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Le Dahomey

Édouard Foà, la Revue Scientifique — 21 mars 1891

Mis en ligne par Denis Blaizot le lundi 28 décembre 2009

La connaissance un peu approfondie du Dahomey a coupé les ailes à l’imagination, en détruisant les légendes fabuleuses que l’on attribuait à ce pays ; mais il reste, malgré tout, excessivement curieux et plein d’intérêt pour l’ethnographe.

Ces mœurs, en contradiction complète avec les nôtres, ces habitudes barbares, le costume, la langue, cette région presque inconnue, tout contribue à y appeler l’attention.

Né d’une poignée de pillards, le Dahomey s’est peu à peu agrandi par des conquêtes successives et sauf le nord où ses limites n’ont pas été déterminées encore, on le sait aujourd’hui borné à l’ouest par une ligne méridienne nord-sud, déterminée par la rivière Soni ou Aho et à l’est, par le fleuve Whémé qui le sépare de Porto-Novo ; au sud, l’Atlantique baigne ses cotes et alimente son commerce.

Les Djedjis ou Fons furent le premier peuple qui en forma un royaume et qui se fit un nom dans les contrées voisines, par ses cruautés et ses déprédations.

Le Dahomien [1] fait la guerre par surprise : arriver sans bruit avant le point du jour, alors que le sommeil est profond, envahir un village et s’en emparer presque sans coup férir, sont la base de sa tactique guerrière. Il pille ensuite le village conquis, emmenant prisonniers tous ceux qui sont valides et égorgeant les autres pour en rapporter la tête au roi, qui paye une prime pour chacun de ces trophées destinés à orner sa place publique, au retour de l’expédition annuelle.

Cette façon de procéder en guerre ne provient pas du manque de courage : les Dahomiens nous ont montré, en face du terrible fusil Lebel et de la boite à mitraille, une bravoure et un sang-froid qui inspirèrent l’admiration à nos officiers ; mais ce peuple a été habitué à s’en prendre toujours à de plus forts que lui : de là, son habitude de suppléer à son infériorité par la ruse. — La femme y est digne compagne de l’homme, plus fanatique que lui encore, si c’est possible, insouciante de la mort et se battant avec rage.

Les amazones dahomiennes combattent à pied : enrégimentées d’une façon permanente, tandis que les hommes ne sont appelés Sous les armes qu’au moment de la guerre, elles forment le noyau de l’armée ; elles possèdent un savoir militaire et une discipline incontestables formant un peu contraste avec l’attitude désordonnée du reste des troupes.

Leur origine remonte, à peu près, au commencement du siècle actuel. Elles furent créées par le roi Ghézo (1818), d’abord, pour lui servir de gardes du corps, dans le cas d’une révolte de son peuple qui avait détrôné son prédécesseur et prirent, plus tard, une part active à ses nombreux combats.

Elles furent formées, par conséquent, au début, de femmes étrangères choisies parmi les prisonniers de guerre et destinées de bonne heure à ce dur métier ; puis, plus tard, les conquêtes devenant moins importantes, l’élément étranger plus rare, de quelques indigènes ; aujourd’hui, elles sont toutes du pays.

Au nombre de trois à quatre mille, elles servent au roi d’escorte, de garde d’honneur, l’accompagnant partout où il va ; elles se livrent, en dehors de leurs obligations, à des exercices continuels. Elles peuvent se marier avec l’autorisation du roi et c’est parmi les amazones que sont la plupart des femmes du monarque.

La sévérité excessive du roi, son despotisme, ses mauvais traitements ont diminué la puissance dahomienne de moitié. Partout, au Niger, dans le Yorouba, les Popos, la Côte d’or, on ne rencontre que des fugitifs dahomiens, jouissant dans ces contrées de l’existence tranquille de l’homme libre, mais condamnés à ne plus revoir leur pays tant qu’il sera indépendant, car ils seraient mis à mort pour avoir fui.

C’est surtout dans le dernier demi-siècle que le Dahomey a éprouvé toute sa décadence. Éprouvée, mais non comprise quand son ambition le poussait à porter les armes, non plus chez de petits roitelets ou chefs, mais contre des puissances formidables et unies comme les Achantis et les Egbas, ses voisins de droite et de gauche.

Aussi, défaite sur défaite, déroutes honteuses et humiliantes. Mais l’orgueil indomptable reprenait bien vite le dessus ; on expliquait au peuple les raisons plus ou moins surnaturelles pour lesquelles le roi ne rapportait ni têtes ni prisonniers, ni même ses propres richesses, jetées au vent pendant la déroute ; et, à la capitale, pour entretenir l’opinion publique, avaient lieu les mêmes réjouissances qu’autrefois, au retour des victoires faciles et nombreuses des anciens monarques dahomiens.

Se trompant ainsi eux-mêmes, de bonne foi, sur leur propre valeur, les Dahomiens n’ont pu se rendre compte ni de leur décadence politique ni de la dépopulation du pays et de sa faiblesse actuelle. lis ont et auront toujours la fierté et la morgue des invincibles d’autrefois.

Porto-Novo était un fief du Dahomey, gouverné par un cousin du roi. Depuis trente ans environ, les rois de Porto-Novo ont cherché à s’affranchir du joug de leur suzerain en demandant alternativement appui à la France et à l’Angleterre.

Tofa, le roi actuel de Porto-Novo, y a réussi en donnant à la France tous ses droits sur son pays et en acceptant un protectorat sérieux.

Depuis vingt ans, cependant, le Dahomey n’a plus fait de grosses expéditions : il a renoncé aux grandes conquêtes, mais l’insoumission des rois de Porto-Novo l’a toujours touché au cœur ; il n’a pu et ne pourra, de long temps, se résoudre à voir ce territoire lui échapper, et la raison en est facile à comprendre.

Le royaume de Porto-Novo était un théâtre commode aux exploits des Dahomiens. Un fleuve à passer et ils étaient au cœur d’un pays, comparativement riche, au milieu d’un peuple chez lequel leur seul nom sème une telle panique, qu’il n’a même pas la force d.e fuir. Les prisonniers étaient nombreux, le butin abondant et le voyage pas trop long.

Où prendre alors les victimes offertes, chaque année, en holocauste à la mémoire du roi défunt ? Comment continuer avec certaine nation européenne le petit trafic si traqué par les autres et que nous appellerons, si vous le voulez bien, des essais de colonisation à l’étranger ?

Il faudrait donc, puisque la France protège Porto-Novo, se priver de cette dernière ressource ! C’est pourquoi la promesse arrachée au roi de Dahomey par le récent traité avec la. France nous parait trop pénible à observer pour qu’elle soit durable.

Des nouvelles récentes, que nous recevons de la cote d’Afrique, confirment pleinement cette appréhension ; les autorités dahomiennes se seraient rétablies à Kotonou, où elles recommenceraient leurs abus de pouvoir, et les Européens seraient assez malmenés au Dahomey. Le roi, de son coté, parait-il, travaille avec activité à organiser son nouvel armement, à l’aide de fusils perfectionnés.

Qui pourrait, d’ailleurs, s’opposer à ce qu’il apporte ces améliorations dans son armée ? Personne, assurément. N’avons-nous pas limité strictement nos prétentions à la possession exclusive de Kotonou, en laissant au roi de Dahomey toute son indépendance ?

Il a, du reste, fait preuve d’une grande générosité à notre égard : il vient de nous donner Kotonou qui nous appartient depuis douze ans et accepte aujourd’hui notre protectorat sur Porto-Novo, alors qu’il a été inauguré en 1875 pour la deuxième fois.

D’un autre côté, cette façon de s’armer le lendemain de la signature de la paix indiquerait de la part de nos adversaires des intentions peu pacifiques, à moins que Gbédasssin [2] ne mette en pratique le dicton : Si tu veux la paix, prépare-toi à la guerre. Avec la politique d’insinuation que pratiquent les Allemands, il est à craindre qu’ils n’arrivent à faire assez sentir leur influence pour décider le roi à leur demander protection contre nous, le cas échéant.

Nous avons, aujourd’hui, affaire à un peuple rancunier, aigri par les pertes récentes que nous lui avons infligées dans plusieurs engagements, et il est certain que les Européens qui habitent le Dahomey se ressentiront, tôt ou tard, de cet état de choses. 11 faudra donc, un jour, que les Français renoncent à habiter le pays.

D’ailleurs, étant donnés la situation tendue entre Porto-Novo et le Dahomey, malgré tous les traités du monde, sans valeur pour un Dahomien, et les incidents vexatoires qui se produiront inévitablement dans un temps limité, la France sera moralement mise en demeure, ou de faire une expédition sérieuse aboutissant à l’anéantissement de la puissance dahomienne, ou bien d’abandonner Porto-Novo et Kotonou en les échangeant contre une autre colonie.

Sait-on que, depuis 1850, le Dahomey a fait, dans le territoire de Porto-Novo, dix-neuf incursions sérieuses, anéanti quatre-vingt-deux villages, et fait plus de onze mille prisonniers ou victimes ?

Kotonou est le port de Porto-Novo et n’est que son point de débarquement et de transit. Porto-Novo ne verra jamais son commerce florissant, tant que sa tranquillité ne sera pas assurée complètement. Quelle est la société industrielle qui risquera des capitaux sur un territoire envahi à chaque instant, n’ayant pas une année de tranquillité, où la population, sans cesse sur le qui-vive, est obligée de fuir et d’abandonner ses récoltes ?

Ce serait pourtant une belle colonie que le Dahomey. Sans compter sa situation géographique qui nous donnerait, au nord, un débouché dans le Soudan, nous aurions là une étendue de territoire ayant plus de 120 milles de l’est à l’ouest, formée par Porto-Nova, le Dahomey et Grand-Popo.

Les deux extrémités en sont déjà à nous : Porto-Novo qui deviendrait essentiellement français et Grand-Pope qui nous appartient depuis 1881. Il n’y aurait donc qu’à s’assurer la possession du milieu, chose qui nous eût été facile en 1890, alors que, par de récents traités, les Allemands s’interdisaient de porter leur influence coloniale à l’est de la colonie de Petit-Popo et les Anglais à l’ouest de celle de Lagos. C’était nous donner complète liberté d’action.

En attendant que l’avenir nous apprenne de quel côté viendra la civilisation dans ce curieux pays, jetons un coup d’œil sur son aspect actuel et sur les espérances que l’on peut y fonder.

Le sol promet plus d’une richesse à la culture. La flore variée que l’on y rencontre donne les signes d’une exubérance et d’une vigueur rares. Les palmiers y croissent avec une telle rapidité qu’ils donnent des résultats au bout de quatre ans. Le pays est, à partir d’une certaine zone, couvert de végétation.

Un dixième à peine du territoire est cultivé et la raison en est bien simple : le roi est maître de tout dans son royaume ; ses sujets ne peuvent rien posséder qui ne lui appartienne : ils sont même tenus de lui donner la moitié de ce qu’ils gagnent péniblement par leur travail. Dès lors, aucun confort ne lui étant permis, aucune richesse tolérée, le Dahomien ne cultive que ce qui est indispensable à ses besoins personnels : un peu de manioc, de maïs, d’arachides ; il ajoute à ces végétaux du poisson sec. Cela suffit pour sa nourriture. Il n’y a pas de rizières au Dahomey.

L’huile et les amandes de palme (Elais guineensis) forment presque exclusivement l’exportation commerciale du pays, qui se ressent elle-même de cet état de choses et est réduite au tiers de ce qu’elle pourrait être.

L’indigène ne récolte de produits qu’en raison directe de ses besoins en marchandises qu’il trouve chez les Européens.

La faune du Dahomey ne semble pas offrir de nouvelles découvertes aux naturalistes. Le lion se rencontre au nord, au dire des indigènes ; l’once, le léopard y sont assez répandus. L’éléphant, nombreux autrefois, avait motivé la formation d’un corps de femmes et d’hommes destinés à cette chasse exclusive et qui en conservent aujourd’hui le nom, malgré la rareté de l’animal. Plusieurs sortes de hyènes, fie chacals, de civettes, l’aigle à tête blanche, le vautour, s’y rencontrent communément. La famille des antilopes offre des espèces variant, comme taille, entre le cheval et la chèvre, Les singes y sont représentés, depuis le ouistiti microscopique jusqu’au cynocéphale ou mandrille de grande taille. L’exportation de leurs peaux fait même, dans les contrées voisines, l’objet d’un commerce assez considérable ; on n’y voit ni l’orang, ni le chimpanzé qui existent au Gabon. Parmi les reptiles, on rencontre le caméléon, l’iguane, le fourmilier, de nombreux serpents dont quelques espèces très dangereuses, des tortues marines et terrestres variées. Le crocodile et le requin gris foisonnent, le premier dans les lagunes avoisinant la mer, le second sur la côte. Le lamantin se rencontre aussi dans les eaux douces.

On n’a, sur la géologie du Dahomey, aucune idée exacte ; mais, sur sa limite ouest, le pays des Achantis fournit beaucoup d’or. Nous avons constaté d’un autre côté, sur le parcours du Whémé, des indices de fer, ce qui fait espérer, dans l’avenir, des ressources minières inattendues.

Les villes dahomiennes ont déjà été décrites. Elles se composent, comme on sait, d’une agglomération plus ou moins grande de cases, construites en terre séchée au soleil ou en bambous, ayant 3 ou 4 mètres de haut, couvertes en paille de palmier. Ces cases n’ont généralement qu’une seule pièce et un petit coin de cour en plein air. A travers ces groupes d’habitations et leurs attenances, serpentent des rues étroites, tortueuses et sales.

La capitale, Abomey, quoique plus grande, a le même aspect que Whydah, Abomey-Calavy [3], Godomé, etc. Elle a, parait-il, en plus, une enceinte de murailles bien entretenue. Sa distance nord-sud de la côte est d’environ 160 kilomètres et elle est éloignée du Whémé de 16 kilomètres seulement. On estime sa population à 60 000 ou 70 000 habitants, Whydah à 40 000, Abomey-Calavy et Godorné, 25 000 à peu près.

Le peuple dahomien est encore exclusivement fétichiste.

Ses voisins appartiennent bien à la même religion barbare, mais n’ont pas été inaccessibles à l’influence des missionnaires catholiques, protestants et musulmans. Les derniers surtout font beaucoup d’adeptes, étant les propagateurs d’une religion essentiellement orientale, pleine de promesses, parlant plus aux sens qu’à l’âme et qui se rapproche, en tous points, des mœurs indigènes. On compte à peu près sur 100 convertis, 75 musulmans, 15 protestants et 10 catholiques.

Ce dernier culte s’adresse trop au moral : il demande une intelligence qui y soit préparée par certaines connaissances et ne peut trouver d’adeptes nombreux chez des gens vivant matériellement et pour lesquels l’idéalisme, sous toutes ses formes, est généralement incompris.

Les missionnaires catholiques ont donc beaucoup de mal dans ces régions. Quant au Dahomey proprement dit, sauf auprès des enfants des Brésiliens d’origine, établis dans les villes du littoral et quelques abandonnés adoptés par la mission, nous ne croyons pas qu’une religion quelconque y ait eu de succès jusqu’à présent.

Les féticheurs, ces prêtres de l’idolâtrie, entretiennent avec trop de soin le fanatisme dont ils vivent exclusivement et qui fait leur puissance, pour laisser prendre de l’influence à d’autres réformateurs.

D’ailleurs, le fétichisme, envisagé dans tous ses détails, est loin d’être aussi barbare qu’on le croit vulgairement. Nous avons été habitués à considérer les peuples païens comme faisant d’une chose inerte, un arbre, une pierre, une figure en terre grossière, un objet de vénération, une divinité réelle et toute-puissante.

C’est une erreur profonde : cette ligure en bois, en terre, cet arbre, cet animal, ne sont que la personnification d’une idée, d’un principe, un intermédiaire entre l’homme et l’Être suprême, le Créateur auquel il croit, qu’il vénère et dont il ne prononce le nom qu’avec respect.

Chez les peuples civilisés, ne s’adresse-t-on pas à un saint pour qu’il plaide en votre faveur et aide à la réalisation de vos désirs ?

Ces figures, grossièrement sculptées, sont les saints du pays : ils représentent la Force, la Maternité, la Santé, la Victoire, etc. ; il y en a de malfaisants que l’on cherche à gagner par des offrandes : ceux-là personnifient le malheur, la maladie, le démon ; il y a aussi les fétiches protecteurs du foyer et de la famille, comme les anciens dieux lares des Romains. Est-ce là une religion si barbare, si dépourvue de morale ?

Ces peuples sont primitifs ; ils n’ont pas eu de relations sérieuses avec la race blanche ; mais ils sont intelligents et adroits. Enseignez-leur ces nombreuses conventions dont l’ensemble s’appelle la civilisation, et dans vingt-cinq ans ils n’auront presque rien à nous envier sous aucun rapport.

Le Dahomey est la terre vierge où il faut semer. La récolte sera certaine : elle sera même avantageuse, rapide et complète.

Mais qui prendra cette initiative ? L’avenir nous l’apprendra.

Édouard Foà


[1Quelques hésitations ont lieu sur la façon d’écrire ce mot. Nous pensons avec Larousse, qui en parle dans son Dictionnaire, qu’il est plus naturel de dire Dahomien que Dahoméen, (Note de l’auteur.)

[2Le Roi Requin, l’Homme requin.

[3De Kpavi, petit.

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