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Les explorations zoologiques sous-marines dans la fosse du Cap-Breton

Gaston Tissandier, La Nature N°375 - 7 août 1880

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 17 février 2018

Depuis un certain nombre d’années, des explorations sous-marines ont été entreprises par les savants de différents pays de l’Europe ou de l’Amérique ; les expéditions anglaises, celles du Challenger particulièrement, ont spécialement attiré l’attention, par l’importance et l’originalité des résultats obtenus. On a reconnu que, contrairement à l’opinion des naturalistes anciens, la vie abondait au fond des abîmes de la mer, même les plus profonds, et que là, plus que partout ailleurs peut-être, il y avait à recueillir pour la science d’abondantes récoltes de faits nouveaux. Nous avons annoncé à nos lecteurs l’organisation d’une expédition française exécutée par l’aviso à vapeur le Travailleur [1]. Avant d’en faire connaître les résultats, nous voulons aujourd’hui préparer en quelque sorte nos lecteurs aux études sous-marines, en leur donnant le récit des sondages auxquels nous avons récemment pris part dans la Fosse du Cap-Breton, près de Bayonne.

Le lundi 12 juillet, à sept heures du matin, je me trouvais sur le bord de la mer, au Cap-Breton, devant un des plus modestes établissements de bain de toutes les côtes de France. M. de Folin, qui m’avait invité à assister aux opération : de dragages qu’il exécute avec tant de succès depuis 1869, se trouvait là avec deux savants anglais, qu devaient avec lui faire partie de l’expédition française du Travailleur, MM. Gwyn Jeffreys et Norman Tous trois voulaient auparavant se faire la main dans la Fosse du Cap-Breton.

M. Gwyn Jeffreys est un magistrat anglais et un savant du plus grand mérite ; membre de l’Académie royale des sciences de Londres, il a dirigé la première expédition scientifique du navire le Porcupine, exécutée dans le voisinage des côtes de l’Irlande en 1869, et dans la baie de Biscaye en 1870. Il a été en outre ; chargé d’une mission analogue à bord de la frégate Valorous lors de l’expédition arctique en 1875. M. Alfred Norman est un pasteur protestant, également très versé dans l’étude des animaux marins ; il est le président du Tyneside naturaliste Field club.

La Fosse de Cap-Breton, comme le montre la carte ci-jointe (fig. 1), est une cavité sous-marine très curieuse ; bordée au fond de la mer par des falaises sans cesse immergées qui tombent presque à pic, elle est creusée jusqu’à une profondeur de 200 mètres au-dessous du niveau des eaux ; les roches sous-marines qui en constituent les parois sont les mêmes que celles qui forment le cap Saint-Martin, près de Biarritz, et qui disparaissent dans le voisinage de la grotte désignée sous le nom de Chambre-d’Amour. C’est-à-dire que c’est le grès nummulithique qui reparaît sur les bords de la Fosse ou gouff (désignation du pays) de Cap-Breton. Le fond de la Fosse est tapissé d’une vase qui a quelque analogie avec les faluns de Saubrigues. On y trouve en effet une des coquilles caractéristiques de ceux-ci, mais à l’état vivant, la Nassa semistriata. L’importance des découvertes faites dans la Fosse sembla consister dans la preuve d’une connexion entre la faune méditerranéenne et cette partie du golfe de Gascogne.

Comme particularité assez remarquable, nous citerons la découverte dans la Fosse d’une très remarquable espèce d’un genre créé par Deshayes pour des coquilles qui n’appartenaient qu’aux terrains tertiaires. Cette coquille est la Vasconia Jeffreysiana (Hindsia).

Nous pourrions citer quelques autres espèces spéciales à la localité de la Fosse, et dont la connaissance est également due aux recherches de MM. de Folin et Perier. Sur les parties supérieures des parois de la Fosse, se rencontrent des sables très divers, qui diffèrent totalement de la vase de son lit. Ces sables contiennent des animaux de toute espèce.

Voici en quoi consiste l’opération du dragage à laquelle nous avons assisté :

Un bateau spécial à la localité et désigné sous le nom de pinasse est conduit par huit rameurs et un patron. Ce bateau peut aussi aller à la voile. Une fois arrivé à l’emplacement voulu, on laisse descendre dans la mer la drague, formée d’un demi-cylindre de tôle auquel est adapté un sac profond, constituant ainsi un récipient d’assez grande capacité. Quand cette drague est plongée au fond de la Fosse, on l’y traîne en faisant avancer le bateau à la surface de l’eau, et on la remonte à bord pour recueillir la vase dont elle est pleine. Cette vase est déversée dans des seaux. Dans le cas d’un fond de sable, on emploie une autre espèce de drague, formée ·d’une sorte de cadre métallique évasé fixé à l’ouverture d’un filet. La première drague seule est usitée pour recueillir la matière boueuse qui constitue le fond de la Fosse.

La vase ainsi recueillie au fond de la mer parait au premier abord être formée d’une masse dénuée de tout intérêt, et absolument dépourvue d’êtres organisés ou vivants. Pour trouver les animaux dont elle abonde, sauf ceux de grande taille (poissons, crustacés, etc.) qu’elle peut contenir quelquefois, et que l’on extrait directement, il faut la soumettre à l’opération spéciale du tamisage, organisée de la manière suivante au Cap-Breton.

La pinasse revient an port et remonte le chenal, où elle s’arrête sur un rivage ombragé de tamaris. Les matelots débarquent les seaux de vase recueillis à des profondeurs différentes ; un grand baquet est rempli d’eau ; une pelletée de vase est versée dans un triple tamis, formé de trois tamis à mailles de plus en plus fines et s’emboîtant les uns dans les autres. Ce système de tamis est mouillé et agité à la surface de l’eau du baquet ; la vase se délaye et passe à travers des mailles, où il reste des cailloux, des pierrailles avec des organismes de petite dimension. Une fois la vase tamisée, les tamis sont remis aux naturalistes, assis près du rivage ; ils cherchent minutieusement à la loupe les coquilles ou les êtres vivants qu’ils veulent recueillir et qui, pour la plupart, sont de très petite dimension ; ils les saisissent à l’aide de pinces et les conservent dans de petites fioles pleines d’alcool pour les étudier postérieurement. Les coquilles sont recueillies dans de petites baltes à l’air libre (fig. 2).

Pendant les quelques jours de dragages opérés à la Fosse de Cap-Breton, du 10 au 15 juillet, voici la liste des petits mollusques les plus intéressants qui ont été recueillis et déterminés par MM. de Folin, Gwyn Jeffreys et Norman :

Terebratuta caput serpentis, Megerlia truncata, Argiope decollata, Teredo megotara, Neœra cuspidata, Tellina balaustina et serrata, Coralliophaga lithophagella, Venus rudis, Cardita corbis, Pythina Mac-andrewi, Lepton subtrigonum, Galeomma Surtoni, Leda fragilis, Modiolaria subclavata, Pecten testœ, Dentalium gracile ; Siphonodentalium Lofotense, Cadulus Olivi, Dischides bifissus, Craspedotus Tinei, Circulus Dumingi, Bulla utriculus, Volvula acuminata, Ringicula auriculata, Odostomia, obliqua, acuta, excavata , Eulima curva (Jeffreys), espèce non décrite, Rissoa cancellata, Abyssicola Oceani, Jelandica, proxima, vitrea, Defrancia reticulata, Pleurotoma brachystoma, Murex lamellosus.

Les Bryozoaires suivants, recueillis pendant les mêmes opérations, ne semblent pas avoir encore été reconnus dans le golfe de Gascogne :

Crisidia cornuta, Membranipora flustroïdes, Lepralia Cecelii, figularis, ansata, auriculata, Hippothoa carinata. Atea recta, Diastopora obelia et sarniensis, Aroboscina granulata, Crisidia cornuta.

Les Crustacés de grande taille n’ont pas été recueillis lors des derniers dragages dans la Fosse, et les Amphipodes obtenus n’ont pas pu être tous déterminés à première inspection. Parmi ceux qui ont été reconnus, nous citerons :

Polybius Henslowii, Ebalia Cranchii , Portunus depurator, Xantho tuberculata, Pagurus meticulosus ? et qui parait être une nouvelle espèce de Lophogaster, se distinguant du Lophogaster typicus de Sars par sa carapace.

Parmi les Entomostraca, citons le Nebalia bipes et le beau Philomedes Folini, qui jusqu’ici n’a été reconnu que dans la Fosse de Cap-Breton.

Les Échinodermes qui ne se trouvent point sur la liste publiée par M. Fischer [2], et qui ont été déterminés sont les suivants :

Ophiactis Ballii, Ophioglypha albida et affinis, Ammphiura filiformis et Chiazii, Amphipholis tenuissima Bryssopsis lyrifera, Cucumaria lactea et elongata.

Parmi les autres espèces intéressantes, mais qui ne sont pas nouvelles à cette faune, sont : Ophiocorida brachiata, Holothuria tubulosa, Synapta digitata et inhœrens.

La curieuse Haliphysema ramulosa de Bowerbank, qui jusqu’ici n’avait été trouvée qu’à Guernesey et sur les côtes du Devon, a été aussi recueillie.

Ajoutons que la jolie Polytrema miniaceum a été trouvée abondamment sur une grande pierre draguée à 35 brasses et que le remarquable Rhizopode Astrorhiza limicola, de Sandahl, a été rencontré à 130 brasses.

On voit par la précédente liste, que nous devons à l’obligeance de MM. Gwyn Jeffreys, Norman et de Folin, combien sont intéressantes les investigations sous-marines au point de vue zoologique. Elles n’offrent pas moins d’intérêt sous tous les autres rapports, et la géologie, la physique du globe, ont à attendre d’innombrables résultats de ce genre d’exploration.

Gaston Tissandier Gaston Tissandier Gaston Tissandier, né le 21 novembre 1843 à Paris où il est mort le 30 août 1899, est un Chimiste et aérostier français. Il crée en 1873 la revue hebdomadaire La Nature


[1Voy. la Nature, n°373 du 24 juillet 1880.

[2Paul Fischer, Bryosoaires, Échinodermes et Foraminifères marins du département de la Gironde et des côtes du sud-ouest de la France. 1 broch. in-8°, 1870.