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Les reliures artistiques

G. Angerville, La Science Illustrée N° 722 – 28 septembre 1901

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 3 octobre 2010

Dans un précédent article consacré à la reliure [1], nous avons esquissé rapidement l’histoire de cet art depuis l’antiquité. Nous revenons aujourd’hui sur ce sujet pour suivre .les variations de la mode et des styles et signaler en passant quelques belles reliures.

Laissant de côté Rome et la Grèce dont les productions en ce genre sont fort inférieures, c’est dans l’Empire d’Orient, vers le Ve siècle, qu’il faut aller chercher les premières reliures artistiques. Les lapidaires et les orfèvres concourent à leur ornementation. Saint Jérôme s’écrie : « Les livres sont couverts de pierres précieuses et le Christ meurt nu devant la porte de son temple ! »,

L’une des plus belles pièces de cette période est l’Évangéliaire grec de. la basilique de Monza. Il est recouvert de plaques d’or ornées de camées et de pierres précieuses.

Sous les Carolingiens les traditions de Byzance se continuent ; la reliure orfévrée est toujours de rigueur pour les manuscrits de prix. L’Évangéliaire donné par Charlemagne à l’abbaye de Saint-Riquier était « couvert de plaques d’argent, orné d’or et de gemmes » ; celui de Saint-Maximin de Trèves qui provenait de la sœur du grand empereur portait une agate gravée représentant Charlemagne et ses fils. Quelquefois ces luxueux volumes étaient enveloppés de riches étoffes ou enfermés dans de petits coffrets d’or ou d’argent doré.

A signaler aux XIe et XIIe siècles les couvertures de livres en cuivre) émaillé. La cathédrale de Milan en possède une de cette époque, haute de 43 centimètres sur 36 de large et revêtue à profusion d’émaux incrustés avec des entourages et des ornements en cabochons de couleur.

Le luxe portait aussi sur les fermoirs destinés à tenir le livre hermétiquement clos. Ils étaient en métal précieux niellé ou gravé, orné d’émaux et de pierreries ; ils portaient sur leur plaque les armoiries du propriétaire, le titre du livre et parfois même des figures se rapportant au sujet traité.

Le XIIIe siècle est caractérisé par son engouement pour les cuirs dorés et argentés empruntés aux Arabes. Les ducs de Bourgogne, Charles V et son frère, puis le duc d’Orléans, frère de Charles VI, possédèrent de magnifiques bibliothèques. Dans le catalogue de celle des ducs de Bourgogne, Jean sans Peur et Philippe le Bon, on relève les Heures de la Croix, avec « une couverture garnie d’or, 58 perles grosses en un estuy de camelot à une grosse perle et un bouton de mêmes perles », un Psautier « garni de deux fermaulx d’argent, dorez, armoiez d’azur à une aigle d’or à deux testes, onglé de gueulles, auquel a un tuyau d’argent doré pour tourner les feuilles ; à trois escussons des dites armes, couvert d’une chemise de velours vermeil, etc. » Chez le duc d’Orléans, frère de Charles VI, on remarque le Livre de chevalerie, de Végèce, « couvert de cuir rouge marqueté, à deux petits fermoers de cuivre ; » le livre de Meliadus, « couvert de velours vert, à deux formoers semblans d’argent, dorés, esmaillés aux armes de Monseigneur, » etc.

Au XVIe siècle, plus d’orfèvrerie dans la reliure, le cuir règne en maître et son ornementation consiste en arabesques dorées ou argentées au petit fer. Il faut signaler parmi les relieurs célèbres de cette époque, les Alde de Venise, dont la décoration sévère se compose toujours d’un motif central entouré par un double filet ; Malinfantius qui exécute avec art des compartiments diversement colorés et des armoiries ; Majoli qui préfère l’or avec des sujets peints sur les tranches ; Eve Nicolas et Clovis qui ornent leurs œuvres d’oiseaux et de branchages délicats.

Pendant la première moitié du XVIIe siècle, le plus grand nom de la reliure est celui de Le Gascon, célèbre par ses plats de cuir recouverts de rinceaux menus très compliqués et de fleurons. Au XVIIIe siècle, il faut citer Pasdeloup, relieur de Louis XV, qui affectionne les filets et les dentelles et Derome, l’inventeur des reliures mosaïquées. Au début de notre siècle, Trantz-Bauzonnet, Lenègre, Lortic maintiennent les traditions, peut-être avec trop de fidélité.

Après une longue période de stagnation, l’art du relieur tend à prendre un nouvel essor depuis une quinzaine d’années. Les cuirs, les toiles et papiers gaufrés sont surtout employés par les artistes modernes ; malheureusement on remarque déjà, chez certains d’entre eux, une tendance mauvaise à traiter leur sujet comme un tableau ou une illustration. Ils oublient que le décor de la reliure ne devrait avoir pour but que de prévenir le lecteur et de le préparer au texte. Les inscriptions des titres devraient être bien étudiées et fort lisibles, les emblèmes traités avec soin. La polychromie souvent exagérée, la décoration trop abondante, la tendance à traiter les cuirs des plats comme des cuirs de tenture, décèlent un manque de goût assez fréquent.

Un certain nombre d’artistes évitent ces écueils et exécutent des œuvres que l’on peut admirer saris réservé. Au premier rang est M. Petrus Ruban dont les bordures, formées le plus souvent d’ornements empruntés à la flore, sont toujours des plus remarquables, MM. René Wiéner, Camille Martin, Victor Prouvé emploient avec bonheur les mosaïques de cuir et la pyrogravure. Il faut citer encore Charles Meunier, le vulgarisateur du cuir entaillé, martelé, repoussé, Marius Michel fils dont la décoration, fort régulière, manque un peu de légèreté.

L’une des plus belles œuvres exécutées en France au cours de ces dernières années, est la reliure du Livre d’or offert par la Lorraine au tsar en 1893.

Elle mesure 0,61m sur 0,68m, elle est en cuir mosaïque, porte les armoiries de la Lorraine et différents attributs ; les coins et le fermoir sont en argent massif ; trois signets, blanc, bleu et rouge soutiennent des médailles à emblèmes tirés du blason. Cette belle œuvre est due à la collaboration des artistes de Nancy, MM. René Wiener, Camille Martin et Victor Prouvé.

Au résumé, la reliure moderne manque de simplicité ; elle n’a pas d’unité ni de tendance générale dans le style ; le caprice individuel est la seule règle. de l’artiste relieur qui oublie trop souvent les prescriptions respectables de la simple logique.

G. ANGERVILLE.


[1L’art du relieur, La Science Illustrée N° 583, 28 Janvier 1899