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L’exploration du « creux du soucy » (Côte d’or)

Clément Drioton, La Nature N°1690 (14 octobre 1905) et La Science Illustrée N°935(28 octobre 1905)

Mis en ligne par Denis Blaizot le vendredi 14 décembre 2018

Le gouffre connu sous le nom de « Creux du Soucy » est ouvert sur le flanc d’un petit vallon, à 500 mètres environ au Sud-Est du village de Francheville (Côte-d’or) au Nord de Dijon et du Vall-Suzon.

C’est le plus légendaire des abîmes de la région. On lui attribuait une profondeur énorme. Guyton de Morveau, qui essaya de la calculer en 1770, à l’aide de la chute d’une pierre, lui donnait 755 pieds (238 mètres). Et plus tard, la Géographie Joanne (1869 et 1886) 270 mètres.

La Municipalité de Francheville le fit vouter en 1886, à la suite de plusieurs suicides. M. Martel et moi désirions depuis longtemps en faire l’exploration, mais nous avions reculé, l’un et l’autre, devant les dépenses excessives due devaient occasionner l’ouverture et la refermeture du gouffre.

L’année dernière, une occasion inattendue vint s’offrir à nous, M. L. Jacques, ancien percepteur à Saint-Seine, se rendait acquéreur de la parcelle de terre dans laquelle s’ouvre le Soucy, et, après s’être assuré que j’en ferais l’exploration avec M. Martel, il le faisait dévoûter en août 1904, et entourer d’une forte clôture [1].

Une première reconnaissance du « Creux du Soucy » fut faite le 24 octobre 1904 par M. Martel, moi-même et le guide L. Armand.

L’ouverture du gouffre, en forme de huit, mesure environ 2 mètres sur 4 et ressemble à un puits plus ou moins circulaire ; mais à 10 mètres de profondeur il s’élargit et affecte la forme d’une vaste fente de 2 à 5 mètres de largeur et 5 à 8 mètres de longueur. À 50 mètres un redan ou corniche inclinée rompt la verticalité du gouffre, qui s’infléchit légèrement vers le Sud. À 48 mètres un bloc, fortement coincé entre les deux parois de la diaclase, retient plusieurs mètres cubes d’éboulis, Enfin à 54 mètres on peut prendre pied à l’angle d’une petite salle, sur un talus d’éboulement qui forme le fond du gouffre.

Le fond « du Soucy » formé par l’élargissement de deux diaclases parallèles, et, aussi, probablement, par l’effondrement d’une partie de la masse rocheuse qui les séparait, mesure 12 mètres de longueur, 5 de largeur et 3 de hauteur, Les parois délavées, une branche d’arbre abandonnée sur un redan rocheux, à 5 mètres de hauteur, témoignent qu’au moment des crues, cette salle est complètement envahie par les eaux. Toutes les fissures des parois et de la voûte ont été élargies par leur action corrosive et érosive ainsi que par la pression hydrostatique. Deux de ces fissures formant galeries nous permettent de reconnaître en amont et en aval l’existence d’une rivière souterraine de 4 mètres de largeur s’infiltrant à travers le talus d’éboulement qui mesure 5 mètres de hauteur, ce qui porte à 57 mètres la profondeur totale du « Creux de Soucy ».

Faute d’embarcations nous ne pûmes reconnaître la rivière, et l’exploration en fut remise à l’année suivante.

Les 6, 7 et 8 juillet 1905, nous nous retrouvions tous à Francheville ; un de mes amis, M. Mercier, est venu se joindre à nous. M. Martel a apporté deux de ses canots démontables en toile,qui non sans difficultés sont mis à flot sur la rivière souterraine.

En amont nous pouvons la suivre sur une longueur de 50 mètres. Les dimensions de la galerie sont de 3 à 12 mètres de largeur, et de 2 à 10 mètres de hauteur, la profondeur de l’cau de 1,50m à 4,40m. La galerie d’amont se termine par une vaste salle de 12 mètres en tous sens, contiguë à la galerie principale. Aux deux extrémités de cette salle, la voûte mouille de 10 à 20 centimètres, et comme, à cette époque, les eaux sont aussi basses que possible, il faut perdre tout espoir de pouvoir franchir ces siphons, qui, sans doute, conduisent à d’autres galeries.

En aval, l’ouverture est trop étroite pour le passage des barques, elles ne sont d’ailleurs pas indispensables. Cette partie de la rivière n’est pas formée comme en amont par une galerie unique, mais par une suite de salles et de galeries étroites et hautes (diaclases élargies) en forme de labyrinthe. Sur une longueur de 35 mètres, le lit de la rivière est encombré sur une hauteur de 1 à 2 mètres par des blocs et matériaux provenant du talus d’éboulement. Lors des crues, les eaux s’accumulent dans la galerie d’amont, envahissent la salle du fond « du Soucy », exercent sur le talus une pression considérable, et entraînent , par l’étroit orifice d’aval, les matériaux et les déposent dans leur ordre de densité, gros blocs, pierres, graviers, sable.

Dans la salle des œufs, le sol est jonché de cailloux roulés, sphériques et ovoïdes, parfaitement polis, qui témoignent de l’intensité de l’effort hydraulique. Par un singulier contraste, à quelques mètres de là, dans une petite galerie latérale, l’un de nous retrouvait intact et à moitié engagé dans l’argile, un maxillaire humain, sans doute de l’un des suicidés de 1885.

À 55 mètres de distance, la rivière, qui coule souterrainement en s’infiltrant à travers les matériaux entraînés, réapparait, mais presque aussitôt, 4 mètres plus loin, un siphon ferme toute issue.

La température de l’air dans la salle du fond « du Soucy » est de 9,5°C, celle de l’eau 11°C, La rivière se dirige du Sud-Ouest au Nord-Est.

En somme, l’ensemble des galeries de la rivière souterraine « du Soucy » est formé par l’élargissement sous l’action corrosive et érosive de l’eau, des diaclases et joints de stratification des calcaires compacts à silex de la base du bathonien moyen. En amont et dans une partie des galeries d’aval, les diaclases principales sont parallèles entre elles et perpendiculaires à la direction de la rivière, L’une de ces diaclases, élargie jusqu’à la surface du sol, a formé l’abîme lui-même et permis l’absorption de la rivière aérienne, coulant dans le vallon du Soucy, au profit de la rivière souterraine.

Les autres diaclases plus ou moins élargies sont réunies par leurs bases, et à l’époque des grandes eaux, elles forment autant de citernes distinctes amorcées en vases communicants, Toutefois, dans les galeries d’aval, les diaclases principales sont dans l’axe même de la rivière qui en occupe la partie inférieure. Les photographies ci-jointes, dues à M. Martel , et les plans et coupes dressés par moi-même et M. Mercier, nous dispensent de plus longs détails. L’existence d’une rivière souterraine an fond « du Soucy » intéresse aussi l’hygiène publique. Avant sa fermeture en 1886, le Soucy était le réceptacle de toutes les bêtes mortes de la région ; plusieurs individus s’y suicidèrent. Nous avons retrouvé dans le talus d’éboulement, formant le fond du gouffre, une quantité d’ossements d’animaux : bœuf, cheval, chien, brebis, etc. Les cadavres en décomposition étaient périodiquement délavés lors des crues par les eaux du courant souterrain, et les eaux ainsi contaminées allaient jaillir à l’une des sources environnantes ; on ne pourra identifier cette source que par une expérience à la fluorescéine exécutée à une époque de hautes eaux.

M. Bonjean, chef du laboratoire du comité consultatif d’hygiène publique de France, a bien voulu analyser les échantillons d’eau (amont et aval du talus) que lui a remis M. Martel. La conclusion n’est pas formellement donnée, parce que les échantillons n’ont pu être prélevés ni expédiés dans les conditions voulues (notamment faute de glace pour y mettre les bouteilles dès le fond de l’abîme) ; les résultats trouvés n’ont donc qu’une valeur très relative ; ils montrent cependant que l’eau parait contaminée ; la numération bactériologique a donné 17475 germes par cm3 pour l’eau d’amont, 21500 pour l’eau d’aval ; dans deux ou trois cours d’eau souterrains, au contraire M. Maheu avait trouvé l’eau d’aval moins riche en bactéries ; le talus du fond du Soucy n’aurait donc aucun pouvoir épurateur ; la quantité d’ossements pourris qu’il renferme explique même la plus grande teneur bactériologique de l’eau d’aval. Quant à la contamination de l’ensemble, elle serait tout naturellement causée par les infiltrations de la mare putride de Francheville, à 500 mètres de distance et 80 mètres plus haut seulement. Au point de vue scientifique le « Creux du Soucy » présente en somme le plus haut intérêt.

Clément Drioton


[1M. Jacques prit à sa charge tous les frais de l’exploration du Soucy.