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Les explorations des grandes profondeurs de la mer faites à bord de l’aviso « le Travailleur »

A. Milne-Edwards, La Revue Scientifique — 28 octobre 1882

Mis en ligne par Denis Blaizot le jeudi 14 août 2014

Séance publique annuelle des cinq académies [1]

Messieurs,

Il y a vingt-cinq ans, un célèbre naturaliste anglais, Thomas Bell, écrivait les dernières pages d’un ouvrage consacré à l’histoire des crustacés de la Grande-Bretagne. Il croyait avoir élevé un monument durable, et il se flattait que ses successeurs auraient peu de choses à ajouter à celles qu’il avait fait connaître. « Les mers de l’Europe occidentale, me disait-il, ont été si bien étudiées, qu’il faut renoncer à l’espoir d’y trouver encore des animaux qui aient échappé à nos recherches. » Combien il aurait été étonné en apprenant que, quelques années après, des découvertes inattendues révéleraient dans le sein des eaux tout un monde d’êtres inconnus et que, même près de nos côtes, l’Océan est une mine inépuisable de richesses dont on n’a encore exploité que les filons superficiels.

Les faits nouveaux, dévoilés depuis cette époque, ont profondément modifié les idées qui avaient cours dans la science. On pensait que la vie est impossible dans les abîmes de la mer et que les eaux y sont condamnées à l’obscurité, à la solitude et à l’immobilité. On aurait été fort mal venu à exprimer un doute à cet égard, et les hommes les plus compétents auraient donné des raisons excellentes pour prouver que les lois de la nature s’opposent à l’existence d’êtres animés dans les conditions réalisées au fond de l’Océan. C’était la pression qu’une colonne d’eau de plusieurs milliers de mètres exercerait sur des organismes délicats, c’était l’absence de la lumière, la lenteur du renouvellement de l’eau, c’était enfin le manque d’algues et de toute matière végétale. À ceux qui seraient encore restés incrédules, ils auraient d’ailleurs répondu que l’expérience était d’accord avec la théorie et qu’un éminent professeur d’Édimbourg, Ed, Forbes, avait constaté, à la suite de nombreux sondages, que, dans la mer Égée, les animaux, très abondants près de la surface, deviennent de plus en plus rares à mesure que l’on atteint les couches profondes, et qu’au delà de 450 mètres, on ne trouve plus aucun être vivant.

Devant tant de preuves, il fallait se déclarer convaincu et admettre ce que démontraient la théorie et l’expérience ; aussi plusieurs observations faites à diverses époques par des navigateurs habiles passèrent-elles inaperçues. Lorsque le capitaine Ross et plus tard Wallich ramenèrent quelques animaux sur les cordes de leurs sondes descendues à une profondeur de plus de 1000 mètres, on supposa que ces êtres avaient été accrochés au passage, au moment où ils nageaient près de la surface, ou qu’ils avaient coulé à fond après leur mort et que c’étaient des cadavres ou des débris qui s’étaient attachés à l’appareil sondeur.

En 1861, des observations dues à un naturaliste français jetèrent quelque lumière sur la question de la distribution de la vie dans les abîmes de la mer. Elles furent faites grâce à un concours heureux de circonstances. Les câbles télégraphiques qui, supprimant les distances, vont sous les eaux porter la pensée d’un continent à l’autre, ont nécessité une étude sérieuse de la configuration du lit des mers. Il faut, pour les placer, non seulement connaître la nature de la couche sur laquelle ils reposent, mais il faut aussi déterminer la profondeur exacte où ils sont immergés. Les sciences peuvent tirer profit de ces études. En 1860, le câble jeté entre la Sardaigne et l’Algérie fut brisé ; les ingénieurs de la compagnie télégraphique parvinrent à grand’peine à repêcher les tronçons au milieu d’une vallée profonde de 2500 mètres. Les opérations nécessaires pour rechercher un câble, pour le réparer et pour le replacer sont longues, difficiles et coûteuses ; il importait donc, pour prévenir de nouveaux accidents, de se rendre un compte exact des causes de la rupture. De nombreux animaux étaient fixés sur l’enveloppe protectrice de gutta-percha : était-ce leur action qui avait affaibli le fil conducteur ? On pouvait les supposer coupables, car il est des espèces qui, en apparence faibles et inoffensives, parviennent à perforer les bois les plus résistants, les pierres les plus dures. Je fus consulté-à ce. sujet, et notre collègue M. Mangon, alors professeur à l’École des ponts et chaussées, me remit divers morceaux du câble encore couverts de leurs habitants. C’était un véritable trésor que j’avais entre les mains ; quelle bonne fortune pour un naturaliste de pouvoir étudier des êtres provenant d’une profondeur de plus de deux kilomètres, ayant vécu là, bien plus, y étant nés et s’y étant développés ! On en avait la preuve en voyant de véritables familles de polypiers, composées d’individus de tous les âges, dont le pied s’était moulé sur la surface du câble. Le fait par lui-même était d’un grand intérêt ; mais il en prenait plus encore à raison des caractères de ces animaux. Les uns n’offraient aucune ressemblance avec les espèces littorales de la Méditerranée, et leurs formes étaient inconnues ; d’autres avaient déjà eu des représentants aux époques géologiques et avaient été trouvés à l’état fossile dans les terrains tertiaires de Sicile et d’Italie ; mais les zoologistes n’avaient pas encore constaté leur présence dans les mers actuelles ; d’autres enfin étaient considérés comme de véritables raretés sur les côtes méditerranéennes. D’aussi heureuses trouvailles valent bien un câble télégraphique, et les naturalistes ne peuvent s’empêcher de souhaiter timidement que des accidents aussi fructueux se renouvellent encore.

Ces observations ont été communiquées à l’Académie il y a plus de vingt ans, mais elles ne purent être étendues et confirmées que longtemps après. Pour les poursuivre, il aurait fallu des moyens d’action dont ne disposent pas les hommes de science et que les laboratoires ne peuvent leur fournir. L’intervention de l’État était nécessaire, et un grand navire pourvu d’un outillage puissant était indispensable, pour fouiller le lit des mers. Dans notre pays, on oublie trop souvent de faire l’application immédiate des découvertes et des idées ; on laisse à d’autres le soin d’en tirer avantage, quitte à le regretter ensuite. C’est ce qui est arrivé pour les recherches sous-marines, et, avant nous, la Suède, l’Amérique, l’Angleterre, ont envoyé des bâtiments parcourir l’Océan pour en sonder les mystères.

Une nation comme la France ne pouvait cependant rester étrangère à ce grand mouvement scientifique dont elle aurait dû être l’instigatrice. Le gouvernement comprit qu’il était de son devoir d’y participer et de concourir à la solution des problèmes que les autres peuples mettaient à l’étude, et, en 1880, tous les naturalistes applaudirent en apprenant que, grâce à l’initiative du ministre de l’instruction publique, notre marine allait prêter un actif concours aux recherches zoologiques. Un aviso à vapeur, le Travailleur, prédestiné par son nom au rôle qu’il devait remplir, fut armé dans le port de Rochefort, pourvu de tous les appareils nécessaires et mis à la disposition d’une commission scientifique pour aller scruter les profondeurs des eaux [2].

La première année, le Travailleur borna ses recherches au golfe de Gascogne. C’était une campagne d’essai entreprise avec une certaine appréhension et non sans quelques inquiétudes de la part de ceux : qui en avaient la direction. Le succès dépassa toutes les espérances, et, dès les premiers jours, les sondes, les dragues et les autres appareils fonctionnèrent à merveille ; les filets nous rapportaient des animaux inconnus pêchés à plus de trois kilomètres de profondeur.

La seconde année, forts de l’expérience acquise ; les naturalistes du Travailleur étendirent le champ de leurs recherches jusque dans le bassin occidental de la Méditerranée. Les côtes de la péninsule Ibérique, de la Provence, de la Corse, de l’Algérie et du Maroc, ainsi que le détroit de Gibraltar, furent successivement visitées et fournirent un contingent important de faits nouveaux : d’une valeur incontestable.

Cet été, notre vaillant petit navire s’est avancé jusqu’aux lies Canaries et la moisson a été plus riche encore que celle des années précédentes.

Si nous avons réussi dans notre mission, nous Il devons à là marine, qui avait su en préparer et en assurer le succès ; nous le devons aux officiers qui ont été nos collaborateurs infatigables, et les noms de MM. les lieutenants de vaisseau E. Richard et T. Parfait, qui ont successivement commandé le bâtiment, sont inséparables de l’œuvre accomplie par le Travailleur. Je suis heureux d’exprimer ici les sentiments que m’a inspirés i vie du bord pendant les longues heures de trois croisières qui ne représentent pas moins de 6000 lieues parcourues. Nos officiers de marine, éloignés de leur pays par les devoirs qu’ils ont à remplir, ne sont pas assez connus. Comment peut-on apprécier de loin tout ce qu’il leur faut d’énergie, d’abnégation et de science pour surmonter les difficultés de leur vie de tous les jours ! Nous savons qu’ils ont la religion du drapeau national, et que lorsqu’il s’agit de le faire respecter, ils ne comptent pour rien leur vie. Peut-être ne savons-nous pas assez qu’ils défendent l’honneur de ce même drapeau d,ns des luttes moins brillantes, et cependant non moins glorieuses, sur des champs de bataille où ils ont à combattre 1’Jgnorance, les éléments, les maladies, où il n’y a pas de sang à répandre, mais des conquêtes scientifiques à faire ?

Vous me permettrez de ne pas décrire avec détail l’outillage indispensable à nos recherches ; ce serait fort long, car il est très compliqué. Ce sont d’abord des appareils destinés à déterminer la profondeur et la nature du lit de la mer, puis des dragues et des filets de taille, de poids et de forme variés qui, traînés lentement, ramassent les animaux épars sur le fond ; ce sont aussi des thermomètres indiquant la température des différentes couches d’eau, et enfin des récipients construits de manière à se fermer à un moment donné et à emprisonner un échantillon du liquide au milieu duquel ils sont plongés. Des machines à vapeur mettent tout cet attirail en mouvement, car les poids énormes qu’il faut relever avec rapidité résisteraient aux efforts réunis d’un équipage nombreux. Pendant nos trois campagnes, le treuil à vapeur a déroulé et enroulé environ 1200000 mètres de fil de sonde ou de corde de drague. Nous avons atteint dans le golfe de Gascogne des profondeurs de plus de 5000 mètres, et nous en avons encore retiré des animaux vivants.

Ces opérations sont difficiles à conduire ; il faut qu’elles se fassent par une mer calme. Aussi la grande préoccupation, à bord du Travailleur, était l’état du ciel, la direction du vent, la marche du baromètre. Nos engins de pèche entraînaient avec eux jusqu’à 6 ou 7000 mètres d’un câble fort lourd et assez solide pour résister à une traction de 2000 kilogrammes ; souvent ils étaient accrochés sur le fond par des roches aiguës, et le navire se trouvait ainsi ancré. Il fallait des manœuvres longues et délicates pour dégager nos appareils, et quand une vague soulevait brusquement l’arrière du bâtiment, au moment où le câble était fortement tendu, elle en amenait la rupture, et la perte pouvait être irréparable. Il est facile de comprendre les précautions avec lesquelles on procédait ; notre dragage d’un fond de 5100 mètres n’a pas duré moins de treize heures ; commencé vers le milieu du jour, il n’était terminé qu’à trois heures du matin. Parfois les filets revenaient vides, soit que le lit de la mer ait été inhabité, soit que les appareils n’aient pas atteint le fond ; mais le plus souvent ils étaient chargés de trésors zoologiques. Aussi, quand après des heures d’attente la lourde drague remontait lentement, c’était avec une vive émotion que nous cherchions à deviner de loin, à travers la transparence de l’eau, les surprises qui nous étaient réservées, Nous avons eu des déceptions cruelles, et jamais je n’oublierai une journée néfaste où la drague, chargée jusqu’aux bords de limon et de cailloux, sortait peu à peu de la mer ; déjà nous pouvions distinguer des animaux bizarres et inconnus enchevêtrés dans les mailles du filet, quand, brutalement enlevée par une vague énorme,elle retomba de tout son poids, brisa les amarres qui la retenaient et alla retrouver les abîmes qu’elle venait de quitter. Les pêcheurs à la ligne supportent mal des déconvenues de ce genre, on se figure facilement ce qu’elles devaient être pour nous. D’autres Journées suffisaient à payer toutes nos peines, et plus d’un heureux coup de filet nous a apporté la révélation de tant de faits nouveaux, qu’au milieu de nos richesses, nous ne savions de quel côté diriger d’abord notre attention.

La vie abonde dans ces vallées sous-marines restées si longtemps fermées aux investigations. Ce ne sont pas les animaux des côtes qui descendent s’y réfugier ; elles sont habitées par d’autres espèces, dont les formes étranges étonnent les naturalistes. La population des gouffres de l’Océan n’a rien de commun avec celle des eaux superficielles. Il y a là deux couches sociales superposées l’une à l’autre ; elles se tiennent chacune dans leur domaine, sans se connaître et sans se mélanger. Les couches inférieures n’ont aucune aspiration à s’élever pour occuper la place des couches supérieures, et ces dernières ne peuvent changer de milieu ; leur organisation s’y oppose. Les conditions de la vie des unes ne sont pas celles des autres ; c’est ce qui en rend l’étude doublement instructive.

Pour recevoir les innombrables espèces que les explorations sous-marines ont fait connaître, les zoologistes ont dû beaucoup élargir les cadres de leurs classifications. Ils voyaient, avec surprise, des centaines de formes animales nouvelles s’intercaler entre des types organiques que l’on supposait fort distincts et que ces jalons intermédiaires rattachaient, au contraire, étroitement. Ce ne sont pas des représentants déshérités du règne animal qui sont ainsi relégués dans les abîmes ; on y trouve des êtres très parfaits, et les poissons sont loin d’y être rares. Sur la côte du Portugal, à peu de distance de l’embouchure du Tage, le Travailleur avait jeté ses lignes sur un fond de 1500 mètres. En quelques heures, vingt et un requins furent capturés ; non pas des monstres énormes comme ceux qui suivent lès navires à la recherche d’une proie, mais des poissons d’une taille encore fort respectable et de plus d’un mètre de longueur. Évidemment ils vivent en grandes troupes, mais jamais ils ne quittent leurs retraites, jamais on ne les voit près de la surface ou sur les rivages. Les crustacés, les mollusques, les zoophytes sont abondants, et quelques-uns atteignent des dimensions colossales comparées à celles des espèces des mêmes.groupes zoologiques qui habitent la surface.

La nature semble avoir oublié dans le fond des mers certains animaux qui vivaient déjà aux époques géologiques et qui constituent aujourd’hui les derniers survivants d’une faune ancienne. On peut suivre fort loin la généalogie de quelques-unes de ces espèces ; on a même cru un instant qu’on trouverait, cachés sous les eaux, les êtres dont les dépouilles se sont conservées dans les dépôts des époques secondaire et primaire, et que les bélemnites, les ammonites, peut-être même les trilobites, habitaient quelques coins ignorés de l’Océan. On a dû renoncer à espérance de les y découvrir ; néanmoins il est impossible de ne pas être frappé des analogies qui existent entre les dépôts actuels de nos vallées sous-marines les plus profondes et ceux qui datent de la période crétacée. Des organismes infiniment petits, que l’on nomme des foraminifères, s’y accumulent en nombre tellement considérable qu’ils constituent de santes assises ayant tous les caractères des bancs de craie du bassin parisien. Les dragues du Travailleur rapportaient souvent des milliards de ces êtres microscopiques à enveloppe rigide d’une remarquable élégance, et, dans le golfe de Gascogne, près de la côte d’Espagne, un centimètre cube de limon, puisé à 1100 mètres de la surface, contenait plus de 100 000 de ces foraminifères. Peu à peu, leurs dépouilles forment des masses épaisses qui ensevelissent les animaux vivant sur le fond ; c’est ainsi que les étoiles de mer, les oursins, les éponges et tant d’autres sont enfouis peu à peu et préparent les fossiles de l’avenir.

Quelques naturalistes, frappés de la puissance des manifestations de la vie dans les abîmes de l’Océan, avaient pensé que le berceau de la matière animée s’y trouvait caché. Ils avaient cru le découvrir, et leur imagination avait assigné un rôle des plus importants à une sorte de gelée molle et assez semblable à du blanc d’œuf, que les dragues ramassent parfois sur le limon des grandes profondeurs. À leurs yeux, cette gelée était de la matière vivante en voie d’organisation spontanée ; c’était un intermédiaire entre les corps inertes et les corps animés, c’était une ébauche grossière qui, plus tard, à la suite de transformations graduelles, devait produire des épreuves plus parfaites. Ils lui avaient donné un nom, celui de bathybius, et u.ne place dans leurs classifications, à côté des monères.

À bord du Travailleur, on s’était promis de ne rien négliger pour trouver et étudier le bathybius. La recherche n’a pas été difficile. Souvent, au milieu de la vase, nous avons vu cette substance énigmatique ; nous l’avons soumise à l’examen du microscope, et nous avons dû reconnaître qu’elle ne méritait pas l’honneur qui lui avait été fait et les pages éloquentes qui lui avaient été consacrées. Le bathybius n’est qu’un amas de mucosités que les éponges et certains zoophytes laissent échapper quand leurs tissus sont froissés par le contact trop rude des engins de pêche. Le bathybius, qui a beaucoup trop occupé le monde savant, doit donc descendre de son piédestal et rentrer dans le néant.

La lumière solaire pénètre difficilement à travers les couches de l’eau la plus transparente, et, au-dessous de quelques centaines de mètres, l’obscurité doit être complète. Comment donc se dirigent les animaux si variés qui y vivent ? Les uns sont aveugles ; ils marchent à tâtons et ils n’ont pour se guider que les perceptions du toucher, de l’odorat ou de l’ouïe ; aussi remarquons-nous que, par un juste système de compensation, certains organes se développent outre mesure ; les antennes de plusieurs crustacés dépourvus d’yeux sont d’une longueur extraordinaire : c’est le bâton de l’aveugle. D’autres animaux ont, au contraire, des yeux énormes et resplendissant de phosphorescence ; ils portent ainsi partout avec eux un foyer lumineux qui explique le développement de leur appareil visuel. Cette phosphorescence s’étend souvent sur presque toute la surface du corps, et beaucoup d’espèces, .surtout les étoiles de mer, les polypiers branchus et bien d’autres, étincellent dans l’obscurité.

Une nuit notre filet remontait à bord, chargé de zoophytes rameux de la famille des isis. Ils émettaient des lueurs d’un admirable effet ; des éclairs verdâtres s’allumaient tout à coup pour s’éteindre et se rallumer encore, courant sur les tiges de ces coraux et s’y succédant avec une telle rapidité et une telle intensité qu’il nous était possible de lire à la clarté de ce singulier flambeau.

On admet généralement que la couleur est inséparable de la lumière et que les êtres qui ne voient jamais le soleil sont de nuances sombres ou pâles et effacées, Il n’en est pas toujours ainsi, car dans les parties les plus obscures de l’Océan habitent des animaux dont les teintes brillent d’un vif éclat ; le rouge, le rose, le pourpre, le violet et le bleu sont répandus avec profusion. La plupart des crevettes qui foisonnent au fond des eaux sont d’une riche couleur carminée. Des holothuries énormes ont l’aspect de l’améthyste, et une grande étoile de mer dépasse en beauté celles qui sont répandues sur nos côtes ; l’élégance de ses formes, ses vifs reflets orangés en font une véritable merveille. Découverte dans les mers du Nord par un naturaliste norvégien qui est aussi un poète distingué, elle a reçu de lui le nom de Brisinga. Ce nom, dans les légendes scandinaves, est celui de l’un des bijoux de la déesse Fréja et c’est, en effet, un charmant bijou que cette étoile des fonds de l’Océan.

Si les animaux pullulent jusque dans les régions les plus reculées des mers, les plantes en sont exclues ; ces algues aux frondes vertes, rouges et violettes, si communes près des rivages, ne sauraient vivre dans l’obscurité, et elles cessent de se montrer dès qu’on descend au delà de 250 mètres. Où donc les animaux des abîmes puisent-ils leur nourriture puisqu’ils ne sauraient la constituer de toutes pièces aux dépens des éléments minéraux ? Les végétaux seuls peuvent, avec les gaz de l’air et les corps inertes, élaborer les matières organiques qui servent ensuite à l’alimentation des animaux herbivores et, par leur intermédiaire, à celle des espèces carnassières. Il faut donc que la nourriture, préparée à la surface, sous l’influence des rayons solaires, tombe peu à peu comme une sorte de manne dans les déserts sous-marins où aucune plante ne peut croître.

À mesure que l’on s’élève sur les flancs d’une haute montagne, on sent le froid devenir de plus en plus vif ; de même, quand on s’enfonce dans la mer, on atteint peu à peu des couches presque glacées. Les grandes vallées de l’Océan sont traversées par des courants qui, partant des pôles, se dirigent vers l’Équateur. Au voisinage des îles Canaries, nos thermomètres, plongés à 4000 mètres, ne marquaient que +2°C, tandis que la température de l’eau qui nous entourait était de + 25°. Il en résulte que les conditions d’existence, si variées près des côtes, suivant le climat, deviennent uniformes à une certaine distance de la surface, et que les mêmes animaux peuvent alors habiter au nord et au sud, près des pôles et sous l’Équateur, pourvu qu’ils sachent se maintenir dans la couche dont la température leur convient. Ne nous étonnons donc pas si le Travailleur a trouvé, dans les profondeurs du golfe de Gascogne ou sur les cotes de la péninsule ibérique, à côté d’espèces que l’on croyait particulières aux régions du nord, d’autres espèces qui n’avaient été encore signalées que dans les mers des Antilles.

L’Océan nous a déjà beaucoup appris, mais il est loin de nous avoir révélé tous ses secrets ; nous avons soulevé un coin du voile qui les cachait, et ce que nous avons vu est de nature à encourager de nouvelles explorations. Le ministre de la marine et celui de l’instruction publique ne laisseront pas incomplète une œuvre aussi féconde, et ils ont pris les mesures nécessaires pour que, l’année prochaine, le Travailleur soit pourvu de machines nouvelles et très puissantes qui lui permettront d’atteindre des profondeurs plus considérables et de multiplier les dragages. L’Académie doit remercier la marine du concours empressé qu’elle donne aux recherches scientifiques. La mission du Travailleur n’est pas un fait isolé ; en ce moment, dans chacune des stations choisies pour suivre le passage de Vénus sur le soleil, des officiers de marine prennent part aux observations astronomiques, et un bâtiment de l’État, la Romanche, va rester pendant une année entière dans les parages inhospitaliers du cap Horn pour y faire des études de magnétisme et d’histoire naturelle. Ces expéditions, qui ont la science pour but, sont à la fois un honneur pour notre marine et une gloire pour notre pays.

Alphonse Milne-Edwards (1835 — 1900), Membre de l’institut.

Voyez également Les dragages du « Travailleur » en 1881, Revue Scientifique du 11 février 1882.


[1On trouvera dans la Revue politique et littéraire d’aujourd’hui le complément de la séance des cinq académies.

[2Les naturalistes qui ont pris part aux diverses expéditions du Travailleur sont : M. Alphonse Milne-Edwards (1835 — 1900), M. le marquis de Folin, M. L. Vaillant ; M. Edmond Perrier (1844-1921), M. Perier, de Bordeaux ; M. Marion, M. le Dr Paul Fischer et M. Sabatier.