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Un discours de Lord Kelvin

La Nature, N°1022 - 31 décembre 1892

Mis en ligne par Denis Blaizot le vendredi 27 février 2009

Suivant l’usage, la Société royale de Londres s’est réunie en séance solennelle le jour de la Saint-André, pour entendre le discours de son illustre président lord Kelvin (sir William Thomson) et assister à la distribution des médailles ; disons en passant que l’une d’elles, la médaille de Davy, a été décernée à M. Raoult, doyen de la Faculté des sciences de Grenoble, pour ses belles recherches sur le point de congélation et la tension de vapeur des solutions. Lord Kelvin trace rapidement, dans son discours, que nous essayerons de résumer, les progrès récents de la science ; mais il ne se contente pas d’en dresser le catalogue ; il le pénètre d’idées personnelles qui ouvrent à chaque instant de vastes horizons. Une partie du discours a été consacrée au magnétisme terrestre, qui est plus que jamais à l’ordre du jour.

On sait que l’action d’un aimant est inversement proportionnelle au cube de sa distance ; il en résulterait que, pour produire sur la Terre une action magnétique mesurable, le Soleil devrait posséder une aimantation 12000 fois plus considérable que celle de notre globe. Pouvons-nous l’admettre ? Rien ne permet de nier a priori l’existence de cette aimantation sur le Soleil. Mais comment l’expliquer ? Certaines théories modernes concernant le magnétisme terrestre le considèrent comme une conséquence de la rotation de la terre, ct de l’entraînement de l’éther par la matière. Si un courant électrique est véritablement un courant d’éther, le phénomène s’explique très aisément. Dans ce cas, les planètes Vénus et Mars doivent être des aimants comme la Terre, et le Soleil est sans doute un aimant puissant, ayant ses pôles magnétiques placés dans le même sens que ceux de la Terre. L’ignorance dans laquelle nous sommes de l’entraînement de l’éther par la matière nous permet les évaluations les plus hardies quant au magnétisme solaire. Un grand nombre d’observations font croire à l’effet du Soleil sur des variations régulières ou subites du magnétisme terrestre ; il se pourrait cependant qu’une même cause agit en même temps sur le Soleil et sur la Terre, produisant là des taches, ici des perturbations magnétiques.

Mais si l’on considère l’énergie nécessaire pour produire une perturbation pendant un orage magnétique, on arrive à un chiffre fantastique. Par exemple, le 25 juin 1885, la composante horizontale était d’environ 0,0005 C.G.S. trop forte à 2h10, et de la même quantité trop faible à 3 heures de l’après-midi. En supposant que le Soleil ait envoyé dans toutes les directions des ondes magnétiques capables de produire ces effets, la puissance de ces ondes aurait été de 160 millions de millions de millions de millions de chevaux, c’est-à-dire 364 fois la puissance de la radiation solaire. Si l’interprétation est exacte, le résultat parait inadmissible et le Soleil serait, une fois de plus, dépouillé de sa prétendue action sur le magnétisme terrestre. Peut-être tournera-t-on cette difficulté.

Une autre question importante, traitée dans ce discours, est celle de la variation de l’axe terrestre. On sait qu’Yvon Villarceau avait déjà observé une variation annuelle de la latitude de Paris, ruais il n’avait pas osé affirmer qu’elle fût réelle ; cette idée a été reprise à la suite d’une série de mesures faites dans plusieurs observatoires d’Allemagne. La vérification était facile ; il suffisait de faire des observations de contrôle à la même latitude, mais sur le méridien opposé. Une mission allemande envoyée à Honolulu, a suivi, pendant un an, à partir du 1er juin 1891, la marche de la latitude ; et tandis qu’elle augmentait en Allemagne, elle diminuait à Honolulu ; la variation est d’environ 1/4 de seconde, de part et d’autre de la moyenne, ce qui reviendrait à dire que l’axe de la Terre décrit annuellement (plus exactement en 385 jours) un cercle de 7,5 mètres de rayon. M. Newcomb a, du reste, fait observer que la variation de la latitude parait plus forte dans ces dernières années qu’elle ne l’a été en moyenne depuis 1865 jusqu’en 1890.

« Si nous considérons l’eau tombée en Europe et en Asie pendant un mois ou deux de la saison des pluies, et le temps nécessaire à son écoulement ; si nous nous demandons où elle était dans cet intervalle de plusieurs semaines ou de plusieurs mois et, ce qui est advenu de l’air d’où elle est tombée, nous ne trouverons pas extraordinaire que la distance entre l’axe d’équilibre de la force centrifuge, et l’axe instantané de rotation puisse varier de 5 à 10 mètres en quelques semaines ou quelques mois. »

Cette variation serait ainsi expliquée par une cause très simple.