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Chronophotographie : Les mouvements du cœur

Frédéric Dillaye, La Science Illustrée N°282 - 22 Avril 1893

Mis en ligne par Denis Blaizot le mercredi 8 mai 2013

Dans la séance du 3 octobre 1892 [1], M. Marey a présenté à l’Académie des sciences une partie d grand travail qu’il a entrepris, de mettre en évidence, à l’aide de la photographie, tous les mouvements physiologiques inaccessibles à la vue. La partie la plus intéressante de cette communication est l’obtention de l’image des différentes formes de l’oreillette et du ventricule dans la fonction du cœur.

« Il y a une trentaine d’années, a dit M. Marey, qu’avec mon confrère et ami Chauveau nous présentions à l’Académie des expériences destinées à établir le mécanisme de l’action du cœur et la succession des mouvements de cet organe. Nos recherches étaient faites par une méthode indirecte consistant à inscrire, au moyen d’appareils spéciaux, les variations de la pression du sang dans les oreillettes, les ventricules et l’aorte, ainsi que les changements de la force avec laquelle les ventricules compriment à chaque instant la paroi de la poitrine qui les recouvre.

« Ces expériences, qui se contrôlaient les unes par les autres, montraient les effets des mouvements du cœur, mais ne faisaient connaître ni les déplacements ni les changements de forme des oreillettes et des ventricules qui s’emplissent et se vident tour à tour. De sorte que, pour avoir une connaissance complète de la physiologie du cœur, il fallait avoir directement observé cet organe, mis à nu, sur un grand animal, avoir vu les déplacements et les changements de forme de ses cavités et l’avoir tenu dans ses mains pour apprécier les changements périodiques de sa consistance.

« La chronophotographie Chronophotographie La chronophotographie est le terme historique qui désigne une technique photographique qui permet de prendre une succession de vues à intervalle de temps fixé en vue d’étudier le mouvement de l’objet photographié. m’a paru apporter un complément nécessaire à ces études antérieures. Elle permet, en effet, d’obtenir pendant une révolution cardiaque une série d’images successives, prises à des intervalles de temps très courts, sur lesquelles on peut suivre les phases du mouvement et les changements d’aspect des différentes parties du cœur.

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« Je choisis pour cela le cœur d’une tortue et, après l’avoir détaché, je le plaçai (fig. 1) dans les conditions de la circulation artificielle, c’est-à-dire qu’a près avoir introduit le bec d’un petit entonnoir dans une veine cave, j’adaptai à une artère un tube recourbé ta (tube artériel), dont l’extrémité recourbée s’ouvrait au-dessus de l’entonnoir. Du sang défibriné, étant versé dans ce réservoir qui correspond au système veineux, passa dans l’oreillette O, puis dans le ventricule V, et le cœur se mit à battre pendant plusieurs heures consécutives. On voyait alors nettement la succession des mouvements des oreillettes et du ventricule (l’une des oreillettes est cachée dans la figure). En outre, chaque systole ventriculaire s’accompagnait d’un jet de sang qui se versait du tube dans l’entonnoir et dont la durée mesurait exactement celle de la systole ventriculaire.

« En photographiant ces mouvements, on devait avoir l’image de tous les actes successifs qui constituent la fonction du cœur ; mais une difficulté se présentait. La couleur rouge du sang et du cœur lui-même, n’étant pas photogénique, ne donnait d’autres images que des silhouettes noires se détachant sur un fond clair. La variation des contours de l’organe, l’apparition et la disparition du jet de sang permettaient, il est vrai, de saisir les alternatives de réplétion et de resserrement des différentes cavités, mais ne traduisaient pas la différence d’aspect ni de forme qu’elles présentent à chaque instant.

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« Pour rendre le cœur photogénique, je le blanchis au pinceau avec de la gouache ; dès lors les détails de sa forme apparurent, ainsi qu’on le voit (fig. 2). Un sillon obscur sépare l’oreillette du ventricule ; des effets d’ombre et de lumière expriment le modelé de chaque cavité, et certains points brillants sont dus au poli de ces surfaces humides. Dans la série d’images représentées, on a dû supprimer l’appareil circulatoire pour rapprocher les unes des autres les images successives du cœur et rendre plus saisissables ses changements de forme. Toutefois, c’est d’après le jet de sang projeté par le systole ventriculaire que furent déterminés le commencement et la fin de celle-ci.

« En suivant la série des images, on assiste aux phénomènes suivants :

« I. Le ventricule v a fini sa systole et est à son minimum de volume, l’oreillette O est remplie, arrondie et luisante.
« II. L’oreillette commence à se vider et change de forme, elle est aplatie à sa surface extérieure et présente deux bords mousses et une pointe arrondie, ce qui lui donne à peu près la forme d’une langue. Le ventricule commence à augmenter de volume.
« III. L’oreillette a diminué de volume et sa pointe se rapproche du ventricule qui grossit encore.
« IV. L’oreillette continue à se resserrer et le ventricule arrive à son maximum de réplétion.
« V. L’oreillette achève de se vider et le ventricule diminue de volume, sa systole commence (à cet instant le sang jaillissait dans l’entonnoir).
« VI. La systole du ventricule continue et l’oreillette relâchée commence à se remplir.
« VII. La systole du ventricule finit, l’oreillette est distendue et luisante.
« Nous sommes revenus à la phase représentée par l’image I ; de même, l’image VIII, correspond sensiblement à II. Ainsi la systole des oreillettes dure de II à V, celle des ventricules de V à VII. Ces durées seraient mieux limitées si la fréquence des images eût été plus grande ou si le cœur eût battu moins vite ; mais, dans le cas présent, le nombre des images n’était que de dix par seconde et la durée d’une révolution du cœur n’était que 7/10 de seconde (fréquence extrême due à la très haute température, 32°).

« Il sera très facile de doubler la fréquence des images et de rendre cinq à six fois plus lents les mouvements du cœur. Telles qu’elles sont, nos images montrent des phénomènes que l’œil n’a pas le temps d’observer. Elles font voir que les cavités du cœur ont une forme propre et qu’en se resserrant comme en se gonflant, elles n’affectent pas la forme globuleuse qu’aurait une poche élastique homogène. »

Ces premières expériences, très intéressantes, démontrent d’ores et déjà la haute portée des services que la chronophotographie Chronophotographie La chronophotographie est le terme historique qui désigne une technique photographique qui permet de prendre une succession de vues à intervalle de temps fixé en vue d’étudier le mouvement de l’objet photographié. pourra rendre à la physiologie. Telle qu’elle-est, elle met à néant l’opinion de certains médecins admettant encore une sorte d’aspiration du sang par les ventricules. La structure du cœur et la fonction de l’oreillette leur montraient l’inanité de cette croyance : L’expérience de M. Marey l’affirme de visu, c’est le mot.

Frédéric Dillaye


[1Voir la Science illustree, tome X, page 350.

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