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Le dry-farming et l’agriculture Nord-Africaine

Jean Lejeaux, la Revue Générale des Sciences Pures et Appliquées — 30 juillet 1912

Mis en ligne par Denis Blaizot le mercredi 30 mars 2011

Depuis quelques années, les milieux agronomiques commencent à s’intéresser à de nouvelles méthodes culturales que les Américains du Nord, poussés par la nécessité de conquérir des domaines agricoles, emploient pour obtenir des récoltes abondantes dans les régions sèches. Au début du peuplement des États-Unis, la colonisation s’était naturellement répandue sur les terres de l’Est, Nouvelle-Angleterre, Maryland, la Grande Vallée ; puis, au fur à mesure des arrivées, il fallut canaliser les immigrants vers le Mississippi, et bientôt passer le fleuve pour exploiter les plaines infinies de l’Ouest. Sur ces terres, hautes, plates, éloignées de 2 à 3.000 kilomètres de l’Atlantique, le climat est nettement continental, extrêmement froid pendant l’hiver, très chaud pendant l’été, avec des précipitations d’eau torrentielles et intermittentes, qui ne permettent guère aux plantes de pousser selon les méthodes ordinaires.

Il ne peut pas être question de fournir par l’irrigation la fraîcheur indispensable à la fertilité des sols, parce que ce sont des centaines de millions d’hectares à sillonner de canaux, qu’une telle œuvre demanderait des sommes de capitaux et d’années invraisemblables, et que jamais les bénéfices acquis ne paieraient les sacrifices consentis. Le problème agricole consiste donc à imaginer des systèmes de culture qui utilisent complètement les ressources locales.

C’est ce que les Yankees nous déclarent avoir résolu par le Dry Farming, la culture en terrains secs. Ils affirment que, là où il ne tombe pas assez d’eau pour assurer théoriquement le succès végétatif des plantes, ils arrivent à obtenir, sans engrais, d’excellents rendements en céréales. Propriétaires, fermiers, professeurs soutiennent avec passion et foi la révélation nouvelle. Voici qu’à Spokane, le Ve Congrès annuel de Dry Farming a réuni des milliers d’hommes qui ont établi et débattu en plein air les résultats de leurs expériences, leurs idées et leurs observations personnelles. Et tous les pays de sols pauvres, mal servis par les pluies célestes : Russie méridionale, Australasie, Afrique du Nord, Afrique du Sud accueillent avec intérêt la théorie américaine ; ils s’efforcent de l’adapter à leur climat, soutenus par l’espérance d’amener de la prospérité sur les sols desséchés et ingrats, abandonnés jusqu’ici aux pâturages de transhumance.

 1. — Le Dry-Farming réservoir d’eau.

Les multiples formules qui dirigent les méthodes culturales en terrains secs dérivent toutes du principe base suivant : lorsqu’une terre ne reçoit annuellement que 3 à 400 millimètres d’eau, la culture régulière n’y est pas possible. Mais, si l’on arrive à emmagasiner dans le sol les pluies d’une année, et que l’on cultive ce champ pendant la deuxième année, les plantes profitent non seulement des pluies saisonnières, mais encore des réserves d’eau accumulées pendant la première année ; elles vivent, se développent, fournissent des récoltes rémunératrices.

Chacun sait bien qu’un sol inculte se tasse, se nivelle, que ses particules s’agglomèrent étroitement et qu’il se produit de place en place de profondes fissures. Quand la pluie tombe, elle rencontre une surface lisse, étanche, sur laquelle une partie séjourne et s’évapore rapidement, tandis que l’autre partie disparaît par les crevasses dans la circulation souterraine. Qu’au contraire, la terre soit constamment ameublie, émiettée, pulvérisée, et les eaux de pluie s’y concentrent comme dans une vaste éponge ; elles restent localisées dans les couches supérieures, en même temps qu’isolées de l’action desséchante du soleil ; elles pénètrent ensuite lentement dans le sous-sol. Les eaux sont recueillies dans la terre.

Mais, en sens inverse de la descente des eaux, il y a la remontée par capillarité, par tension superficielle. Alors que les hautes couches du sol s’égouttent, et que les couches profondes se gorgent d’humidité, peu à peu, de bas en haut, les particules inférieures communiquent par contact l’excès d’eau qui les entoure aux particules supérieures plus sèches. Et bientôt l’eau souterraine, transmise de particule en particule, reparaît à la surface du sol, où elle risque à nouveau d’être évaporée. Or, plus les grains terreux sont étroitement associés, puissamment adhérents les uns aux autres, plus les échanges d’humidité se font facilement, plus l’eau revient vite au niveau du sol. Et moins les grains sont soudés, agglomérés, réunis, moins vite circule l’eau. Précisément, la terre ameublie, pulvérisée, finement travaillée de la surface forme alors une solution de continuité, une barrière isolante à l’ascension des eaux profondes. Les eaux sont conservées dans la terre.

Ainsi, le travail superficiel du sol atteint ce triple but de recueillir la totalité des eaux de pluies, de neutraliser l’action desséchante du soleil, et de limiter la remontée des eaux juste à l’endroit où les racines viendront s’en abreuver.

Voilà pourquoi la technique des méthodes américaines de Dry Farming repose tout entière sur l’écroûtement ininterrompu des terres. Les Yankees désignent sous le nom de « Mulch » la couche ameublie ; c’est la base fondamentale des systèmes. Herses à disques, scarificateurs, charrues polysocs, charrues fouilleuses, circulent incessamment sur les domaines de l’Ouest, et « les eaux, mères des êtres et amies des hommes pieux, viennent, suivent leur voie et distribuent leur lait aussi doux que le miel », comme il est dit dans le Rig Véda.

En formule générale, les champs sont ensemencés une année sur deux. La première année est consacrée à entretenir le mulch, à travailler la jachère sans arrêt, avant et après chaque pluie. La deuxième année supporte une culture, celle du blé presque exclusivement.

Le Dry Farming, considéré sous cet aspect simple, se réduit à l’extension des pratiques de binage, dont les jardiniers de tous les temps ont utilisé les bienfaisants effets. Il résout la question de l’eau de la meilleure manière, en s’appuyant sur des données solides, traditionnellement confirmées par l’expérience séculaire des hommes.

D’autre part, ce qui rend particulièrement attachante la théorie américaine, c’est que ses praticiens n’usent point d’engrais chimiques, qu’ils n’ont pas beaucoup d’animaux de trait, et par suite répandent peu de fumier. L’eau, l’eau seule, cette eau parcimonieusement dispensée et savamment captée, pourvoit à tous les besoins des plantes.

 2. - Le Dry-Farming engrais.

Personne n’ignore que, de tous les éléments nécessaires à la vie des végétaux, le plus rare, le plus cher, le plus indispensable, c’est l’azote soluble, l’azote nitrique, parce qu’il résulte d’un travail complexe de fermentation aérobie qui s’appelle la nitrification, travail que l’on facilite, que l’on provoque, par l’aération des sols au moyen de labours, de hersages, d’ameublissements superficiels. Mais ce n’est pas seulement l’aération qui stimule la nitrification, c’est aussi la dispersion, la multiplication des centres d’action des ferments nitriques. « Dans nos terres, quand nous les travaillons avec nos charrues, nos -herses, nos rouleaux, disait Dehérain,
nous mélangeons les diverses parties du sol, nous disséminons le ferment et son activité se traduit par une production de nitrates plus abondante [1] ». Et, en 1892, ce grand agronome réalise une série d’expériences pratiques bien connues, qui doivent toutefois être rappelées, tellement elles aboutissent à des résultats précis et de portée considérable pour la formation de l’azote nitrique :

« Au mois de novembre 1892, on choisit trois vases renfermant des terres de Grignon en expérience depuis plusieurs années et qui ne donnaient plus que de faibles quantités de nitrates ; ces terres étaient en double, de telle sorte que, tandis que trois terres restaient en place, trois autres furent étalées sur le sol bien nettoyé d’une des pièces de la station, où l’on peut faire du feu quand la température extérieure devient basse.

Les terres en poudre restèrent ainsi exposées à l’air pendant six semaines ; elles furent remuées au rate au à plusieurs reprises, puis on prit des échantillons qui furent lavés avec soin ; la quantité d’azote nitrique qu’on y trouva fut infiniment plus forte que celle qu’on obtint des terres restées en place :

Azote Nitrique dans 100 gr. de terre
Terres de Grignon
Remuées 0,044g 0,039g
Non remuées 0,002g 0,003g
Terres de Marnulhal (Puy-de-Dôme)
Remuées 0,051g 0,046g
Non remuées 0,002g 0,002g
Terres de Palbot (Puy-de-Dôme)
Remuées 0,071g 0,059g
Non remuées 0,002g 0,002g

« L’effet de la nitrification est donc prodigieux ; les terres remuées etnon remuées furent remises en place et l’on recueillit, pendant le cours de l’année, les eaux de drainage ; le 8 mars, tandis que la terre de Grignon non triturée donnait 27 grammes d’azote nitrique par mètre cube, la terre triturée en fournissait 2.380 grammes. Le 25 janvier, la terre de Palbot, non remuée, donne 5 gr. 5 par mètre cube d’eau de drainage ; la terre aérée, 1.420 grammes ; le 8 mars, on trouve encore 28 grammes pour la terre azotée en repos et 570 grammes pour la terre qui a été étalée.

« Ainsi, conclut-il, sans aucune addition d’engrais azotés, mais par un travail qui maintiendrait dans nos sols une réaction et une humidité convenables, nous pourrions obtenir les nitrates qui nous font habituellement défaut [2] . »

Voilà la raison même du Dry Farming engrais : mulsion, ameublissement, trituration ininterrompus des sols assurent une nitrification parfaite ; ils favorisent l’utilisation complète des ressources azotées du sol.

D’autre part, nous avons vu plus haut qu’avec le Dry Farming les eaux de pluies descendent lentement dans les nappes souterraines, puis remontent par tension superficielle et de nouveau descendent après une pluie copieuse pour revenir encore à la surface. Il s’établit donc dans la terre un mouvement ininterrompu de circulation verticale qui permet à l’eau d’attaquer à différentes reprises les sels minéraux du sol, de les dissoudre il, chaque passage et d’apporter aux racines de la plante une nourriture riche. Les eaux ne sont pas seulement recueillies et conservées dans la terre, mais elles agissent d’une façon profitable et continue sur les principes utiles des terrains, en en ramenant les richesses au niveau radical.

Enfin, le mulch américain supprime les fissures superficielles du sol ; l’eau des pluies gagne lentement le sous-sol, elle met longtemps à atteindre les couches aquifères. Bien souvent, aussitôt qu’elle y arrive, elle est sollicitée à remonter par le dessèchement progressif des couches supérieures, et cette eau riche et fertile reste dans la terre, elle ne se perd point dans la circulation souterraine. Justement, les pertes d’azote nitrique entraînées par les eaux de drainage sont très considérables. A la célèbre ferme expérimentale de Rothamsted, MM. Lawes, Gilbert et Warington ont constaté les déperditions suivantes :

NATURE de la fumureAZOTE
retenu dans la récolte
AZOTE
retenu dans
les eaux de drainage
AZOTE
non retrouvé
kg. kg. kg.
Sans engrais 22,7 13,4
Engrais minéraux 48 kg. 36,7 21,3
96 51,7 34,7 9,6
114 64,3 47,5 32,2

Berthelot déclarait, dans sa Chimie agricole, que « les eaux de drainage provenant de la pluie enlèvent au sol une dose d’azote combiné très supérieure à celle que l’atmosphère et spécialement l’eau pluviale peuvent lui apporter », Voici les chiffres très caractéristiques qu’il obtint à la suite d’expériences faites à Meudon de juin à octobre 1887, sur des terres mises en pots, d’une surface extérieure de 1.550 centimètres carrés, renfermant 55 kilogrammes de terre végétale : les résultats obtenus sont rapportés à une surface de 1 mètre carré. Toutes les analyses ont eu lieu dans les quarante-huit heures qui suivaient la pluie, toujours dans la belle saison :

Quantités recueillies AZOTE ammoniacal AZOTE nitrique AZOTE total
Eau de pluie 232,68g 0,1431g 0,0554g 0,1985g
Eau de drainage 83,11g 5,240g

Un litre d’eau de pluie contenait en moyenne :

Azote ammoniacal 0,62 mg
Azote nitrique 0,24 mg
Total. 0,86 mg

« L’azote organique peut être évalué à un chiffre égal à l’azote nitrique, ce qui fait en tout : azote combiné,1,10 mg.

« Un litre d’eau de drainage correspondante renfermait : azote nitrique, 63 milligrammes.

« D’après ces nombres, l’azote éliminé par le drainage a été vingt-quatre à vingt-six fois aussi considérable que l’azote apporté par la pluie. Dans tous les comptes d’analyses faites sur une même pluie, sans exception, on a observé un excès analogue [3]. »

Boussingault a calculé que la Seine seule emporte en vingt-quatre heures 238 tonnes de nitrates de potasse.

On voit par là combien les sols laissent perdre de nitrates dans les eaux profondes ; c’est la grande blessure par où s’écoulent sans cesse des réserves de fertilité, d’incomparables éléments de fécondité. Et puisque le travail du sol ralentit sensiblement cette déperdition épuisante en supprimant les entraînements par masse, qu’il ralentit la descente des eaux, c’est une troisième raison d’admettre le Dry Farming engrais comme une pratique excellente.

En résumé, le Dry Farming, compris dans son esprit général comme étant le maintien de la jachère en état de parfait écroûtement, trituration, réalise quatre avantages de tout premier ordre :

  1. Recueil et conservation de l’eau dans le sol
  2. Nitrification complète des matières organiques
  3. Enrichissement des eaux tellurique
  4. Réduction des pertes d’azote nitrique dans la circulation souterraine.

Ajoutons, comme conséquences secondaires, la destruction complète des herbes adventices, de tous ces parasites de la végétation utile, que la jachère laisse subsister.

Certainement donc la théorie américaine a raison, lorsqu’elle nous dit qu’on peut récolter pendant longtemps de belles moissons sur des sols secs, sans y ajouter ni fumier, ni engrais chimiques.

 3. — Le Dry-Farming vampire.

Néanmoins, sur cette intéressante perspective, s’allonge une ombre sinistre, une menace de la plus haute gravité ; elle saute aux yeux des moins avertis. Dehérain lui-même la stigmatisait en 1886 devant les professeurs départementaux d’Agriculture : « Une terre labourée chaque année, disait-il, soumise à des façons culturales nombreuses, multipliées, va donc fatalement s’appauvrir en matière organique, et c’est là, je pense, la cause de la stérilité actuelle de pays autrefois florissants. »

Mettons à part l’action bienfaisante du mulch pour le recueil et la conservation de l’eau, du Dry Farming réservoir, et examinons les suites du Dry Farming engrais.

Nous avons vu que l’ameublissement superficiel développe considérablement la nitrification et permet à la plante de puiser une copieuse nourriture azotée. Cependant, la nitrification n’est pas une acquisition, un apport extérieur d’éléments fertilisants. C’est la digestion des matières organiques contenues dans le sol ; aussi abondamment pourvues qu’en soient les terres, il doit arriver fatalement un jour où les ferments nitriques cesseront de travailler faute d’aliments. De plus, le mécanisme de constante dilution des sels minéraux, excellent en tant que moyen d’enrichissement des eaux remontantes, est une nouvelle cause d’épuisement, si les hommes ne rendent pas régulièrement à la terre ce que lès récoltes en emportent. Le Dry Farming engrais devient vite le Dry Farming épuisant, le Dry Farming vampire.

Il est vrai d’ajouter que, d’après M. Milton Whitney, le. savant agronome américain, le rôle des engrais serait tout différent de nos conceptions coutumières. Selon lui, les racines des plantes sécrètent des toxines nuisibles, vis-à-vis desquelles les produits que nous appelons fertilisants jouent le rôle d’anti-toxines, et les additions d’engrais chimiques servent de purifiants, d’antiseptiques énergiques, qui rétablissent un milieu sain où les plantes peuvent se développer à nouveau, tandis que les labours répétés, les irrigations, la circulation active de l’eau dans les sols, constituent des véhicules d’élimination des toxines.

Nous ne pouvons pas nous prononcer sur les mérites d’une thèse aussi neuve et aussi originale, qui n’a pas été consacrée par des faits concluants et définitifs. L’Agriculture est l’industrie la plus nécessairement traditionaliste qui soit, et ce n’est que sur de longues périodes que se justifient les idées nouvelles.

Quand M. Whitney redonne de la fertilité à la terre de ses pots d’expérience en l’additionnant de pyrogallol, nous n’avons pas plus à nier qu’à nous enthousiasmer, mais à attendre les résultats que donneront de tels procédés appliqués à la grande culture.

Actuellement, dans l’état de nos connaissances, de nos acquisitions pratiques, le Dry Farming doit être considéré surtout comme un réservoir d’eau, et non pas comme un système complet qui satisfait entièrement à tous les besoins des plantes. Déjà les services qu’il peut rendre en se limitant au rôle d’agent de recueil, de répartition des eaux pluviales sont considérables ; ils suffisent largement à lui accorder la plus grande attention.

 4. — Les leçons du Dry-Farming.

En Europe et particulièrement en France, le Dry Farming ne peut pas être une révélation dans le sens propre du mot, puisque l’esprit qui en dirige les pratiques vient de chez nous ; ce sont nos agronomes qui, bien avant les Américains, en ont posé les bases théoriques. Pourtant, il y a une place il part il réserver aux formules américaines : notre agriculture intensive, pour arriver il ses fins de meilleure production, fait intervenir trois facteurs principaux : le travail du sol, les engrais chimiques, le bétail fumier. Les Américains ne recourent. qu’au premier, le travail du sol, et ce seul, cet unique facteur de fécondité fournit dans l’Utah, où il est généralisé, là où il ne tombe que 244 à 340 millimètres d’eau par an, des rendements en blé d’une moyenne de 25 hectolitres à l’hectare. Nous avons à nous demander si nous développons suffisamment chez nous les façons culturales, si elles ne doivent point être améliorées, multipliées, perfectionnées. Il y a des réserves d’humus dans nos terres ; elles sont copieusement fumées, on y répand des engrais chimiques, et les risques d’épuisement ne sont point à craindre. Seulement, ces richesses, il faut les faire mieux digérer, en rendre le coefficient d’assimilation plus considérable, en utiliser intégralement toutes les capacités productives, et c’est dans la théorie américaine que nous trouvons la preuve éclatante que le travail du sol complète indispensablement, parachève l’action des matières fertilisantes apportées à la terre. Certainement la plupart de nos pratiques culturales sont excellentes, mais la leçon de choses du Dry Farming nous invite à les mieux étudier encore, plus scientifiquement, plus minutieusement. D’ailleurs les charrues à disques, qui assurent un émiettement parfait du sol, commencent à pénétrer notre outillage agricole ; d’autres instruments sont à l’étude, de même que de nouveaux systèmes de culture. La vie, c’est le mouvement ininterrompu vers le progrès, et la nouvelle étape agricole de demain pourra bien être l’adjonction, aux acquisitions actuelles, de formules neuves de préparation et d’entretien des sols.

 5. — Le Dry-Farming en Afrique du nord.

Si le Dry Farming, en France, élargit notre champ d’action, oriente notre activité vers de nouvelles recherches, il devient dans l’Afrique du Nord d’un intérêt capital. L’Algérie et la Tunisie fournissent l’exemple d’un développement admirablement rapide ; conquête et mise en valeur du sol, adaptation ethnique, méritent la plus sincère admiration. Les grands domaines du Littoral et du Tell n’ont rien qui les différencie, comme façon d’exploitation et pratiques culturales, des belles fermes de la Métropole. La viticulture et la vinification s’y font plus parfaitement qu’en aucun autre lieu du monde. Mais il y a des millions d’hectares de terres plates qui ne sont parcourues que par les moutons, des terres qui ne sont pas encore acquises à la culture, et qui fourniraient, si elles l’étaient, des ressources considérables en céréales. N’est-ce donc point le cas d’y appliquer l’heureuse formule du Dry Farming, afin que de vraies richesses jaillissent de ces sols secs, de ces steppes déserts et improductifs ?

Examinons en premier lieu la météorologie pluviométrique de l’Afrique du Nord et de l’Ouest américain. Aux États-Unis, c’est en Utah que le Dry Farming a pris naissance ; ce sont les Mormons, pourchassés d’États en États, qui sont venus se réfugier autour du Grand Lac Salé et ont fertilisé les plaines sèches du Grand Bassin. Puis, vers 1878, Campbell, au Dakota, imagina des expériences culturales qui aboutirent à cette méthode de mulsion et compression des sols dont nous parlerons tout à l’heure. Dans les deux centres, Utah et Dakota Nord, il pleut fort irrégulièrement, et les moyennes annuelles sont loin des 600 millimètres que Grandeau a indiqués comme indispensables au complet développement d’une culture. Voici, exprimées en millimètres, les chutes annuelles de 1901 à 1905 [4] (fig. 1) : fig. 1 : Chutes d'eau annuelles en Utah et en Dakota du Nord

UTAH DAKOTA
Nord Centre Sud Nord
1901 330,19 248,92 208,28 469,30
1902 271,78 228,60 220,90 447,20
1903 331,81 223,52 208,28 490,20
1904 416,55 261,62 215,90 487,40
1905 341,97 330,19 368,29 530,00
Moyenne 340,86 258,51 244,33 484,80

Fig. 2 : Tableau comparatif des chutes annuelles d'eau en Algérie et dans l'Ouest AméricainComparativement à ces pluies annuelles, nous avons en Algérie, en faisant la moyenne de toutes les observations recueillies dans chacun des observatoires ou postes, les chiffres suivants [5] (fig. 2) :

Littoral 689,2
Tell 643,8
Hauts-Plateaux 444,6
Sahara 146

Si le Littoral et le Tell sont bien plus copieusement arrosés que l’Utah et le Dakota, du moins les Hauts Plateaux reçoivent plus d’eaux de pluie que le meilleur centre de l’Utah - 104 millimètres en plus, et ils voisinent à 44 millimètres près avec les précipitations du Dakota Nord. Dans l’ensemble, on peut donc très sainement admettre que les Algériens n’ont point d’obstacles climatériques infranchissables pour réaliser la culture des céréales dans les conditions de l’Ouest américain. Regardons, d’autre part, la répartition mensuelle des chutes d’eau dans les principaux centres culturaux algériens (fig. 3), comparativement à celles de Salt Lake City et du Dakota Nord (tableau 1).

TABLEAU I. - Chutes mensuelles d’eau en Afrique d.u Nord. et dans l’Ouest américain.
SIDI-BEL-ABBÈS SÉTIF ORLÉANSVILLE GUELMA SALT LAKE CITY [6] DAKOTA NORD [7]
1901-1902 Moy. générale
Janvier 49,2 41,3 44,1 95 4 33,0 6,6 15,1
Février 46,0 42,8 46,9 68,4 34,0 16.2 15,2
Mars 58.1 59,4 58,1 83,1 50,0 41,1 18,5
Avril 44,5 51,5 54,7 61,2 53,0 31,3 41,5
Mai 34,9 46,2 35,1 40,4 48,0 46,2 57,5
Juin 12,1 27,2 14,1 33,7 20,0 123,6 89,0
Juillet 5,1 7,1 1,4 9,4 11,0 79,7 71,2
Août 7,2 19,9 2,1 15,4 18,0 51,7 54,2
Septembre 13,1 29,8 19,3 40,6 20,0 34,9 42,7
Octobre 28,7 36,6 45,3 49,3 38,0 36,1 38,5
Novembre 42,1 38,8 58,3 59,3 35,0 6,9 15,7
Décembre 56,5 52,1 63,0 75,5 40,0 13,1 18,5
Totaux 398,1 453,1 442,4 637,7 400,0 488,0 477,2

Fig. 3 : Chutes mensuelles d'eau en Algérie, d'après Thévenent.A la lecture de ces chiffres, que le graphique de la figure 4 concentre plus objectivement, une observation de première importance saute aux yeux : c’est la climatérie très spéciale du Dakota Nord. Dans cet État, la courbe de la moyenne générale commence en janvier-février à des chutes minuscules de 15 millimètres, puis elle monte en avril-mai pour bondir en juin à 89 millimètres, revenir en juillet à 71 millimètres, puis redescendre progressivement à 15-18 millimètres en novembre-décembre. Comme une moyenne générale donne des indications d’ensemble, qui peuvent masquer de grosses irrégularités de répartition mensuelle, il est nécessaire d’opposer une ou deux années quelconques à cette moyenne générale. Les deux années 1901 et 1902 nous confirment scrupuleusement ce fait caractéristique qu’au Dakota Nord, c’est au commencement de l’été, en juin et juillet, qu’ont lieu les pluies les plus abondantes de l’année.

Par contraste, les courbes mensuelles de Sidi-Bel-Abbès, Orléansville, Sétif, Guelma, Salt Lake City, indiquent des chutes croissantes jusqu’au printemps et décroissantes jusqu’à la sécheresse extrême pendant l’été. Nous allons en tirer l’enseignement qui suit : Fig. 4. - Courbes comparatives des chutes mensuelles d'eau en Afrique du Nord et dans l'Ouest américain

Parmi les formules culturales de Dry Farming, reviennent, de temps à autre, les expressions de plombage, compression des sols, et les esprits inquiets dévient, ne voient plus nettement le sens de l’ameublement superficiel. Voici l’occasion de faire une pleine lumière. Nous venons de voir qu’au Dakota, il pleut en été, rien qu’en été, tandis qu’à l’automne, vers novembre, il ne tombe plus que 10 à 20 millimètres d’eau ; c’est l’époque des ensemencements, époque à laquelle il faut de l’humidité pour les graines. Aussi, au Dakota Nord, M. Campbell a imaginé un rouleau pesant, à disques très écartés, dont les arêtes en forme de coins s’enfoncent dans le sous-sol (subsoil packer), le compriment, tandis qu’entre les sillons formés par le passage des disques, la terre reste meuble. Cette compression de la couche inférieure a pour but de stimuler la montée de l’eau souterraine, au moment où le ciel n’en fournit point. C’est la raison de climatérie locale qui impose une telle pratique, et, conséquemment, partout où il pleut en été et pas en automne, le plombage Campbell, le système Dakota est indiqué.

Mais, au contraire, en Algérie aussi bien que dans l’Utah, il pleut à l’automne très suffisamment pour permettre une bonne germination. Dans l’Utah, on ne plombe point les terres en temps de semailles et il n’apparaît d’aucune utilité d’y recourir régulièrement en Afrique du Nord. Tout au plus, si la formule n’a pas d’application pratique en tant que méthode-base, du moins conservons-en le principe pour le cas où, par extraordinaire, il ne pleuvrait point en automne, et regardons le plombage comme un moyen de circonstance, propre à nous assurer de bons ensemencement en saison particulièrement défavorable.

Voyons maintenant le centre de la question : l’alternance d’une année d’ameublissement du sol et d’une année de culture. Pour ceux-là qui ont vécu longtemps dans la France nouvelle, la théorie américaine n’apporte rien qui n’y soit connu et pratiqué de longue date, ainsi que le faisait justement remarquer M. le Professeur Marès en juin dernier : « La mise en valeur des terrains secs, ou réputés tels, est une science que les Américains ont dénommée Dry Farming et à laquelle nous n’avons pas donné de nom parce que, dans notre pays, elle était un art né avant nous [8]. » Et cet art né avant nous, qu’on a appelé la culture hispano-maure, pratiqué d’une façon primitive par les indigènes, les colons l’ont immédiatement appliqué dans certains centres et voici de quelle manière judicieuse :
« En Algérie, c’est dans la région de Sidi-Bel-Abbès que la culture des céréales est faite avec le plus de soin. L’assolement pratiqué est le suivant :

1e année : Jachère cultivée ;

2e année : Céréales.

Dans le courant de l’hiver, aussitôt après les semailles, les terres, qui à la dernière récolte étaient en céréales, reçoivent un premier labour aussi profond que peut le faire la charrue attelée de quatre bêtes (20 centimètres au maximum). Les labours suivants sont faits avec une charrue attelée de deux bœufs seulement. Le second labour est donné en mars ou avril à une profondeur égale à celle du premier, et le troisième en été est superficiel, ainsi que le quatrième qui sert à enterrer la semence.

« Les façons préparatoires sont parfaitement appropriées au climat de l’Algérie, et c’est grâce à elles que la culture des céréales dans la région de Sidi-Bel-Abbès est plus prospère que partout ailleurs. Pendant l’année de jachère, le sol est aéré et subit l’action du soleil et du gel ; la nitrification se produit ; grâce à son ameublissement, il absorbe, sans en rien perdre, toute l’eau du ciel, qui, au lieu de ruisseler à la surface pour gagner les oueds, s’emmagasine dans le sous-sol et s’y conserve en grande partie, grâce aux nombreuses façons culturales qui s’opposent à son évaporation. L’utilité des réserves d’eau dans le sous-sol est d’autant plus grande que la céréale, au cours de sa végétation, ne reçoit souvent qu’une quantité de pluie qui serait insuffisante pour son développement. Quelquefois même, il arrive que, pendant tout le cours de sa végétation, il ne pleut pas, et cependant, dans les bonnes terres préparées comme il est indiqué ci-dessus, la récolte, sans être abondante sans doute, est assurée. Ajoutons que ces labours ont pour effet de détruire les mauvaises herbes qui infesteraient les céréales [9]. »

Les agriculteurs de Sidi-Bel-Abbès suivent donc une formule culturale raisonnée, logique, qui rentre exactement dans les idées-bases du Dry Farming américain. Évidemment, on peut objecter que les colons réalisent de maigres rendements en blé de 12,50 hl. à l’hectare· et les indigènes de 6 à 9, tandis que les fermiers de l’Utah arrivent à 25 hectolitres à l’hectare. Mais il faut ajouter que les emblavures de l’Utah comptent, sur un territoire total de 22 millions d’hectares, seulement 65.000 hectares, c’est-à-dire le vingtième des champs de blé algériens (1 million 376.000 hectares en 1909) et que les domaines céréalifères du Grand Bassin sont limités à quelques centres particulièrement favorisés de climatéries clémentes. Quant au Dakota Nord, les rendements en blé sont entre 8 et 9 hectolitres à l’hectare.

Bien mieux, ce n’est pas aux États-Unis, mais en Afrique du Nord, que des observateurs perspicaces, des praticiens éclairés, comme MM. Ryf et Bourdiol, ont imaginé la culture des céréales « en lignes espacées », dont M. le Professeur Zolla donnait dernièrement le compte rendu détaillé dans les colonnes de cette Revue [10]. Extrêmement originale et intéressante, cette méthode algérienne consiste à cultiver chaque année, sans engrais, le blé sur la même parcelle, en le semant en lignes espacées les unes des autres de 80 centimètres, afin que, pendant toute la durée de la végétation, on scarifie sans cesse, on entretienne le mulch dans les espaces interlinéaires, entre les rangs de blé. C’est l’alternance simultanée de la jachère cultivée et de la culture rémunératrice. Et, s’il faut ajouter un perfectionnement pratique aux méthodes de Sidi-Bel-Abbès, c’est à l’école de MM. Ryf et Bourdiol qu’il faut les demander.

Malheureusement, le gros désavantage de ces systèmes, c’est qu’on ne rend rien au sol, que l’on use copieusement de ses richesses, sans songer à lui restituer ses capacités productives. Les gens de Sidi-Bel-Abbès, ceux de Sétif, commencent à voir leurs moissons diminuer en abondance : le Dry Farming engrais est en train de devenir le Dry Farrning vampire.

M. Bourdiol, grâce à sa nouvelle méthode, stimule des terrains fatigués ; il en rajeunit la puissance de fertilité, et lorsqu’il écrit : « Je constate, quant à moi, que mes terres conservent indéfiniment une humidité suffisante, et, devant la vigueur chaque année croissante des céréales que je cultive dans les mêmes parcelles, je suis obligé de conclure que mes terrains s’enrichissent spontanément, du moins en azote, à un tel point que cet enrichissement menace de devenir un danger et obligera à limiter, dans certains cas et à une certaine période, le nombre des binages actuels », il constate que les façons culturales interlinéaires données au sol assurent une humidité constante — voilà le bienfait — mais aussi que les terrains s’enrichissent spontanément en azote — voilà le danger. Car ces terres, soumises à une trituration minutieuse et incessante, ne s’enrichissent pas en azote : elles nitrifient merveilleusement, elles transforment vite et complètement l’azote organique, elles le rendent assimilable, mais elles ne l’engendrent pas. Et quelque jour arrivera pour lui-même ou pour ses successeurs où cet excès de digestion aura épuisé la majeure partie des ressources souterraines. « Je suis persuadé, a dit Dehérain, qu’une terre fertile est une terre qui nitrifie à propos. Je dis à propos, une nitrification exagérée étant une cause de perte [11]. »

Depuis cinq ans, M. Bourdiol travaille la même parcelle et ne constate point d’appauvrissement, mais ce n’est qu’au bout de vingt ou trente ans de ce régime qu’on pourra commencer il établir des théories sur la puissance indéfinie de productivité des sols. n y a vingt-cinq ans, les excellents colons de Sidi-Bel-Abbès et de Sétif croyaient bien que leurs méthodes de jachère cultivée leur assureraient perpétuellement des moissons généreuses, et aujourd’hui ils voient clairement leurs cultures de céréales diminuer en rendement. Que l’on généralise dans le sens de culture exclusive des céréales les systèmes remarquables de MM. Ryf et Bourdiol, et l’on créera une renaissance artificielle et momentanée de la fertilité de la terre, qui fera illusion, qui masquera l’amaigrissement fatal des sols en matières organiques, jusqu’au moment où de nouvelles et symptomatiques défaillances dans les récoltes éclaireront enfin les esprits.

Les hypothèses de fertilité indéfinie de la terre sont soutenables scientifiquement ; elles fourniront peut-être un jour des formules intéressantes et profitables, mais elles ne sont que des hypothèses, et l’avenir d’un grand et beau pays comme l’Afrique du Nord ne peut s’appuyer sur des espérances spéculatives qui ne reposent sur aucune preuve solide et définitive.

L’actuel faisceau d’observations séculaires, d’expériences acquises, de réalisations pratiques, nous impose de fournir de l’azote aux terres : c’est une mesure de sage prévoyance qui a fait ses preuves dans tous les temps et dans tous les pays.

Comment répandre l’azote sur les hauts plateaux du Maghreb ?

C’est évidemment sous une forme organique, c’est-à-dire sous la forme où il est le plus rare, le plus actif et le plus nécessaire. Le fumier de ferme est tout indiqué, comme incomparable engrais amendement. Il apporte dans les sols, avec des principes fertilisants complets, de la fraîcheur l’été, de la chaleur l’hiver ; il donne de la compacité aux terres légères et de la porosité aux terres lourdes, et surtout il amène avec lui des légions de ferments nitriques ; il amène et la nourriture et les agents de digestion, d’assimilation. Sterquilinum magnum stude ut habens, écrivait Caton. Par malheur, le fumier est rare en Afrique du Nord ; les colons, en général, n’élèvent pas de gros bétail : ils achètent sur les souks les bœufs dont ils ont besoin pendant une saison, et ils les revendent ensuite. Quant aux Arabes, la plupart brûlent du fumier en guise de combustible, et ce sont des richesses précieuses en matière organique qui s’en vont en fumée.

Les agriculteurs des Plateaux tournent un peu dans un cercle vicieux. La monoculture céréales ne leur fournit que la paille, produit insuffisant pour l’alimentation du cheptel. Par suite, pas de cheptel, pas de fumier ; pas de fumier, appauvrissement du sol. Ce n’est donc point par le fumier qu’il faut débuter, mais par les légumineuses qui commencent le cycle : nourriture, élevage, fumier. Celui-là qui a dit : « La culture est tenue de produire le fumier et les récoltes, d’où cette formule : prairies, bétail, fumier », c’est Georges Ville [12] le promoteur en France des engrais chimiques. Et cet esprit admirable saisissait tout de suite le sens profond des travaux de Dehérain, de Hellriegel et Wolfarth sur le pouvoir fixateur de l’azote qu’ont les Papillonacées, en créant sa magnifique théorie de la sidération, l’enrichissement du sol par le soleil, en prenant comme intermédiaire, comme agent de transmission, les plantes fourragères.

La légumineuse, voilà la fleur merveilleuse qui doit vivre en Afrique du Nord ; c’est elle qui enrichira les sols de l’azote qu’elle fixe sous forme de matière organique, tant par l’enfouissage en vert, que par ses fanes, ses racines, que par le fumier des animaux qui la consomment.

Que faut-il aux légumineuses pour bien végéter : du soleil et de l’eau. Le soleil ne manque pas au Maghreb ; quant à l’eau, nous avons maintenant deux façons d’en avoir :

  1. Le procédé Dry Farming, soit le travail de la jachère pendant un an, et culture pendant la deuxième année ;
  2. Le procédé Ryf et Bourdiol, soit l’occupation constante du champ par une culture en lignes espacées, et ameublissement constant des rangs intercalaires.

L’un et l’autre ont prouvé en Afrique du Nord qu’ils assuraient une humidité largement suffisante à la végétation. Par conséquent, l’un et l’autre peuvent être utilisés avec succès dans la culture des plantes fourragères.

Veut-on installer une luzernière, qui peut durer quatre ou cinq ans, en fournissant trois à quatre coupes d’alimentation fraîche par an ? Le sacrifice d’une année de jachère cultivée sera largement payé par les cinq ans de profit pastoral qui suivront et l’amélioration considérable du sol qui aura supporté la légumineuse. Si même il paraît trop héroïque à un cultivateur de labourer, de laisser sans profit immédiat sa jachère, qu’alors intervienne l’application des procédés Ryf et Bourdiol, Le champ est ensemencé en bandes larges de 1,50m et séparées les unes des autres par une jachère de 1 mètre qui sera scarifiée et constamment ameublie, et dès la première année le colon tire profit de son travail ; libre à lui, selon l’expérience des faits, de continuer la culture de la luzerne en bandes espacées ou de compléter la luzernière par l’ensemencement des rangs en jachère frais, meubles, très aptes à recevoir toutes graines.

Il apparaît même que la culture en rangs espacés doit être envisagée comme offrant le maximum de développements pratiques.

Ainsi, à la jachère cultivée actuelle doit succéder un système de culture intensif non épuisant, d’après lequel alterneraient, sur la même parcelle, une année une légumineuse annuelle sarclée, l’autre année une céréale sarclée.

Il faudra choisir comme légumineuse annuelle soit la fève, soit le pois chiche, soit toute autre que les conditions géologiques et l’expérience conseilleront d’adopter. Entre les rangs de cette légumineuse passeront fréquemment les houes à cheval et scarificateurs, de telle manière que la jachère cultivée d’autrefois se continuera, mais avec Je bénéfice d’une récolte et rapport économique d’azote organique.

Maintenant, la fève, par exemple, .peut-elle venir dans les sols secs, rien que par le moyen de binages répétés et améliore-t-elle vraiment les sols ?

Comme réponse, voici un fait très typique dont j’ai été le témoin durant deux années consécutives :

A l’École d’Agriculture de Philippeville, il y a, en flanc de montagne, un coteau schisteux très incliné, de sol argilo-siliceux, sur lequel les eaux ruissellent superficiellement et s’égouttent comme à travers un filtre. Après avoir été débroussaillée, cette parcelle se révélait impropre à supporter la culture d’aucune céréale, et la luzerne complantée s’étiola vite. Même la végétation spontanée ne s’y développait point, hormis quelques touffes de Magramen (Inula cupulIaria).

M. Godard, directeur, décida d’y semer des fèves en lignes avec addition de phosphate précipité. Puis il fit sans cesse parcourir à la houe à cheval les rangs intercalaires. Au vu de tous, les fèves se développèrent vite et bien sur cette terre ingrate qui n’avait jamais produit aucune récolte profitable.

L’année suivante, il fut semé à la volée sur ce même coteau et en même lieu, avec fumure minérale de phosphates précipités, enfouis à la herse au moment du semis, quatre variétés de blé françaises qui donnèrent respectivement les rendements suivants :

Blé de Noé, 15,28 quintaux à l’hectare ; blé de Bordeaux, 13,84 quintaux à l’hectare ; blé jaune Desprez, 15,20 quintaux à l’hectare ; tuzelle d’Aix, 16 quintaux à l’hectare.

M. Godard n’avait point fait ces essais dans le but d’étudier le Dry Farming, dont on ne parlait point en Algérie à cette époque, mais simplement pour utiliser au mieux des conditions agricoles locales un terrain stérile.

Dans le même cadre et pour les mêmes fins, rentrent les études patientes que poursuit à Sétif M. Amalric, professeur d’Agriculture, qui est en train d’obtenir par le pois chiche d’excellents résultats.

Si donc on arrive à implanter cette méthode d’une année de légumineuses sarclées, le procédé Bourdiol reprend tout son intérêt pour la deuxième année réservée aux céréales : c’est en lignes espacées que sera planté le blé, et cette nitrification intense que provoque l’ameublissement du sol se produira sur de la matière organique renouvelée tous les deux ans ; elle ne sera plus un épuisement, mais une utilisation rationnelle des richesses , livrées à son activité.

Enfin il serait utile, au bout d’une période prolongée de ce système cultural à production intensive, de l’amener sur les parcelles, tous les huit ou dix ans, une végétation purement fourragère, luzerne, lupin ou trèfle, particulièrement le bersim, — ce trèfle blanc indigène qui supporte bien la sécheresse, et constitue la base des fourrages égyptiens, — laquelle vivrait quatre ou cinq ans, permettrait d’engraisser du bétail et d’enrichir les terres en humus. Cette prairie artificielle serait immédiatement possible par conséquence de l’ameublissement constant du sol, du bon entretien du mulch qui aurait été pratiqué pendant les années précédentes.

Bref, les leçons du Dry Farming américain, l’expérience acquise dans les méthodes algériennes, les précieuses indications de M. Bourdiol nous permettent de voir clair et de définir nettement l’idéal système de culture qui doit assurer la mise en valeur des Hauts Plateaux de l’Afrique du Nord.

Prenons un domaine type de 90 hectares, et divisons-le en trois parcelles égales de 30 hectares chacune : parcelle A, parcelle B, parcelle C. La parcelle A sera complantée en plantes fourragères dont la durée sera fixée à quatre années. Les parcelles B et C supporteront l’assolement biennal, légumineuse sarclée, céréales sarclées.

Au bout de quatre ans, la culture fourragère de la parcelle A passe sur la parcelle B, et la parcelle A est soumise à l’assolement biennal. Quatre ans après, la prairie artificielle quitte la parcelle B pour la parcelle C, et elle est aussitôt remplacée par la culture intensive. Et le cycle continue.

Une fois ce système de rotation adopté et poursuivi régulièrement, chaque parcelle supporte huit années consécutives la culture intensive, blé, légumineuse sarclés, et quatre années la prairie artificielle.

Certainement, ce système représente la formule complète à réaliser : elle peut être adoptée dans toutes les régions les plus favorisées ; mais les colons n’en appliqueraient-ils seulement que la partie assolement biennal par céréales sarclées et légumineuses sarclées, qu’ils sauvegarderaient le présent et garantiraient l’avenir.

N’oublions point qu’à tout moment ces terres, ainsi cultivées et incessamment écroûtées, pourront recevoir d’autres plantes dominantes que les céréales, parce qu’elles seront fraîches, meubles, riches en azote organique. Aujourd’hui, les Céréales présentent. un débouché d’une sécurité incontestable, mais voici le coton qui se révèle comme une plante largement rémunératrice en Afrique du Nord. Déjà, sans méthode spéciale, sans place nettement définie dans la rotation, il rapporte des bénéfices constatés allant de 400 à 800 francs par hectare. Et rien ne serait plus favorable à sa végétation dans les milieux propices qu’un assolement : Blé, Légumineuses, Coton — surtout si le coton suivait la prairie artificielle.

D’autre part, l’élevage, cette richesse fondamentale de tous les pays jeunes, l’élevage que l’on ignore trop souvent au Maghreb, l’élevage qui, demain, va répondre à un besoin de première nécessité, parce que les peuples s’accroissent plus vite que les troupeaux, eh bien, la possibilité d’entretenir des prairies artificielles permettra d’en favoriser le développement, non seulement le développement indigène, mais, bien mieux, l’accroissement progressif en qualité et quantité, par les croisements avec les excellentes races françaises.

Jusqu’ici, le grand obstacle à la pénétration des bêtes de France, c’est la piroplasmose, « la jaunisse », fièvre à forme d’anémie lente inoculée au bétail par la piqûre des tiques (Margaropus annuIatus) qui atteint et terrasse impitoyablement les bovins arrivés de la Métropole. Les Américains se sont employés à vaincre la piroplasmose, en poursuivant méthodiquement les tiques elles-mêmes, mais leurs procédés présenteraient des difficultés d’application en Algérie, et le moyen le plus actif, celui qui s’est révélé pratique et efficace aussi bien en Argentine que sur le littoral méditerranéen, consiste à bien nourrir les animaux, c’est-à-dire à les mettre en état d’énergique résistance physiologique aux progrès du dépérissement cellulaire interne. Tous les agriculteurs qui ont généreusement fourni à leurs étables des fourrages frais, verts ou ensilés, ont constaté la parfaite santé de leurs animaux.

Un exemple tout à fait concluant est fourni par M. Barrot, au domaine de Planchamp l’Aliah, près de Philippeville. Ce très distingué propriétaire entretient depuis longtemps un troupeau bovin de 120 bêtes, en majeure partie composé de vaches et bœufs français ; il ignore les ravages de la piroplasmose, parce qu’il fournit pendant l’été une ration quotidienne de 15 kg de maïs ensilé — tandis qu’à l’entour beaucoup de vaches de France succombent.

Ainsi donc, la conservation et l’enrichissement des principes de fécondité des sols, la végétation régulièrement assurée des céréales, l’entretien d’un cheptel abondant, voilà ce que nous pouvons attendre de la leçon du Dry Farming, voilà la formule que nous avons à appliquer, les conclusions que nous devons atteindre.

Programme vaste, mais non téméraire, puisque les méthodes transatlantiques concordent exactement avec les nôtres, qu’elles découvrent à notre prévoyance les déviations du système, ses conséquences dangereuses, et qu’elles nous conduisent à les éviter.

Un grand pays qui a un long passé de gloire trouve toujours dans son propre génie. à son temps et à son heure, le moyen d’assurer la sécurité présente et la prospérité future. L’Algérie, la Tunisie, le Maroc en fourniront la preuve.

Jean Lejeaux, Professeur de Géographie agricole à l’École d’Agriculture de Philippeville.


[1P. DEHÉRAIN : Pertes et gains d’azote des terres arables. Conférence faite le 28 février 1886 aux Professeurs départementaux d’Agriculture.

[2P. DEHÉRAIN : Le Travail du sol et la Nitrification, Conférence faite le 5 juin 1895 au Conservatoire des Arts et Métiers.

[3BERTHELOT : Chimie végétale et agricole, 1899.

[4Chiffres calculés sur les documents mensuels américains du Bureau central Météorologique. U. S. Department of Agriculture. Utah Section of the climat and Crop Service of Weather hureau (1901-1905) ; North Dakota, id.

[5Chiffres calculés sur le volume de A. THÉVENET : Essai de Climatérie algérienne, août 1896

[6Chiffres extraits d’un graphique établi par M. Malcor dans sa Conférence faite à Tunis et publiée par le Bulletin de la Société des Agriculteurs de Tunisie (9e année, n° 7).

[7Chiffres calculés pour 1901 et 1902 sur les documents mensuels américains. Pour la moyenne générale, les chiffres sont empruntés au supplément no 12 du Bulletin de l’Office de l’Algérie : Une méthode scientifique de culture du sol dans les régions semi-arides.

[8Le Dry Farming et l’expérimentation. Conférence prononcée à Constantine le 20 juin 1911 par M. Roger Marès, professeur départemental d’Agriculture d’Alger.

[9LECQ et RIVIÈRE : Manuel de l’Agriculteur Algérien, 1900.

[10D. ZOLLA : « Revue d’Agronomie », Revue générale des Sciences, 30 novembre 1911.

[11P. DEHÉRAIN : La Culture rémunératrice du blé. Revue Scientifique, 14 mai 1887. Conférence de l’Association française pour l’Avancement des Sciences.

[12GEORGES VILLE : La conquête du soleil et l’accroissement de la production. Conférence faite à Lille le 24 janvier 1892.

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