore n’y trouverait-on pas, suivant toutes probabilités, d’objets d’un volume semblable. Les observations de Darwin sont décisives à cet égard [13].

J’ai enlevé moi-même des pattes d’un canard sauvage assez de vase pour couvrir entièrement un fond d’assiette de 15 centimètres de diamètre. Des débris végétaux atteignant jusqu’à 30 millimètres de long sur 4 millimètres de large adhéraient également aux lamelles du bec, D’autre part, plusieurs sarcelles d’hiver, Querquedula crecca Lin., tuées au Croisic (Loire Inférieure) par M. Chevreux, portaient aux pattes des grains de quartz ovoïdes de 0,80mm sur 0,55mm de diamètre et des plaques de mica dépassant en surface 1 millimètre carré.

Les pattes en apparence les plus propres offrent presque toujours, dans les interstices des écailles, de minimes parcelles de terre ou de boue durcie qu’on arrive à recueillir sans peine par un lavage fait avec soin. L’examen sommaire de produits ainsi obtenus sur des canards sauvages et des sarcelles d’hiver m’a fourni récemment un œuf de cladocère (Lyncéide ?), une antenne de Cyclops, des soies d’oligochètes, une valve d’ostracode, la moitié d’un statoblaste de plumatelle, une dépouille d’acarien et divers autres corps dont l’étude se poursuit actuellement.

Les plumes grasses et serrées des palmipèdes paraissent moins favorables au transport que les pattes et le bec. C’est cependant sur elles qu’Aloïs Humbert a trouvé des œufs d’hiver de crustacés cladocères [14].

En ce qui concerne les statoblastes, j’ai constaté qu’ils adhéraient assez fortement aux plumes ; bien que ne paraissant pas s’y fixer tout d’abord avec facilité. Voici à ce sujet une expérience.

Une baguette de 30 centimètres de longueur est garnie aux deux tiers des plumes du ventre et des flancs d’un canard sauvage. Je la promène à la surface d’un aquarium où flottent des milliers de statoblastes de Plumatella repens. Un certain nombre de ces corps s’étant attachés aux plumes, je porte l’appareil dans un bocal cylindrique, de diamètre convenable pour que les plu mes restent à une distance de 3 centimètres des parois. Le vase étant fortement maintenu, j’imprime à la baguette appuyée sur le fond un mouvement de rotation aussi vif que possible en tournant entre les mains pendant quelques secondes l’extrémité du bâton dépourvue de plumes. Très peu de statoblastes se détachent. On les retrouve çà et là sur le bocal, au milieu d’un fort grand nombre de gouttelettes d’eau.

La manœuvre exécutée a donc eu pour résultat principal de sécher les plumes. Or les statoblastes sortis de l’eau se collent rapidement sur celles-ci et y adhèrent bientôt assez fortement pour qu’un courant d’air intense ne puisse les en détacher. Pour y réussir, il faut de nouveau mouiller les plumes. C’est précisément ce qui se produira lorsque l’oiseau, arrivé au terme de son voyage, viendra se poser sur un étang ou sur un lac.

Dans le cas présent, le trajet s’effectuant d’une seule traite. du continent européen ou des îles britanniques aux Açores, la plupart des objets enlevés ont chance de parvenir jusque dans l’archipel, même en supposant qu’il pleuve. Les organismes transportés se trouveront surtout fixés à la région sternale ou à la face supérieure des pattes : or, pendant le vol, ces parties sont constamment tournées vers le bas, et le corps même de l’oiseau suffit en général à les protéger contre de violentes averses.

C’est en nageant au milieu des nappes d’eau ou en pataugeant sur leurs bords que les palmipèdes en particulier enlèvent toutes sortes de corpuscules. Me trouvant en bateau sur le lac d’Enghien, près de Paris, j’ai eu l’occasion d’observer un cygne littéralement chargé de statoblastes ; ceux-ci, mêlés à de la suie et à divers autres objets retrouvés d’ailleurs en abondance, comme les statoblastes eux-mêmes, dans le filet de soie promené à la surface, marquaient d’un trait noir ce que j’appellerai la ligne de flottaison de l’oiseau. Le remous produit par le mouvement du cygne avait du reste fait monter peu à peu cette sorte de bande sombre et l’avait étendue à la partie antérieure en un large plastron. Un animal sauvage s’envolant dans ces conditions, sans s’être nettoyé, sans avoir circulé parmi les roseaux, emporterait sûrement au loin nombre de statoblastes [15]

Sur le rivage d’un marais, les pattes largement étalées des palmipèdes, que leur poids fait enfoncer quelque peu, forment pour ainsi dire une pelle qui se couvre de vase. Lorsque les doigts se rapprochent, celle-ci peut se trouver retenue en certaine quantité, principalement à leur angle supérieur. C’est là, en effet, que j’ai recueilli presque toutes les matières qu’il m’a été donné d’examiner.

L’observation du cygne explique l’enlèvement des corps flottants que le vent ne saurait extraire de l’eau : elle offre une réelle importance en ce qui concerne la dispersion des types pélagiques que l’on rencontre surtout au milieu des grands lacs qui n’assèchent jamais.

D’autre part, l’adhérence du limon aux pattes des oiseaux montre comment peuvent se trouver transportés divers organismes d’une densité supérieure à celle de l’eau et qui demeurent parfois enfouis dans la boue pendant des périodes de temps plus ou moins longues sans être jamais mis à sec, ce qui les soustrait également à l’action du vent.

Quant aux oiseaux non résidents des Açores et qui ont pu y introduire la faune des eaux douces continentales en arrivant en droite ligne de l’Europe, leur n ombre est relativement élevé. On en trouvera la liste dans le livre de Godman où l’on voudra bien remarquer en outre un paragraphe fort important pour le sujet traité ici.

Le savant ornithologiste déclare n’avoir pas la prétention de donner le catalogue complet des oiseaux migrateurs de l’archipel j puis il ajoute qu’il ne se passe guère de tempête, au printemps ou à l’automne ; sans qu’une ou plusieurs espèces étrangères et notamment des grèbes, ne soient jetées sur les îles [16].

On se rappellera les observations d’Aloïs Humbert mentionnées ci-dessus et qui sont en partie relatives aux grèbes. De plus, il n’est pas sans intérêt de noter que les saisons indiquées se trouvent être précisément les plus favorables à l’enlèvement des œufs d’hiver : le printemps, lorsque beaucoup d’entre eux ne sont pas encore éclos, l’automne lorsqu’ils apparaissent en grande quantité chez presque tous les groupes où on les rencontre.

En ce qui concerne le temps nécessaire aux oiseaux pour arriver aux Açores, nombre de faits connus me dispensent d’insister. « L’accomplissement de ces voyages, dit Lyell, n’exige pas de leur part un grand exercice de force musculaire ; ils n’ont qu’à étendre leurs ailes et à se laisser ainsi pousser à travers l’air dans la direction du vent. En supposant qu’ils avancent à raison de 64 kilomètres par heure, ils atteindraient les îles en vingt-quatre heures, laps de temps qui n’excède pas celui pendant lequel la plupart des oiseaux peuvent subsister sans prendre de nourriture [17]. »

Les vents variables, signalés précédemment comme un obstacle au transport régulier des matières qui restent longtemps suspendues dans l’atmosphère, n’empêchent en aucune façon l’arrivée de nombreux oiseaux dans l’archipel. Qu’une tempête, même très courte, vienne à souffler dans une direction convenable et l’on pourra constater la présence aux Açores de volatiles entraînés.

Jetés sur les îles, les oiseaux aquatiques s’efforceront de gagner immédiatement les eaux douces où se trouveront déposés presque aussitôt les organismes apportés du continent, très vite et sans arrêt. L’empressement que manifestent les échassiers et les palmipèdes à rechercher les étangs ou les lacs en favorise donc le peuplement en même temps qu’il assure la conservation des êtres transportés. Il est évident que dans ce cas encore, les courants atmosphériques agissent d’une manière moins efficace que les oiseaux, le dépôt des germes flottant dans les airs étant absolument soumis au hasard.

On trouvera peut-être que les considérations précédentes indiquent une tendance à restreindre par trop l’action du vent. Je me suis expliqué déjà sur ce point, et, s’il semble que le rôle des oiseaux soit exagéré ici, c’est que j’ai tenu à le mettre surtout en évidence, les zoologistes m’ayant paru le négliger un peu. Je crois que les Açores ont reçu et reçoivent encore par cette voie beaucoup d’animaux aquatiques, tandis que les courants aériens y introduisent plutôt des microphytes ou, d’une manière plus générale, des organismes extrêmement petits. Le vent facilite en outre, et c’est là qu’éclate, à mon avis, sa grande puissance disséminatrice, l’arrivée dans le pays de types d’organisation élevée, mais actifs, tels que les insectes [18] et les oiseaux. D’où il résulte qu’en regardant ces derniers comme de simples véhicules, la prépondérance reste en définitive aux courants atmosphériques. Quoi qu’il en soit, le peuplement des eaux douces de l’archipel parait s’être accompli rapidement, bien que dans des conditions parfois difficiles ; certaines données historiques permettent d’en juger.

On connaît, circonstance heureuse, la date à peu près exacte de la formation des lacs açoréens. Tous sont postérieurs aux grands bouleversements volcaniques, puisqu’ils occupent justement le fond des cratères. Sans doute les eaux pluviales avaient pu s’accumuler auparavant dans quelques dépressions où un certain nombre d’animaux s’étaient peut-être introduits. Mais il est vraisemblable que ces eaux ont été plus ou moins troublées et leur faune détruite par divers phénomènes. La chose paraît extrêmement probable quand on songe que des nuages de cendres ont maintes fois couvert les îles. Ainsi, par exemple, il semble bien difficile qu’aucune eau stagnante ait pu se retrouver à Fayal, même dans la caldeira, après l’éruption de Capello, en 1672, éruption à la suite de laquelle les récoltes furent ensevelies sous une épaisse couche de sable rouge et complètement perdues [19]. Tout au plus pourrait-on ad mettre que quelques petites mares aient subsisté à l’abri d’épais fourrés. Tel n’a pas été le cas bien certainement à San Jorge sur le trajet des terribles nuées ardentes [20]

Quoi qu’il en soit, à part peut-être celle des îles de Santa Maria, Graciosa, Florès et Corvo, où aucun phénomène volcanique ne parait s’être produit à une époque récente (bien qu’elles aient dû subir également des chutes de cendres), les eaux des Açores qui semblent se trouver, depuis le plus long temps, dans des conditions à peu près normales, sont celles de Sete Cidades [21].

Les documents relatifs à cette localité offrent un grand intérêt en ce qui concerne la question de l’ancienneté de la faune. Les premiers navigateurs rapportent qu’au début de l’année 1444, l’emplacement de la caldeira était occupé par une montagne. Elle s’effondra durant une violente éruption que des documents dignes de foi placent entre le 8 mai et le 29 septembre 1444 [22].

Alors seulement commencèrent à se rassembler dans les fonds les eaux pluviales qui devaient y former les lacs [23]. Quelle fut, à l’origine, la composition de ces eaux où se dissolvaient, à coup sûr, toutes sortes de matières ? Le professeur Fouqué le donne à penser dans l’un de ses travaux précédemment cités : « En somme, l’analyse chimique révèle, dans toutes les eaux de l’î1e San Miguel, l’existence originaire, mais en proportions très diverses, des mêmes composés salins, composés identiques à ceux que l’on recueille lorsque l’on condense les fumées d’un volcan en activité ou qu’on lessive des laves refroidies et aussi la présence des gaz volcaniques les plus communs. Les eaux douces de l’île sont constituées qualitativement de la même manière ; les proportions quantitatives moindres des mêmes éléments constituent la principale différence entre elles et les eaux thermales [24]. »

Le milieu n’était guère favorable au maintien de la vie, et beaucoup d’organismes y périrent sans doute avant que les conditions d’existence se fussent suffisamment rapprochées de l’état normal. Il convient toutefois de faire, à ce propos, une importante remarque ; tous les animaux aquatiques des Açores appartiennent à des types parmi lesquels on trouve de nombreux : exemples de résistance aux températures extrêmes et d’adaptation à des eaux chargées de matières diverses [25]. Il est incontestable que ces circonstances ont influé, à l’origine, sur le peuplement des eaux. De même, celui-ci a dû être facilité par, ce fait que, chez plusieurs des formes introduites, les générations se succèdent avec une très grande rapidité, produisant constamment une multitude de jeunes beaucoup plus plastiques que les adultes [26].

Enfin, il n’est pas inutile d’ajouter qu’au point de vue de l’acclimatation, les organismes transportés dans l’archipel ont été favorisés dans la lutte pour l’existence, surtout au début, par l’absence ou la rareté des concurrents [27].

Les considérations précédentes, conformes à la plupart des faits observés, ne permettent pas de douter de l’origine continentale et relativement très récente de la faune des eaux douces. Sont-elles également applicables à la faune terrestre ?

Sauf la question de temps, je n’hésite pas à répondre affirmativement et j’estime que, malgré toutes les objections qu’elle comporte, celte manière de voir se rapproche beaucoup de la vérité.

Elle est assurément préférable à l’hypothèse qui consiste à regarder les Açores comme un centre de création, création bien pauvre à coup sûr et totalement dépourvue d’originalité, puisqu’elle se distingue en définitive par l’unique genre Plutonia Stab., formé de l’unique espèce P. atlantica Mor. et Dr., ayant pour unique station un point limité de la seule île San Miguel [28].

Vaut-il mieux considérer l’archipel comme le reste d’un vaste continent abîmé dans les profondeurs de l’Océan et qui se trouvait autrefois réuni à l’Europe, voire même à l’Amérique ? Les données purement littéraires sur lesquelles repose la théorie de l’Atlantide [29] ne sauraient prévaloir contre les faits d’ordre scientifique. Or la géologie démontre qu’une terre semblable n’a pu exister qu’à une époque très reculée et probablement bien antérieure à la formation des Açores [30].

Il convient donc de voir simplement dans ces îles ce qu’elles paraissent être en réalité, des cimes de volcans émergés à l’époque tertiaire, îles géologiquement récentes, mais vieilles cependant d’un très grand nombre de siècles.

Cette ancienneté, dont il n’y a guère lieu de tenir compte en ce qui concerne la faune aquatique troublée, comme on l’a vu, par les feux souterrains et susceptible, d’ailleurs, d’être rapidement transportée, doit être regardée comme très importante pour l’introduction progressive des plantes, puis pour celle des animaux. Les êtres ailés et le vent ont pu agir durant de longues périodes, et il est vraisemblable que les courants, dont la direction actuelle s’oppose à tout transport de l’Europe aux Açores, ont subi de notables changements [31]. La présence de roches erratiques en quelques points du rivage de Terceira et de Santa Maria fournit un bon argument à l’appui de cette opinion et permet, en outre, de penser que divers organismes sont arrivés dans l’archipel sur les glaces flottantes [32].

Je n’ai pas l’intention d’examiner ici quel a pu être, relativement à chaque classe d’animaux terrestres, le rôle des différents modes de dispersion dont Lyell et Darwin ont fait une si magistrale étude. Mais il n’est pas sans intérêt de remarquer que les mollusques, dont la dissémination passe pour être assez difficile, renferment précisément le plus grand nombre des formes propres au pays. Cette particularité semble pouvoir s’expliquer par la réunion de deux circonstances : rareté du transport. variation rapide de l’être introduit dans un milieu nouveau. Il doit en résulter une prompte différenciation ; les caractères modifiés par suite du changement des conditions d’existence tendent à se fixer très vile par hérédité, et l’influence de la sélection est d’autant plus forte que l’espèce reste soumise à l’isolement.

Aussi ne voit-on rien de semblable chez la plupart des représentants de la faune d’eau douce où les types se maintiennent, grâce à l’apport fréquent de congénères étrangers.

Quoi qu’il en soit de toutes les hypothèses émises ou discutées ci-dessus, il y aura lieu de tenir compte, de plus en plus, dans l’avenir, des apports résultant du fait de l’homme. Il faut se hâter d’étudier les animaux terrestres propres aux Açores, car ils ne tarderont pas à disparaître, au moins en grande partie, par suite de l’envahissement des espèces introduites.

Le mouvement des ports s’accroît, et des produits variés sont débarqués sans cesse qui contiennent divers animaux, notamment des insectes [33]. D’autre part, les navires condamnés, qu’on démolit en grand nombre dans l’archipel, renferment, sans parler des rats [34], bien des êtres vivants, des insectes et des arachnides entre autres.

Depuis longtemps déjà l’Helix aspersa, apprécié comme comestible par les matelots portugais, s’est répandu sur le littoral [35]. Certains mollusques, plus petits, peuvent avoir été amenés de diverses manières et même dans le lest [36]. L’horticulture a joué aussi un grand rôle dans ces introductions, bien des végétaux importés. ayant pu servir de véhicule à des insectes, à des mollusques et à des crustacés terrestres, à des arachnides, à des myriapodes, à des vers, pour ne citer que les organismes non microscopiques [37]. Mais ce sont, avant tout, les plantations faites dans plusieurs îles, et parfois sur une très vaste échelle, comme à San Miguel, qui ont porté d’emblée au cœur du pays, jusque sur la montagne, des animaux étrangers [38].

Ceux-ci méritent d’ailleurs d’être cherchés avec soin. Leur étude fournira sans doute quelques indications précieuses sur la manière dont les types, accidentellement introduits à une époque reculée, ont pu se comporter à l’origine. Je crois, en tout cas, qu’on en tirera un nouvel argument à l’appui de la théorie de la dissémination par transport, en ce sens que la plupart des espèces s’acclimateront parfaitement. D’où l’on peut conclure que la pauvreté relative de la faune terrestre des Açores résulte, non pas des causes défavorables inhérentes à ces îles [39], mais bien de leur isolement, de leur éloignement de. toute terre, Ces particularités n’expliquent en rien la pauvreté de la faune d’un centre de création ou, d’un continent affaissé, réduit à l’état d’archipel j elles paraissent, au contraire, rendre compte, dans une large mesure, de cette pauvreté, en des points où elles ont précisément contrarié le peuplement par transport.

L’intérêt même des considérations exposées dans ce travail et le souci que j’ai eu d’apporter des faits à l’appui de la plupart des opinions émises, m’ont entraîné à de longs développements. J’en donnerai le résumé en quelques lignes, formulant ainsi les conclusions de cette étude :

1° La faune terrestre des Açores présente un caractère nettement européen.

2° La faune des eaux douces présente également ce caractère, à un degré peut-être encore plus marqué.

3° La répartition des espèces qui la composent est extrêmement étendue ; on arrivera sans doute à démontrer que beaucoup d’entre elles sont cosmopolites.

4° La plupart sont pourvues de puissants moyens de dissémination.

5° C’est grâce à celle circonstance qu’elles ont pu arriver jusqu’aux Açores.

6° Elles semblent y avoir été apportées, en majeure partie, par le vent et par les oiseaux. Le vent ne parait avoir joué, dans le transport, qu’un rôle secondaire.

7° Le peuplement des eaux açoréennes s’est accompli rapidement ; les lacs formés par l’accumulation des pluies au fond des cratères sont, en effet, d’origine moderne.

8° L’extrême fécondité et la remarquable faculté d’adaptation au froid, à la chaleur, à des milieux de composition variée qui distinguent la plupart des types aquatiques répandus dans l’archipel, en même temps que l’absence de lutte pour l’existence, expliquent comment les eaux ont pu se peupler très vite, alors qu’elles subissaient encore une influence volcanique des plus prononcées.

9° Les conclusions résultant de l’étude des animaux aquatiques permettent de penser que la faune terrestre des Açores est également due à l’introduction fortuite d’espèces provenant soit des continents, soit des archipels les plus l’approchés.

10° La différenciation plus accentuée de la faune terrestre et, en particulier, des mollusques, s’expliquerait par la fréquence beaucoup moins grande du transport des types qui la constituent, par son origine plus ancienne. À une époque reculée, les courants océaniques ayant une autre direction qu’aujourd’hui, divers organismes peuvent avoir été amenés dans l’archipel sur des corps flottants et même sur des glaces.

11° Le caractère alpin de la faune terrestre des Açores ne parait pas démontré. En admettant que les îles se soient affaissées (qu’elles aient ou non fait partie d’un continent disparu), les animaux de la région littorale se seraient réfugiés sur les cimes où les espèces devraient être, contrairement à ce que l’on voit, nombreuses et variées [40].

12° Quelque valeur qu’on attribue aux hypothèses concernant l’origine de la faune terrestre, il importe de tenir grand compte des introductions dues au commerce, à la culture, etc. Suivant toutes probabilités, les animaux regardés aujourd’hui comme propres aux Açores ne tarderont pas à disparaître devant l’envahissement des espèces introduites.

Jules de Guerne


[1La durée maxima de la vie latente chez ces divers animaux ne sera sans doute jamais connue ; mais il existe dans la science un grand nombre d’observations montrant qu’elle peut se prolonger longtemps chez beaucoup d’entre eux. Je ne sache pas qu’aucun naturaliste se soit appliqué à les réunir. En voici quelques-unes, simplement destinées à justifier d’une manière générale les opinions exprimées ici.

De la terre, recueillie au sommet des Alpes et conservée sèche depuis quatre ans, a fourni à Ehrenberg des nématoïdes, des rotifères et des tardigrades. Ehrenberg, Ueber auch nach fast 4 lahren fortlebende mikroskopische Thiere in trockner Erde von der hohen Alpen des Monte Rosa (Ber. üb. die zur Bekanntmath, Vehandl. d. K. P. Akad. d. Wiss. Berlin, 1855).

Des Rhabditis aceti ont été obtenus en semant de la colle desséchée depuis trois ans et contenant des œufs de cette espèce sur de l’empois frais d’amidon, P. Haliez, Recherches sur l’embryologie et sur les conditions de développement de quelques nématodes (Mém. soc. sc. Mle, (4), t. XV, 1886, p. 46 du tirage à part).

On doit au professeur Balbiani quelques remarques sur la, durée de la vie latente des œufs d’hiver de Notommata Wernecki Ehr., rotifère parasite des Vaucheria. Ces œufs, pondus dès les premiers jours d’avril, ne présentèrent aucun signe de développement pendant tout l’été, l’automne et le commencement de l’hiver. Les observations ayant été interrompues en cette saison, il se trouva qu’à la fin de mars tous les œufs étaient vides. Ils avaient d’ailleurs perdu, longtemps avant d’éclore, l’abri des Vaucheria, ces algues étant mortes et tombées en décomposition. Balbiani, Observations sur le Notommate de Werneck (Notommata Wernecki) et sur son parasitisme dans les tubes de Vaucheriées (Ann. sc. nat. zool .. (6) t, VII, 1878, art. 2, p. 36).

En ce qui concerne la résistance des statoblastes, je rappellerai l’expérience faite autrefois par von Nordmann, qui transporta ces corps desséchés, dans du papier, de Paris à Odessa, où il les vit se développer. A. von Nordmann, Ueber einen mit günstigem Erfolg angesstellten Versuch Süsswasserpolypen von Paris nach Odessa zu verpflanzen (Bull. scient. Acad. sc. Saint-Pétersbourg, t. VIII,1841, p. 353). - G.-O. Sars (On some australian cladocem raised (rom dried mud. Christ. viel. Selsk. Forti. ; n°8, 1885, p. 3) a obtenu à Christiania une plumatelle d’Australie au moyen de statoblastes trouvés dans de la boue sèche. Tout récemment, M. Kraepelin a fait éclore à Hambourg des statoblastes de Pectinatella magnifica Leidy, qui lui avaient été envoyés des États-Unis. (Kraepelin, Die deutschen Süsswasser-Bryozoen, 1re part., Abhandl. des naturwis. Ver. in Hamburg, t. X ; 1887, p. 136.)

On trouvera nombre de faits intéressants sur les œufs d’hiver des cladocères dans l’ouvrage déjà cité de Weissman. L’auteur a consacré un chapitre entier à l’étude des conditions du développement de ces œufs. Il semble que la durée de leur vie latente ne s’abaisse jamais au-dessous de dix jours.

Enfin, pour les infusoires, je renverrai au mémoire de Fabre Domergue, qui paraîtra prochainement et où tout ce qui concerne l’enkystement est traité avec détails (Recherches anatomiques et physiologiques sur les infusoires ciliés (Ann. sc. nat. zool., 1888).

[2Sur l’action du vent, voir Geikie, Text book of Geology, 1882, p. 320. On remarquera que les nombreux phénomènes décrits se produisent toujours à terre, sur des espaces continus et en général à une faible hauteur au-dessus du’ sol. Thoburn et Virlet d’Aoust ont observé, l’un aux Indes, l’autre au Mexique, des faits importants au point de vue de l’ascension des poussières.

Le cas de Thoburn, rapporté par Tissandier (les Poussières de l’air, 1877, p. 92), est particulièrement intéressant, parce que l’orage de poussière se produit dans un bassin lacustre soumis à des dessèchements périodiques et où peuvent se trouver par conséquent toutes sortes d’œufs ou de graines. Voir Virlet d’Aoust, Observations sur un terrain d’origine météorique ou de transport aérien qui existe au Mexique et sur le phénomène des trombes de poussière auquel il doit principalement son origine (Bull. Soc, géolqg. de France (2), t. XV, 1857-1858).

Tout récemment, M. Van den Broek a considéré le limon hesbayen des plaines de la Belgique, comme ayant une origine éolienne. E. Van den Broek, Note préliminaire sur l’origine probable du limon hesbayen ou limon non stratifié homogène (Bull. Soc. belge géolog., paléont., hydrol., séance du 25 septembre 1887).

[3Voir J. Murray et A.-F. Renard, les Caractères microscopiques des cendres volcaniques et des poussières cosmiques et leur rôle dans les sédiments de mer profonde (Bull. mus. roy. hist. nat. Belgique, t, III, 1884-1885).

[4Le mot Passatstaub, employé par Ehrenberg, n’est pas à conserver, car il repose sur une erreur. Les poussières rouges que l’illustre micrographe croyait apportées de l’Amérique du Sud par les contre-alizés semblent provenir, le plus souvent, du Sahara. Voir à ce sujet Hellmann, Ueber die auf dem Atlantischen Ocean in der Höhe der Capvertlischen Inseln haüfig vorkommende Staubfälle, avec une carte (Monatsber. der K. P. Akad ; d, Wiss. Berlin, 1878, p. 364). — Dinklage, Die Staubfalle im Passatgebiet des Nordatlantischen Oceans) avec quatre cartes (Annal. d. Hydrograplt. u. marit. Meteorol., t. XIV, 1886, p. 69 et 113). Voir également le grand travail d’Ehrenberg : Passatstaub und Blutreçen. Ein grosses organisches unsitchtbares Wirken und Leben in der Atmosphäre (Abandl. d. K. Aktul.tl. Wiss. zu Berlin, 1847) (1849). Ehrenberg a donné, dans ce mémoire, une foule de renseignements sur les prétendues pluies de sang et autres matières, signalées depuis les temps les plus reculés jusqu’à l’époque moderne. En somme, à part les diatomées, très souvent, du reste, mortes ou même fossiles, ces fameuses pluies d’organismes ne contiennent guère que des débris. Les êtres vivants ou leurs germes (sans parler des bactéries qu’on a cherchées seulement plus tard par des procédés convenables) y sont effectivement très rares. Les rhizopodes s’y trouvent en majorité ; mais il faut tenir compte, en ce qui concerne le nombre, en apparence fort élevé, des espèces, de la tendance regrettable qu’avait Ehrenberg à multiplier indéfiniment celles-ci.

[5« Le calcul démontre que des grains minéraux de très petite dimension, 1/100e de millimètre de diamètre, par exemple, tombent encore avec une vitesse assez considérable (0,66m par seconde pour la silice, en supposant une forme sphérique). » (G. Tissandier, loc. cit., p. 10.)

« ...L’inspection microscopique (de diverses pluies terreuses) m’a fait voir que la matière organique qui entre dans leur composition est presque essentiellement formée de débris d’algues, qui ne peuvent provenir exclusivement de l’air. Les parcelles dont ces poussières sont formées offrent une ressemblance complète avec les débris d’algues et les corpuscules minéraux que l’on observe entre les grains beaucoup plus gros du sable du Sahara. Il y aurait donc là une véritable élection des substances les plus fines et les plus légères du sable du désert, opérée par le vent. En ne soulevant que les corpuscules les plus petits, et parmi ceux-ci les débris végétaux, les tourbillons aériens pourraient former une poussière riche en matière organique, tout en l’extrayant d’lin sable qui en est pauvre, par le seul fait qu’il opérerait cette extraction sur des masses considérables.

« ...J’agite du sable du Sahara dans une petite quantité d’eau distillée ; après quelques secondes de repos, le sable tombe au fond du vase où l’on opère ; mais l’eau reste trouble sous l’influence d’un fin limon qu’elle tient en suspension et qui, examiné au microscope, offre identiquement l’aspect des pluies terreuses tombées autour du continent africain. Je suis arrivé encore à reproduire la matière de ces pluies de poussières en entraînant, à l’aide d’un fort courant d’air, les substances les plus fines du sable du désert, qui traversaient un tube en tombant d’un sablier. L’examen du sable du désert de Gobi, qui fournit sans doute la matière des fréquentes pluies de poussières de la Chine, m’a donné les mêmes résultats. » (G. Tissandier, loc. cit., p. 87 et suiv.)

La citation suivante, bien qu’il s’agisse de faits étrangers il. la zoologie, montre comment le triage des organismes s’accomplira dans les airs et de quelle manière beaucoup d’entre eux iront se perdre dans l’Océan :

« Il est évident que, par ce mode de transport (le vent), les particules vitreuses seront amenées à des distances plus considérables du centre d’éruption que les minéraux qui leur sont associés. Nous devons noter, en outre, qu’à la sortie du cratère, elles sont plus abondantes dans les cendres que les minéraux ; qu’elles jouissent de particularités de structure qui permettent aux courants aériens de s’emparer d’elles et de les entraîner au loin. Ces esquilles vitreuses, formées d’une matière silicatée où les bases les plus lourdes n’entrent dans la composition que pour une petite partie, sont criblées de bulles gazeuses qui abaissent leur densité, en même temps qu’elles déterminent une fragmentation en particules extrêmement fines. Les minéraux des cendres volcaniques, au contraire, ne possèdent pas cette structure bulleuse, ils ne sont pas non plus dans cet état de tension des poussières vitreuses brusquement refroidies ; ils ne se réduisent donc pas aussi facilement en poudre impalpable et d’une extrême légèreté. Enfin, plusieurs de ces espèces minérales volcaniques, grâce aux bases qui jouent le rôle principal dans leur composition ; ont un poids spécifique élevé ; elles ne seront donc pas entrainées si loin du foyer que les particules vitreuses. Dans tous les cas, celles-ci constitueront la partie essentielle de tout sédiment formé de cendres volcaniques.

« Les observations que l’on a réunies jusqu’ici sur la répartition des cendres volcaniques du Krakatoa offrent un nouvel exemple des faits que nous venons d’indiquer. A mesure qu’on s’éloigne du volcan, les cendres recueillies sont de moins en moins riches en minéraux. C’est ainsi que, d’après une communication verbale de M. Judd, les cendres trouvées au lapon après l’éruption d’août 1883 ne contiennent déjà presque plus de pyroxène ni de magnétite. Il (J. Murray et A.-F. Renard, loc. cit., p. 14.)

[6Ehrenberg, Mikrogeologie, pl. 35, B. — Id. Beitrag zur Bestimmung der stationären mikroskopischen. Lebens in bis 20000 Fuss Alpenhöhe (Abhandl. d. K. Akad, a. Wiss. zu Berlin, 1858).

[7D’après Thomas de Bettencourt, les jours de pluie durant une année (novembre 1857 à octobre 1858), à Horta, île de Fayal, sont au nombre de 196. (Hartung, Die Azoren in ihrer änsseren Erscheinung und nach ihrer geognostichen Natur geschildert, Leipzig, 1860, p.35.)

[8P. Miquel, les Organismes vivants de l’atmosphère, 1883, ch. VII, voir les diagrammes des pages 215 et 217.

[9Coffin, The winds of the globe, etc. Smithson, contribut, to Knowd. 268. Washington, 1875. - Voir également les cartes de Brault, n° 3381 à 3384 du dépôt de la marine (Direction et intensité probable des vents dans l’Atlantique nord).

[10« A. Pouchet, Cunningham, Charles Robin et bien d’autres observateurs n’ont pu saisir qu’exceptionnellement dans l’atmosphère ces petits êtres élégants, répandus à profusion dans la moindre flaque d’eau... Pour ma part, j’ai rarement aperçu, dans les milliers d’échantillons de poussières aériennes qui ont passé sous mes yeux, des œufs et des cadavres d’infusoires. nettement reconnaissables. Cependant, à plusieurs reprises, ces sédiments m’ont montré des rotateurs enkystés, des carapaces de cyclopes, mais cela il des intervalles fort éloignés, de six mois en six mois, d’année en année. » Miquel, loc. cit., p. 27.

[11Voir ci-après.

[12Du Puy de Podio, Essai sur le vol des oiseaux en général. Considérations particulières au vol des pigeons voyageurs, 2e édit. Aire-sur-l’Adour, 1879, p. 30 et suiv.

[13« Bien que les becs et les pattes d’oiseaux soient généralement. propres, il y adhère parfois un peu de terre ; j’ai, dans une occasion, enlevé 61 grains (environ 4 grammes) et, dans une autre. 22 grains (1,4g) de terre argileuse, d’une patte de perdrix, dans laquelle se trouvait un caillou de la grosseur d’une graine de vesce. Voici un cas meilleur : j’ai reçu d’un ami la patte d’une bécasse, à la jambe de laquelle était attaché un fragment de terre sèche pesant 9 grains (0,58g) seulement, mais contenant une graine de Juncus bufonius qui, ultérieurement, germa et fleurit. M. Swaysland, de Brighton, qui, depuis quarante ans, étudie avec beaucoup de soin nos oiseaux de passage, m’informe qu’ayant souvent tiré des hochequeues (Motacillœ), des motteux et des tarriers (Saxicoles) à leur première arrivée et avant qu’ils se fussent abattus sur nos rives, il a plusieurs fois remarqué qu’ils avaient aux pattes de petites parcelles de terre sèche. On pourrait citer beaucoup de faits qui montrent combien le sol est presque partout chargé de graines. Le professeur Newton m’a envoyé une patte de perdrix (Caccabis rufa) devenue, à la suite d’une blessure, incapable de voler, et à laquelle adhérait une boule de terre durcie qui pesait 6,5 onces (environ 200 grammes). Cette terre, qui avait été gardée trois ans, fut ensuite brisée, arrosée et placée sous une cloche de verre ; il n’en leva pas moins de 82 plantes consistant en 12 monocotylédonées, comprenant l’avoine commune et au moins une espèce d’herbe, et 70 dicotylèdonées qui, d’après les jeunes feuilles, appartenaient à trois espèces distinctes... » Darwin, l’Origine des espèces, etc., traduction Moulinié, p. 390 ; 1873.

L’illustre naturaliste n’a traité, dans ce paragraphe, que de la dispersion des végétaux. Il est’ évident que les particules terreuses transportées par les oiseaux peuvent contenir des kystes de protozoaires ou des œufs d’organismes plus élevés tout aussi bien que des graines.

[14Forel, Matériaux pour servir à l’étude de la faune profonde du lac Léman ; 3e série, XXXII, Faune pélagique. (Bull. Soc, vaudoise Sc, nat.,. t. XIV, 1876, p. 221.)

[15J’ai cherché à me rendre un compte approximatif de ce que pouvait être ce nombre. En prenant pour diamètre moyen des statoblastes de Plumatella repens, 0,5mm (chiffre un peu exagéré), et en supposant ces corps régulièrement discoïdes, on voit qu’il faut en juxtaposer mille pour tracer une ligne de 0,50m de long. Or ce que j’appelle la ligne de flottaison mesure près d’un mètre (0,96m) chez un cygne sauvage adulte, Cygnus immutabilis Yarr., capturé vivant dans le marais de Rost-warendin, près de Douai. Il est même fait abstraction dans ce chiffra de la partie postérieure du palmipède, partie dont les corps flottants s’écartent par suite du mouvement de progression. Les mesures sont prises seulement d’une patte à l’autre. En voici un certain nombre, prises également d’une patte à l’autre, sur quelques palmipèdes migrateurs des plus répandus. Les exemplaires mesurés, en général de taille moyenne, ont été tués pour la plupart dans les marais du département du Nord à l’époque du passage. Ce sont des mâles adultes.

Anas boschas L. 0,51m
Colymbus arcticus L. 0,80m
Harelda glacialis L. 0,37m
Mergus merganser L. 0,50m
Oidemia nigra L. 0,43m
Podiceps cristatus L. 0,55m
Querquedula circia L. 0,30m
Spaiula clypcata L. 0,30m

On remarquera que sur un corps promené dans l’eau où ils flottent, sur la main par exemple, les statoblastes forment très vite trois ou quatre rangs superposés. Un oiseau peut donc en emporter des milliers ; on supposant même que presque tous soient perdus, il faut bien reconnaître que ce mode de transport offre de grandes chances de réussite. Il est également possible que ces corps soient enlevés sur le dos des oiseaux plongeurs. Darwin (loc. cit., p. 412) a vu des canards emporter ainsi des lentilles d’eau.

[16Godman, Natural history of the Azores, 1870, p.19.

[17Lyell, Principes de géologie, traduction Ginestou, 1873, t. II, p. 465. Le chiffre de 32 kilomètres à l’heure, indiqué par le traducteur, est inexact.

Voici un tableau emprunté à du Puy de Podio (loc. cit., p. 123) et qui permettra de juger de la rapidité du vol de divers oiseaux.

Noms des espèces Vitesse en km/h Observations
Martinet 130 D’après Spallanzani.
Hirondelle 125
Pigeon 72
Pigeon voyageur 99 Résultats de concours
Bécassine et vanneau 84 à 90 Résultats d’observations faites dans des circonstances atmosphériques normales, d’après la vitesse à la seconde relevée par points de repère.
Canard sauvage 66 à 72
Grue et Cigogne 72
Héron 60
Mouette et courlis 54
Oie sauvage 48
Corbeau 42
Martin-pêcheur 30 à 36
Geai et pic vert Id.

La vitesse du vol de l’hirondelle a été déterminée plusieurs fois d’une manière assez rigoureuse par des résultats d’épreuves directes :

« Ce fut ainsi que, dans un lâcher de concours de pigeons voyageurs fait à Creil (Oise), le convoyeur d’une société colombophile d’une ville du Nord lâcha une hirondelle qu’il avait soigneusement emportée avec lui et qui nichait sous la corniche du toit d’un colombier dont les pigeons étaient engagés dans le concours ; malgré que le lâcher fût opéré par un vent du nord assez violent, l’hirondelle, lâchée en même temps que les pigeons, rentra à son nid une heure et demie avant l’arrivée des premiers voyageurs au colombier. Elle avait ainsi obtenu une avance d’une heure et demie sur un parcours de 242 kilomètres. Or, comme ce jour-là, les pigeons avaient mis un peu plus de trois heures et demie pour faire le même trajet, l’hirondelle avait donc franchi ces 242 kilomètres en deux heures environ, soit 121 kilomètres à l’heure, vitesse qui se rapproche encore beaucoup des résultats fournis par Spallanzani ... » (Du Puy de Podio, loc. cit., p.122.)

[18Des bandes de sauterelles, Ædipoda migratoria Lin., venues d’Afrique, ont été signalées à Santa Maria (Drouet, Élém. faune açor. p. 201) et à Terceira. Fouqué, Voyages géol., etc. (Revue des Deux Mondes, 1er janvier 1873, p. 54).

Je ne connais qu’un cas authentique de pluie de poussière cité aux Açores.

« Le phénomène, dit M. Fournet, a commencé à la Guyane ; il s’est étendu à New-York ; de là, on le retrouve aux Açores, puis sur la France centrale et orientale, et il s’efface graduellement en Italie. » Lewy, Sur la pluie terreuse tombée dans la partie sud-est de la France, pendant les grands orages des 16 et 17 octobre 1846. (Compt. jend. Acad. sc., 5 mai 1847.)

Voici enfin un fait de simple curiosité, étant donnée sa cause tout à fait exceptionnelle : « ... La cendre de l’incendie de la ville de Chicago est arrivée aux Açores, le quatrième jour après le commencement de la catastrophe (M. Fouqué, à qui je dois cette communication, a vu cette cendre, qui avait été recueillie à Fayal par le consul américain, M. Dabney.) En même temps, on avait senti une .odeur empyreumatique qui avait fait dire aux Açoriens que quelque grande forêt brûlait probablement sur le continent africain. » Daubrée, Chute de poussière observée sur une partie de la Suède et de la Norvège, etc. (Compt. rend. Acad. sc., 19 avril 1875). Je ferai remarquer que les cendres ont dû monter très haut dans l’atmosphère avec les gaz surchauffés, absolument comme dans les éruptions volcaniques.

[19Hartung, loc. cit. p. 106, d’après les documents conservés aux archives de la Camara municipal de Horta.

Le fait suivant donnera l’idée des masses de matières que peut rejeter un volcan et du trouble que doit apporter leur chute dans l’existence d’une faune entière. « La baie de Lampoung, dans le détroit de la Sonde, fut fermée en quelques heures par une barre flottante de pierre ponce, longue de 30 kilomètres peut-être sur une largeur qu’on évalue à plus de 1 kilomètre et à une profondeur de 4 à 5 mètres ; elle s’enfonce de 3 à 4 mètres sous l’eau et émerge de 1 mètre environ ; ces chiffres donnent 150 millions de mètres cubes de projectiles. » Daubrée, Phénomènes volcaniques du détroit de la Sonde (26 et 27 août 1883) : examen minéralogique des cendres recueillies. (Compt. rend. Acad. sc., p. 1101 ; 19 novembre 1883.)

[20Fouqué, San Jorge et ses éruptions (Revue scientifique, p. 1199 et 1200, 21 juin 1873). « Un des phénomènes les plus singuliers de cette grande éruption (1580) est ce que les témoins contemporains ont appelé des nuées ardentes. D’après la description qu’ils nous ont laissée, ces nuées jaillissaient du sol sous forme de globes de flammes mêlées de fumées caustiques ; elles se mouvaient avec une telle vitesse vers le pied du coteau qu’il était impossible de se soustraire par la fuite à leur contact mortel. On rapporte que l’une de ces nuées atteignit un groupe de dix personnes qui emportaient leurs bagages et leurs meubles ; en un instant, le chariot fut réduit en cendres avec les bœufs de l’attelage et les personnes qui l’escortaient. Cinq autres individus furent consumés de la même façon à des distances assez grandes les unes des autres. Le nombre des têtes de bétail qui périrent est évalué à 4000. »

Au cours d’une autre éruption, le 17 mai 1808, apparurent encore des nuées semblables. Il Ces nuées sont chargées d’une poussière humide ; elles descendent le long du versant et rampent à la surface du terrain. A ce contact empoisonné, les plantes se flétrissent et meurent instantanément. Elles arrivent jusqu’au bord de la mer où elles font périr une trentaine de personnes et continuent leur course au-dessus des eaux. »

L’histoire de l’archipel, jusque dans les temps modernes, est pleine d’incidents fâcheux pour la conservation des êtres vivants. Ainsi, pendant l’éruption du mois de septembre 1630, le feu détruisit les bois du val de Furnas, et cent quatre-vingt-onze personnes périrent. L’île San Miguel fut couverte de cendres dont les monceaux s’élevèrent, en beaucoup d’endroits, jusqu’à 30 palmes (Hartung, toc. cit., p. 104).

L’homme lui-même, en déboisant le pays, a contribué, dans une certaine mesure, à modifier les conditions d’existence des animaux. On ne peut douter que toutes ces circonstances réunies n’aient eu quelque influence sur la faune terrestre, autant peut-être que les plantations nouvelles dont le rôle pour l’introduction d’espèces étrangères est considérable.

[21À la fin de l’année 1713, l’extrémité occidentale de l’île San Miguel parait avoir eu encore beaucoup à souffrir des tremblements de terre ; de l’une des cimes de la caldeira de Sete Cidades, descendit un torrent fangeux. (Drouet, lac. cit., p. 41.)

[22Drouet, toc. cit., p. 37 et note 1. Hartung (loc. cit., p. 99) ne pense pas que l’éruption dont il s’agit ait pu donner naissance, aussi rapidement, au vaste cratère de Sete Sitades.

[23Les eaux ont pu s’amasser assez rapidement. Il pleut en effet souvent et beaucoup aux Açores. La quantité d’eau tombée atteint 1,515m en une année.

[24Fouqué, Résultats généraux de l’analyse, etc. (Compt. rend. Ac. sc., 2 juin 1873.)

[25Le nombre des faits qu’il serait intéressant de citer à l’appui de cette assertion est tellement considérable que je dois me borner à en mentionner quelques-uns.

On connaît, dans les eaux salées sursaturées, divers animaux appartenant aux groupes envisagés ici. C’est dans un milieu semblable, à El-Kab, en Égypte, que Hexarthra polyptera, probablement identique au Pedalion mirum, a été découvert par le professeur Schmarda. Les Pachydrilus sont depuis longtemps signalés dans les salines de Kreuznach et de Kissingen et beaucoup d’oligochètes marins appartiennent du reste à des types largement répandus sur le sol ou dans l’eau douce (Frey et Leuckart, Claparède, E. Perrier, etc.).

Les hirudinées s’adaptent à la vie terrestre et se rencontrent également dans les eaux douces ou salées ; le professeur Verrill a même décrit une espèce (Cystobranchus vividus) qui s’accommode indifféremment des unes ou des autres. Verrill, Synopsis of the North american fresh water Leeches (U. S. Fish. comm. Report of the comm. for 1871-1873, p. 685).

Divers faits analogues sont connus chez les Turbellariés. Von Graff a découvert Derostoma salinarum (Monographie des turbellarien, I. Rhabdocœlida ; Leipzig, 1882, p. 369) et Customorpha subtilis (ibid., p. 225), dans les salines de Capo d’Istria près de Trieste. Le même auteur signale la présence de Macrostoma hystrix, Microstoma lineare et Cyrator hermaphroditicus dans les eaux douces et salées. Les genres auxquels appartiennent ces espèces sont d’ailleurs, comme on pouvait s’y attendre, les plus largement répartis que l’on connaisse (1882) (Von Graff, loc. cit., p. 181).

Les rhabdocètes supportent le froid d’une manière remarquable ; von Graff a pêché en plein hiver et sous la glace Stenostoma leucops et Microstoma lineare. Le bourgeonnement des Microstomidœ se continue même pendant la mauvaise saison (loc. cit., p. 179).

Au point de vue de la résistance des organismes au froid, la faune des neiges est intéressante à étudier ; là encore, se retrouvent les rotifères (Ehrenberg), les, tardigrades (Carl Vogt) et les nématoïdes (C. Aurivilius), ces derniers recueillis au Spitzberg. Quant aux entomostracés, beaucoup paraissent supporter les températures, extrêmes avec non moins d’aisance que les changements survenus dans la salure des eaux. Dans mon travail sur les genres Ectinosoma Boeck et Podon Mljeborg, etc. (Bull. Soc. zool. France, t, XII, 1887), j’ai donné quelques renseignements à ce sujet et j’ai particulièrement insisté sur l’importance des documents fournis par la géographie zoologique. Voici, à ce propos, un fait curieux rapporté par le professeur Nordenskiöld :

« Pendant notre hivernage à la Mosselbay (Spitzberg) en 1872-1873, nous avons observé la présence de millions de petits crustacés dans une neige imprégnée d’eau, dont la température variait de -2° à -10,2°C. »

Ces animaux produisaient une phosphorescence des plus vives. « ...Très singulière est l’impression que l’on éprouve en marchant, par une journée sombre et froide de l’hiver (la température était, à ce moment, voisine du point de congélation du mercure), sur de la neige d’où jaillissent de toutes parts, à chaque pas, des éclairs si intenses que parfois on craint presque de voir prendre feu ses chaussures et ses vêtements.

« En étudiant attentivement ce phénomène, nous reconnûmes que cette lueur était, produite par un petit crustacé de l’espèce Metridia armata A. Boeck, d’après la détermination du professeur W. Mljeborg. La neige, mélangée d’eau de mer, à une température notablement inférieure à 0°, semble être son élément ; mais le thermomètre descend-il au-dessous de -10°, ces petits animaux cessent d’émettre de la lumière. Lorsque la surface de la neige voisine du rivage, dans laquelle vivent ces petits animaux, a été, pendant l’hiver, refroidie souvent jusqu’à une température de plusieurs dizaines de degrés au-dessous de zéro ; très vraisemblablement ces crustacés peuvent supporter quelque temps sans souffrir un froid de - 20° à -30°. Cette observation est très curieuse, car très certainement leur organisme ne contient aucune fonction pour élever la température intérieure de leur corps au-dessus de celle du milieu environnant. » Nordenskiöld, Voyage de la « Vega » autour de l’Asie et de l’Europe (trad. C. Rabot et C. Lallemand, t, II, 1885, p. 58). Metridia armata se trouve ailleurs dans les eaux salées et tempérées de l’Atlantique : je l’ai reconnu dans l’estomac de sardines prises à Concarneau.

D’autre part, plusieurs naturalistes (Costa, 1. Soubeiran, Pavesl, N. Joiy) signalent des copépodes et des ostracodes dans des eaux thermo-minérales de composition et de température diverses.

Les œufs de la plupart des types dont il s’agit sont peut-être encore plus résistants que les animaux adultes. Ainsi, les œufs des daphnies ne sont pas digérés par les hydres et sortent vivants de l’organisme maternel abandonné comme résidu. Une daphnie, tuée par l’alcool absolu et replacée dans l’eau, ne tarde pas à se décomposer tandis que ses œufs, nullement atteints, se développent régulièrement. M, Nussbaum, Ueber die Lebenszähigkeit eingekapselter Organismer (zool. Anz., 1887, p. 173).

Hallez a vu des œufs de nématoïdes continuer leur évolution dans l’acide osmique à 1 % (loc. cit., p. 15).

[26Les observations très intéressantes dues à Paul Bert doivent être rappelées ici :

« Quand l’eau douce où vivent les daphnies est arrivée, en quelques jours à un degré de salure correspondant environ au tiers de celui de l’eau de mer, elles meurent toutes assez rapidement ; mais, quelques jours plus tard, on voit reparaître des daphnies nouvelles qui proviennent des œufs de celles qui sont mortes. Il y a ainsi acclimatation ; non dans l’individu, mais dans l’espèce. Ces daphnies diffèrent notablement par la taille de celles qui les ont précédées ; mais l’examen microscopique n’a fait reconnaître aucune modification appréciable dans leur structure.

« ...Les infusoires (paramécies, kolpodes, vorticelles, diatomées, sic) de l’eau douce et les conferves résistent parfaitement à un degré de salure qui tue les poissons et les crustacés. Il en est de même des notonectes, des arachnides aquatiques et, à un moindre degré, des larves de cousins et de chironomes. » Paul Bert, Sur la cause de la mort des animaux d’eau douce qu’on plonge dans l’eau de mer et réciproquement(Compt. rend. Acad. sc., 16 juillet 1883).

On remarquera que tous les types cités dans le second paragraphe figurent précisément dans la faune des Açores. Malheureusement, comme c’est le cas ordinaire pour les travaux physiologiques, les animaux mis en expérience ne sont pas déterminés avec précision.

L’extrême fécondité des cladocères est depuis longtemps connue, grâce aux calculs de Ramdohr. Les évaluations très modérées de ce naturaliste. montrent qu’une daphnie, commençant à produire des œufs le 1er mai, pourrait avoir, dès la fin de juin, 1291370075 descendants, Ceux-ci, à leur tour, deux ou trois jours après leur naissance, commencent-à se multiplier dans les mêmes proportions. Qu’on juge maintenant de la facilité avec laquelle des êtres ainsi doués arriveront à peupler des eaux où ils ne rencontreront pas tout d’abord d’ennemis et où la concurrence vitale sera longtemps presque nulle.

Les rotifères se multiplient aussi très rapidement. D’après Plate, la durée de l’existence des femelles d’Hydatina serait de quatorze jours environ. Les mâles peuvent être gardés trois jours au maximum. Les deux sexes atteignent leur taille définitive le troisième jour. C’est également alors qu’est déposé le premier œuf, lequel sera suivi d’une foule d’autres, produits sans interruption jusqu’à la mort, à condition toutefois que la nourriture soit abondante. Plate, Beiträge zur Naturueschichte der Rotatorien. — Jenais, Zeitsc, f. Naturw., t. XIX, 1885, p. 112.

[27Darwin a fait, au sujet de l’introduction des plantes dans les îles, une remarque semblable : « Sur un terrain presque nu, occupé par peu ou point d’insectes ou d’oiseaux destructeurs, presque toute graine arrivée, adaptée au climat, a des chances de pouvoir germer et survivre. » (Loc. cit., p. 393)

[28Plutonia (Viquesnelia) atlantica ne se rencontre ni dans les lardins de Ponta Delgada ni à Fumas, ainsi que l’indiquent Morelet et Drouet. On ne trouve ce mollusque qu’aux environs du Pico de Carvâo, non loin des bords du cratère de Sete Cidades. (Arruda Furtado, Viquesnelia atlantica Morelet et Drouet, Jorn. de Sc. math. phys. e naturaes, t. VIII, Lisbonne, mars 1882.)
Au moment de donner le bon à tirer, j’apprends, par un récit de voyage, qu’en septembre 1886, le Dr H. Simroth a trouvé le Plutonia sur les cimes de la caldeira de Fayal (H. Simroth, Eine Azorenfahrt von Insel nach Insel ; Globus, t. LII, p. 315 ; 1887).

[29Gaffarel, l’Atlantide (Rev. de Géog, t. VII et VIII, n° d’avril et de juin 1880). Ce travail renferme, sur l’origine des sargasses, certaines considérations qui seront peu goûtées des naturalistes. Il est accompagné d’une carte indiquant un grand nombre de bas-fonds hypothétiques signalés par les navigateurs et qu’on ne peut retrouver.

Les littérateurs sont, du reste, très loin de s’entendre sur la position géographique qu’aurait occupée l’Atlantide. Tous ne la placent pas dans l’Océan. Ainsi, pour M. E. Berlioux, le pays des Atlantes se trouvait sur la côte du Maroc, à peu près en face des Canaries. E. Berlioux, les Atlantes, histoire de l’Atlantis et de l’Atlas primitif. (Annuaire Fac, let. Lyon, 1883.)

[30Fouqué, Voyages géol., etc. (Rev. d. Deux Mondes, 15 avril 1873, p.855 et suiv.)

[31L’étude do la distribution géographique des mollusques dans le nord de l’Europe et de l’Amérique montre de la manière la plus nette que la direction des courants a changé, du moins en ces parages, à une époque relativement récente. On constate l’existence en Norvège, au sud du cercle polaire, d’une série d’espèces arctiques ; en Amérique, au contraire, un certain nombre de formes boréales continuent à vivre bien au-dessus de la limite qu’atteignent les types de la zone glaciale. De part et d’autre, on se trouve en présence des restes d’une faune presque entièrement disparue. Elle n’a subsisté quo dans les fjords et les golfes fermés où les eaux, plus chaudes ou plus froides que par le passé, ne peuvent pénétrer largement. (G.-O Sars, Nogle Bemaerknnger om den marine Fawnas Character ved Norges nordlige Kyster. — Tromsö Museums Arshefter, II ; 1879.)

[32Hartung, loc. cit., p, 294. Un léger soulèvement a dû avoir lieu pour amener ces roches à la hauteur qu’elles occupent. J’ajouterai que le littoral des Açores, du moins dans son état actuel, n’est pas des plus favorables aux échouements. Les plages y sont effectivement très rares.

[33Crotch (On the coleoptera of the Azores. - Proc. sol. Soc. Lond., 1.887, p. 361 et 362) a fait le relevé des coléoptères dont l’introduction parait certaine.

[34« On connaît, par exemple, la date exacte de l’arrivée du rat gris, à Terceire. Au commencement de notre siècle, une tempête ayant mis en pièces un bâtiment de commerce dans le port d’Angra, une troupe de ces animaux s’échappa du milieu des épaves et gagna à la nage la ville, où elle s’est multipliée, reléguant le rat noir dans les fermes et dans les villages les plus écartés de l’île. » (Fouqué, Voy. géol. Rev. des Deux Mondes, 1er février 1873, p. 640.)

[35Fischer, Manuel de conchyliologie, p. 193.

[36Les roches volcaniques criblées de trous sont très favorables pour ce genre de transport. Morelet (Notice sur l’histoire naturelle des Açores, etc., 1860, p. 175) a précisément trouvé à Ponta Delgada une espèce, Helix paupercula Lowe, qui se loge fréquemment dans les cavités des laves.

J’ai moi-même recueilli sur les bords du Logea Grande, à Sete Cidades, de petits limaciens qui remplissaient exactement les alvéoles d’une pierre ponce d’où il était très difficile de les extraire.

M. A. Locard a vu de petites hélices vivantes parfaitement conservées dans des balles de foin comprimées à la presse et débarquées à Marseille après un long voyage (Locard, Études sur les variations malacologiques d’après la faune vivante et fossile de la partie centrale du bassin du Rhône, t. 1er, p. 141 ; 1881).

[37Ce genre d’introduction a été signalé maintes fois sur le continent. On sait que plusieurs types intéressants ont été découverts dans les serres et les jardins botaniques de l’Europe. Voir à ce sujet : L. Vaillant, Sur l’acclimatation et l’anatomie du Perichœta diffringens Baird sp. (Comp. rend. Acad. sc., 7 août 1871). — Moseley, Description of a new species of land planarian from the hothouses at Kew Gardens (Ann. mag. nat. hist. (5), t. 1er, 1878). — Von Graff, Ueber einige interessante Thiere des Zoologischen und des Palmengartens zu Frankfurt a. M. (Der zool. Garten, t. XX, juillet 1879, p. 195). — F. Richters, Bipalium hewense Moseley, eine Landplanarie des Palmenhauses zu Frankfurt a. M. (Ibid., t, XXVIII, août 1887,p. 231).

Les citations précédentes ne sont données absolument qu’à titre d’exemples. On connaît un très grand nombre de faits relatifs à l’introduction fortuite d’insectes, d’arachnides, de myriapodes, de mollusques et même de reptiles dans les cargaisons de navires. M. Dautzenberg m’a signalé dernièrement la trouvaille faite à Bruxelles, dans les racines d’un arbre brésilien, d’un Bulimus multicolor Rang bien vivant.

Les animaux apportés, volontairement ou non, s’acclimatent et se multiplient parfois tellement vite qu’ils deviennent gênants. Deux grands Achatina de l’Afrique australe, pris à l’île Maurice où l’on avait déjà transporté l’espèce, et abandonnés dans le jardin botanique de Calcutta, s’y développèrent au point de causer de sérieux ravages. Kobelt, Die geographische Verbreitung der Mollusken III. Die Insel faunen. — Jahrb. deut, malac. Gesells., 7e année, p. 13.

[38Le Phylloxera venait d’apparaître dans les vignobles de Pico au moment de l’arrivée de l’Hirondelle.

[39Les conditions vraiment défavorables inhérentes à l’archipel et dont il y aurait lieu de tenir compte sont relatives à l’activité volcanique. Celle-ci a troublé, sans aucun doute et pendant longtemps, le développement des animaux et des plantes. C’est sans contredit, avec l’éloignement de toute terre, l’une des raisons qui expliquent la pauvreté relative de la faune des Açores comparée, par exemple, à celle de Madère.

[40La discussion relative au caractère alpin de la faune terrestre des Açores n’a pu trouver place ici.

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