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La culture des terrains salés

Gaston Gautier, la Revue Scientifique — 4 mars 1876

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 26 juin 2010

I

Notre littoral méditerranéen, de Port-Vendres au delà de Marseille, sur 350 kilomètres environ de longueur, et sur une largeur souvent de plusieurs kilomètres, se compose de terres basses dont l’assiette était autrefois occupée par des étangs salés ou même par la mer (voy. Lentheric, Les villes mortes du golfe du Lyon. Paris, 1875. Plon, éditeur). Chaque année le Rhône, l’Hérault, l’Aude, charrient à la mer des millions de mètres cubes de limons fertiles qui, arrachés aux flancs de nos montagnes, imprudemment déboisées, font lentement, mais sans discontinuité, émerger de nouvelles terres du sein des eaux.

Grâce à ces apports continuels de limons, nos littoraux vont sans cesse en empiétant sur le domaine maritime, et chaque génération voit apparaître de nouvelles plaines cultivables. Toutefois, de grandes surfaces restent encore abandonnées, car on ne saurait évaluer à moins de 250 000 hectares, la surface d’un de nos départements, la partie du littoral comprise dans la zone du golfe du Lyon qui ne fournit encore aucun produit rémunérateur. Ce sont d’immenses champs couverts, dans les parties hautes, d’efflorescences salines, de salicors, de staticées, dans les parties basses, de marais saumâtres une partie de l’année, pays désolé par la fièvre, domaines du braconnier, plutôt que de l’agriculteur.

En effet, ces alluvions qui, par leur nature chimique et physique sembleraient devoir faire espérer les plus riches cultures, portent dans leur sein un principe de stérilité. Les eaux de la mer dont ces terres sont peu à peu sorties les ont imprégnées d’une telle proportion de sels, que les lavages naturels des eaux de pluie pendant des siècles, les irrigations indéfiniment continuées, les colmatages eux-mêmes, et les tentatives les plus sérieuses de mise en culture ne sont parvenus à modifier ces terrains que très superficiellement et d’une manière momentanée.

MM, Hervé-Mangon, Vœlcher, Péligot, Bérard, l’abbé Prax ont publié de nombreux dosages de sels des terres qui nous occupent : elles renferment de 1 à 3 % de chlorures de sodium et de magnésium, c’est-à-dire pour un hectare et pour une couche de 1 mètre de profondeur seulement, un poids de sel pouvant varier de 100 à 300 tonnes. On sait d’après les recherches du professeur Knop, de Leipzig (Dehérain, Cours de chimie agricole), que les solutions salines qui renferment moins d’un millième de matière soluble activent la végétation, mais que les solutions plus concentrées la retardent et peuvent même agir comme de vrais poisons végétaux. M. Vœlcher estime qu’un sol qui renferme un centième de matière saline est déjà peu fertile, et que celui qui renferme quelques centièmes de sel commun, de nitrate de chaux ou de chlorure de potassium devient à peu près entièrement stérile. Nos propres observations confirment ces recherches théoriques. En fait, il peut même arriver que des terres contenant une très minime proportion de principes salins deviennent peu à peu stériles par l’accumulation, à la surface, des sels qui viennent s’y condenser et cristalliser, grâce à l’ascension capillaire des liquides saturés du sous-sol. A la suite de longues sécheresses ou de vents secs et violents, des taches de saleubre apparaissent dans des terres où rien jusque-là n’avait pu faire soupçonner la présence des sels marins. La perte de nombreuses vignes signalée, il y a quelques années, dans les environs de Narbonne (Bulletin du Comice de l’arrondissement de Narbonne) est due à cette cause. D’ailleurs le coefficient d’ascension capillaire du chlorure de sodium parait être relativement plus grand que celui des autres sels. M. P. Berard (Comptes rendus de l’Académie des sciences) a remarqué que le sol d’un salant qui occupe une grande surface dans la fertile plaine d’Agde, limonée de temps à autre par les alluvions de l’Hérault, renferme à la surface trente fois plus de chlorure de sodium que de sulfate de magnésie, tandis qu’à 1 mètre de profondeur la quantité du premier sel n’est que neuf fois plus grande que celle du second.

Une autre cause de stérilité vient s’ajouter aux précédentes. Il me parait démontré que le sel marin, ainsi du reste que la potasse et la chaux, rend très-rapidement l’humus et les phosphates solubles .dans l’eau, et cause ainsi leur rapide déperdition. On connait l’importance des phosphates, et l’on sait quel rôle remarquable joue l’humus dans la végétation, soit qu’il absorbe et retienne les matières organiques, soit qu’il serve à l’assimilation de l’azote atmosphérique ou de celui que fournissent les engrais.

Les faits qui précèdent suffisent à expliquer l’état précaire de l’agriculture et les insuccès des cultures tentées sur les terres qui font l’objet de ce travail.

II

Cependant, si les difficultés sont grandes, l’expérience nous a démontré qu’elles ne sont pas insurmontables. L’ennemi est là, c’est le sel marin. Il faut l’éliminer ou apprendre à vivre avec lui.

Deux méthodes naturelles et presque contraires permettent de rendre la fertilité à ces terres.

La première est celle du dessalement du sol ou tout au moins d’une appropriation telle du terrain, que le sel marin maintenu à une certaine profondeur, soit sans cesse empêché de remonter vers la surface. Abstraction faite des chlorures alcalins, ces salants formés de profondes alluvions possèdent en eux les éléments d’une grande fertilité. Détruisez, éliminez, diminuez les chlorures, et vous aurez les terres du delta du Nil ou des Ségonneaux du Rhône d’une inépuisable fécondité. Aussi tous les agriculteurs, comme d’instinct, se sont adressés à celle méthode lorsqu’ils ont voulu forcer ces terres à produire la prairie, le blé, la vigne, les légumineuses habituelles.

Une seconde méthode, à notre point de vue trop négligée jusqu’ici, et dont nous pensons que la mise en pratique, au moins en ce qui touche à sa généralisation, nous est à peu près entièrement personnelle, est celle qui consiste à marcher dans le sens de la nature, à ne pas la violenter. De même qu’il existe des sols siliceux et des plantes silicicoles, des sols calcaires et des plantes calcicoles, de même il existe des terrains salés et des plantes sodiques, et c’est de l’étude attentive de la végétation spontanée de ces terres salines qu’est pour nous résultée peu il peu la certitude qu’on pouvait les obliger à produire de riches revenus annuels sans les soumettre au dessalement préalable.

Nous allons tout de suite faire comprendre notre pensée à cet égard, et donner le résultat de nos observations botaniques faites sur les terrains salés du littoral méditerranéen.

Et d’abord, l’élude des plantes qui croissent à l’état naturel sur les terres saleubres, nous fournit des notions très nettes sur le degré de salure propre au sol qui les porte ; de telle sorte qu’on peut dire que la connaissance des plantes nourries pal’ ces terrains peut suppléer à la meilleure analyse chimique, Nous allons classer ces diverses espèces végétales suivant leur degré de résistance aux sols salants.

1° Les plages les plus salées, encore envahies de temps à autre par les coups de mer et contenant de 2,5 à 3 % environ de sel, ne peuvent guère nourrir que quelques robustes représentants de la famille des Salsolacées, comme les : Salsola soda et kali ; Salicornia herbacea, fruticosa et macrostachya, espèces connues dans le Midi sous le nom de Sansouires ; Kochia prostrata ; Sueda maritima ; Atriplex halimus et crassifolia, Les Tamarix gallica et africana peuvent aussi végéter sur ces terres très-salées.

2° Au second rang se classent les terres à Staticées, contenant de 1,5 à 2,5 % de sel marin. L’ile de Sainte-Lucie, dans les environs de Narbonne, est un point typique, bien connu des botanistes qui viennent y récolter un grand nombre d’espèces de la famille que nous venons de nommer.

Les terres les plus compactes de cette catégorie nourrissent surtout les :

  • Limoniastrum monopetalum,
  • Statice duriuscula,
  • Statice serotina
  • Statice diflusa.
  • Statice bellidifolia,
  • Statice limonium,

ainsi que d’assez nombreux représentants d’autres familles végétales, savoir :

  • Frankenia lœvis.
  • Frankenia pulverulenta.
  • Spergularia mudia.
  • Sagima maritima.
  • Crithmum maritimum
  • Plantago coronopus.
  • Plantago crassifolia,
  • lnula crithmoides
  • Beta maritima
  • Agropyrwn junceum.
  • Hordeum maritimum

Dans les alluvions un peu sablonneuses, au moins à la surface, ou ameublies par les dépôts de Zestera marina, croissent abondamment les :

  • Mathiola sinuata
  • Sonchus maritimus
  • Malcolmia littoralis
  • Arthemisia gallica
  • Alyssum maritimum
  • Crepis bulbosa
  • Cakile marilima
  • Statice echioides
  • Statice ferulacea
  • Reseda suffruticulosa
  • Trifolium maritimum
  • Ephedra distachya
  • Ononis ramosissima
  • Pinus pinea
  • Medicago littoralis
  • Medicago marina
  • Eluropus littoralis
  • Poa maritima
  • Lupinus reticulatus
  • Psamma arenaria
  • Alkanna tinctoria
  • Triticum loliaceum
  • Lepturus incurvatus
  • Lepturus filiformis
  • Heliotropium curassavicum

3° Enfin, dans les terrains plus perméables, contenant de 1 à 2 % de sels, où l’action des pluies a déjà produit une certaine amélioration, ou bien sur ceux de ces sols qui reçoivent des infiltrations d’eaux douces, on peut rencontrer les plantes suivantes :

  • Lepidium draba
  • Lepidium ruderale
  • Samolus valerandi
  • Erythrœa pulchella
  • Alisma plantago
  • Lotus corniculatus
  • Lotus decumbens
  • Lotus tenuis
  • Triglochin maritimum
  • Lolium multiflorum
  • Agrostis maritima
  • Medicago maculata
  • Alopecurus bulbosus
  • Dorychnium gracile
  • Phragmites arundo
  • Tetragonolobus maritimus
  • Apium graveolens
  • Aster tripolium

ainsi qu’un bon nombre de Carex et de Scirpes.

On remarquera que le nombre de légumineuses et de graminées croit à mesure que dans ces terres décroit le sel, et qu’au contraire les salsolacées et les staticées, familles éminemment maritimes, augmentent avec la salure du sol. Cette liste déjà longue pourrait s’accroître encore si nous voulions rechercher les espèces propres au Roussillon et à la Provence ; nous avons borné cette énumération aux espèces marines que nous avons pu étudier plus spécialement.

Les notions qui précèdent étaient indispensables pour bien indiquer les causes d’infertilité des terrains salés, mais aussi pour faire pressentir en même temps les ressources naturelles qu’ils offrent à l’agriculture, Aujourd’hui nous pouvons affirmer que ces terres désolées peuvent être transformées en champs et prairies, et même que sur celles qui sont arrosables (et c’est le plus grand nombre, vu leur bas niveau), on pourrait planter assez de vignes pour remplacer toutes celles que le phylloxera étouffe aujourd’hui. Ces nouveaux vignobles, grâce à leur submersibilité, seraient à l’abri de ce fléau. Quelque riche que soit encore la France, on ne saurait dédaigner plus longtemps ce puissant appoint à la fortune publique que compromet aujourd’hui l’insecte dévastateur.

Exposons maintenant comment on peut logiquement et prudemment passer des observations précédentes aux applications agricoles.

Nous nous fonderons sur les résultats que nous avons obtenus sur notre domaine du Grand-Craboules, près de Narbonne, riverain des étangs salés, encore partiellement envahi l’hiver par les coups de mer, et tellement infertile et salé il y a quelques années, qu’il ne pouvait payer l’impôt foncier [1]. Cette terre nous donne aujourd’hui des revenus nets qui croissent d’année en année, et qui ont déjà dépassé 50000 fr. par an pour une étendue de 120 hectares.

Pour forcer ces terres salées à produire, deux méthodes, disions-nous plus haut, sont en présence : celle par dessalement, et celle par cultures appropriées à la nature de ces sols chlorurés, Nous allons successivement étudier dans les paragraphes suivants comment chacune de ces deux méthodes de culture doit être mise en pratique.

III

La méthode de mise en culture des terrains salubres par dessalement du sol peut être pratiquée de deux manières.

Par un premier procédé, ou procédé intensif, on tend à arriver vite, en appliquant l’adage anglais : Time is money. On économise le premier de ces termes, le temps, en prodiguant en apparence le second, l’argent. En réalité ce procédé donne seul des résultats économiques brillants, et agronomiques définitifs. En revanche, il demande que l’on dispose d’une première mise de fonds notable.

Une seconde voie, celle du procédé extensif, permet d’arriver avec des ressources moindres. Il donne sûrement, mais lentement, des résultats modestes. Par des lavages superficiels, précédés de nivellations, on peut transformer ces terres arrosables en prairies, quelquefois en champs de graminées. Mais l’amélioration du sol reste toujours précaire.

Nous avons mis en œuvre à Grand-Craboules ces deux procédés, nous allons en exposer successivement la pratique et les résultats.

Le procédé intensif a consisté essentiellement pour nous à dessaler le sol par la combinaison du drainage méthodique et des labours profonds.

Par le drainage méthodique du sol, celui-ci est transformé en un vrai crible, ou filtre, à travers lequel les chlorures de sodium et de magnésium, sels éminemment solubles, sont sans cesse entraînés par les drains au-dessous de la couche arable ; le drainage seul rend possible l’élimination complète et définitive des matières salines.

Au drainage, et spécialement dans ces terres compactes, il convient d’ajouter les labours profonds, qui viendront augmenter la perméabilité du sol, et surtout la submersion, lorsque l’on est assez favorisé pour posséder de l’eau en abondance. Si l’on peut laisser séjourner sur le champ en traitement une couche d’eau permanente, l’opération du dessalement peut être complétée dans une période variant de deux à six mois au maximum.

Les essais tentés par la Société fondée pour la mise en culture des terres de Saint-Louis-du-Rhône, par M. Joannon en Camargue et à Tournebelle, et par nous-même à Craboules, près Narbonne, ne peuvent laisser subsister de doutes à cet égard, Par ce traitement, et dans la période que nous signalons, il a été possible d’établir, sur des sols qui n’avaient pu jusque-là nourrir que des plantes marines, les plus riches cultures que possède le Midi, les luzernières et après elles la vigne, que nous leur avons fait depuis succéder. M. Joannon a publié déjà dans le Journal d’agriculture pratique (15 avril 1875) les procédés de dessalement dont il s’est servi et les résultats obtenus par lui ; nous y renvoyons le lecteur. Nous ne parlerons ici que de ce que nous avons fait par nous-même à Grand-Craboules à la même époque.

Ce domaine, situé dans la partie la plus basse de la plaine de Narbonne, a été gagné sur les étangs salés de Capitoul et de Gruissan, par l’apport incessant des limons de la rivière d’Aude. Sur cette terre à moitié salée et marécageuse, l’utilité de l’opération que nous avons indiquée plus haut, dessalement et assèchement par drainages et labours profonds, était évidente ; aussi malgré le surcroît de dépense qui devait résulter de ce fait, que les eaux de drainage ne pourraient s’écouler par une pente naturelle, vu le relief particulier du sol, et que ces eaux devraient par conséquent être enlevées et rejetées au moyen de machines, nous n’hésitâmes pas à entreprendre une opération dont nous attendions les plus heureux résultats.

La partie vraiment cultivable du domaine, celle qui émergeait une grande partie de l’année au-dessus des eaux, fut protégée contre les coups de mer et les inondations périodiques de l’Aude par une vaste ceinture de chaussées.

Soixante hectares de terres médiocres ont été choisies dans cette enclave, et drainées avec le plus grand soin avec des tuyaux de poterie placés de 10 en 10 mètres et à 1 mètre environ au-dessous du sol. Les eaux abondantes de lavages fournies par ce vaste système de canaux souterrains sont recueillies dans un collecteur général, clans lequel le niveau moyen des eaux reste à 1 mètre environ au-dessous de celui des terrains extérieurs où ces eaux doivent être déversées. C’est de cette hauteur de 1 mètre qu’il a donc fallu les élever pour donner une pente suffisante à leur écoulement.

La machine élévatoire que nous avons choisie est une roue à palettes inclinées et plates, se mouvant dans une sorte d’auge demi-circulaire en maçonnerie. Elle élève 800 litres d’eau à la seconde à une hauteur de 1 mètre à 1,50m. Soit 300 000 hectolitres environ par journée de travail de dix heures.

Pour moteur, nous avons pris une machine à vapeur locomotive d’Aveling et Porter. Elle présente ces précieux avantages qu’elle est routière et peut se déplacer aisément, même sur les chemins d’exploitation les plus glissants et les moins favorables, et qu’elle peut aussi s’appliquer, et est appliquée comme moteur, à la laboureuse à vapeur Howard. Or, comme nous le disions, le dessalement définitif et la mise en culture intensive des terrains argilo-calcaires et compactes du Grand-Craboules ne pouvait être atteints que si, des labours profonds succédant au drainage et rendant ces terres perméables dans toutes leurs parties, on atteignait leur dessalement définitif ; alors seulement il était permis de tenter sur ces terres les cultures vraiment rémunératrices dans le Midi, les légumineuses et la vigne. On se décida donc à adopter définitivement la force motrice de la vapeur, tout à la fois pour l’épuisement des eaux de drainage aussi bien que pour les défrichements et labours profonds.

Depuis, et dans le but d’utiliser la machine tous les jours de l’année et de dégrever ainsi d’une partie des frais généraux l’opération de l’évacuation des eaux de drainage et celle des défrichements et labours, la même machine à vapeur Aveling et Porter a été appliquée par nous à tous les autres travaux agricoles : labours, hersages et roulages, battages, mise de la vendange en cuve, décuvaison, pressurage, soutirages, distillation des marcs, etc. La vapeur remplace partout à Grand-Craboules la force animée, et sept à huit hommes suffisent pour les travaux courants d’une propriété de cent vingt hectares produisant, en revenu net, l’intérêt à 5 % l’an de plus d’un million.

Voici donc quelle a été la suite des opérations de mise en culture : drainage, défoncements profonds, lavages continus, établissement après dessalement de luzernières ou d’autres prairies de légumineuses améliorantes, enfin transformation au bout de quelques années de ces prairies artificielles en vignes qui aujourd’hui rapportent en moyenne 150 à 200 hectolitres à l’hectare.

Pour pratiquer le dessalement, le sol ayant été drainé, comme on l’a dit, et défoncé à 15 centimètres, était immédiatement recouvert d’une couche d’eau douce de 5 à 10 centimètres d’épaisseur, qui sans cesse renouvelée, s’infiltrait dans ces terres ainsi rendues artificiellement perméables, et entraînait par les drains la majeure partie des chlorures et sulfates de sodium et de magnésium. C’est ce que démontrent les dosages suivants des chlorures contenus dans les eaux rejetées par la roue élévatoire, dosages faits par M. Prax, chimiste du comice agricole de Narbonne :

Premier dosage (par litre) : Chlore total, 2,28g. - Chlorure de magnésium 0,69g : chlore, 0,51g ; magnésium, 0,18g. Chlorure de sodium, 2,91g : chlore, 1,77g ; sodium, 1,14g. - Total des chlorures, 3,60g.

Deuxième dosage : Chlore total , 2,08g. - Chlorure de magnésium, 0,606g : chlore, 0,448g ; magnésium, 0,158g. - Chlorure de sodium, 2,524g : chlore, 1,532g ; sodium , 0,992g. - Total des chlorures, 3,130g.

Moyenne pour les deux dosages, 3,37g de chlorures par litre.

Six mois après, la quantité de chlorures contenus dans ces eaux avait diminué de plus de moitié.

5 millions de litres d’eau salée étaient au minimum évacués par journée d’épuisement : d’après les dosages précédents, c’était donc 16 850 kilogrammes ou 16,85 tonnes de sels nuisibles qui étaient chaque jour enlevés au sol. Aussi sa fertilité n’a-t-elle point tardé à paraître. Au contraire de ce qui était arrivé par les lavages superficiels continués pendant plus de trente ans, cette fertilité s’est maintenue. Cette dernière observation demande quelques explications.

À une profondeur variable au-dessous du sol arable existe partout sur le littoral, et l’on peut dire en général dans les grandes plaines cultivées, une couche saturée d’eau. Au bord des étangs, et de la mer, lorsque le vent souffle du large, par les marées, après les pluies, le niveau de la couche aqueuse s’élève, et avec lui les sels que cette eau dissout sont entraînés dans les parties plus élevées du sol. Dans les terrains salés, ce phénomène oscillatoire est une cause de ressalement continuel. Mais lorsque, par un système complet de drains, on ouvre une issue profonde à ces eaux du sous-sol, le niveau de la couche aqueuse ne peut dépasser celui des canaux de drainage, et les eaux salées, d’ailleurs sans cesse repoussées par les égouttements provenant de la surface, sont sans cesse aussi entraînées hors de la couche arable. Le drainage avec défoncements et irrigations devient ainsi un moyen de dessalement définitif, résultat que les irrigations superficielles ne peuvent jamais atteindre.

Il ne sera peut-être pas sans intérêt de trouver ici quelques renseignements sur le prix de revient de l’établissement d’un hectare de luzernières ou de vignes sur des terrains complétement vierges et stérilisés de tout temps par le sel [2].

A. Prix de revient d’un hectare de luzernières. - En opérant sur 50 hectares, la dépense totale se rapportant : Au drainage, et comprenant la construction du bâtiment de la roue élévatoire, l’achat et l’installation de cette roue, le creusement du grand collecteur à ciel ouvert, les aqueducs et le drainage complet du sol de 10 en 10 mètres, a été de 28 817 francs, ou de 598 francs environ par hectare ; ce qui équivaut à une rente de 30 francs par hectare drainé. Défoncements à la vapeur et préparation du lit de la semence, 135 fr. 50 c. par ha - Dessalage, comprenant aussi l’amortissement du prix de la machine à vapeur, dépense du charbon, gages du mécanicien, etc., 20 francs par ha.

En tout, par hectare, 185 fr. 50 C.

B. Prix de revient de l’établissement d’un hectare de vigne. - Il s’établit comme il suit : Rente pour le drainage, etc., comme ci-dessus, 30 francs. - Défoncements à la vapeur, labours, hersages, 77 fr. 70 c. - Plantation de 400 crossettes, 131 fr. 60 c.

En tout, par hectare de vigne, 239 fr. 30 C.

Quant aux résultats financiers, nous dirons sommairement qu’en 187l11es luzernières, à Craboules, ont donné 7000 kiloogrammes de foin sec il l’hectare, vendus il raison de 12 francs les 100 kilogrammes, soit 8liO francs de produit bruit.

La vigne a produit 200 hectolitres de vin à l’hectare moyen, qui rendus à raison de 18 francs l’hectolitre donnent un produit brut de 3600 francs par hectare.

En admettant que les 250 000 hectares du littoral méditerranéen, qui sont dans les mêmes conditions, fussent traités par les mêmes méthodes, et ne donnent qu’un revenu net de 500 francs à l’hectare, chiffre bien inférieur à celui que nous avons obtenu à Craboules, on voit que la France pourrait retirer de ces terres un revenu annuel de 125 millions ! Encore ne parlons-nous ici que des terres salées du littoral méditerranéen.

Dans le procédé que nous venons de décrire, procédé intensif par excellence, les plus puissants moyens concourent au résultat. Malheureusement, dans trop de cas, il n’est pas possible d’avoir assez d’eau pour pratiquer la submersion, et d’ailleurs la vapeur permet seule des défoncements à 45 ou 50 centimètres. Toutefois, même lorsqu’on sera démuni d’eau courante et de machine à vapeur, le drainage profond et méthodique du sol après nivellation restera, même dans ces conditions désavantageuses, un des plus puissants moyens de dessalement. Dans une période plus ou moins longue, les eaux de pluie s’infiltrant dans le terrain et trouvant par les drains un écoulement assuré, finiront par enlever tous les chlorures. C’est ainsi qu’a été truitée la plaine de l’étang de Vic-Mirval, près de Montpellier.

IV

Nous venons de décrire les procédés intensifs de mise en culture des terrains salés : passons aux extensifs. Si faute de capitaux, ou pour des causes locales particulières, il n’est point possible d’avoir recours il l’aide puissant mais coûteux du drainage, il faudra dès lors renoncer il l’espérance d’une élimination définitive et radicale des principes salins d’infertilité ; dans ces cas, les améliorations obtenues ne seront que précaires, car les masses de sel qui gisent dans les profondeurs du sol seront toujours prêtes il se révéler de nouveau si les lavages de la surface ne sont pas continués, ou si les circonstances climatériques concourent il favoriser l’ascension capillaire des matières minérales solubles.

Cependant, si l’on possède des eaux d’irrigation, on pourra choisir encore entre trois modes de culture qui, tout en assurant un dessalement à longue échéance, assurent des revenus respectables : la prairie, les céréales, les rizières. Nous allons parler de chacune de ces cultures.

La prairie pourra prospérer dans les conditions les plus ingrates, il condition toutefois que le bon égouttement des eaux d’arrosage soit toujours assuré. Rien n’est plus dangereux que le séjour à la surface du pré des eaux de lixiviation des couches superficielles.

La prairie donnera des rendements d’autant plus élevés que l’on aura eu le soin de faire un bon choix de semences parmi les légumineuses et les graminées qui croissent de préférence sur nos plages. Ce sont sur le littoral : les Dorychnium gracila ; Lotus corniculatus, decumbens, tenuis ; Trifolium maritimum ; Medicago ciliaris ; Lolium multiflorum ; Agropyrurn junceum, scirpeum ; Alopecurus bulbosus ; Agrostis maritima ; Poa maritima, etc.

Dans les environs de Narbonne, notamment à Coursan, Vinassan, Armissan, Craboules et Mandirac, la prairie établie sur d’anciens salants donne de 6 à 7000 kilogrammes de foin sec à l’hectare. Ces foins, comparables à ceux des Prés-Salés, de Normandie, sont éminemment favorables à l’engraissement du bétail.

Les céréales, traitées par une méthode spéciale, peuvent aussi donner sur ces terres des résultats avantageux. Le champ ne doit porter de récolte que tous les deux ans, et l’on profilera de l’année de jachère pour le tenir submergé le plus longtemps possible. Les racines traçantes des céréales trouveront dans la couche superficiellement dessalée des éléments qui leur seront nécessaires. A Craboules, où pendant de longues années cette méthode a été appliquée avant nous sur des sols fortement salés, on a obtenu en blé des rendements de 50 et même 60 hectolitres à l’hectare. Disons toutefois que les eaux de submersion étaient souvent limoneuses. Ces mêmes champs, passés depuis en d’autres mains, et livrés aux tentatives de culture qui ne comportaient plus la submersion, sont revenus en moins de dix ans à leur stérilité initiale.

Un assolement plus favorable encore que le précédent, autrefois appliqué sur notre terre de Craboules et encore mise en pratique à l’étang de Marseillette, près Puychèric, est celui de blé sur riz. Cet assolement présente pour ces terres les plus grands avantages : il supprime la jachère ; le riz, d’après Nadaud de Buffon (Irrigations de la haute Italie), donne ses plus hauts rendements et jouit de qualités supérieures sur les terres salées ; il force à la submersion des terres pendant cinq à six mois ; le riz enrichit le sol d’une grande quantité de débris. Toutes ces conditions sont singulièrement favorables à la récolte qui suit : Un riz sans barbe, dont la semence nous fut envoyée de Lombardie, nous a rendu à Grand-Craboules 80 hectolitres à l’hectare. Nous sommes loin de donner ce chiffre comme une moyenne, mais nous voulons par là montrer le fond que l’on est en droit de faire de l’assolement riz sur blé, au moins dans les pays chauds, sur les terres riveraines des mers et arrosables.

Les difficultés de culture des terrains salés sont plus sérieuses quand le sol n’est pas susceptible d’arrosage. Cependant l’on a eu recours, dans ce cas, à Craboules et ailleurs, à quelques bonnes pratiques qui semblent avoir donné des résultats avantageux. Je veux parler du sablage et des paillis.

M. de Lamer écrivait au Journal d’agriculture pratique du 13 mai 1875 :


« Je suis propriétaire d’un domaine dans la commune de Pia, arrondissement de Perpignan ; le sel marin qui le couvrait autrefois a en grande partie disparu, grâce au colmatage naturel des inondations ; mais il existe encore à l’état de plaques, et il n’est pas rare de voir des champs richement productifs séparés par des parcelles absolument stériles.

Un de mes champs, aux portes même de Pia, d’une contenance de 5 hectares, était atteint de sel marin sur une étendue de 1 hectare environ. Tandis que sur le reste de la propriété une belle luzernière avait répondu aux défoncements et aux fortes fumures, le point attaqué était demeuré absolument dépourvu de végétation.

J’avais ouï dire que l’élément sablonneux venait à bout du sel marin. Utilisant des monticules de sable terreux accumulés sur certains points de la plaine du Roussillon par la violence des vents de nord-ouest, j’en fis transporter une couche de quelques centimètres sur le terrain salé. L’expérieuce n’a pas tardé à démontrer l’excellence du procédé, car là où, quelques mois auparavant, j’avais jeté en pure perte de la graine de luzerne, j’ensemençai de l’orge dont la récolte a pu défier toute comparaison. »

M. Dehérain (Cours de chimie agricole, p. 361) recommande encore comme avantageux le procédé par paillis :

« Une terre humide, dit-il, peut contenir jusqu’à 2 % de sel sans cesser d’être propre à la végétation ; si la terre est sèche, au contraire, ou susceptible de le devenir, il suffit de la présence de 1 % de sel pour la rendre improductive.

Cette remarque a été utilisée en Camargue, où il pleut assez rarement. Pour conserver l’humidité, on recouvre le sol, après la semaille, de roseaux tirés des fossés ou des étangs voisins ; sans cette précaution, le blé serait grillé avant d’avoir assez de force pour résister à l’action énergique du sel. Grâce à cette pratique, les terres peuvent rapporter douze et treize fois la semence là où, sans abri, elles ne produiraient rien. »

Nous avons eu l’occasion d’employer depuis bien longtemps ce dernier procédé à Craboules ; il produit, en effet, de bons résultats, quoique toujours précaires. Le paillis, les balles de blé ou d’avoine, en conservant la surface humide, empêchent l’ascension capillaire du sel due à la dessiccation continue des couches superficielles du sol, et par conséquent l’accumulation progressive du sel dans la couche utile de terre arable.

V

Les divers moyens de mise en culture des terrains salés que nous avons étudiés jusqu’ici dérivent tous de la même méthode : la méthode par dessalement. Celle que nous allons exposer maintenant ou méthode par appropriation des plantes aux sols salés est, pour ainsi dire, l’inverse de la précédente. Il s’agit désormais d’entrer dans les voies de la nature, de vivre avec le sel, de s’en faire un allié, un véritable élément de réussite, de s’en servir, en un mot, au lieu de le repousser.

Le problème, que nous sachions, n’a jamais été posé en ces termes, Il s’est imposé peu à peu à notre esprit lorsque, dans nos études botaniques des plantes des terrains salants, nous avons été frappé de la variété et des ressources de cette nature en apparence ingrate, en réalité toujours l’alma mater, qui n’exige pour livrer ses trésors qu’une seule chose : qu’on sache les lui demander. Faire produire aux terres salées des plantes utiles, avides de sel, telle est, croyons-nous, la solution naturelle, facile et à bon marché de la culture des terres à chlorures du littoral des mers.

Nous ne pouvons aujourd’hui avoir d’autre prétention que d’indiquer la voie à suivre, et de montrer par quelques-unes des applications tentées par nous que notre méthode est assez souple pour se plier à la généralité des cas et des cultures. C’est ce que nous allons essayer de faire.

La méthode de mise en rapport des terres salées par végétaux appropriés au sel peut donner lieu à trois sortes de cultures : les cultures par boisement, la culture fourragère, la culture maraîchère et industrielle. Nous allons en parler successivement.

Un certain nombre d’essences sont à moitié acclimatées dans nos terrains salés ; citons le saule, l’aulne, le frêne et l’ormeau ; ces deux derniers donnent des bois excellents pour le charronnage ; ils prospèrent dans les sols riches en chlorures, à condition toutefois que leur pied soit baigné par une suffisante humidité.

D’autres essences plus intéressantes encore pour nous sont originaires des terrains maritimes, ce sont : les Tamarix Gallica et africana, l’Atriplex halimus, le Pinus Pinea. Nous allons voir le parti que l’on en peut tirer.

L’arbre du pays, celui qui réussit partout indistinctement, qui fertilise, au lieu de l’épuiser, le sol qui le nourrit, dont le bois se trouve à tous les foyers et chauffe tous les fours des exploitations littorales, qui sert en même temps à abriter en hiver et à nourrir en automne toute espèce de bétail, c’est le Tamarix, qui toujours brouté ne cesse pas de végéter.

Sur toute la côte méditerranéenne cet arbrisseau est excessivement répandu ; il sert surtout à boiser les talus des chaussées, des chemins et des fossés ; les haies entourant les champs en sont complantées et fournissent à ceux-ci un abri excellent contre les émanations quelquefois rubéfiantes des vents de mer.

Nous ne saurions donc trop nous étonner que les agriculteurs préfèrent abandonner à leur stérilité de vastes plaines atteintes par le salant, ou encore qu’ils s’épuisent de longue date à faire venir de chétives et coûteuses céréales là où des plantations de Tamarix donneraient, presque sans frais, un revenu assuré comme bois de chauffage très approprié à certaines industries ; fours de boulangerie, fours à chaux, à poterie, etc., et même comme plante alimentaire fournissant au bétail un bon supplément de nourriture.

On a remarqué qu’une touffe de Tamarix produisait sur le sol autour d’elle une amélioration rapide et notable ; les graminées de nos bonnes prairies s’emparent du terrain sur une assez large circonférence, et si l’on vient à arracher l’arbuste au bout d’un certain nombre d’années, la bonification du sol où il a vécu se maintient pendant une assez longue période. Le fait a son explication quand on sait que les cendres de Tamarix sont extrêmement riches en chlorures et sulfates de soude et de magnésie. Le Tamarix lata, qui croît dans les steppes salées de l’Asie centrale, donne, d’après Göbel, 33,7 de cendres % de plantes sèches. Ces cendres contiennent elles-mêmes % parties : 57 de chlorure sodique ; 4,6 de sulfate de soude ou de potasse ; 12,5 de carbonate sodique, et :38,8 d’autres sels insolubles. On voit l’énorme richesse de ce végétal en sels sodiques, et quelle étonnante quantité de sels nuisibles cet arbuste enlève tous les ans au sol qui le nourrit.

Le Tamarix se reproduit par boutures prises sur bois de deux ans, que l’on taille en biseau d’un bout, et que l’on enfonce de l’autre au maillet.

Quand le Tamarix n’est pas exploité en taillis, il peut devenir un arbre d’un port et d’une élégance remarquables. Je citerai comme exemple le bosquet qui ombrage la belle façade de l’hôpital de Saint-Mandrier, près de Toulon.

Un autre arbrisseau, l’Atriplex halimus, nommé vulgairement haie blanche, pourprier maritime, fournit sur toute la côte méditerranéenne d’excellentes haies. Il réussit admirablement dans tous les terrains maritimes ; il craint cependant plus que le Tamarix les lieux humides, mais il pourrait servir aux mêmes usages que celui-ci. Les bœufs, les chevaux, les animaux de l’espèce ovine broutent avidement ses jeunes rameaux rendus savoureux par la forte proportion de sel qu’ils renferment. Les fagots de l’Atriplex halimus, enfermés pour l’hiver, fournissent un fourrage très-nourrissant.

Le Pinus pinea, cet arbre magnifique, est d’après MM. Grenier et Godron (Flore française) spontané sur plusieurs points de nos côtes, notamment à Toulon, Saint-Chamas, la Camargue et Aigues-Mortes. Dans cette dernière localité, il forme des bois de quelque importance nommés sylves.

Nous ne pouvons avoir l’intention de donner ici des détails sur la culture et l’exploitation de cette essence ; ceci nous entraînerait au delà des bornes que nous nous sommes fixées dans cet article. Tout ce que l’on a dit des Pinus sylvestris et maritima pour le boisement des Landes aurait ici son application. Le Pinus pinea pourrait rendre les mêmes services sur la côte méditerranéenne pour la fixation des dunes et la mise en valeur de vastes espaces perdus.

Passons maintenant à la culture fourragère appropriée aux sols salés.

Grâce à l’extension exagérée de la vigne, nos départements du Midi payent tous les ans à leurs voisins producteurs de fourrages un tribut de plusieurs millions. Nos viticulteurs, tout en se plaignant du renchérissement des foins, se préoccupent peu des 250 mille hectares de côtes, qui pourraient largement fournir, s’ils le voulaient, à l’entretien de leurs bêtes de travail. Que leur manque-t-il, en effet ? Ils ont la terre, le soleil, presque partout l’eau en abondance. J’espère montrer que sur ces terres salines la culture de deux plantes miraculeusement appropriées au sol que nous étudions, la betterave et le lupin réticulé, peuvent devenir, presque sans frais, une source de richesse fourragère pour le pays.

Dans une note que nous avons communiquée à la Société botanique de France, nous avons établi que la Beta maritima (betterave maritime) devait être réunie spécifiquement au Beta vulgaris (betterave ordinaire), qui n’en serait qu’une variété horticole et maraîchère. Le célèbre botaniste toulousain, M. Timbal-Lagrave, est arrivé par la culture, continuée pendant plusieurs années, à transformer le Beta maritima en une plante semblable en tout au Beta cycla, betterave cultivée de nos jardins.

La betterave devait donc réussir, et réussit en effet, dans nos terrains salés : c’est de là qu’elle est originaire, c’est là qu’elle a été prise et que par les progrès de la culture elle est devenue cette plante éminemment enrichissante des départements du nord de la France. Faisons-la donc revenir à son pays d’origine ; elle enrichira nos possesseurs de terres salées.

Dans une série d’expériences instituées pour rechercher l’influence des divers engrais sur la richesse saccharine de la betterave, M. E. Péligot nous montre non seulement que cette plante absorbe les chlorures, mais que des quantités relativement considérables de ces sels sont utiles à son développement. Du 1er juillet au 15 octobre, un premier lot de betteraves a été arrosé chaque jour avec de l’eau de Seine contenant 1 gramme de sel marin par litre ; d’autres ont reçu 1 gramme de chlorure de potassium : les betteraves ainsi traitées ont reçu chacune 30 grammes de sels.

Un deuxième lot a été arrosé avec 2,5g par litre, de chlorures pendant la même période.

Voici la composition des racines dans les deux cas :

Poids de la racine. Cendres, pour 100g de betteraves fraîches. Chlorure de potassium dans 100g de cendres
1e lot (1g. de sel marin par litre) 560,2g 0,77 18,6g
(1 gr. chlorure de potassium) 571,5g 0,97 15,3g
2e lot (2,5g sel marin par litre) 682,0g ’’ 27,3g
(2,5g chlorure de potassium) 645,0g ’’ 6,8g

La composition moyenne des cendres des feuilles du 1er lot était, pour 100 g :

  • Matière soluble dans l’eau (salin), 72,0 g.
  • Chlorure de potassium dans 100 de salin, 71,5 g.

M. Péligot fait remarquer que, pour ces racines, l’absorption des chlorures augmente avec la quantité qu’on met à la disposition de la plante, mais qu’elle n’est pas proportionnelle à cette quantité.

D’autre part, les expériences instituées par M. Pagnoul, directeur de la station agronomique du Pas-de-Calais, confirment les résultats déjà consignés plus haut. Dans ces expériences où pendant trois ans les betteraves n’ont reçu que des sels de soude, le rendement s’est élevé en moyenne au chiffre de 230 quintaux par hectare.

Ces expériences agricoles sont d’autant plus curieuses que, d’après les analyses de MM. Berthier et Zoeller, Grandeau, Péligot, etc., les cendres de betteraves contiennent surtout des sels de potasse, sels qui sont d’ailleurs toujours en quantité suffisante dans nos sols d’alluvion.

Ajoutons que MM. Péligot et Pagnoul ne pensent pas que la forte proportion de sels alcalins contenue dans les betteraves venues dans ces conditions puisse nuire à leur richesse saccharine. Celle-ci, dans plusieurs cas, s’est élevée à 15 %.

Tous ces faits montrent, ce que l’expérience a d’ailleurs amplement confirmé à Grand-Craboules, que nos terrains salants sont des plus favorables à la culture de cette racine éminemment nutritive.

Passons à une plante fourragère proprement dite, le lupin reticulé, que nous avons spécialement choisie parmi les légumineuses qui croissent spontanément sur nos côtes salées.

Plusieurs espèces de lupins sont depuis longtemps employés en culture fourragère dans le midi de la France et en Corse ; la graine de quelques variétés est comestible.

Dans une communication faite à la Société centrale d’agriculture de France, M. de Béhague a fait connaître les résultats qu’il a obtenus de l’ensemencement du lupin jaune de Prusse. L’éminent agriculteur a pu, grâce à cette légumineuse, utiliser ses terres siliceuses des plateaux ou des sables du bord de la Loire, et augmenter ainsi chez lui dans des proportions considérables la production de la viande. Le lupin, dans des terres complètement improductives jusque-là, lui a donné 4426 kilogrammes de foin sec à l’hectare.

Dans l’énumération que nous avons faite plus haut des plantes spontanées croissant dans les parties un peu sablonneuses de nos terrains maritimes, nous avons signalé le Lupinus reticulatus, plante très rapprochée du Lupinus angustifolius qui croît aussi dans les mêmes conditions sur quelques points de la côte océanienne, méditerranéenne et de Corse. Le lupin réticulé se rencontre en abondance sur la barre sablonneuse qui sépare l’étang de Leucate de la mer, et fournit tous les ans un excellent pâturage spontané de printemps aux nombreux troupeaux des propriétés voisines.

À l’état sauvage, le lupin réticulé est une plante annuelle aux rameaux robustes et nombreux, s’élevant à 50 centimètres de hauteur et fournissant une abondante moisson de graines. Amélioré par la culture, il peut remplacer sur les terrains maritimes la vesce si productive sur les sols ordinaires. Nous tentons l’expérience en ce moment avec le ferme espoir que le lupin réticulé jouera sur nos plages le rôle que joue le lupin jaune dans les sables improductifs de M. de Béhague, et en Prusse sur les rivages de la Baltique.

VI

La culture maraîchère elle-même peut être utilement tentée sur les terrains salés.

On a remarqué depuis quelque temps dans les essais de culture maraîchère établis à Gennevilliers pour l’utilisation des boues et des eaux d’égout de la ville de Paris que l’asperge était une des plantes qui profitait le mieux de ces engrais très riches en sels et notamment en chlorure de sodium. Ce fait ne pouvait surprendre les personnes ayant quelques notions de géographie botanique.

L’asperge est en effet une des espèces spontanées des terrains salés des bords de l’Océan et de la Méditerranée ; c’est là son pays d’origine. La culture l’y a prise pour la transformer en ces variétés si recherchées des gourmets, et qui ont fait la richesse de quelques points de notre territoire. On sait que c’est surtout grâce à l’asperge que la commune d’Argenteuil donne une somme de produits dix fois plus élevée que la moyenne de la production de la France. (Dubost, Annales agronomiques.)

Nous avons mis à profit depuis quelques années sur notre domaine du Grand-Craboules, l’observation botanique du lieu d’origine de l’asperge et la connaissance de la nature chimique de ses cendres, qui contiennent la moitié de leur poids de sel marin, en entreprenant la culture de cette plante sur des parcelles assez importantes, dont la position topographique ne permettait pas le drainage et dont le sol contenait jusqu’à 2,5 % de sel.

Voici comment nous avons constitué cette culture :

20 000 griffes de 2 ans sont, par hectare, distribuées sur le plafond fortement fumé de fosses recouvertes de 10 centimètres de terre bien ameublie. Ces fosses de 40 centimètres de largeur et de profondeur sont distantes entre elles de 1 mètre. L’intervalle reçoit les terres de déblai. Celles-ci servent tous les ans, en hiver, à donner un fort chaussage aux pieds d’asperges ; au bout d’un certain nombre d’années le sol est redevenu plan par ce fait, puis le chaussage continuant, les anciennes fosses montent en butte.

Le prix d’établissement d’un hectare de cette culture peut ainsi s’établir :

Creusement de 5000 mètres de fosses à 0,25Fr le mètre courant 1250 Fr.
Achat de 20 000 griffes à 2,50Fr les 100 500Fr
15 000 kg de fumier à 0,80Fr les 100 kg 120
Plantation des griffes 300
Total 2170Fr

L’asperge a parfaitement réussi à Grand-Craboules sur des terres d’une telle stérilité qu’aucun fourrage n’y pouvait croître. Diverses circonstances, et spécialement les terribles inondations de 1875, qui ont en partie arraché nos plans, nous empêchent de donner ici des chiffres sur les produits que cette culture nous a fourni à Craboules où d’ailleurs elle n’est pas encore arrivée à sa période de production définitive. M. Dubost estime qu’une griffe d’asperge rend moyennement à Argenteuil 1 franc par an pendant sa période de plein rapport. Dans cette localité l’hectare ne reçoit que 5 000 griffes, la culture de l’asperge s’y trouvant toujours associée à celle de la vigne.

Les résultats obtenus à Argenteuil en disent assez sur ce que l’on peut attendre d’une des cultures que nous préconisons et poursuivons en ce moment en grand sur nos terrains salés.

Avant d’en finir avec la culture maraîchère nous citerons encore quelques autres végétaux pouvant servir à des essais heureux d’utilisation de nos sols maritimes. Ce sont :

  • L’Apium graveolens (ou céleri vulgaire), qui croît spontanément sur le bord des eaux saumâtres
  • Le Crithmum maritimum, ombellifère aromatique et d’une saveur salée, qui conservée dans le vinaigre, est employée comme assaisonnement (Gillet et Magne).
  • Le Crepis bulbosa, dont les bulbes nutritifs et savoureux, améliorés par la culture, pourraient, d’après l’abbé Dupuy, secrétaire de la Société d’agriculture du Gers, devenir encore un moyen d’enrichissement et de mise en culture de nos sables salés.

VII

Il nous reste à parler de la culture des plantes industrielles appropriées aux sols chlorurés de nos côtes.

Une industrie prospère au commencement du siècle avait donné aux terrains salants une haute valeur ; nous voulons parler de la fabrication de la soude naturelle. On obtenait ce sel par l’incinération des plantes de la famille des Salsolacées qui croissent exclusivement dans les terres imprégnées de sel. Cette industrie est disparue du jour où le docteur Leblanc nous apprit à fabriquer la soude avec le sel marin. Les terres à soudes retombèrent aussitôt de 4000 fr l’hectare au prix de vente de 25 à 50 fr.

Mais si depuis la ressource des plantes à soude nous fait défaut, nous pourrions peut-être trouver dans la famille des staticées, dont les représentants croissent presque exclusivement dans les plus mauvais terrains maritimes, des plantes riches en tannin, substance dont l’utilisation et les prix augmentent de jour en jour.

On sait l’emploi énorme que fait le commerce de la tannerie des écorces de chêne : la France ne suffit déjà plus à ses besoins et c’est à l’Algérie que l’on va demander les écorces nécessaires à cette importante industrie. Le moment n’est pas éloigné peut-être où le Quercus coccifera, arraché partout pour l’écorce de sa racine finira par disparaître de l’Algérie elle-même.

Or, j’ai fait la remarque que presque tous les représentants de la grande famille végétale des staticées, qui prospèrent et foisonnent sur nos sols les plus salés renferment une forte proportion d’acide tannique. À ce point de vue nous signalerons dès aujourd’hui, comme nous paraissant les plus favorables à la production du tannin le Limoniastrum monopetalum, arbrisseau des plus vigoureux et des plus faciles à reproduire par la bouture, ainsi que les Statice ferulacea et diffusa. Ces trois espèces qu’il serait très facile de répandre dans notre pays ne croissent aujourd’hui en France que dans les sols maritimes de l’ile de Sainte-Lucie, près de Narbonne.

Un mot encore de quelques représentants de la famille des staticées au sujet d’une petite industrie presque nouvelle et bien originale, celle des bouquets faits. Les branches fleuries si élégantes des Statice bellidifolia, lychnidifolia, etc., sont aujourd’hui très recherchées par les fabricants parisiens de bouquets et de fleurs artificielles. A côté des fleurs éclatantes épanouies à la chaleur de la serre chaude commencent à briller dans nos salons, plus modestement, il est vrai, mais non sans distinction, les bouquets composés en général de fleurs sèches, presque toujours artificiellement teintes, et qu’encadrent gracieusement les élégants panaches des graminées, les panicules découpées des staticées, etc., ornements de nos demeures moins éphémères que ces fleurs brillantes coupées de la veille, flétries le lendemain. Cette petite industrie présente déjà plus de développement qu’on ne pourrait croire. En 1874, le jury du concours régional agricole d’Avignon lui accordait une médaille d’or. En 1875 nous recevions une demande de 300 kilogrammes de branches de staticées à 3 fr. 50 cent. le kilogramme.

Nous nous résumerons en quelques mots :

Les terrains salés qui bordent en France l’Océan et la Méditerranée représentent plus de 600 mille hectares entièrement stériles. J’ai montré dans cet article, d’après mes expériences faites à Grand-Craboules sur une vaste échelle, qu’on peut transformer ces terres improductives à l’aide du drainage seul, ou du drainage aidé des défrichements à la vapeur, en terres pouvant produire de 800 à 2500 francs de revenu net à l’hectare. Que sans beaucoup de frais, et avec une mise de fonds modeste on peut en appropriant les cultures à la nature salée de ce sol rebelle, obtenir des récoltes encore très rémunératrices par le boisement, les cultures de plantes avides de sels, industrielles ou maraîchères. J’ajoute que ces terrains, lorsqu’ils sont arrosables, peuvent, au moins dans des régions chaudes, et après avoir été dessalés par les moyens que j’indique, devenir de plantureux vignobles, indemnes du phylloxera, grâce à leur submersibilité, et tout à fait aptes à remplacer nos vignes actuellement détruites par l’insecte dévastateur qui a déjà dévoré plus du tiers de nos vignes françaises.

G. Gautier (de Narbonne), Membre de la Société botanique de France.


[1Le domaine du Grand-Craboules est situé au pied d’une petite chaine de montagnes, La Clape, qui fut longtemps une île en pleine mer. M. Lenthéric, dans l’ouvrage cité plus haut, dit, page 189 : « Bien que la montagne de La Clape paraisse être réunie au continent depuis plusieurs siècles, il est intéressant de constater que des cartes relativement modernes, celle de Jean Jollivet entre autres (1570), la dessinent très-nettement sous forme d’île située à une assez grande distance de la côte, dont elle est séparée par un bras de mer fort large désigné sous le nom d’Estang. »

[2Les prix de revient out été établis dans un mémoire présenté cette année à la Société centrale d’agriculture. Il serait trop long de les établir ici.

Messages

  • Une autre expérience (Agriculture en eau salée dans les sables et les graviers, L.C. Mozza — Science progrès La Nature N°3406 — Février 1969) a été menée par M. et Mme Boyko dès 1929 dans les steppes salées et sableuses de l’Europe centrale puis à partir de 1935 en Palestine. Lors de la création de l’état d’Israël, en 1949, Ils s’installent dans la partie méridionale du Néguev. Ils ont prouver qu’il était possible d’irriguer des sols sableux avec de l’eau saumâtre. Il serait donc inutile de dessaler complètement l’eau de mer avant de s’en servir pour l’irrigation. Les meilleurs résultats ont été obtenus avec une concentration en sel de 10 à 13 g au litre (C’est la teneur en sel de la mer Caspienne, La salinité de la mer du Nord varie entre 20 et 27 g/l alors que dans l’Atlantique elle est de 30 à 40 g/l). Par ailleurs il est d’autant moins nécessaire de dessaler que les terrains sont naturellement arrosés par de l’eau douce. Comme Gaston Gautier, ils ont pu constater qu’un arrosage à l’eau saumâtre est plus favorable à certaines plantes. On peut donc supposer que les agriculteurs des régions concernées gagneraient à choisir des plantes dont la croissances est adaptée à l’usage d’une eau saumâtre pour l’irrigation.

  • bonjour
    j ai trouve votre article extrêmement intéressant et je souhaite avoir votre conseil.
    j’habite dans le Languedoc au pied des Cévennes - entre nimes et ales.
    j’ai un potager assez grand qui a produit pendant plusieurs années des légumes somptueux et délicieux.
    depuis quelque temps ce n est plus le cas et nous avons attribué ça à une culture trop intensive et un épuisement du sol malgré des apports en fumier de cheval.
    jusqu’au jour où je me suis rendue compte que nous avons pris la décision de vider la piscine en hiver pour des économies de nettoyage.
    la filtration de cette piscine est faite avec du sel (je ne me souviens plus du nom de ce procédé) toujours est-il que l’eau est salée - peu mais salée quand même, et depuis environ 3 ans un gros tuyau déverse cette eau loin de la piscine sur une zone qui, je viens de le réaliser, surplombe le potager.

    j’ai lu votre article et voici ce que j’en ai conclu pour l’adapter à mon potager , et je souhaite avoir votre avis.

    je vais demander au jardinier de labourer tous les carrés avec soin et le plus profondément possible et nous allons semer cette année un engrais vert adapté que vous voudrez bien m’indiquer et nous allons arroser abondement (le plus possible )

    Pouvez vous me dire si c’est une solution car aucun engin ne peut rentrer dans ce jardin clos de mur et quel semences d’engrais vert ou quel autre produits je devrais adopter
    merci encore de votre article et merci de me donner votre avis
    et bonne et heureuse année
    cora de paillette
    domaine de monplaisir

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