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Nos ainmaux domestiques dans la civilisation égyptienne : le cheval

Paul Hippolyte-Boussac, La Nature N°1573 - 18 juillet 1903

Mis en ligne par Denis Blaizot le vendredi 3 janvier 2014

Rien ne peut nous apprendre à quelle époque remonte la conquête du cheval ; on croit que les peuples de l’Asie centrale furent les premiers à domestiquer ce précieux quadrupède et que c’est des steppes de la Mongolie, des montagnes du nord de l’Inde et des régions avoisinantes, où il vit encore à l’état sauvage, qu’on l’aurait exporté, d’une part, en extrême Orient, de l’autre dans le midi et en Occident.
Au témoignage des Chinois, ceux-ci l’employaient déjà, dans leurs expéditions militaires, plus de deux mille ans avant J.-C. D’après les monuments égyptiens, nous n’avons pas lieu de croire qu’il ait pénétré plus tôt dans la vallée du Nil ; aucun texte, aucune inscription, de l’ancien ou du moyen empire, n’en fournit le moindre indice ; il n’y est fait allusion, pour la première fois, que dans une stèle remontant à la fin de la XVIe dynastie ; c’est dans la Genèse seulement que l’on trouve la plus ancienne mention de son existence en Égypte ; le récit biblique raconte qu’en échange de blé, les Égyptiens amenèrent à Joseph leurs « chevaux », leurs ânes et leurs troupeaux de bœufs et de brebis [1] . Autant qu’il est possible de fixer une date à un fait pour lequel nous n’avons aucune chronologie certaine, celui-ci aurait eu lieu de dix-huit à dix-neuf cents ans, environ, avant notre ère ; c’est-à-dire vers la fin de la domination des Pasteurs.

Mélange de Mongols et de Sémites, ces Pasteurs ou Hyksos, familiarisés, depuis longtemps, avec un animal fort répandu dans leur pays, devaient, comme les Tartares de nos jours, l’employer à tous les usages, et à l’époque de l’invasion, environ 500 ans avant Joseph, ils l’introduisirent avec eux en Égypte où il se multiplia rapidement. Le cheval aurait donc été amené d’Asie vers le XIVe siècle avant J.-C. L’origine sémitique du mot « ses-mut », servant à désigner une cavale, ne peut laisser le moindre doute sur cette provenance. A Gournah-Mouray, dans un tombeau de la XVIIe dynastie, nous voyons des Asiatiques, conduisant deux chevaux, l’un blanc, l’autre jaune pâle, fortement charpentés, le cou un peu court, la tête épaisse, la queue longue et bien fournie ; ils représentent, sans doute, le type primitif du cheval asiatique amené en Égypte par les Pasteurs (l’E. caballus asiaticus) ; leur aspect général rappelle les chevaux sculptés sur les parois du palais de Nimroud [2], chevaux qui, à leur tour, ressemblent au cheval syrien employé encore de nos jours, dans la cavalerie khédiviale. (fig. 1)

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Dès la XVIIIe dynastie, les monuments où figure le cheval sont extrêmement nombreux et nous apprennent quels différents partis les Égyptiens surent tirer de ce quadrupède, dont l’introduction, dans la vallée du Nil, amena un changement considérable dans leur tactique militaire. N’ayant point de cavalerie proprement dite, ils l’employèrent surtout comme animalde trait et les chars de guerre traînés par deux chevaux constituaient la principale force de leur armée. (fig. 2)

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C’est avec un attelage, aux grands chevaux empanachés et au char orné, en guise de trophées, des tètes sanglantes de trois princes rebelles, que Séti 1er entre triomphalement dans Thèbes, au retour d’une campagne contre les Ruten et autres nations lointaines « qui ne connurent point l’Égypte ».

Il y avait certaines panégyries sacrées où les attelages jouaient un rôle considérable, ainsi que le montre la chevauchée de Tel-el-Amarna, dans laquelle, accompagné de la. reine, des princesses et des princes royaux, nous voyons le roi Khou-en-Aten évoluant, à toute bride devant le disque du soleil.

Le cheval trouvait encore sa place dans les travaux de l’agriculture ; les Égyptiens l’utilisaient pour traîner les chars desservant leurs domaines (fig. 3) et, à défaut de bœufs, ils l’attelaient quelquefois aussi à la charrue (fig. 4). Il était donc assez naturel que, sous le nouvel empire, ce quadrupède fût très recherché et constituât l’un des principaux éléments du tribut imposé par les pharaons aux nations vaincues. Parmi les prises que fit Thotbmès III, après la vicctoire de Mageddo, figurent 191 poulains, 8 abiriou [3], etc. On ne manquait aucune occasion d’en tirer le plus possible en Égypte ; déjà Thothmès II en avait amené du midi, et plus tard, Amentouankh, . alors qu’il faisait venir du Ruten de magnifiques chevaux blancs, en recevait d’entièrement rouges du pays de Kousch [4].

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L’utilité du cheval était si bien reconnue, que dans toute l’Égypte on établit des haras royaux du nom de « ahait » où l’élève de cet animal prit une importance considérable. Selon Diodore de Sicile, depuis Memphis jusqu’à Thèbes, il y avait, dans la contrée riveraine, cent écuries pouvant contenir chacune environ deux cents chevaux [5]. Les rois d’Égypte attachaient un si grand prix’ à la possession de ces étalons, nommés « kaoua », élevés sur leurs domaines, que la fonction de « merit ses-mut en suten » (préposé aux chevaux du roi), fort élevée dans l’ordre hiérarchique, était souvent attribuée à des princes royaux. Le scribe et le supérieur des chevaux du roi étaient aussi d’éminents personnages. On affectait à la nourriture de ces animaux des terres spéciales qu’on ne labourait jamais ; ces prairies étaient, ainsi que les étalons, placées sous la haute surveillance d’un « chef d’atelier », dépendant de la grande intendance royale [6]. Les pharaons donnaient parfois à leurs chevaux un nom particulier. A la suite d’un brillant fait d’armes qu’il remporta en Asie, Ramsès i fit élever ses chevaux avec un soin tout spécial. « Victoire à Thèbes et Noura satisfaite » étaient mes grandes cavales, dit-il, c’est elles que j’ai trouvées sous ma main, quand j’étais seul au milieu des ennemis frémissants ; aussi je veux qu’on leur serve le grain, devant le dieu Phré, chaque jour, quand je serai dans ma maison royale [7] ». L’un des attelages de guerre de Ramsès II portait le nom d’ « Ammon vainqueur dans sa puissance » et de l’ « Aimé d’Ammon ».

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A toutes les époques, les peuples possédant un même degré de civilisation ont, à peu de chose près, fait la guerre d’une façon semblable. Dans la haute antiquité, nous les voyons tous, Égyptiens, Hittites, Grecs, Troyens, etc., combattre sur des chars attelés de deux chevaux ; mais, sauf de loin en loin quelques cavaliers isolés, on ne trouve rien ressemblant à un corps de cavalerie. A Karnak, voici le chef d’ Ascalon qui, assis sur un cheval à la manière des femmes, cherche son salut dans la fuite (fig. 6) ; d’autres guerriers, percés de flèches (fig. 5),se sauvent aussi sur une semblable monture. Au temple d’Ibsamboul, disséminés, çà et là, quelques cavaliers égyptiens ont l’air de poursuivre des fuyards ou de porter des ordres. ; enfin un bas-relief, publié par Champollion, nous montre un homme à cheval précédé d’un saïs. Si l’on considère avec quel soin les Égyptiens ont représenté les moindres actes de leur vie matérielle, il est difficile d’admettre, par ces rares exemples, qu’ils aient pratiqué l’équitation dans les temps pharaoniques. Le cheval qui, au XXe siècle avant notre ère, était si répandu en Syrie et dans toute la vallée de l’Oronte, devint de plus en plus rare dans ces ’contrées, au fur et à mesure que disparaissaient les grands empires asiatiques, ruinés par les armes des pharaons. En Égypte, au contraire, son importance s’accrut si prodigieusement, qu’au Xe siècle l’élève de ce quadrupède constituait rune des principales productions de ce pays. Les chevaux égyptiens jouissaient alors d’une telle célébrité, que le roi Salomon en faisait acheter des quantités considérables, qu’il incorporait dans ses armées ou vendait aux autres rois ses voisins.« C’était d’Égypte que sortaient les chevaux de Salomon ; un convoi de marchands du roi les allait chercher par troupes, contre paiement. Un char montait et sortait d’Égypte pour six cents sicles d’argent, et un cheval pour cent cinquante ; et de même on en tirait, par leur moyen, pour tous les rois des Hethéens et pour les rois de Syrie [8] »

Quand, vers 745 av. J .-C., le roi éthiopien Pianki-Meriamen s’empara de l’Égypte, divisée alors entre plusieurs princes rivaux, au fur et à mesure de sa marche en avant, son premier soin était de s’enquérir de l’état des écuries : « A Hermopolis, Sa Majesté se rendit au palais du roi Nimroud, elle se fit amener les épouses et les filles de ce roi... , mais Sa Majesté ne tourna pas le visage de leur côté. Sa Majesté se dirigea ensuite vers l’écurie des chevaux et le dépôt des poulaines et vit qu’on les avait laissés manquer de nourriture. Elle dit alors : « Par ma vie, par l’amour du dieu Ra, qui me donne de nouveaux souffles de vie ! Avoir affamé mes chevaux, c’est un crime plus grand que toutes les offenses que tu as commises [9] ». En 665, lors de la prise de Thèbes par Assourbanipal, il est fait mention dans la liste du butin de « grands chevaux », épithète pouvant faire croire qu’il s’était formé, en Égypte, une race de cheval particulière, plus haute et plus forte que celles de Syrie et de l’Arabie. Si l’on en juge par les peintures et les bas-reliefs ; les chevaux égyptiens avaient des formes sveltes, la taille élevée, les jambes fines, les pieds minuscules, la queue longue et abondante. Cette race, qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours, se rencontre quelquefois encore dans la province de Dongola en Nubie. Suivant une légende hellénique, après la fondation d’Athènes, Neptune offrit le cheval à la cité naissante et Minerve l’olivier. Cette fable, -qui fait du dieu des eaux le donateur du cheval, n’aurait-elle pas été inventée pour rappeler l’origine étrangère de ce quadrupède, amené en Grèce d’au delà des mers, peut-être de l’Égypte ? Ces chevaux, pleins de feu, qui caracolent le long des frises, autour du Parthénon, évoquent si bien le souvenir des vieux coursiers pharaoniques, qu’on peut, sans trop d’invraisemblance, les croire issus de ces glorieux ancêtres.

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En dehors des grandes scènes historiques, les artistes égyptiens ont fait, du cheval, les plus heureuses applications dans l’art industriel. Les vases d’or et d’émail, conservés dans les trésors des temples, sont parfois enrichis,au col ou à la base, de têtes de chevaux surmontées d’élégantes plumes d’ autruche. Mêlés aux rosaces, cannelures, lotus épanouis et autres ornements, ces chefs empanachés concourent à former des compositions originales, pittoresques et très décoratives.


[1Genèse, chap. XLVII, 17.

[2Voir Ninive et l’Assyrie, par Victor Place, t. II, pl. 59, fig. 4.

[3Abiriou, pluriel d’Abiri, coursier fort et rapide.

[4Kousch, Éthiopie.

[5Diodore de Sicile, liv. II, chap, XLV.

[6Chabres, Étude sur l’Antiquité historique, chap. VII, p.439.

[7Poème de Pentaour.

[8I. Rois, chap. IV, verset 16 ; chap. IX, versets 26, 28,29. — II. Chroniques, chap. IX, verset 28. Le sicle d’argent valait environ 3 francs, chaque cheval revenait donc à 450 francs.

[9Stèle de Djebel-Barkal,