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Le voyage du Challenger : Les îles Açores, Tristan-d’Acunha et Falkland

Wyville Thomson, Revue Scientifique de la France et de l’étranger — 17 aout 1878

Mis en ligne par Denis Blaizot le jeudi 18 juillet 2013

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Les naturalistes du Challenger, lors de leurs diverses croisières à travers l’Atlantique, ont eu l’occasion de visiter plusieurs îles. Dans un précédent article nous avons rapporté les intéressantes observations faites aux Bermudes par M. Wyville Thomson et ses compagnons de voyage [1]. Nous voulons maintenant, pour compléter ce sujet, les accompagner aux Açores et ensuite aux lies Tristan-d’Acunha et Falkland qui, situées dans l’hémisphère austral, diffèrent des deux précédentes sous bien des rapports.

 I. Les Açores

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Les Açores sont situées entre les 39°45 et 36°50 N. et les 25° et 31°20 O. Elles forment trois groupes : deux petites îles, Florès et Corvo, se trouvent au nord-ouest ; Fayal et Pico, séparées par un étroit canal, occupent le centre avec San Jorge, Terceira et Graciosa ; le troisième groupe, à deux cents milles de distance au sud-ouest, se compose de San Miguel, siège du gouvernement, de San Maria et de deux curieux rochers, Formigas et Dollabaral.

Nous avons vu précédemment que les Bermudes s’élèvent abruptement du fond de la mer qui, tout autour de ce groupe d’îles, a une très grande profondeur. Les Açores, au contraire, ne sont que le point culminant d’un grand plateau, s’étendant de l’ouest à l’est sur une longueur de mille milles environ ; et faisant partie de cette longue arête qui, depuis le Groënland jusqu’aux îles Gough, divise l’Atlantique du sud au nord en deux grands bassins.

Ces iles diffèrent aussi des Bermudes par leur aspect, car elles présentent des sommets élevés. Longtemps, en effet, avant d’apercevoir les collages disséminés tout autour de l’île, ou groupés en villages autour de pittoresques églises, l’attention du navigateur est attirée par de magnifiques falaises, et par un pic majestueux, dont la sommité apparaît au milieu des nuages à une immense hauteur.

En approchant de la côte on voit partout une splendide végétation, dans les vallées des forêts de pins et de châtaigniers, et sur leurs flancs, souvent transformés en terrasses, des orangers, de la vigne, du maïs, du blé, etc.

Le climat des Açores est doux et égal, cela est dû sans doute à l’influence du Gulf-Stream qui s’infléchit vers le sud dans ces parages. La température moyenne annuelle de la capitale des Açores, Ponta Delgada, est de 17,67°, ce qui est, à une fraction de degré près, celle de Madère et de Palerme. En hiver la température moyenne est de 13,05°, en été de 20,67°. Le mois le plus chaud a une température moyenne de 22,67° et le plus froid de 12,28°. La différence entre les températures moyennes extrêmes ne dépasse donc pas 10 degrés.

Les Açores sont des îles volcaniques et leur aspect rappelle un peu celui de l’Auvergne. Les collines en forme d’amphithéâtre et aux sommets déchiquetés sont d’anciens cratères dont le fond est occupé habituellement par un lac. Sur leurs flancs se trouvent souvent aussi d’autres petits cratères d’une régularité parfaite, et des coulées de lave, dont quelques-unes n’ont pas plus d’un siècle de date, descendent jusqu’à la mer, séparées les unes des autres par des ravins boisés. Et les falaises montrent par la plus instructive des sections qu’elles ont été formées par les produits de plusieurs éruptions successives.

Le sol lui-même provient aussi de la décomposition des roches volcaniques, très favorables, comme on le sait, au développement de la végétation. Cette décomposition se fait même assez rapidement, car les coulées provenant des éruptions de 1718 et de 1722 sont déjà couvertes de vignes et de champs de blé.

Le Challenger ne put pas séjourner à Horta, la principale ville de Fayal, à cause d’une épidémie de petite vérole, M. Thomson n’eut donc que quelques heures pour la visiter. Cette ville de 10000 habitants est située au fond d’une profonde baie qui regarde à l’ouest et juste en face de l’île Pico, éloignée de 4 milles. La baie est bornée au nord par un promontoire de lave, et au sud par un très remarquable cratère, le Monte da Guia, dont une portion de la paroi est détruite, ce qui permet l’entrée de la mer dans son intérieur. Monte da Guia n’est relié à l’île que par un étroit promontoire, composé de scories et de pierres ponces, et au milieu duquel se trouve un rocher noir appelé Monte Queimada (le mont brûlé), formé d’un tuf stratifié d’une couleur chocolat, et de morceaux de lave, ayant chacun une grande cavité centrale et lui ont dû être projetés comme des bombes, lors d’une éruption.

La ville est propre et soignée, les maisons sont dans le style portugais, et quelques édifices religieux sont vastes et d’un aspect imposant. L’église du monastère qui était occupé par les Carmélites, avant la suppression des ordres religieux, domine la ville et attire l’attention par sa belle façade surmontée de trois coupoles mauresques. Les environs renferment de nombreux et beaux jardins, mais cachés à la vue des passants par des murs élevés. Au centre de l’île se trouve un cône volcanique de 3000 pieds de haut, le Caldeira.

L’île de Pico, qui fait face à Horta, protège l’entrée de la baie et fournit à la ville un beau point de vue, celui d’une sommité de 7613 pieds de hauteur, digne rivale de l’Etna et du pic de Ténériffe. Au sommet se trouve un cratère assez profond, renfermant lui-même un cône d’une régularité parfaite, qui dépassant le rebord de deux cents pieds environ, donne ainsi à ce pic un aspect fort caractéristique. Les pentes de la montagne, profondément ravinées, sont aussi couvertes de petits cônes et entièrement boisées ; quant à la base, qui se prolonge jusqu’aux : falaises de la côte, elle est cultivée, produisant du blé, du maïs et des ignames (Colocasia esculeuta).

Pico fournit en abondance aux autres îles des Açores, des légumes, des fruits et de la volaille ; elle produisait aussi de l’excellent vin, connu en Europe sous le nom de Pico Madeira, mais depuis 1853, les vignes ont été complètement détruites par l’oïdium tuckeri.

L’île San Jorge, qui est peu éloignée de Pico, est bordée d’une falaise de 500 pieds de haut se continuant en une montagne fort élevée, dont l’ensemble est excessivement pittoresque.

La capitale des Açores, Ponta Delgada, qui se trouve, comme nous l’avons déjà dit, dans l’île San Miguel, est assez semblable à Horta, car elle occupe toute la courbure d’une baie, et est entourée d’un amphithéâtre de jardins d’orangers. Il y a cependant dans celle ville plus d’activité que dans la première. Le premier objet, en effet, qui attira l’attention de M. Thomson, fut une locomobile qui apportait de gros blocs de lave destinés à faire une jetée. Les violentes tempêtes du sud-ouest ayant détruit les précédentes constructions, les ingénieurs avaient fini par se contenter de jeter des blocs dans la mer, et de laisser les vagues s’arranger avec eux. Ce qui réussit fort bien, car ces blocs ayant fini par prendre naturellement les positions les meilleures pour résister à l’action des vagues, il a été possible d’élever ensuite au-dessus des murs fort solides.

Une excursion que l’on fait volontiers depuis Ponta Delgada est celle du village de Furnas où se trouvent des sources d’eau chaude.

Le commencement de la roule est peu intéressant, car on est enfermé entre deux murs de dix pieds de haut construits en lave noirâtre, dominés eux-mêmes par des arbres plantés en ligne le long du chemin. Ces murs servent de clôture à des jardins remplis d’orangers qui donnent des fruits délicieux.

Lorsque l’oranger fut introduit aux Açores, on le laissait croître librement, mais vu la violence des vents, la récolte était souvent perdue par la chute prématurée des fruits, et les arbres eux-mêmes étaient souvent injuriés. On a donc été conduit à les tailler chaque année, et à les protéger par une barrière de pierres et d’arbres verts, en particulier le Myrica faya, plante indigène très abondante dans les parties élevées de l’île, et le Pittosporum undulatum originaire du Japon. Les orangers, plantés à dix pieds les uns des autres, donnent des fruits à partir de la troisième année ; mais ce n’est qu’au bout de huit ans qu’un arbre est en plein rapport. Il donne alors jusqu’à 1600 oranges. La seule fumure consiste à cultiver tout autour des lupins qui croissent rapidement, puis à les enfouir dans le sol lorsque la graine est arrivée à maturité. Les oranges des Açores sont envoyées en Angleterre, dans des caisses en bois qui en renferment de 4 à 500. Chaque année Londres reçoit un million environ de ces caisses, et en tenant compte des frais de cueillette, de paquetage, de transport et du déchet probable, l’orange ne revient pas au marchand à plus de 5 centimes.

Lorsqu’on sort des jardins, on se trouve à une hauteur de 600 pieds, sur un plateau séparant la région de l’Est où se trouve la pittoresque vallée de Furnas, de celle de l’Ouest qui renferme le curieux caldeira (cratère) de Sete Cidades, Le plateau lui-même, formé de laves et de scories, est couvert de petits cônes très aigus, d’une formé parfaite et dont l’origine est récente. C’est entre ces cônes, couverts de pins (Pinus maritimus), que serpente la route qui conduit à Furnas et d’où l’on a une vue charmante sur la côte du nord, avec ses coteaux boisés, sa longue ligne de promontoires formés par des coulées de lave, et ses baies profondes, bleues ou blanches, suivant qu’elles sont éclairées par le soleil ou agitées par le vent.

En quittant le plateau, on passe la crête d’une montagne rappelant un peu par son aspect et sa végétation les Highlands de l’Écosse, seulement les plantes y ont pris des dimensions plus considérables. La bruyère commune étant remplacée par l’Erica azorica, dont la tige ligneuse de douze à quinze pieds de haut est très recherchée comme combustible, le « bog-myrtle » par le gracieux myrica faya, et le genévrier par le Juniperus oxycedrus, avec ses magnifiques rameaux étalés à la surface du sol. Les graminées sont nombreuses aussi, formant d’excellents pâturages, et les fougères abondent sur les bords des torrents ; et en particulier, le Wodwarsia radicans, dont les frondes magnifiques ont de six à huit pieds de longueur. Cette fougère, la plus belle du pays, est souvent associée à San Miguel à une autre plante de la même famille, le Pteris arguta, fort belle aussi, et à plusieurs espèces d’Aspidium. Ici et là on trouve le Dicksonia culcita, fougère presque arborescente dont le duvet soyeux qui recouvre les jeunes pousses, sert à remplir les coussins.

La vallée de Furnas n’est pas autre chose que le fond d’un cratère, d’une immense étendue, occupé par un joli et pittoresque petit lac, sur les bords duquel se trouvent de nombreuses sources d’eau chaude. Leur température est de 90°C, mais elles paraissent être en ébullition, par suite d’un abondant dégagement d’acide carbonique. La source la plus considérable forme un bassin de plus de douze pieds de diamètre. Des colonnes de vapeur s’élèvent continuellement des sources, et le sol qui les entoure est recouvert de silice, de soufre, de matières salines et d’une sorte de boue qui a la réputation de guérir les maladies de la peau. Aussi la petite ville qui se trouve dans le voisinage, est-elle fréquentée par de nombreux baigneurs, et un médecin de Londres, qui possède là une grande propriété, a fait construire un hôtel, où les naturalistes du Challenger furent parfaitement bien accueillis et hébergés par le gérant M. Brown.

Les oiseaux sont fort nombreux dans les environs ; on y voit en particulier un gros busard, le Buteo vulgaris, dont le nom portugais Açor est l’origine du mot Açores, un pinson (Fringilla tintillon), un bouvreuil (Pyrrhula murina), le merle noir (Turdus merula), et enfin le canari (Serinus canarius) non plus captif, mais volant par grandes bandes et recherchant un peu trop les jardins.

Une autre course intéressante à faire dans l’île San-Miguel est celle du cratère de Sete Cidades, La route suit, depuis Ponta Delgada, la cote sud pendant quelques milles, puis elle s’élève, jusqu’à 3000 pieds environ, le long de ravins couverts de bruyères arborescentes et de fougères, et amène enfin le voyageur sur le bord d’un cratère de 2 milles de diamètre, dont les parois, qui sont verticales, ont plus de 1000 pieds de haut. Le fond, où il n’est possible de descendre que par une seule route en zigzag et des plus escarpées, est bien cultivé ; on y trouve aussi un village et deux petits lacs d’un bleu saphir intense.

Avant de quitter Ponta Delgada et les Açores, M. Thomson et ses compagnons visitèrent le magnifique jardin de M. José do Canto, où sont cultivées depuis quarante ans plus de mille espèces d’arbres appartenant aux régions tempérées et tropicales, et remarquables par leur utilité ou leur beauté, Comme on veille avec soin à ce que chaque essence puisse se développer librement, certaines espèces telles que les Altingia, les Araucaria, les Cryptomeria atteignent dans ce jardin une perfection de formes qu’il serait difficile de trouver, même dans leur pays natal.

M. José do Canto ne se borne pas à cultiver ces plantes étrangères pour son plaisir, car il les répand, lorsqu’elles sont bien acclimatées, dans toutes les îles, rendant ainsi un grand service aux habitants. En effet, les Açores, lors de leur découverte, renfermaient de belles forêts, mais elles furent assez promptement détruites par suite d’une exploitation peu rationnelle. Si bien que les caisses nécessaires à l’exportation des oranges devaient venir du Portugal. Maintenant cela n’est plus nécessaire, par suite de l’introduction en particulier des Eucalyptus et de l’Acacia melanoxylon d’Australie, du Cryptomeria Japonica et du Pittoroprum undulatum du Japon, etc.

 II. Les îles Tristan-d’acunha

En quittant les Açores, le Challenger se dirigea vers les îles Tristan-d’Acunha, situées à la même latitude, mais dans l’hémisphère austral, et par 12°,18 de longitude ouest, sur la ligne qui joindrait le cap Horn au cap de Bonne-Espérance, Distantes de 1300 milles de Sainte-Hélène et de 1600 du cap de Bonne-Espérance, ces îles sont singulièrement éloignées du voisinage de l’homme. L’une d’elles, portant le nom de Tristan, est cependant habitée ; quant aux deux autres, l’Inaccessible et Nightingale, elles sont seulement visitées par les marins allant à la chasse des phoques.

L’île Tristan a été découverte au XVIe siècle par le navigateur portugais dont elle porte le nom. Les Américains s’y établirent au commencement de ce siècle, mais pour peu de temps ; en 1817, les Anglais en prirent possession pendant la captivité de Napoléon à Sainte-Hélène et y tinrent un détachement de militaires. Lorsqu’il fut rappelé quelques années après, un soldat nommé Glass obtint l’autorisation de rester avec sa femme et deux camarades, et ce fut le noyau d’une petite colonie qui s’accrut peu à peu.

Lorsque le capitaine Denham la visita en 1852, elle se composait de 85 personnes, et par suite d’un assentiment général, Glass, le fondateur de la colonie, en était considéré comme le chef ; il méritait du reste la confiance que l’on avait en lui, car c’était un homme d’une grande moralité, très énergique et industrieux. Un pasteur anglais, M. Taylor, résidait aussi à cette époque dans l’île, un généreux anonyme ayant mis, dans ce but, une somme de 1000 livres sterling à la disposition de la Société des missions.

M. Taylor partit en 1857, pour se rendre au Cap, et il fut accompagné par 47 personnes, surtout des jeunes filles ; ces dernières quittant l’île parce qu’elles s’y trouvaient en trop grand nombre depuis que les hommes étaient obligés de prendre du service sur les navires étrangers. La chasse des phoques étant devenue beaucoup moins productive par suite de la disparition graduelle de ces animaux, M. Taylor conclut que Cet exode était le commencement de la fin et que la colonie ne subsisterait plus longtemps. Il n’en fut rien cependant, car le duc d’Édimbourg, dix ans plus tard, dans un de ses voyages, trouva que la colonie était revenue au chiffre de 86, qui paraît être le taux normal de la population. Le gouverneur Glass, mort en 1853, n’avait pas eu de successeur officiel ; mais l’un de ses gendres, nommé Green, l’avait remplacé. Le chapelain du duc profita de sa présence dans l’île pour baptiser 16 enfants, nés depuis le départ de M. Taylor ; il proposa même à sept jeunes couples de les marier, mais ils ne parurent point désireux de s’unir si soudainement.

Lors de la visite du Challenger, la colonie de Tristan continuait à prospérer ; plusieurs des personnes qui avaient quitté l’île en 1853 étaient revenues, et la population se composait de 16 familles formant un total de 86 personnes. Les habitants possédaient 600 têtes de bétail, autant de moutons, beaucoup de porcs et de poules, des légumes, des pommes de terre, etc., qu’ils échangeaient, lors de la visite des navires baleiniers, contre des ustensiles de ménage, des étoffes, etc. Les biens ne sont point en commun, chaque colon ayant son champ et son troupeau. Lorsqu’un nouveau venu arrive, il reçoit une certaine étendue de terrain à cultiver, quelques bestiaux, des moutons et le droit de les faire pâturer sur les prairies ; on l’aide ensuite à faire des clôtures et à mettre le sol en état de culture, mais sous la condition de rembourser plus tard toutes ces avances.

Les habitants de Tristan ont, du reste, l’habitude de se prêter mutuellement assistance dans leurs divers travaux, et de régler toutes choses entre eux par une sorte de coutume, s’en référant à Green, ou à toute autre personne prise pour arbitre, lorsqu’une difficulté se présente.

Les maisons solides et confortables sont construites avec une pierre noire, qui se taille facilement avec la hache en gros blocs pouvant s’enchâsser facilement les uns dans les autres, afin de donner de la solidité aux murs ; car vu le manque de chaux on ne peut employer le mortier. Malgré la solidité de ces constructions cyclopéennes, la violence du vent est quelquefois assez forte pour les renverser.

Tristan-d’Acunha a une origine volcanique, elle est presque circulaire et a un diamètre de 7 milles, ses bords consistent en des falaises ayant plus de 1000 pieds de haut, formées de tuf, de cendres, de basalte et de lave, et présentant ici et là des ravins plus ou moins escarpés, qui donnent accès sur le plateau. Au centre de l’île se trouve un cône parfaitement symétrique, formé surtout de cendres, et s’élevant à 7000 pieds au-dessus de l’Océan. Son sommet, où se trouve paraît-il, un lac, est couvert de neige d’où sortent de noires arêtes de lave. Entre la région des neiges et le plateau sont des terrasses successives couvertes de graminées et dans les ravins croît le Phylica arborea. Cet arbre, lé seul qui se trouve dans l’île, ne s’élève pas à plus de 20 pieds de hauteur, mais il envoie vers le sol de longues branches. Son bois n’est pas bon pour la construction, mais il brûle bien, aussi a-t-il disparu de la portion inférieure de l’île ; et si l’on n’introduit pas prochainement d’autres essences d’une croissance rapide, le manque de combustible pourra porter un grand préjudice à la colonie.

De nombreux troupeaux de chèvres sauvages vivaient, il y a quelques années, sur les plateaux élevés ; mais maintenant ces animaux ont complétement disparu, on ne sait par quelle cause.

Tristan ne renferme point, du reste, de mammifères indigènes et les oiseaux terrestres se réduisent à trois espèces, une grive (Nesocichla eremita), un bruant (Emberiza bresiliensis), et une singulière poule d’eau (Gallinula nesiotis) très voisine du Gallinula chloropus qu’on trouve en Angleterre. Cet oiseau, qui court très vite, est appelé par les habitants « island hen » ; très commun anciennement il est maintenant devenu fort rare, sa chair étant très estimée. Il se tient volontiers au milieu des graminées, mais comme il est fort curieux, on peut facilement le faire sortir du fourré en faisant du bruit.

Deux espèces d’albatros nichent dans l’île, le Diomedea chlorhynchus et le Diomedea exulans, ce dernier place même son nid au-delà de la limite des neiges en été. Ces oiseaux, spéciaux aux mers du Sud, sont, comme on le sait, remarquables par la puissance et l’aisance merveilleuses de leur vol. M. Thomson pense même qu’un oiseau si pesant ne peut accomplir, dans les airs, ses étonnantes évolutions, sans un mouvement appréciable de ses ailes, que par des procédés mécaniques dont nous n’avons pas la moindre idée.

Parmi vingt ou trente espèces de plantes recueillies à Tristan, l’espèce la plus intéressante à signaler est un géranium (Pelargonium australe) qui se trouve aussi au Cap de Bonne-Espérance, à la Nouvelle-Zélande et en Australie.

Pendant leur séjour à Tristan-d’Acunha, les naturalistes du Challenger entendirent parler de deux Allemands qui s’étaient établis, depuis environ deux ans, dans l’île Inaccessible, et ils se décidèrent à rendre visite à ces nouveaux Robinsons.

L’île Inaccessible doit son nom à ce qu’elle est entourée par une falaise complétement à pic et aussi élevée que celle de Tristan, aussi ne peut-on arriver sur le plateau que par deux ou trois passes d’un accès assez difficile.

Le Challenger aborda vers une haie, où une plaine d’un mille de longueur s’étendait au pied des falaises, et c’est là qu’habitaient les deux solitaires, dans une cabane construite par eux, dans le voisinage d’une belle cascade rappelant un peu le Staubach. On nous saura gré, pensons-nous, de reproduire ici le récit des aventures des frères Stoltenhoff.

Fils d’un teinturier d’Aix-la-Chapelle, Gustave Stoltenhoff, qui était entré dans la marine, fit naufrage dans le courant de l’année 1870 près de Tristan-d’Acunha ; mais il put se sauver dans cette île avec quelques-uns de ses compagnons, et revenir de là dans sa patrie. Ayant décrit à son frère, alors sans occupation, la vie des habitants de l’île Tristan, ils se décidèrent à y aller s’établir pour chasser les veaux marins, et prirent passage sur un navire baleinier. Mais sur les conseils du capitaine, les frères Stoltenhoff se firent débarquer, avec toutes leurs provisions et les outils qu’ils avaient eu soin d’apporter avec eux, dans l’île Inaccessible où ils étaient assurés de faire une chasse plus fructueuse.

Quelques jours après leur arrivée, ils reçurent la visite des chasseurs de Tristan, qui ont la coutume de venir une fois par année dans l’île. Ils apprirent d’eux les passes conduisant sur le plateau où se trouvaient beaucoup de chèvres et de porcs, et on leur indiqua aussi le meilleur emplacement pour construire une demeure à l’abri de la violence des vents.

Restés seuls, les frères Stoltenhoff se mirent à l’ouvrage et commencèrent à chasser les veaux marins, dont ils préparaient ensuite les peaux ; malheureusement leur bateau fut bien vite brisé par les vagues. De temps à autre ils montaient aussi sur le plateau, mais en avril 1872 un singulier malheur vint rendre cette excursion très difficile. Ayant mis, en effet, le feu à quelques buissons pour faire une clairière près de leur demeure, les graminées qui étaient extrêmement utiles pour grimper au sommet de la falaise en fournissant des points d’appui, s’enflammèrent aussi et disparurent complètement. À partir de ce moment, les deux chasseurs ne purent plus aller sur le plateau que par une autre passe qu’ils ne pouvaient gagner qu’à la nage, ce qui n’était pas une chose facile même par une mer calme.

Pendant tout l’hiver les frères Stoltenhoff furent dans l’impossibilité de s’y rendre, et leurs provisions étant presque complètement épuisées ils auraient été dans une position très désespérée, si au milieu de la saison, dans le courant d’août, des pingouins n’étaient venus nicher, en grand nombre, dans le voisinage de leur habitation. Ces oiseaux, en effet, se laissaient facilement tuer avec un bâton et leurs œufs étaient gros et excellents. Pendant le second été, les deux Stoltenhoff s’étant décidés à monter sur le plateau, se rendirent à la nage vers la passe, l’un portant un fusil, l’autre de la poudre et des allumettes. Une fois arrivés au sommet des falaises, ils y restèrent un mois, firent une bonne chasse, puis repartirent pour aller récolter leurs pommes de terre. En décembre les chasseurs de Tristan vinrent faire leur visite annuelle, mais il paraît, d’après certains faits, qu’ils ne retrouvèrent pas les deux Allemands avec beaucoup de plaisir, et c’est probablement dans le but de rendre leur existence moins facile, qu’ils tuèrent en cachette toutes les chèvres.

L’hiver suivant, Frédéric Stoltenhoff alla se fixer sur le plateau pour être à portée des porcs, dont il envoyait la chair et la graisse à son frère au moyen d’une corde ; grâce à cet arrangement ils eurent l’un et l’autre de la nourriture en quantité suffisante pendant toute la saison.

Un nouvel été allait commencer, lors de I’arrivée du Challenger ; mais comme les deux Stoltenhoff commençaient à être las de cette vie monotone, ils sollicitèrent la permission de profiter de ce que l’expédition se rendait au Cap pour y aller aussi, ce qui leur fut accordé. Ces deux hardis aventuriers étaient, du reste, des hommes instruits, parlant bien l’anglais et le français, et pendant leurs longs loisirs ils avaient fait plusieurs observations fort intéressantes concernant l’histoire naturelle de l’île, qu’ils communiquèrent à M. Thomson.

La petite plaine où se trouvait l’habitation des frères Stoltenhoff était recouverte en partie par des débris provenant de la falaise voisine sur lesquels avaient crû en abondance des Phylica arborea. Leurs branches inférieures étaient couvertes de mousses et de fougères ainsi que le sol environnant. Le Lomaria robusta se distinguait par sa beauté et l’Hymenophyllum par son abondance. Un oiseau, le Sterna stolida, nichait dans les arbres, et le terrain était tout perforé par les nids souterrains du Prion vittatus et de deux espèces de pétrels, l’un de la taille du pigeon et l’autre plus petit, dont on entendait le perpétuel ramage au-dessous du sol. Le terrier du grand pétrel est semblable à celui du lièvre et son entrée est plus ou moins cachée. Les pétrels arrivent au mois de septembre par bandes nombreuses, après avoir été en mer pour pêcher. Ils s’apparient alors et creusent leurs nids, puis ils repartent au mois d’octobre pour revenir en novembre, la femelle pond alors un œuf unique, d’une forme oblongue. La chair de l’oiseau adulte a un mauvais goût, qui se communique même aux œufs, mais les jeunes sont bons à manger.

Les pétrels et les Prion nichent ensemble dans les vieux nids du grand pétrel ou dans de plus petits qu’ils se creusent eux-mêmes. Ces oiseaux sortent seulement pendant la nuit ou au lever du jour.

Il y avait aussi dans cette plaine un épais fourré de graminées (Spartina arundinacea). Ces plantes sont distantes les unes des autres d’un ou deux pieds, et la portion vivace de chacune d’elles consiste en une touffe de deux ou trois pieds de large et un pied de haut, d’où partent chaque année plusieurs tiges fort élevées qui, en s’inclinant, s’enchevêtrent avec celles des plantes voisines, de telle sorte qu’il est fort difficile de se frayer un chemin au travers. C’est dans ce fourré qu’aime à se nicher un pingouin, la seule espèce de ce genre qui se trouve dans l’île.

L’Eudyptes chrysocoma ou pingouin à crête, appelé par les marins « rock hopper », n’arrive dans l’île Inaccessible qu’à la fin de juillet, d’abord en petit nombre, puis par milliers ; les mâles précédant les femelles de quinze jours environ. Ces oiseaux sont alors très gras et portent leur plus beau plumage.

Après être restés un jour ou deux sur la côte pour se reposer, ces oiseaux commencent à préparer leurs nids, qu’ils construisent avec des tiges et des feuilles dans les espaces libres laissés entre les touffes de graminées. Le nid a deux ou trois pouces de hauteur et un pied de diamètre, avec une légère dépression au milieu pour les œufs. Les femelles qui arrivent au milieu d’août pondent au bout de quinze jours deux et quelquefois trois œufs d’un bleu pâle, sphériques, et dont un est toujours plus gros que les autres. Ces œufs sont couvés alternativement par le père et la mère, qui se tiennent debout au-dessus, en s’appuyant sur les plumes rigides de la queue ; mettant les œufs en contact avec la portion inférieure de l’abdomen, qui à cette époque de l’année est dénudé, pour fournir une chaleur plus directe. De ces œufs sortent, au bout de six semaines, de très curieux petits êtres couverts d’un duvet noir, que les parents nourrissent avec une sécrétion du jabot. Au mois de décembre jeunes et vieux quittent la côte et se rendent à la mer pendant une quinzaine de jours, puis vient l’époque de la mue, et ils se tiennent alors sur le rivage, grimpant le long des falaises dans des endroits qu’on croirait tout à fait inaccessibles pour eux. Au mois d’avril, dans l’espace d’une seule nuit, ils disparaissent tous.

Le pingouin est évidemment un oiseau de mer, ne venant à terre que pour nicher et élever sa jeune famille ; mais cela prend un temps si long, qu’en définitive ces oiseaux passent une grande portion de leur vie hors de l’eau.

Une fois établis dans leur « rookery », les pingouins vont et viennent de la côte à la mer et vice-versa, remplissant l’air de leurs cris, qu’on ne peut comparer qu’aux hurlements, sur tous les tons, de plusieurs milliers de chiens.

En général, les pingouins nagent sous l’eau, sortant seulement de temps à autre le bec pour pouvoir respirer. Ils ont aussi cependant la singulière habitude, lorsqu’ils sont en nombre, de s’élancer brusquement tout à fait hors de l’eau, le cou en avant, pour replonger ensuite. Et il est difficile, lorsqu’on les voit jouer ainsi à la surface des eaux comme des marsouins, de ne pas croire que l’on a devant soi un banc de poissons poursuivis par un ennemi. Lorsque les pingouins sortent de l’eau par bandes de 3 à 400, ils se mettent à grimper sur les pierres ; échangeant leur vigueur et les gracieux mouvements de leur vie aquatique contre une station verticale sans solidité, tenant leurs ailes, semblables à des nageoires, pendantes le long du corps. Lorsqu’ils se sont mis à une certaine distance des vagues, ils se réunissent alors par groupes, se séchant et criant fortement, sans doute pour se féliciter d’avoir abordé heureusement ; puis ils se rendent dans un ordre régulier vers la « rookery », tombant plus d’une fois chemin faisant, mais se relevant toujours avec l’aide de leurs rudiments d’ailes et se dirigeant directement vers une entrée spéciale du fourré. Pendant ce temps, d’une autre portion du fourré sort une autre bande de pingouins se dirigeant vers la mer. Arrivés sur la grève, ils font une halte de trois ou quatre minutes, se regardant les uns les autres en criant, puis d’un commun accord s’élancent tous dans l’eau, et leur présence n’est plus indiquée ensuite que par des cercles concentriques qui rident la surface de l’eau en allant toujours en s’élargissant.

Il n’est du reste ni facile ni agréable de pénétrer jusque dans l’intérieur de la « rookery », car les passages pour y arriver sont toujours humides et visqueux, sans compter une forte odeur ammoniacale et un bruit assourdissant au milieu duquel dominent souvent des sons distincts, semblables à ceux d’une voix humaine.

On trouve à l’île Inaccessible, comme à l’île Tristan, des albatros. Deux cents couples environ d’albatros errants (Diomedea exulans) y arrivent chaque année pour nicher, faisant un nid d’argile et d’herbes d’un pied de haut et de deux pieds de diamètre, qu’ils placent dans un endroit ouvert, afin de pouvoir facilement prendre leur vol avec leurs immenses ailes. Vers le milieu de janvier la femelle ne pond qu’un seul œuf, blanc avec une petite bande de points d’un rouge brique autour du plus gros bout. Au mois de juillet ces oiseaux disparaissent. Quant aux deux autres espèces l’une plus petite (D. chlororpyncha) fait son nid soit dans un espace ouvert, soit au milieu des graminées, mais alors l’oiseau doit, dans ce cas, chercher un endroit convenable pour pouvoir s’envoler ; l’autre (D. fuliginosa) le place sur le bord des falaises.

D’autres oiseaux de mer sont communs dans l’île Inaccessible, en particulier le Procellaria gigantea « sea hen » qui ne quitte pas l’île et pond en octobre deux œufs sur le sol, et le Sterna cassini, bel oiseau d’un blanc grisâtre avec la tête noire, le bec et les pieds d’un rouge corail, qui place son nid dans les portions les plus abruptes des falaises.

L’île enfin renferme aussi une « island hen » comme à Tristan, mais d’une espèce différente. M. Thomson ne put pas la voir, mais les frères Stoltenhoff lui dirent que cet oiseau ressemble à un poulet noir âgé de deux jours, il ne peut pas se servir de ses ailes pour voler, mais il court comme une perdrix au milieu des graminées et des fougères.

En quittant l’île Inaccessible, le Challenger se dirigea vers l’Ile Nightingale découverte par un Danois de ce nom et qui diffère de ses deux voisines par son aspect. Les falaises en effet n’ont que 20 à 30 pieds de haut, et elles sont interrompues par de nombreux ravins débouchant dans des baies où les vaisseaux peuvent aborder. Ces falaises renferment de profondes cavernes où se retiraient volontiers les veaux marins et les éléphants de mer avant leur destruction presque entière. Au nord de l’île se trouve un pic de 1100 pieds de haut dont la roche basaltique affecte la forme de colonnes. L’emplacement où le navire aborda était couvert de graminées, au milieu desquelles des milliers de pingouins avaient établi une immense « rookery », dans laquelle il était absolument impossible de songer à pénétrer ; et un excellent chien de chasse faisant partie de l’expédition, qui s’était gaiement lancé en avant, ne revint point, au grand regret de M. Thomson. Après avoir visité les îles Tristan-d’Acunha, le Challenger se rendit au cap de Bonne-Espérance où il arriva le 28 octobre 1873, et disant alors adieu à l’Atlantique l’expédition se dirigea vers les vastes régions occupées par l’océan Pacifique.

 III. Les îles Falkland

Le 20 janvier 1876, le Challenger, sortant du détroit de Magellan, rentrait de nouveau dans l’Atlantique après un heureux : voyage de plus de deux ans, et le 22 il jetait l’ancre dans le port de Stanley, la capitale des îles Falkland.

L’aspect de ces îles n’est pas très séduisant et un séjour ne modifie guère cette première impression. La contrée est généralement plate, avec ici et là quelques élévations dont la plus haute ne dépasse pas 2000 pieds. La couleur du sol est sombre, la végétation rare et peu apparente. Il n’y a, du reste, que des herbes, car la plante qui se rapproche le plus d’un arbrisseau, le Senecio candicans, n’atteint pas trois pieds de hauteur. Il croît sur les bords de la mer et dans les endroits abrités de l’intérieur de l’île, ses fleurs sont jaunes, son feuillage est blanc et laineux.

La ville de Stanley est bâtie le long de la côte, les maisons sont carrées, blanches, couvertes d’ardoises grises et remarquablement propres et bien tenues. Celles des agents du gouvernement ont chacune une petite serre attenante, remplie de géraniums et de fuchsias ; et dans les jardins se trouve la jolie Veronica decussata qui ne croit naturellement que dans la portion ouest de l’île. Derrière la ville, le terrain s’élève d’une centaine de pieds, et depuis là s’étend une vaste plaine de plusieurs milles d’étendue, appelée le Camp, qui se couvre au premier printemps des jolies et délicates fleurs du Sisyrinchium filifolium, connues sous le nom de « pale maidens ». Devant la maison du gouverneur se trouve une prairie allant jusqu’au bord de la mer, où M. Thomson vit un troupeau de belles oies des régions australes qui lissaient tranquillement leurs plumes. Cette familiarité contrastait singulièrement avec l’extrême sauvagerie des oiseaux de mer du détroit de Magellan. Les naturalistes du Challenger avaient eu, en effet, la plus grande difficulté à se procurer quelques exemplaires du Chloephaga antarctica et du Micropterus cinereus et cependant ces deux espèces, aux îles Falkland, ne manifestaient pas la moindre inquiétude à une distance d’un jet de pierre. Ces oiseaux étaient même moins craintifs encore, il y a quelques années ; ils commencent sans doute à comprendre que les habitants, qui apprécient beaucoup leur chair, ne sont pas des voisins animés envers eux d’idées très pacifiques.

Ce n’est très probablement qu’au bout de plusieurs générations successives que les oiseaux acquièrent cette notion de la crainte de la présence de l’homme ; et si ceux du détroit de Magellan sont plus sauvages que ceux des îles Falkland, c’est sans doute parce qu’ils vivent, depuis bien plus longtemps, avec les Patagoniens et les Fuégiens dont on connaît la voracité.

Les îles Falkland ont été vues pour la première fois par Davis en 1592 ; en 1598, un Hollandais, Sebald de Wert, les visita et leur donna le nom d’îles Sebald qu’on trouve encore sur quelques cartes hollandaises. Les Français en prirent possession en 1763 et les appelèrent Malouines, les marins de Saint-Malo prétendant les avoir découvertes. Une colonie fut même installée à Port-Louis, mais quelques années après les Français furent expulsés par les Espagnols, qui cédèrent ensuite leur conquête aux Anglais. Ces derniers n’ayant point colonisé les îles Falkland, elles furent réclamées par la République de Buenos-Ayres qui y créa un établissement ; mais à la suite de contestations avec les Américains, il fut détruit au moment où il commençait à prospérer. Ces îles appartiennent maintenant à l’Angleterre depuis 1833.

Situées par les 51° et 52°,45 de latitude sud et par 57°,20 et 61°,46 de longitude ouest, les îles Falkland sont au nombre de plus de 100, mais deux seulement ont une certaine importance, en particulier Falkland qui a donné son nom à tout le groupe.

Le thermomètre descend rarement au-dessous de 0°, mais il ne dépasse guère 18,5°C ; les brouillards et les pluies· sont extrêmement fréquents, le blé ne mûrit pas, l’orge et l’avoine à peine, et les légumes d’Angleterre ne peuvent pas y fructifier.

Ce climat, par contre, convient très bien aux moutons ; en 1872, une compagnie anglaise possédait déjà plus de 60000 de ces animaux et ce nombre s’est accru beaucoup depuis. On a introduit aussi avec succès du bétail, il vit à demi sauvage sur les prairies, mais les bergers écossais ont très bien appris des Gauchos l’art de s’en emparer au moyen des bolas. Un chien sauvage était anciennement commun dans les iles, il a presque actuellement disparu.

Pendant le séjour du Challenger à Stanley, le gouverneur, M. d’Arcy, raconta à M. Thomson qu’on avait trouvé du graphite et de la Houille à Port-Sussex, localité située de l’autre côté de l’ile. M. Thomson et ses compagnons mirent en doute cette découverte, vu la nature géologique du sol, qui appartient au terrain dévonien inférieur. Cela fut confirmé, du reste, dans une course que fit M. Moseley à l’endroit désigné. Ce qui avait été pris pour de la houille n’était qu’une couche bitumineuse intercalée dans de l’ardoise, pouvant brûler, il est vrai, dans un feu de forge en étant mélangée avec de la houille, mais sans valeur au point de vue d’une exploitation régulière ; quant au graphite, ce n’était que ce même bitume, mais fortement coloré en noir. Si M. Moseley ne put pas trouver de la houille, il fut néanmoins récompensé de sa peine, par la trouvaille de la plus grande partie du squelette d’une petite espèce de baleine, très rare, appartenant au genre xiphius.

Deux plantes des iles Falkland, connues sous les noms de balsam-bog et de tussock-grass, méritent d’être maintenant décrites.

Le balsam-bog se présente sous l’apparence fort singulière, lorsqu’il s’agit d’un végétal, d’une volumineuse boule grise hémisphérique ou ovale de trois à quatre pieds de haut et de six à huit de large, et d’autant plus semblable à une grosse pierre que sa surface est couverte de lichens et de touffes de graminées. Cette plante bizarre connue des botanistes sous le nom de Bolax glebaria, est une ombellifère dont le mode de croissance rappelle celui de l’Azorella, de l’île Kerguelen, mais dans des proportions beaucoup plus considérables. Ces masses végétales, qui ont presque la dureté de la pierre, sont lisses, car ce n’est que lorsqu’on les regarde de très près qu’on voit des marques hexagonales, qui sont les feuilles et les bourgeons terminaux d’une masse énorme de rameaux, se multipliant dichotomiquement avec une lenteur extrême, peut-être même depuis des siècles, Le balsam-bog exhale au soleil une odeur aromatique agréable et une gomme jaunâtre exsude à la surface ; des fleurs excessivement petites apparaissent à l’extrémité des branches, et on peut voir à la fin de l’été sur la surface de la plante les fruits caractéristiques du groupe des ombellifères.

Le Bolax glebaria étant sans utilité et fort répandu dans les îles Falkland, en sera pendant longtemps une des principales curiosités. Le même sort n’est pas réservé au Dactylis cœspitosa ou tussock-grass. Cette magnifique graminée, qui croit en touffes de six à dix pieds de haut, est en effet très recherchée, à cause de sa saveur agréable, non-seulement par les bestiaux, mais aussi par les porcs et tous les animaux herbivores et omnivores, qui rongent avec avidité le collet de la plante ; ce qui amène promptement sa destruction. Aussi le tussock-grass a-t-il presque complètement disparu, et il ne se trouve plus maintenant que sur une étroite bande le long de la côte et dans les îles les plus éloignées du groupe.

La tourbe des îles Falkland, le seul combustible que l’on puisse employer, puisque le bois manque complètement et que la houille coûte trois livres sterling la tonne, est très différente de celle du nord de l’Europe. Elle n’est point formée, en effet, comme cette dernière, de plantes cellulaires, mais presque entièrement des racines et des feuilles de l’Empetrum rubrum, une variété à fruits rouges du crown-berry (Empetrum nigrum) des montagnes de l’Écosse ; du Myrtus nummularia, petite plante rampante avec des fruits rouges d’un goût agréable et dont les feuilles peuvent remplacer le thé, du Caltha appendiculata et de quelques cypéracées, etc. Les racines et les liges de toutes ces plantes se conservent intactes jusqu’à une profondeur de plusieurs pieds, mais plus bas elles se transforment graduellement en une masse informe et noirâtre.

La flore du Camp est très semblable à celle des parties basses de la Patagonie et de la Fuégie, mais on n’y trouve point les jolis arbrisseaux tels que les Pernettyas et les Philesia buxifolia. La famille des Smilacées est cependant bien représentée par le Callixene marginata dont la belle fleur exhale un parfum très agréable.

Pour terminer cette description des iles Falkland, il ne nous reste plus qu’à parler d’un phénomène qu’on peut y observer et qui, au point de vue géologique, présente un véritable intérêt. Plusieurs vallées sont remplies, en effet, de gros blocs de quartzite d’un gris pâle, dont l’accumulation forme comme un glacier ayant depuis 100 pieds jusqu’à plus de 2 milles de large et allant en s’élargissant jusqu’à la mer. Irréguliers et anguleux, ces blocs reposent les uns sur les autres ; ils ont de 2 à 20 pieds de long et une épaisseur dépendant de la couche d’où ils sont sortis et qui court le long des flancs de la vallée ; enfin leur surface, polie par les agents atmosphériques, est recouverte par un lichen blanc très mince et très dur, imitant une couche de glace. Ici et là apparaissent quelques épis du Nassauvia serpens, ou quelques têtes de fleurs d’une gracieuse plante semblable à la chrysanthème (Chabrea suaveolens). Au-dessous et à une grande profondeur se trouve toujours un torrent qu’on voit sortir lorsque la coulée de pierres, s’arrêtant au bord de la mer, présente une section qui rappelle celle d’un vaste drain.

Ces glaciers d’un nouveau genre ont beaucoup intrigué les habitants des îles Falkland et plusieurs hypothèses ont été faites pour expliquer leur présence. Selon M. Thomson, ils ne seraient que le résultat, mais sur une très grande échelle, d’un fait très simple qui se reproduit chaque jour dans les terrains en pente.

Lorsqu’un bloc de rocher est tombé au sommet d’un terrain incliné, il se recouvre peu à peu de débris divers ; mais une fois enfoui dans le sol, il doit, dit M. Thomson, tendre nécessairement à descendre par suite de l’expansion du sol lorsqu’il est saturé d’eau et de l’enlèvement des particules terreuses avoisinantes par la filtration de la pluie. Comme, d’un autre côté, le bloc ne peut jamais remonter, il doit par conséquent finir par arriver excessivement lentement, il est vrai, au bas de la pente, même lorsque son inclinaison ne dépasse pas 3°. Comment maintenant les blocs, dans le cas dont il s’agit, ont-ils apparu à la surface ? Cela lient sans doute à l’action de la rivière qui, lavant continuellement le sol par dessous, a dû entraîner peu à peu la terre qui les recouvrait. Mais pour arriver à produire des résultats aussi grandioses, ce lent travail des eaux a dû nécessairement se prolonger pendant un temps excessivement long.

C’est à la suite de nombreuses observations faites en Écosse sur des terrains en pente et sur lesquels étaient tombés des fragments d’ardoises, dont on pouvait facilement voir les divers degrés d’inclinaison, que M. Thomson a été conduit à admettre que, dans tout sol incliné, il se produit toujours des mouvements, très petits, il est vrai, mais qui finissent par devenir à la longue très apparents. M. Thomson pense même que les géologues n’ont pas attaché une assez grande importance à ces mouvements intérieurs des terrains, et qu’ils se sont trop pressés quelquefois d’attribuer exclusivement à des glaciers, la formation de moraines et l’accumulation de rochers, à l’entrée resserrée de certaines vallées. Ces mouvements de terrains, si lents habituellement, peuvent être dans certaines circonstances très marqués, car, de même que l’avalanche est la catastrophe des mouvements lents de la glace, le glissement est la catastrophe de ceux du sol.

Le Challenger, en quittant les îles Falkland, se rendit à Montevideo et de là en Angleterre, ne faisant sur sa route qu’un court séjour à l’île de l’Ascension. En nous séparant maintenant de M. Thomson qui nous a si bien fait connaître quelques-unes des îles les plus intéressantes de l’Atlantique, nous espérons bien que ses nombreux travaux scientifiques ne l’empêcheront point de publier prochainement la suite de ses impressions de voyage. Que d’observations nouvelles et curieuses les naturalistes du Challenger n’ont-ils pas dû recueillir, en effet, en visitant ces nombreuses îles de l’océan Pacifique, où se trouvent rassemblées à profusion toutes les merveilles de la nature tropicale.


[1Voir dans la Revue scientifique du 1er juin 1878, l’article intitulé : Les Bermudes.