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Les Bermudes

D’après Wyville Thomson, la Revue Scientifique — 1er juin 1878

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 19 mars 2016

On donne le nom de Bermudes à un groupe d’environ 300 îles, situé dans l’océan Atlantique au nord-est des Antilles, par 64° 19’ long. O. et 31° 53’ lat. N. Elles ont été découvertes en 1503 par un espagnol nommé Jean Bermudez et elles furent décrites pour la première fois par un Anglais, Henri May, qui après y avoir fait naufrage en 1593 put ensuite se rendre à Terre-Neuve avec ses compagnons sur une petite embarcation qu’ils étaient parvenus à construire.

En 1609, un navire, portant le nouveau gouverneur de la Virginie, Thomas Gates, et l’amiral George Somers, fut aussi jeté par la tempête sur l’une des Bermudes, et les naufragés trouvèrent la contrée si agréable qu’ils étaient disposés à s’y fixer définitivement. Cependant l’année suivante ils se rendirent sur le continent à Fort-Algernon, mais la colonie était dans un état de misère tel, que Somers dut repartir de suite pour aller chercher des vivres aux Bermudes, où il avait trouvé en abondance des porcs et des tortues. Malheureusement il mourut peu de jours après son arrivée sur l’emplacement où s’élève maintenant la ville de Saint-George, Le corps de l’amiral fut ramené en Angleterre par son neveu Matthieu Somers, et ce dernier s’occupa ensuite de la formation d’une compagnie ayant pour but la colonisation des Bermudes.

Les premiers colons partirent en 1612 sous la direction d’un gouverneur, Richard More, et depuis cette époque les Bermudes ont appartenu à l’Angleterre qui en a fait une très importante station navale et militaire. En 1871, la population civile se composait de 12 426 habitants, dont 5030 blancs et 7395 métis, provenant de nègres et d’indigènes de l’Amérique qui y furent transportés au début de la colonie.

Les Bermudes ayant été visitées par le Challenger en 1873, lors de ses croisières dans l’Atlantique, nous allons donner ici, pour faire suite à un article précédent [1], un résumé des intéressantes observations que M. Thomson et les autres naturalistes de l’expédition ont eu l’occasion de faire pendant leur séjour dans cette île.

I.

Les Bermudes ont été formées par des madrépores et elles forment un atoll elliptique ayant 24 milles de longueur sur 12 de largeur, la direction du grand axe allant du nord-est au sud-ouest.

La portion de l’atoll située au sud s’élève seule au-dessus de la mer et elle consiste en une longue chaîne de 5 îles très étroites séparées de la pleine mer par un récif continu situé à un quart de mille de distance. Tout le côté nord est caché sous l’eau, sauf un rocher isolé de 16 pieds de hauteur, le North Rock, et quelques arêtes qui apparaissent ici et là à la marée basse. Quant à la portion centrale de l’atoll, elle consiste en une grande lagune de 8 brasses de profondeur environ, où l’on ne peut arriver que par deux ou trois passages d’un accès assez difficile ; le meilleur est celui qui est connu sous le nom de canal Saint-George.

Les Bermudes ressemblent beaucoup aux îles madréporiques de l’océan Pacifique, mais on doit faire remarquer que cet atoll est le plus éloigné de l’équateur que l’on connaisse et qu’il se trouve sur la limite de l’aire habitée par les coraux constructeurs de récifs. Aussi n’y trouve-t-on point les genres Madrepora, Cladocora, Astrangia, qui sont cependant même communs dans la mer des Indes occidentales, où la faune est pauvre en espèces de ce groupe.

La mer qui recouvre les récifs est parfaitement transparente, aussi est-il facile de les observer avec un large tube terminé par une plaque de verre et qu’on plonge dans l’eau pour annuler les mouvements de la surface.

Ces récifs s’élèvent abruptement au-dessus du fond à une hauteur de 6 à :10 pieds ; ils sont de dimensions très variables et séparés les uns des autres par des canaux qui ont depuis un pied jusqu’à un quart de mille de largeur. Quant à leur surface elle est couverte d’animaux de formes très variées et en particulier par les polypes madréporaires eux-mêmes dont plusieurs, tels que les Oculina diffusa, Symphyllia dipsacea, Astrœa radians, ressemblent beaucoup aux Actinies et recouvrent de leurs nombreuses et belles étoiles d’une vive couleur pourpre, orange ou verte, l’ensemble du polypier. Le Diploria cerebriformis qui atteint aux Bermudes des dimensions considérables et plus grandes que partout ailleurs, car il forme des dômes de 7 à 8 pieds de diamètre, ne porte au contraire qu’un petit nombre de polypes, peu apparents et d’une couleur grisâtre.

Au milieu des Madrépores se trouvent aussi d’abondantes touffes de Gorgoniens et d’Hydroïdes, ces derniers étant surtout représentés par des Millepora qui jouent un rôle analogue à celui des coraux, car ils fixent dans leurs tissus beaucoup de carbonate de chaux. Enfin cachés sous cette luxuriante végétation de Zoophytes se trouvent aussi des éponges, des Bryozoaires et une grande quantité d’algues incrustées de calcaire, appartenant aux genres Corallina, Melobesia, Nullipora.

Tous ces organismes se réduisent peu à peu, par l’action des vagues, en une fine poudre calcaire qui remplit tous les interstices et tous les vides d’une sorte de pâte, que les annélides durcissent ensuite et consolident au moyen de leurs galeries ou de leurs tubes. Les serpules, en particulier, jouent un tel rôle dans la formation des récifs des Bermudes, que le général Nelson dans son excellent mémoire sur la géologie de ces îles, publié en 1834, dit que quelques-uns d’entre eux sont formés presque entièrement par ces petits animaux aussi les appelle-t-il « serpuline reefs ».

Comme les autres îles de corail, les Bermudes ont été formées par l’action combinée des vagues et du vent. Pendant les tempêtes, en effet, les vagues brisent les polypiers en masses plus ou moins considérables et les accumulent ensuite les unes sur les autres de manière à les élever au-dessus de la haute mer. Dès qu’une arête madréporique s’est ainsi formée, une grève de sable calcaire ne tarde pas à apparaître tout autour ; ce sable à la marée basse, étant chassé par le vent, vient ensuite se déposer entre les interstices des polypiers brisés et entassés, reliant ainsi entre eux les divers fragments pour en former une masse unique. Des dépôts de sable se font aussi sur les récifs situés derrière l’arête elle-même, ce qui augmente ses dimensions, lorsqu’ils arrivent à dépasser la surface de la mer et à se consolider graduellement, comme nous l’expliquerons plus loin. Il est donc facile de comprendre maintenant, pourquoi dans un atoll les îles apparaissent d’abord du côté du vent, tandis que la portion opposée reste plus ou moins cachée sous l’eau, laissant en général des passages pour pénétrer jusqu’à la lagune centrale.

La profondeur de l’Océan autour des Bermudes est considérable, car les sondages ont donné les résultats suivants, à une distance variant entre 7 et 10 milles : au nord 1775 brasses, au nord-est 1500, au nord-ouest 2100 et au sud 2250.

Cependant il semble que l’atoll se prolonge vers le sud-ouest par une sorte de banc, car à 20 milles des Bermudes on ne trouve que 30 brasses de profondeur, et un écueil a été constaté plus loin dans la même direction. Comme à la distance de 300 milles on trouve 2950 brasses il n’est pas probable cependant que cette arête relie les Bermudes aux îles Bahamas. L’isolation aussi complète d’un atoll, s’élevant solitairement et abruptement du fond de la mer, à une hauteur presque égale au Mont-Blanc, est un fait fort rare. Peut-être le noyau de l’atoll est-il une sommité volcanique semblable à celle du pic de Ténériffe ?

M. Thomson adopte complètement, du reste, la théorie de M. Darwin sur la formation des récifs madréporiques par un affaissement graduel du sol où se sont fixés des madrépores ; et il a trouvé aux Bermudes de nombreuses preuves qui confirment la vérité de cette théorie.

Les roches formant, en effet, la portion du sol des îles actuellement exposée à l’action des marées, ne sont point des fragments de polypiers entassés par les vagues, mais bien des amas d’un sable calcaire provenant de la désagrégation de ces polypiers par l’action des agents atmosphériques, et devenus plus ou moins compacts. Le rocher connu sous le nom de « North Rock », qui s’élève solitairement au milieu des récifs de la portion septentrionale de l’atoll, a aussi exactement la même origine. Enfin, comme dernière preuve, nous citerons le fait suivant : il y a quelques années, l’administration ayant fait creuser un dock, à une profondeur de 60 pieds au-dessous des basses eaux, on trouva, à 45 pieds, de la tourbe et une couche végétale contenant des troncs d’arbres, des hélices, des squelettes d’oiseaux, etc., le tout reposant sur la roche madréporique elle-même.

La portion des Bermudes qui émergeait anciennement au-dessus de l’Océan était donc plus considérable que maintenant. Les récits des premiers navigateurs qui abordèrent dans ces îles, paraissent confirmer cette hypothèse, cependant il est plus que probable que ces changements ont dû se produire à une époque plus ancienne. Pour ce qui concerne l’époque actuelle, il est bien constaté que depuis 1843 aucun affaissement appréciable ne s’est produit.

M. Thomson s’est demandé si de pareils changements dans le niveau du sol pouvaient se faire toujours dans le même sens ? Aussi était-il fort désireux de constater quelques preuves d’exhaussement, mais il n’a pas réussi dans ses recherches. Il a bien trouvé dans l’île Boaz, à dix pieds au-dessus des plus hautes eaux, des tubes paraissant appartenir à des serpules, mais des tubes très analogues peuvent être aussi produits artificiellement par du calcaire se déposant autour des racines de certaines plantes. Quant aux coquilles marines trouvées à une certaine hauteur, elles peuvent très bien y avoir été apportées par les vents et même par des crabes.

II.

Nous avons dit plus haut que le sol des Bermudes était formé en grande partie par des amas de sable calcaire ; nous devons maintenant entrer dans quelques détails sur ce sujet fort curieux, et expliquer en particulier comment ce sable se transforme graduellement en une roche plus ou moins compacte.

On ne trouve, en effet, dans ces îles qu’une seule roche, consistant en un calcaire blanc, granuleux, tirant ici et là sur le gris ou sur le rose. Habituellement, ce calcaire est très friable et en quelques places il est facile de le briser avec l’extrémité d’une ombrelle ; cependant dans certaines localités, en particulier le long de la côte sud, il devient si dur et si compact qu’il peut prendre un beau poli. Ce calcaire est excellent pour faire des constructions, même celui qui est friable, car on en fait avec la scie des blocs qui durcissent rapidement à l’air comme la pierre de Paris.

Cette roche des Bermudes a une origine fort singulière, à laquelle le général Nelson a donné le nom de formation éolienne, et que nous allons expliquer maintenant.

Nous avons dit que le sable de la large grève, formée autour des polypiers émergés par les vagues au-dessus de l’Océan, était emporté ensuite par le vent, pour aller s’accumuler sur certains points plus exposés que d’autres et y former des montagnes de plus de 40 pieds de hauteur. Ces dunes se terminent en général du côté de l’intérieur de l’île par un glacis plus ou moins régulier, ayant une inclinaison qui ne dépasse jamais 30°. De nouvelles couches venant toujours s’ajouter aux anciennes, il en résulte que le glacis progresse graduellement, envahissant et recouvrant tout ce qu’il rencontre sur sa route, au grand désespoir des habitants qui voient leurs propriétés et même leurs demeures complètement envahies par ces masses mouvantes. Quelquefois, cependant, le plus léger obstacle modifiant la direction du vent vient aussi changer celle suivie par la dune ; mais le meilleur moyen pour l’arrêter complètement, consiste à planter sur la crête des lauriers roses et des Juniperus, qui croissent très bien dans le sable pur, ou d’autres plantes ayant de très longues racines telles que l’Ipomœa pes caprœ, le Coccoloba uvifera, l’Agrostis virginica.

Lorsqu’une dune a sa marche en avant ainsi arrêtée, on constate ce fait singulier, que cette masse incohérente tend à rebrousser chemin sous l’action de la pesanteur et des orages, et il n’est même pas rare de la voir quelquefois disparaître complètement.

Les dunes dont nous venons de décrire la formation ne restent pas cependant toujours sans cohésion, elles se convertissent, en effet, peu à peu en une roche calcaire plus ou moins compacte, comme nous l’avons déjà dit, et cette transformation qui n’exige pas un temps très long se fait de la manière suivante. Le sable des dunes étant un carbonate de chaux tout particulier, puisqu’il est le produit de la sécrétion d’un polype, peut se réduire en une poudre très fine, très facilement soluble dans l’eau de pluie chargée d’acide carbonique. Cette eau s’évaporant ensuite, il en résulte qu’il se forme à la superficie des dunes, une croûte composée de grains de sable unis entre eux par un ciment calcaire. Cette croûte se recouvrant ensuite d’une couche de sable sec, les mêmes faits se reproduisent, et à la longue il se forme une roche calcaire composée de couches superposées et dont la stratification, souvent fort singulière, ferait le désespoir des géologues, s’ils n’en connaissaient pas l’origine première.

Cette roche calcaire étant fort perméable et soluble il se produit, par suite de la filtration des eaux pluviales dans toute la masse, des phénomènes à la fois de dissolution et de cimentation, qui par suite de l’écoulement plus ou moins facile de l’eau dans certaines directions, finissent par donner graduellement à la roche des formes très bizarres. Par l’action des eaux il se produit aussi des crevasses où se développe une végétation luxuriante ou bien des grottes fort curieuses, en particulier celles qui sont connues sous le nom de « Walsingham Caves » et que M. Thomson a eu l’occasion de visiter.

L’une d’elles l’intéressa tout particulièrement par le motif suivant :

En 1819, sir David Milne, commandant de la station navale de l’Amérique du Nord, avait pris dans cette grolle, pour le donner au musée d’Édimbourg, un stalagmite de onze pieds de long sur deux de diamètre qui av ail été scié presque au niveau du sol. En 1863, sir Alexandre Milne, commandant alors de la station, visita la même place pour voir ce qui s’était produit dans un intervalle de quarante-quatre ans. Il trouva que la voûte donnait naissance à 5 gouttières, 2 laissant tomber 3 ou 4 gouttes par minute, avaient formé chacune un petit monticule calcaire ; sous les 3 autres, dont les gouttes étaient moins fréquentes, il n’y avait qu’une mince croûte de déposée. Comme tout le dépôt ne dépassait pas cinq pouces cubes, le stalagmite envoyé à Édimbourg aurait donc exigé au moins 600 000 années ; mais très probablement la filtration a été toujours en diminuant par suite de la consolidation graduelle de la roche à travers laquelle l’eau arrive. En visitant de nouveau cette grotte, M. Thomson retrouva les 5 mêmes gouttières, mais moins actives encore que précédemment, aussi le dépôt ne s’était-il pas accru d’une manière appréciable.

Dans les diverses îles des Bermudes, on trouve çà et là, sortant de la roche calcaire, des corps d’une forme singulière, ressemblant souvent d’une manière frappante à des tronçons de palmiers, dont la matière organique aurait été remplacée par du carbonate de chaux. Ce sont, en effet, des cylindres ayant un pied de diamètre et six pouces de hauteur ; la section supérieure a un rebord saillant tout autour, et le milieu légèrement déprimé présente une surface unie sur laquelle on voit des marques semblables à celles laissées par des gouttes de pluie tombant sur du sable. La paroi extérieure du tronçon présente des rides transversales qui imitent des traces d’insertion de feuilles, puis enfin on trouve à la base de petites projections cylindriques qu’on pourrait prendre pour des radicelles fossilisées. Comme les palmiers sont abondants aux Bermudes et que très souvent on les trouve enterrés en partie dans le sable, l’explication de l’origine de ces tronçons calcaires n’avait au premier abord rien de très improbable. Cependant M. Thomson, doutant beaucoup de son exactitude, est arrivé à une conclusion bien différente, après avoir examiné avec soin un grand nombre de ces corps singuliers. Ce qui prouve d’abord d’une manière certaine que ces corps ne sont pas des troncs de palmiers, c’est que plusieurs ont la forme d’un ovale irrégulier, et que dans certains endroits, plusieurs tronçons très rapprochés se trouvent réunis par une enveloppe calcaire commune, portant elle aussi, des traces d’insertion de feuilles et des radicelles, d’autres enfin affectent des formes encore plus irrégulières qui rappellent un peu les alvéoles construites par les abeilles.

Voici maintenant quelle serait leur réelle origine :

Les grottes des Bermudes renferment en général des stalactites et des stalagmites remarquables par leur grand nombre et leur beauté. Lorsque les stalagmites se forment, ils commencent par présenter l’apparence d’un anneau calcaire qui s’élève graduellement. L’eau qui tombe dans ce petit réservoir s’écoule en partie au dehors, à travers les fissures, et en s’évaporant produit ces petits cylindres calcaires qui ont été pris ensuite pour des radicelles de plantes fossilisées. Si plusieurs gouttières se trouvent rapprochées les unes des autres, elles donnent alors naissance à des dépôts qui en se confondant en partie et en s’accroissant affectent des formes plus ou moins irrégulières. Quant au sol sur lequel reposent les stalagmites, il se durcit plus que les autres parois de la grotte, grâce aux filtrations des eaux chargées de carbonate de chaux ; de plus, il s’exhausse continuellement par suite de dépôts de sable et de travertin qui cachent ainsi une portion de la base des stalagmites.

Maintenant il paraît très probable que les Bermudes ont été à une époque relativement récente, soumises à l’action d’agents de dénudation fort énergiques, qui ont fait disparaître des masses calcaires considérables dans lesquelles se trouvaient creusées des cavernes, leur sol seul a résisté par suite de sa dureté. Cependant dans certaines localités plus exposées que d’autres à l’action du vent, ce sol lui-même a peu à peu disparu aussi, laissant alors apparaître en saillie les dépôts stalagmitiques, qui par suite de la compacité de leur structure sont restés intacts, donnant ainsi naissance à ces singuliers tronçons.

En détruisant une portion du sol des Bermudes, les eaux ont aussi très probablement été cause de la formation d’une substance ocreuse, connue sous le nom de terre rouge, que l’on trouve soit en couches horizontales cachées sous de la roche calcaire de formation récente, soit déposée dans des crevasses ou des cavités. Cette terre se compose de matières organiques, de silice, d’alumine, d’oxyde de fer et de phosphates terreux, etc. Comme ces mêmes substances se trouvent dans la proportion d’environ 1 % dans le sable calcaire provenant de la désagrégation des polypiers madréporaires, et qu’elles sont très peu solubles dans l’eau chargée d’acide carbonique, il est fort probable que lorsqu’une roche formée avec ce sable se trouve soumise à un lavage continu ; il doit rester après le départ du carbonate de chaux, une sorte de résidu ayant précisément la composition de la terre rouge.

Si cette explication de l’origine de la terre rouge des Bermudes est vraie, elle nous donne, dit M. Thomson, par la même occasion celle de l’argile rougeâtre, qui remplace toujours au fond de l’Océan à partir de 2300 brasses le « globigerina ooze » [2]. La matière calcaire des coquilles des Foraminifères, ayant une composition chimique analogue à celle des polypiers, doit par conséquent laisser un résidu semblable, à la suite de l’action dissolvante de l’eau de la mer. — L’argile du fond de l’Océan aurait donc une origine organique.

III.

Pour terminer ce qui reste à dire sur l’histoire naturelle des Bermudes, donnons maintenant quelques renseignements sur l’aspect du pays, sa flore et sa faune.

Les cinq principales îles portent les noms de Irland, Somerset, Long Island ou Bermudes, Saint-George, Saint-David. Elles sont fort étroites et consistent en une série de petites collines dont l’élévation au-dessus de la mer varie généralement entre 20 et 60 pieds ; la plus haute sommité « Stars Bill » ne dépasse pas 260 pieds.

Une petite portion du pays est cultivée, 1200 acres sur 12000, le reste est occupé par des bois de cèdres des Bermudes (Juniperus bermudiana) dont le feuillage serré, rigide et d’un vert noirâtre donne au paysage un aspect un peu mélancolique, et par des prairies de graminées qui cèdent peu à peu la place à un Lantana (Verbénacée) introduit récemment et qui s’est prodigieusement multiplié.

On ne trouve aux Bermudes ni rivières ni ruisseaux, l’eau de pluie filtrant à travers la roche calcaire comme si elle était un tamis, mais seulement quelques étangs d’eau saumâtre couverts d’une luxuriante végétation de fougères et de palétuviers, etc. Comme il est impossible de creuser des puits, le fond se remplissant très promptement d’eau salée, chaque propriétaire est obligé d’avoir près de sa maison une citerne bien cimentée où il recueille l’eau qui tombe sur le toit, couvert de lames calcaires blanches et tenues toujours très propres.

Les habitations avec leurs toits blancs sont assez pittoresques, disséminées qu’elles sont çà et là dans la campagne et cachées au milieu de cèdres au sombre feuillage et de lauriers roses magnifiques chargés au mois de mai d’une profusion de fleurs doubles.

C’est dans l’île Long Island que se trouvent les célèbres grottes de Walsingham dont nous avons déjà parlé ; elles sont situées sur les bords d’une grande lagune presque rectangulaire appelée « Harrington Sound » où l’on ne peut arriver que par une étroite ouverture. Ce bassin très profond ferait un excellent port, car il est entouré de trois côtés par des collines. Quant au quatrième, celui du sud, il consiste en une étroite bande de terre qui sépare la lagune de la pleine mer : le gouvernement a eu un moment le projet de la percer afin de donner une entrée facile aux navires, mais pour divers motifs il a dû y renoncer.

Le climat des Bermudes n’est point défavorable aux Européens, car la moyenne de la mortalité pour les blancs n’est que de vingt-trois pour mille, presque exactement comme en Angleterre ; et depuis quarante ans il n’y a eu que quatre épidémies de fièvre jaune, dont une seule très grave en 1856.

La température moyenne est de 21°C, tandis que celle de l’île de Madère, située sous la même latitude, n’est que de 18°C. Cette différence provient sans doute du voisinage du Gulf-stream et de ce que le vent du sud-ouest passe sur le courant équatorial. La température du mois le plus froid est de 17°C, celle du mois le plus chaud de 26°C. À Madère l’hiver est un peu plus chaud mais l’été a une température moins élevée.

Cette grande chaleur de l’été aux Bermudes facilitant la floraison et ensuite la maturation des graines, il en résulte que la flore de ces îles a un caractère beaucoup plus tropical que celle de Madère.

On cultive beaucoup aux Bermudes les pommes de terre, les oignons et les tomates, ces produits, qui réussissent très bien dans un sol composé d’un mélange d’humus, de sable calcaire et de terre rouge, sont excellents et alimentent le marché de New-York ; le manque de bras et d’engrais s’oppose seul à ce que cette culture prenne un plus grand développement.

La fécule du Maranta arundinacea, connue sous le nom d’arrow-root est bien supérieure à celle des Indes et était anciennement un grand produit d’exportation. Mais le rhizome qui la fournit n’étant mûr qu’au bout d’un an, on a préféré remplacer la culture de cette plante par celle de la pomme de terre qui n’exige que cent jours.

Tous les légumes de l’Europe réussissent bien dans les jardins, mais il faut chaque année renouveler les graines en les faisant venir d’Amérique ou de Madère, celles du pays ne donnant que de mauvais résultats.

Les Bermudes étaient anciennement célèbres par l’excellence de leurs oranges et de leurs citrons, mais en 1854 tous les arbres qui les produisaient ont été détruits par un insecte, voisin de la cochenille. Le citronnier sauvage embaume encore du parfum de ses fleurs les environs de Walsingham et de Painter’s Vale, mais les orangers ont complètement disparu des jardins.

Les groseilliers et les fraisiers ne produisent que des feuilles, le framboisier seul fructifie. Les bananes sont assez bonnes, mais elles ne valent pas celles de Madère, l’avocatier (Persea gratissima) donne beaucoup de fruits ; le manguier a été introduit dans quelques jardins et le singulier papayer (Carica papaya) se voit autour de toutes les habitations ; quant aux dattiers et aux cocotiers, ils croissent bien, mais leurs fruits ne peuvent pas arriver à la maturité.

La faune des Bermudes est singulièrement pauvre, il n’y a point, en effet, de mammifères sauvages, sauf des rats et des souris qui ne sont point indigènes, et les oiseaux sont représentés par une demi-douzaine d’espèces sédentaires, communes, du reste, à l’Amérique du Nord, en particulier le Corvus americanus, et une jolie colombe (Chamœpetia passerina). On y voit aussi quelques espèces en passage, telles qu’un martin-pêcheur bleu et blanc (Ceryle alcyon) et l’oiseau bien connu des rizières, le Dolychonyx oryzivorus. Les reptiles ne sont représentés que par un lézard commun à la Caroline et un petit poisson se pêche dans les marais d’eau saumâtre. Quant aux invertébrés, M. Thomson ne nous en dit rien.

Dans un prochain article nous suivrons les naturalistes du Challenger aux îles Falkland et à Tristan d’Acunha.


[1Voir dans le numéro du 27 avril 1878 de la Revue scientifique, l’article intitulé l’Atlantique.

[2Voir l’article intitulé l’Atlantique, du 27 avril 1878.

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