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Les fusils à balles multiples

La Revue Scientifique — 4 août 1883

Mis en ligne par Lauryn le samedi 4 mai 2013

De tout temps on a employé des armes portatives lançant de la mitraille [1]. Les tromblons, les espingoles, les mortiers à main n’agissaient pas autrement. Les Turcs, les Arabes et surtout les Espagnols, dans leurs guerres civiles, en ont fait un assez fréquent usage. Les mameluks de la garde de Napoléon 1er en étaient armés. La cavalerie autrichienne avait aussi pendant quelque temps (1760) fait usage d’armes de ce genre ; mais elle y avait renoncé par suite de l’incertitude du tir ; la dispersion des balles était si grande qu’on ne pouvait compter sur leur efficacité au delà de quinze ou vingt pas. En outre, le recul de ces armes était beaucoup plus fatigant que celui des mousquets et fusils ordinaires, sa violence augmentant d’autant plus que le nombre et le poids des projectiles étaient plus considérables.

La marine n’en a pas moins conservé pendant longtemps des tromblons ou espingoles pour le service à bord : tirées par des matelots placés dans les hunes des grands mâts ou sur des embarcations légères, ces armes pouvaient être utilisées efficacement en cas d’abordage. On sait que la marine française emploie actuellement pour ce service le fusil à répétition Kropatscheck.

On ne s’est pas borné à construire des armes spéciales pour le tir à mitraille comme celles dont il vient d’être parlé : on a, de tout temps, cherché à augmenter la puissance des armes qu’on a eues entre les mains en les chargeant de plusieurs balles. Lorsqu’un nègre reçoit un fusil, son premier soin est d’y introduire le plus de projectiles possible.

Saint-Simon rapporte que les mousquetaires bourraient leur mousquet avec plusieurs balles.

La raison pour laquelle on a renoncé au tir à mitraille des armes portatives, c’est qu’il a peu d’efficacité. On peut, en effet, affirmer que si, dans un fusil, on tire une cartouche quelconque renfermant plusieurs balles, si, par exemple, on charge un fusil Gras avec la cartouche réglementaire dont le projectile aurait été préalablement scié en plusieurs morceaux, il y a dix chances contre une qu’on ne trouvera pas une seule atteinte sur une surface de 4 mètres carrés à 100 mètres seulement en avant de la bouche du fusil. Presque toujours les balles, soit qu’elles se heurtent à la sortie de l’âme, soit pour toute autre raison, partent dans toutes les directions ... sauf la bonne. Les chasseurs le savent bien, eux à qui la dispersion des plombs offre matière à une explication commode, mais non toujours inexacte, de leurs mécomptes.

L’idée a pourtant été reprise au cours de ces dernières années [2]. On s’est fait le raisonnement suivant : il est très logique d’employer des balles lourdes pour le tir aux grandes distances, parce que, seules, elles permettent une bonne conservation de la vitesse, ce qui se traduit par une trajectoire suffisamment tendue et par une force de pénétration convenable, c’est-à-dire par des effets meurtriers ; par contre, il est inutile de les employer dans le tir rapproché. Donnons donc, pour ce dernier cas, des projectiles légers à nos soldats : ils en pourront porter davantage sous le même poids total. Il est vrai que l’avantage est assez mince et qu’il se paye par une complication, par des chances d’erreur : le soldat, qui, par erreur, tirera sur un ennemi éloigné avec une balle légère le manquera certainement (peut-on dire « à coup sûr » dans ce cas ?) : autant avoir tiré à poudre. Mais cet inconvénient, inhérent à l’emploi de deux systèmes de cartouches, disparaîtra si on trouve en même temps le moyen d’augmenter le terrain battu, de couvrir de projectiles un plus grand espace. Ce moyen, c’est d’employer des balles multiples.

Ainsi raisonna un officier qui a laissé un ouvrage remarquable sur le tir de l’infanterie, le lieutenant-colonel hesssois Wilhelm de Ploënnies, dont le nom fait autorité en Autriche et en Allemagne, dans toutes les questions relatives aux armes portatives, bien que ses travaux : datent surtout du temps du chargement par la bouche [3]. Il pensait rendre les fusils de munition de celle époque, grâce à l’emploi des projectiles divisibles, équivalents aux fusils se chargeant par la culasse qui faisaient leur apparition d’une manière foudroyante.

Il avait donc proposé l’emploi de cartouches contenant une pile de quatre petits projectiles. En Bavière, on a, pendant quelque temps, employé un système analogue : le soldat avait une certaine quantité de balles à mitraille qu’il introduisait par-dessus la balle de la cartouche réglementaire.

Voici qu’on en revient à vanter les balles divisibles comme permettant de rendre non plus les fusils se chargeant par la bouche équivalents à ceux qui se chargent par la culasse, mais bien ces derniers équivalents, sinon supérieurs, aux armes à répétition.

Que serait-ce si l’on avait des armes à répétition tirant des cartouches à mitraille ? C’est là véritablement l’arme de l’avenir ! s’écrient les partisans des projectiles multiples, au premier rang desquels un auteur allemand qui dédie son travail aux mânes de W. de Ploënnies, dont il se vante d’être le disciple et comme le continuateur.

Le capitaine Delauney, de l’artillerie de la marine française, n’a pas pris la question à ce point de vue. Le projectile divisible [4] qu’il a proposé et que la commission de Versailles expérimente est uniquement destiné à doter notre armement actuel, sans aucune modification des armes elles-mêmes, des qualités reconnues des fusils à répétition. Ces qualités sont, comme on sait, de permettre d’envoyer à l’ennemi un plus grand nombre de projectiles à courte distance, en d’autres termes, de rendre l’infanterie plus difficilement abordable et d’augmenter la valeur du soldat, en augmentant’ sa confiance dans l’efficacité de son arme.

Dans la notice qu’il vient de consacrer à sa proposition (Journal des sciences militaires, livraison de juin 1883), le capitaine Delauney s’exprime ainsi :

Nous sommes arrivés à découvrir les lois qui doivent présider à l’établissement d’une cartouche à balles multiples, et, par suite, à réaliser une cartouche à trois balles des plus satisfaisantes dans l’arme modèle 1874.

Les projectiles sortent du fusil l’un après l’autre et viennent successivement frapper le but ; dans le tir à 200 mètres, l’oreille perçoit très distinctement les trois chocs produits sur la cible.

La dispersion des balles est obtenue par les différences dans les poids et dans les formes-avant, qui ont pour effet d’attribuer à la résistance de l’air une valeur distincte pour chacune d’elles.

Le recul est relativement insignifiant ; ce qui peut s’expliquer par la sortie successive des balles.

Voici les résultats moyens fournis par la cartouche à trois balles :

Six coups, donnant dix-huit projectiles, fournissent sur la cible des empreintes toutes contenues dans un rectangle vertical ayant pour dimensions :

À 100 mètres : largeur 0m,56 ; hauteur 1m,14

À 200 mètres : largeur 0m,66 ; hauteur 1m,00

Nous n’avons jamais observé dans le canon le moindre emplombage.

En adoptant la cartouche à trois balles, on aurait à munir chaque soldat d’un certain nombre de ces cartouches, dites de réserve, destinées à n’être employées qu’aux petites distances, lorsqu’on serait pressé par un ennemi trop entreprenant.

Et l’inventeur termine naturellement par l’éloge de son invention : l’adoption de balles multiples présente sur l’adoption de fusil à magasin des avantages considérables ; la création d’un nouvel armement serait extrêmement onéreuse et forcerait à refaire en partie l’instruction du soldat. Si même on se contentait d’une transformation des fusils existants (solution fort médiocre, mais relativement économique), il en résulterait une paralysie temporaire de la puissance militaire du pays, puisque les approvisionnements d’armes, au lieu d’être en état de service dans les arsenaux, se trouveraient dans les manufactures en cours de réfection.

L’arme à répétition est toujours relativement lourde et d’un entretien plus difficile que le modèle actuel : avec l’adoption des cartouches à balles, il n’y a rien de changé, rien qui exige du soldat un soin particulier et qui force à recommencer les théories sur l’entretien, le démontage, le remontage ou la nomenclature de l’arme, puisqu’elle reste telle qu’elle était.

"L’échauffement que produit le tir dans une arme à répétition présente divers inconvénients. - Avec la cartouche à trois balles, l’inconvénient a une valeur trois fois moindre, puisque l’on peut produire le même effet en tirant trois fois moins vite.

Pour celle raison, et à cause du faible recul donné par la cartouche à trois balles, la fatigue du tireur est considérablement diminuée dans ce dernier cas.

L’augmentation de la valeur morale du soldat, que doit produire l’adoption du fusil à répétition, existera au même degré, sinon à un degré supérieur, avec la cartouche à trois balles, car, si, dans le premier cas, le tireur est à même de tirer avec plus de vitesse j dans le second, il est susceptible, sans se presser davantage, d’envoyer à l’ennemi trois fois plus de projectiles."

De là, cette conséquence, que l’adoption de la balle divisible améliorerait notablement l’armement actuel et équivaudrait à l’adoption d’un fusil à répétition.

Le raisonnement n’est pourtant pas d’une rigueur inattaquable. Autre chose est de faire partir trois coups ; autre chose, d’en faire partir un qui soit triple.

Tel père de famille qui serait enchanté d’avoir un enfant tous les ans fera la grimace s’il lui survient trois jumeaux.

Deux hypothèses vont mettre cette différence en relief.

Un soldat en vedette voit arriver sur lui deux cavaliers au galop, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. S’il n’a qu’un fusil Gras avec des cartouches à trois balles, comme il ne peut viser que l’un des deux ennemis (qu’il manque ou qu’il atteint), pendant qu’il recharge son fusil pour tirer une seconde fois, l’autre cavalier aura pu arriver sur lui et l’abattre d’un coup de revolver.

Supposons au contraire qu’il ait été armé d’un fusil à magasin, il pourra dans le même espace de temps, sans interruption, tirer sur l’assaillant de droite et sur celui de gauche. Autrement dit, il est le maître de chacun de ses projectiles, il peut disposer de leur direction ; au contraire, les fragments des balles divisibles restent accouplés et suivent à très peu près le même chemin.

Assurément, avec ces sortes de projectiles, un soldat a plus de chances d’atteindre son adversaire ; mais si cet adversaire a un fusil à répétition, et si, lui aussi, s’avise d’employer des cartouches à mitraille avec cette arme, il aura certainement beau jeu contre le fusil Gras tirant la cartouche du capitaine Delauney.

La proposition de cet officier n’en est pas moins intéressante, et, comme elle constitue à certains égards un certain progrès sur ce qui existe, il se pourrait qu’on trouvât avantageux de lui donner suite.


[1Voir le Cours d’artillerie du capitaine Labiche ; armes portatives, p. 89.

[2Voir Die Repetir-Gewehr, Darmstadt et Leipzig, Eduard Zernim, 1882, p. 251., et Das Gewehr der Gegenwart und Zukunft ; Hannover, Helwing, 1883, p. 119.

[3Il est mort le 21 août 1871.

[4Divisible, non pas explosible : la convention de Saint-Pétersbourg (1868) a interdit l’emploi de balles de moins de 400 grammes chargées de poudre de façon à éclater dans la plaie ; mais celles dont il s’agit ici ne contiennent pas de substance explosive.