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Une excursion dans les « Causses » Moraves.

Albert Jourdan, Sciences et Voyages N°774 — 28 juin 1934

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 28 avril 2012


À huit heures du matin, devant la gare de Brno, capitale de la Moravie, l’autocar s’emplit peu à peu d’excursionnistes. Voici des Allemands et des Autrichiens qui discourent bruyamment, quelques Tchécoslovaques et pas de Français, sauf votre serviteur. Tous les sièges sont bientôt occupés et l’autocar démarre, sort de la ville et se dirige vers le nord-est.

La route monte et serpente entre de sombres forêts de sapins. Nous croisons et dépassons de nombreux jeunes gens et jeunes filles qui, sac au dos et en culottes courtes, marchent avec ardeur. Ce sont des « tramps », comme on les appelle ici. La route monte toujours dans la direction des premières assises des Karpathes. Bientôt apparaissent au loin des chaînes de couleur blanche, marbrées des taches foncées de la forêt. Nous approchons d’une des plus riantes et des plus curieuses régions de la Tchécoslovaquie, Région très belle par sa verdure, ses forêts, ses ruisseaux clairs et rapides qui lui ont fait donner le nom de « Suisse morave » ; région curieuse par son sol qui, bien que formant des chaînes calcaires, nous rappelle les Causses, car ce sol fissuré et miné par les eaux souterraines recèle quelques-unes des plus belles grottes que l’on puisse visiter.

À environ 50 kilomètres de Brno, nous arrivons au premier objet de notre excursion. Ce n’est pas une grotte, mais, autre analogie avec nos Causses, un énorme gouffre, le « Macocha ». À nos pieds s’ouvre un abîme de 138 mètres de profondeur dont les parois grises se rapprochent vers le haut. Dans le fond, une rivière souterraine a formé un lac profond de 16 mètres et peuplé de truites. L’eau disparaît ensuite sous le rocher où doivent exister des grottes que personne ne connaît. encore, sauf celles qui conduisent au Dôme de Masaryk que nous visiterons après. L’hiver, la neige tombe abondamment, et quand vient le printemps, les eaux de la fonte emplissent le Macocha. Ces eaux, d’ailleurs, ont créé le gouffre qui autrefois n’était qu’une immense grotte circulaire ; elles ont lentement aminci la voûte qui a fini par s’écrouler après des siècles d’usure.

Le gouffre possède sa légende. Macocha signifie en langue tchèque marâtre. Une marâtre donc qui haïssait son jeune beau-fils le précipita un jour dans le gouffre. L’enfant resta. miraculeusement accroché dans sa chute à des sapins qui poussent sur la paroi la moins abrupte et des paysans accourus à ses cris le tirèrent de sa fâcheuse position. Après quoi ils se saisirent de la marâtre indigne et lui firent subir le sort qu’elle avait voulu réserver à son beau-fils. Son corps disparut pour toujours dans l’eau glacée du petit lac. Telle est la très vieille légende du Macocha que le guide vous raconte alors que, cramponné au frêle garde-fou, vous essayez de sauter les profondeurs en bannissant le vertige.

Nous nous dirigeons ensuite vers les grottes. La grotte Elisabeth s’enfonce à 70 mètres sous terre. On y accède par un puits muni d’un escalier de fer en colimaçon. Dans cette grotte, de menues stalactites ont dessiné en certains points des parois de magnifiques cascades de pierre. Dans un recoin de la grotte existe aussi un orgue composé de stalactites et de stalagmites qui vibrent en donnant différentes notes lorsqu’on les frappe avec une pierre. Vers l’extrémité de cette grotte s’ouvre un puits de 90 mètres de profondeur où l’on ne peut descendre que périlleusement accroché à un câble. L’accès en est d’ailleurs interdit aux visiteurs.

La matinée se termine par la visite de la grotte de Sloup-Sosuv, Elle renferme dans une étroite galerie de nombreux ossements de sangliers, de cerfs et autres animaux qui indiquent que des hommes préhistoriques avaient là leur habitation. On a d’ailleurs retrouvé, m’a-t-on dit, quelques ossements humains. De nombreuses stalactites et stalagmites assez belles décorent cette grotte. Il existe surtout une merveilleuse stalagmite très blanche qui figure un cierge gros comme le bras, s’élançant d’un magnifique chandelier orné de dépôts calcaires en forme de feuillages et de fleurs.

C’est dans l’après-midi que se place la partie la plus intéressante de l’excursion : la visite du Dôme de Masaryk. On y accède par une route encaissée entre deux hautes murailles de calcaire de près de roo mètres de haut. Un ruisseau rapide longe la route et partout des sources jaillissent au pied de la falaise. Puis la vallée s’élargit en une sorte de cirque et voici l’entrée du Dôme de Masaryk.

À la base du rocher s’ouvre en effet une voûte demi-circulaire qui surplombe une rivière souterraine. Nous y pénétrons sur une large barque plate, suivons un étroit boyau très obscur sur une trentaine de mètres et débouchons tout à coup sur un lac circulaire au-dessus duquel s’arrondit une coupole de calcaire : c’est le Dôme de Masaryk. La profondeur du lac atteint dix mètres en certains endroits et six mètres aux points les moins profonds. L’eau est glacée. Des galeries s’ouvrent tout autour, dans lesquelles la barque a peine à passer. Les dépôts de calcaire ont dessiné sur les voûtes de curieuses figures, par exemple dans l’une des galeries une tête de vieux bonhomme.

Nous abordons à l’entrée d’une galerie plus importante. Cette galerie s’épanouit bientôt en une petite grotte qui renferme de très curieuses stalactites. De la voûte, en effet, pend toute une forêt de fils de pierre de la grosseur d’un crayon et dont certains atteignent le sol. À la lumière électrique, ils se colorent d’une magnifique teinte rose. Des stalagmites trapues et lourdes contrastent étonnamment avec la fragilité des stalactites déliées.

Des galeries creusées dans le roc par la main de l’homme cette fois nous amènent dans la grotte de Punkva qui s’ouvre au fond du Macocha, Nous pouvons alors contempler le petit lac que nous avons aperçu le matin de la plate-forme à 138 mètres au-dessus de nos têtes et constater que les parois se rapprochent l’une de l’autre à mesure qu’elles s’élèvent. Les eaux du lac disparaissent dans le sol pour former une rivière inconnue. La preuve en est que malgré de longues recherches on n’a jamais pu retrouver aucun des cadavres des désespérés qui de temps à autre viennent ici accomplir le grand saut.

On ferait ensuite le chemin de l’aller en évitant les autres caravanes d’excursionnistes par l’emprunt de galeries creusées depuis quatre ans par les soins des dirigeants du tourisme tchécoslovaque, on retraverse le petit lac et, perclus de froid, on reparaît enfin à l’air libre.

La visite se termine à la grotte Catherone qui, elle aussi, a abrité nos ancêtres des âges préhistoriques. ICI encore on a retrouvé de nombreux ossements d’animaux sauvages. On peut noter qu’aucun dessin ne se voit sur les parois, ce qui est une différence notable d’avec les grottes des Eyzies. Comme curiosité à remarquer, des suintements calcaires ont dessiné sur une paroi une tête grimaçante de vieille sorcière.

Et le soir on revient à Brno en songeant aux milliers d’années qu’il a. fallu à l’eau patiente pour creuser toutes ces grottes et aux innombrables gouttes de cette même eau qui, chacune apportant son tribut microscopique de calcaire dissous, ont édifié lentement dans l’obscurité les stalactites et les stalagmites qui maintenant provoquent notre émerveillement.

Albert Jourdan