Ajouter ce site à vos favoris ! | Rejoignez-nous sur Google+ |

Accueil > Articles scientifiques > Sciences de la vie > Botanique — Agronomie > Agronomie > La culture avec peu ou pas d’eau douce ou en terrains salés > Les terrains salés et le Salt-Bush en Australie

Les terrains salés et le Salt-Bush en Australie

Paul Privat-Deschanel, La Nature N°1817 — 21 mars 1908

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 20 août 2011

Il existe en Algérie et en Tunisie d’assez nombreux lacs, plus ou moins salés, connus sous le nom de sebkhas, de chotts, de zahrez ; certains sont très étendus, comme les chotts du Sud algérien et tunisien (chotts Melghir, Djerid, etc.). On se préoccupe a juste titre de l’utilisation de ces surfaces, actuellement improductives. Il y a une trentaine d’années, le colonel Roudaire avait songé à transformer en mer intérieure le Djerid et le Melghir. Un pareil projet, d’ailleurs très discuté, ne peut être d’une réalisation facile et rapide et aujourd’hui les idées sont surtout tournées vers le dessèchement des lacs et des marécages salins [1]. En théorie le problème est simple. Il suffit de barrer les oueds qui alimentent ces lacs en obligeant l’eau à se répandre sur des terres qui l’ absorberont facilement ; il faut en outre faire les plantations d’arbres, dont les racines pomperont et dont le feuillage évaporera peu à peu l’humilité du sol. Mais c’est ici que commencent les difficultés. Quelles essences employer pour ces plantations ? On a essayé, sans grand succès, les eucalyptus. La plupart des arbres périssent rapidement dans les terrains salés.

Peut-être l’exemple de ce qui existe en Australie pourra-t-il être instructif. Une grande partie du Continent austral, en effet, ressemble beaucoup à l’Algérie et à la Tunisie par le sol, par le climat et par les productions agricoles ou pastorales.

L’Australie est un territoire énorme, s’étendant du 11° au 39° lat. S., sur 3200 kilomètres (3800 de l’E. à l’W.) et couvrant une superficie de 7631971 kilomètres carrés, égale aux trois quarts de l’Europe. Une cordillère suit du N. au S. la côte de l’océan Pacifique sous le nom général de Dividing Range et détermine ainsi deux régions distinctes : la côte, qui rappelle le Tell algérien, et l’immense plaine intérieure, à peine arrosée par des creeks [2] irréguliers (Murray, Murrumbidgee, Lachlan, Darling), et qui fait songer aux Hauts-Plateaux et au Sahara par ses pâturages à moutons, ses déserts pierreux ou sablonneux et ses dépressions salines. Celles-ci sont très nombreuses, particulièrement dans l’Australie méridionale. Le lac Torrens mesure 209 kilomètres de long sur 32 kilomètres de large ; le lac Gairdner est long de 161 kilomètres et large de 64 ; les lacs Eyre et Amadeus sont plus vastes encore ; mais l’indécision de leurs rives et leurs perpétuelles variations rendent impossible l’évaluation exacte de leur surface. Bien d’autres lacs ou marécages salés existent encore dans d’autres parties du pays : lacs Frome, Gregory, Austin, Moore, Barlee, Lefroy, etc [3]. Ces lacs sont situés en général à une faible altitude (lac Gairdner, 112 mètres), ce qui explique qu’ils soient alimentés par l’écoulement de quelques creeks intermittents. Quant au lac Eyre, il occupe le fond d’une dépression très accusée, étant à 11,60 m au-dessous du niveau de la mer du Sud. Aussi a-t-on songé un moment, tout comme pour les chotts algériens et tunisiens, à le transformer en une mer intérieure : projet auquel il n’a pas été donné suite. Ces étendues d’eau, réduites en été à des plaines de boue crevassée, recouvertes d’une croûte étincelante de sel, ne sont que les restes des immenses mers qui, aux époques triasique, crétacée et tertiaire, ont occupé le territoire actuel de l’Australie intérieure. On trouve encore aujourd’hui, en Nouvelle-Galles du Sud, en Australie méridionale et en Australie occidentale, de vastes surfaces de terrains, auxquels la sécheresse du climat n’a pas permis de se dessaler, On en évalue la superficie au moins au double de celle de la France.

Ces plaines salines seraient inutilisables si la nature n’y avait fait pousser tout un groupe de plantes halophiles, connues en Australie sons le nom générique de salt-bushes. Le salt-bush n’est pas, comme on le croit assez volontiers en Europe, une plante déterminée ; c’est un groupe de plantes, appartenant à des genres divers, mais rapprochées par une adaptation commune à la vie sur un sol plus ou moins salé. On en trouve sur les sables du rivage, mais plus encore dans les solitudes de l’intérieur. Le salt-bush présente trois variétés : le type rampant, le type dressé et le type arbustif. Nous en avons parcouru d’interminables prairies dans la plaine du Darling, On les reconnait de loin, au milieu de la végétation terne et jaunâtre de l’Australie intérieure, grâce à leur fraiche coloration vert-bleu, due à de minuscules fragments de sel déposés sur les feuilles.

Le salt-bush rend aux éleveurs australiens d’incalculables services. Il existe bien, il est vrai, quelques espèces vénéneuses ou tout au moins nuisibles : Enchyloena tomentosa R. Br., Anisacantha muricata Moq [4] ; mais ces espèces sont en petit nombre et étroitement localisées. La plupart constitue, au contraire, une nourriture excellente pour les herbivores, particulièrement pour les moutons. Le salt-bush sert soit à être mangé sur pied, soit à être fauché et à donner du foi.

La principale caractéristique — et la principale utilité du salt-bush |- est son incroyable résistance à la sécheresse. La somme de chaleur qu’il peut supporter sans se dessécher est inimaginable [5]. Pendant les étés les plus torrides, au cours des sécheresses les plus prolongées, même sur les dunes de sable brûlant,il vit, alors que toutes les autres plantes ont péri. Cette faculté de résistance tient aux propriétés hygrométriques du sel ; le salt-bush absorbe à la fois l’humidité du sol et celle de l’atmosphère. On peut dire sans exagération qu’il a sauvé la vie à des millions de moutons. Sans lui, le centre australien, où l’élevage prospère, serait inutilisé et sans valeur.

Les différentes espèces, groupées sous le nom générique de salt-bushes, sont très nombreuses. Rien qu’en Nouvelle-Galles, on en compte 13 genres, renfermant 86 espèces. Nous allons indiquer les principales, celles qui sont à la fois les plus répandues et les plus utiles.

Le genre Atriplex [6] est représenté par 16 espèces. L’A. nummularia Lindl. (Round-leaved salt-bush, cabbage bush) est un grand arbrisseau variant de 2 à 3 mètres et atteignant parfois 4,50 m. Les herbivores mangent avec avidité ses tiges succulentes et ses feuilles ; ses jeunes pousses font un assez bon légume. L’A. semi-baccata R. Br. (Half-berried salt-bush) est une plante vivace, étalée, très branchiée, avec des tiges herbacées s’étendant souvent sur un cercle de 1,20 m. de diamètre et même davantage. Les éleveurs du Lachlan et du Darling le prisent particulièrement pour l’engraissement de leurs animaux. L’A. vesicaria Hev. (Bladder salt-bush) se présente sous la forme d’un arbuste droit et touffu ne dépassant guère 0,60 m de hauteur. Les jeunes pousses et les feuilles sont mangées par les colons comme un succédané des épinards.

Le genre Kochia compte 14 espèces. Le K. aphylla R. Br. (cotton-bush) tire son nom local de ce que, aux époques de sécheresse, il se forme sur ses feuilles des boules d’une substance cotonneuse, dues sans doute à quelque insecte. C’est un arbrisseau touffu à branches droites, haut de 50 centimètres à un mètre. Comme le précédent, il est tout particulièrement apprécié. Le K. pyramidata Benth. (grey-bush) lui ressemble beaucoup ; sa taille est de 90 centimètres à 1,20 m.

Le genre Rhagodia renferme 7 espèces. Le R. hastata R. Br. (salt-bush) est une plante touffue de 90 centimètres de hauteur. Le R. parabolica R. Br. (old man salt-bush) mérite une mention à part parce qu’il pousse près des marécages, sur un sol très salé. C’est un arbuste droit de 1,50 m à 5 mètres. En raison de sa taille il ne peut guère servir qu’au gros bétail. Malheureusement les lapins sauvages mangent son écorce et les sauterelles ses feuilles. Aussi est-il peu abondant.

On peut encore citer le genre Chenopodium, présenté par une seule espèce, le C. antriplicinum F. v. M. (antriplex-like goosefoot), plante vivace, touffue à la base seulement et dont les différentes tiges atteignent 50 centimètres.

Tous les salt-bushes ont beaucoup de graines mûrissant en général en été et en automne ; celles de l’atriplex nummularia mûrissent à toutes les époques de l’année. ’Les herbivores, et particulièreement les moutons, sont très friands de ces plantes ; ils s’engraissent et se fortifient en en mangeant. Les éleveurs assurent même que le bétail nourri au salt-bush résiste particulièrement aux maladies. li nous a été impossible, on le comprend, de vérifier cette opinion, que nous nous bornons à rapporter.

Voici l’analyse de deux espèces de salt-bushes faites à Sydney par Mr. W. A. Dixon, F. C. S.

Atriplex mummularia Kochia pyrarnidata
Huile. 2,08 2,14
Carbo-hydrates 42,85 32,63
Albuminoïdes 16,45 19,94
Fibres ligneuses 7,24 8,04
Cendres. 31,28 37,25
100,00 100.00
Partie ligneuse. 10,00 37,00
Partie mangeable [7] 90,00 63,00
100,00 100,00

Pourquoi n’essaierait-on pas, en Algérie et en Tunisie, le salt-bush australien, qui conviendrait très bien à leur sol et à leur climat ? Ces pays, au reste, possèdent déjà quelques espèces de ces plantes. C’est le guetaff des indigènes, qui couvre de vastes étendues dans le Sud-tunisien et qui correspond au genre atriplex. On en trouve beaucoup près de Sfax, le long des oueds et au bord des Sebkhas ; les animaux domestiques, et particulièrement les chèvres, le mangent volontiers. La seule question, encore indécise, est de savoir si le guetaff pourrait s’accommoder des terrains très salés, résultant par exemple du dessèchement des sebkhas et des chotts. Nous ne le croyons pas ; car l’atriplex australien ne pousse que dans les terrains légèrement salins [8]. Il faudrait donc essayer d’autres genres, notamment le genre Rhagodia, qui supporte une grande quantité de sel. Nous recommanderions particulièrement des essais faits avec le Rhagodia parabolica qui pousse en Australie au bord des marécages les plus salés. Il faudrait en faire venir des graines. Les Rhagodia d’ailleurs se cultivent bien ; nous en avons vu des cultures prospères à la ferme expérimentale de Coolabah (Nlle-Galles). Cultivés, ils poussent même avec une vigueur toute particulière ; le Rhagodia hastata atteint ainsi 1,50 m à 2 mètres, au lieu de 90 centimètres, comme lorsqu’il croit à l’état sauvage. Peut-être, avec les Rhagodia, pourrait-on utiliser de vastes espaces aujourd’hui sans valeur et transformer les Sebkhas en pâturages. Nous nous contentons de suggérer ces idées en nous appuyant sur l’exemple de l’Australie et sur les services qu’y rend le salt-bush.

Paul Privat-Deschanel


[1Des projets de dessèchement sont à l’étude pour le lac Fezzara, près de Bône, et pour le lac Sedjoumi en Tunisie.

[2Les creeks australiens ont le même régime que les oueds du nord de l’Afrique.

[3Sur l’utilisation de l’eau salée du lac Lefroy pour les mines d’or de Coolgardie (Australie occidentale) et sur les grands travaux d’adduction d’eau pour cette ville, Voy. Paul Privat-Deschanel. La question de l’eau à Coolgardie. Géographie. 15 juillet 1906, p13-18

[4Les différentes espèces des genres Scleroloena et Chenolea sont aussi considérées comme dangereuses ou tout au moins comme indigestes pour le bétail. On nous a assuré que des moutons étaient morts après en avoir trop mangé.

[5Les étés sont très chauds dans l’intérieur de l’Australie. A Bourke , centre de la région d’élevage du mouton mérinos, on a observé 51°C.

[6Certains Atriplex sont connus en France, où on les désigne sous le nom d’arroches.

[7On remarquera la très forte proportion des substances mangeables.

[8Nous sommes informés que les espèces que l’on cherche à propager aux environs de Sfax sont l’Atriplex similaceatum et l’A. septocarpum (renseignement communiqué par M. J. R. Chandon, d’Épernay). Il sera intéressant de voir les résultats de cet essai.

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?