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Nos animaux domestiques dans la civilisation égyptienne : le bœuf

Paul Hippolyte-Boussac, La Nature N°1590 - 14 novembre 1903

Mis en ligne par Denis Blaizot le jeudi 9 janvier 2014

Aux temps lointains des dynasties premières, les Égyptiens avaient déjà pour le bœuf la plus grande sollicitude et ils en élevaient sur leurs domaines des troupeaux considérables. La dénomination ka servait ,à désigner le taureau ; aoua était le nom du bœuf proprement dit.

Les monuments nous montrent trois types, parfaitement caractérisés, de ce quadrupède : le bœuf aux longues cornes, le bœuf aux cornes courtes et le taureau à bosse soudanais. La première espèce, dont les cornes offrent surtout l’aspect d’une lyre (fig. 1), se distingue par un dos élevé produisant une nuque renflée, comme chez le bison, par un mufle moyen et un pli de la peau à l’abdomen. C’est avec des cornes en forme de lyre, que sont généralement représentées les déesses Isis, Nephthys et Hathor si communes sur les monuments.

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La race aux cornes courtes, en tout point semblable à la première, n’en diffère que par la dimension des cornes qui sont moins longues et arrondies en demi-lune (fig. 2). Apis était de préférence choisi parmi les bœufs de cette race.

Le taureau à bosse soudanais figure sur les monuments parmi les tribus qui viennent du sud de l’Égypte ; il se distingue des précédents par des cornes très courtes, dirigées en dehors et la présence, au garrot, d’une forte bosse charnue. On n’a trouvé aucun vestige ’embaumé de cet individu, alors que les nécropoles de Sakkara et d’Abousir ont fourni un grand nombre de bœufs momifiés, appartenant aux deux premières races.

Dans les reproductions de ces divers bovidés, la tête offre tous les caractères de celle du zébu de Madagascar ; chignon horizontal, orbites peu saillants, profil plat et rigide. Ce quadrupède, encore fort répandu dans l’Afrique tropicale et le Soudan oriental, est considéré comme la souche du bœuf domestique des anciens Égyptiens ; la vieille race aux cornes en forme de lyre, aujourd’hui éteinte, ressemblait entièrement au zébu des Abyssins. A la suite de déchéances provoquées dans l’élève du bétail, par les pestes bovines ou le manque de soins, on dut, à plusieurs reprises, importer du Sennaar des troupeaux de zébus pour les croiser avec les bœufs domestiques ; au cours des siècles, ces croisements multipliés produisirent une race à cornes courtes dont on voit quelques individus, çà et là, en Égypte, mais leurs cornes n’atteignent jamais les dimensions qu’on remarque dans les races de l’antiquité [1] on n’en rencontre qu’un nombre restreint.

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Indispensable à l’agriculture par sa patience et sa douceur, le bœuf était, pour les Égyptiens, le plus précieux des animaux ; il en était aussi le plus vénéré.

Suivant une tradition, après la mort d’Osiris, son âme passa dans le corps d’un taureau nommé Apis (en égyptien Hapi) et depuis cette époque, ce dieu ne cessa de se manifester aux hommes sous la même forme [2].

« Cet Apis, appelé aussi Epaphus, écrit Hérodote, est un jeune bœuf dont la mère ne peut en porter d’autre. Les Égyptiens disent qu’un éclair descend sur elle et que, de cet éclair , elle conçoit le dieu Apis [3]. »

Certains caractères le faisaient reconnaître : il devait être noir, porter sur la langue l’image d’un scarabée, sur le front un triangle blanc et sur le flanc droit, une tache de même couleur offrant l’aspect du croissant lunaire [4] ; il devait, en outre, posséder divers signes mystiques révélés aux prêtres seulement. Sur quelques statuettes,il a le dos recouvert d’une housse placée entre un vautour aux ailes éployées et un scarabée ailé, symbole de perpétuel devenir. On lui rendait les honneurs divins.

Il ne faudrait cependant pas croire, qu’en lui rendant un culte, les Égyptiens adoraient un taureau ; Apis étant l’incarnation d’Osiris par l’opération de Phtah qui, sous l’apparence d’un feu céleste, fécondait la vache divine, c’est à l’âme d’Osiris que s’adressaient les adorations. Son sanctuaire s’élevait dans le péribole du temple de Phtah, à Memphis.

Un dromos où se livraient des combats de taureaux, précédait cette résidence [5]. Ornée de statues, de sphinx, d’obélisques, de larges pylônes contre lesquels des mâts dorés déployaient leurs étendards’ multicolores, cette avenue monumentale conduisait à une cour spacieuse englobant, avec le sécos de la mère d’Apis, la cella du bœuf sacré, tabernacle aux splendeurs inoubliables. Toutes les richesses de l’Orient : or, argent, lapis-lazuli, ivoire du Naharaïn et du pays de Kousch [6] concouraient à l’embellir. C’est là que les populations de l’Égypte entière lui apportaient leurs prémices et, de l’aurore au couchant, toujours sur ses autels brûlait le feu des holocaustes.

Mis en liberté chaque jour, le dieu rendait ses oracles en prenant les aliments qu’on lui tendait : il se détourna, dit-on, de la main de Germanicus quand ce prince lui présenta son offrande. Lorsqu’il parcourait ta ville, entouré d’enfants qui prédisaient l’avenir et chantaient en son honneur, des hiérophantes écartaient la foule sur le passage du cortège.

On célébrait fastueusement l’anniversaire de sa naissance. Pour préluder aux solennités, on jetait deux coupes dans le Nil, l’une d’argent et l’autre d’or fin. Les fêtes duraient sept jours entiers, pendant lesquels le crocodile n’attaquait personne, ne reprenant sa férocité qu’après la sixième heure du huitième jour [7].

Afin que le bœuf sacré n’approchât point du fleuve, dont les eaux, croyait-on, donnaient un embonpoint extraordinaire, on le désaltérait à un puits spécial affecté à son usage. Par ce moyen, conservant à son corps toute sa légèreté, l’élément mortel ne pouvait, en aucune manière, étouffer le principe divin [8] .

Tous les ans Apis s’unissait à une belle génisse marquée de signes particuliers ; mais après l’accouplement, on la mettait à mort [9], l’autorité des livres mystiques ne permettant pas au taureau sacré de se perpétuer lui-même. En vertu de lois analogues, la vie d’un Apis ne devait pas excéder vingt-cinq ans ; s’il prolongeait son existence au delà du terme prescrit, des prêtres s’emparaient de lui et le noyaient dans une fontaine consacrée au soleil. Cette règle, en vigueur aux basses époques, n’était point rigoureusement appliquée dans les temps pharaoniques, car sous la XXIIe dynastie, nous voyons deux Apis vivre plus de vingt-six ans [10].

Apis mort, tous les Égyptiens se rasaient la tête et prenaient le deuil jusqu’à ce que fût trouvé son successeur. On lui faisait des funérailles d’une magnificence incroyable et sous le nom d’Osar-Apis [11], on inhumait son corps dans une partie réservée de la nécropole memphite. A l’origine, chaque bœuf sacré avait son tombeau spécial composé d’une salle souterraine, à voûte horizontale au-dessus de laquelle s’élevait un édicule agrémenté de sculptures et d’inscriptions, mais sous la XIXe dynastie on abandonna ce système pour lui substituer le cimetière commun creusé dans le roc, que nous voyons encore aujourd’hui et connu des Grecs sous le nom de Sérapéum. Il se compose de galeries d’environ 100 mètres de longueur chacune, sur le côté desquelles sont percées des chambres destinées à recevoir les momies des animaux sacrés ; au fur et à mesure que celles-ci prenaient place dans leurs salles respectives, des ouvriers en muraient aussitôt l’entrée ; les profanateurs les ont retrouvées [12].

Des émissaires parcouraient ensuite toutes les provinces de l’Égypte, à la recherche d’un autre taureau, marqué des signes mystiques. Si l’on en croit divers témoignages, cette mission ne laissait point d’être parfois très laborieuse. Voici une stèle du Sérapéum rendant compte des difficultés qu’on avait à rencontrer le nouveau dieu : « L’Hapi, qui vient de passer en paix vers l’Amenti [13] excellent, était né la vingt-huitième année du roi Scheschang. On chercha ses grâces en tout lieu du pays du nord ; il fut trouvé dans Hetschedebot, après que trois mois on eut circulé dans les vallées de la haute et de la basse Égypte et dans toutes les îles ». Sous Adrien, les recherches durèrent si longtemps, que ce retard occasionna une véritable révolte dans Alexandrie [14]. Selon les croyances égyptiennes, cette invention étant le présage d’une grande abondance des biens de la terre, la manifestation du nouvel Apis provoquait un enthousiasme comme si Osiris lui-même revenait sur terre. C’était une joie, une ivresse qui tenait du délire ; quittant ses vêtements de deuil, le peuple se livrait à tous les divertissements, aux plus grandes réjouissances.

Sa consécration donnait lieu à un cérémonial extraordinaire. Les hiérophantes attachés au nouveau dieu l’amenaient d’abord à Nicopolis où, quarante jours durant, il n’était visible que pour les femmes. Là elles lui présentaient des offrandes et le conjuraient de leur accorder une nombreuse famille. En toute autre circonstance, on leur interdisait de paraître devant lui [15]. Cette période écoulée, Apis montait sur un vaisseau thalamége renfermant, pour sa personne, une cabine dorée. Deux nefs, écrasantes de richesses, accompagnaient cette bari divine : l’une, placée à l’avant, portait les offrandes, celle de l’arrière contenait un orchestre qui, pendant l’itinéraire, exécutait de joyeux concerts, mille fois entrecoupés par les acclamations du rivage.

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C’est ainsi qu’on le transportait à Memphis où cent prêtres allaient, processionnellement, le recevoir sur le Nil pour le conduire au temple de Phtah. A son arrivée, après qu’une hécatombe avait achevé sa consécration, il entrait dans son habitacle et, .alors, chacun de ses actes avait un sens prophétique [16].

Le culte d’Apis, institué par Kakaou, second roi de la Ile dynastie, se perpétua jusqu’à la fin de la religion pharaonique.

A Héliopolis, le taureau Mnévis représentait l’incarnation de Ra ; on le nourrissait, non loin du temple du soleil, dans un sanctuaire spécial où les populations de tout le nome lui rendaient les mêmes honneurs que le bœuf Apis recevait à Memphis [17]. Les monuments nous montrent Mnévis tout noir, la tète surmontée du disque solaire accolé d’uræus ou des plumes d’Ammon. On raconte [18] qu’un jour Bocchoris lança contre Mnévis un taureau sauvage ; celui-ci non seulement bondit sur son adversaire ; sans lui causer aucun mal, mais il se fixa lui-même, par les cornes, dans le tronc d’un perséa. Là, le taureau sacré l’attaqua avec une telle fureur, qu’il lui ouvrit les flancs d’où jaillirent, mêlés à un sang noir, ses lourds boyaux fumants au milieu desquels il expira. Malgré la victoire de Mnévis, le roi, sévèrement jugé pour cette action sacrilège, s’attira la haine de son peuple. Dans la ville d’Hermonthis, on adorait le taureau. Bakh, « l’oriental » (le Bacis des Grecs) consacré au soleil dans le temple d’Apolllon [Macrobe. Les Saturnales. I. 21]] ; enfin à ’l’hèèbes, le taureau blanc de Min assistait au couronnement des rois d’Égypte. Un grand nombre d’autres cités entretenaient aussi, dans leurs sanctuaires, des bœufs et des vaches ; ces divers animaux n’étaient point considérés comme des divinités, mais avaient néanmoins un caractère sacrés [19]

Nous trouvons l’image du bœuf sur un grand nombre de monnaies. Celles de Memphis portent un Apis passant à droite, Il a le cou entouré d’un collier, le disque solaire entre les cornes et un autel placé devant lui. Les médailles d’Hermonthis nous montrent un taureau, emblème du dieu Mont ; foncant sur l’ennemi tête baissée et fouettant l’air de sa queue [20]. Indépendamment du culte qu’on lui rendait sur terre, le bœuf occupait, dans le ciel, une place parmi les constellations et siégeait aux enfers, avec les dieux justiciers du Tiaou. Il évoquait, en outre, l’idée de force, de courage, de puissance virile. Les Égyptiens mangeaient très peu de bœuf, ne pouvant, de par la loi, user de la vache : ils faisaient du veau leur principale nourriture, on le servait journellement sur la table des rois [21]. Quand des bœufs ou des génisses venaient à mourir, on jetait celles-ci dans le neuve et on enterrait ceux-là dans le faubourg une corne hors du sol pour servir d’indice. Lorsqu’ils étaient pourris, un bateau, passant de ville en ville, enlevait les os et les déposait tous dans un même lieu [22].

Des fouilles récentes ont amené la découverte de la plupart de ces débris momifiés. Mais au lieu d’être enfouis pêle-mêle, ces ossements, habilement groupés au moyen de cordelettes et de chiffons enduits de bitume, formaient des momies factices représentant des bœufs au repos couchés dans une prairie, la tète haute, les genoux en avant, les jambes repliées sous le thorax. On ignore quelles idées religieuses ont entraîné les Égyptiens à pratiquer une semblable coutume [23] . De tous les animaux, le bœuf est celui qui a fourni aux artistes pharaoniques les plus heureuses inspirations. En des compositions d’une simplicité charmante, ils nous montrent les moindres épisodes de son existence, depuis le jour heureux où il l’ail son apparition dans le monde jusqu’à l’heure de sa mort. Enfant, il tette sa mère que nous voyons, plus loin, allégée de son lait par un garçon de ferme (fig. 4) ; il saute, gambade, prend ses ébats dans la plaine verdoyante.

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Dans l’âge mûr, « il laboure le champ que labourait son père » (fig. 5), dépique le blé, entouré de tous les soins de son maître ; mais s’il a plu au sort de le soustraire à cette condition obscure et de lui départir une brillante destinée ; attelé au char des princesses, il figure superbement paré dans les solennités royales ; couvert de fleurs et entouré d’une légion de prêtres, il rehausse par sa présence l’éclat des fêtes religieuses ; si, enfin, lui conférant la dignité suprême, quelque grande ville en a fait un bœuf sacré, on brûle l’encens devant sa face (fig. 6), pour lui rendre les honneurs divins.


[1Hartmann, dans la Zeitschrift für Ægyptische, etc., 1864. — Lortet et Gaillard, La faune momifiée de l’ancienne Égypte, p. 51, 55. .

[2Diodore de Sicile. Liv. I, 85.

[3Hérodote. II. 28.

[4Strabon. XVII, 31. — Pline. VIII, 71. — Amien Marcellin XXXII, 14.

[5Strabon. XVII, 31.

[6Naharaïn, pays situé au delà de l’Oronte. Pays de Kousch, l’Éthiopie.

[7C’est-à-dire à midi. Pline. Liv. VIII, 71.

[8Plutarque. Traité d’Isis et Osiris.

[9Pline. Liv, VIII, 71.

[10Mariette. Renseignements, t. I, p. 94-100.

[11D’où les Grecs ont fait Sérapis.

[12Mariette. Le Sérapéum de Memphis.

[13Amenti : l’autre monde.

[14Spartien. L’empereur Adrien, XI.

[15Diodore de Sicile. Liv. I, 85.

[16Amien Marcellin. Liv. XVII, ch. XIV.

[17Strabon. XVII, 27

[18Elien

[19Strabon. XVII, 22.

[20J. De Rougé. Monnaies des nomes

[21Diodore de Sicile I, 40

[22Hérodote II, 41

[23Lortet et Gaillard. La faune momifiée de l’ancienne Égypte, p. 58.

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