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L’invasion européenne en Afrique — Sa marche, ses progrès, son état actuel

Édouard Foà, Revue Scientifique — 6 mai 1899

dimanche 27 décembre 2009, par gloubik

Conférence faite par Édouard Foà à la Société des Études coloniales et maritimes, le 22 février 1899

Avant d’entrer dans mon sujet, je résumerai rapidement les voyages que j’ai accomplis en Afrique à diverses époques.

En 1880, j’ai voyagé en Tunisie et en Algérie. En 1886, je suis allé à la côte de Guinée, où je suis resté jusqu’en 1890, visitant alternativement le Dahomey et tout le golfe de Bénin. Rentré en Europe en 1890, je suis reparti de nouveau en 1891, me rendant cette fois au Cap ; remontant vers le Nord, j’ai traversé à pied toute l’Afrique australe jusqu’au lac Nyassa. J’étais de retour en 1893. Enfin, en 1894, je me suis rendu à l’embouchure du Zambèze et, au cours d’un voyage qui a duré trois ans et demi, j’ai traversé le continent africain dans toute sa largeur, pour aboutir au Congo français.

Au cours de ces divers voyages, j’ai fait à plusieurs reprises le tour du continent noir ; il n’y a pas un point de la côte auquel je n’aie touché, il n’y a pas une colonie, par conséquent, que je n’aie visitée en totalité ou en partie et où je n’aie pu me rendre compte du développement économique. Je me suis fait en outre une spécialité d’étudier, depuis bientôt vingt ans, tout ce qui concerne la géographie, la science et la colonisation de l’Afrique.

Tels sont mes titres à vous entretenir de l’invasion européenne sur ce grand continent.

Je ne viens pas émettre des opinions ou des théories, mais seulement parler de ce que j’ai vu et observé par moi-même dans l’évolution des vingt dernières années.

Nous ne nous occuperons pas du nord de l’Afrique proprement dit. Nous savons qu’en Algérie, sauf l’histoire de Carthage, qui remonte fort loin, il y avait peu ou pas d’européens avant la campagne de 1830, c’est-à-dire avant la conquête. L’histoire de la Tunisie date d’hier. Le Maroc n’en a pas encore ; il en aura peut-être une demain. L’Égypte a une histoire fort ancienne et tout à fait à elle.

Nous commencerons notre étude en partant du Sénégal. De là, descendant vers le Sud, nous irons à la côte de Guinée, puis au Cap ; nous remonterons ensuite la côte orientale.

Les nations de l’Europe marchent à la conquête de l’Afrique ; je dirai même qu’elles l’ont à peu près conquise. Tandis ’que les diplomates, assis gravement autour d’un tapis vert, se contestent et se disputent les fractions de ce grand territoire ; tandis que les cartographes, armés d’un pinceau, tracent sur la carte, avec plus ou moins d’exactitude, la teinte rouge, bleue ou violette, qui indique la possession, l’annexion ou la sphère d’influence, la conquête s’achève.

Résumons brièvement l’histoire ancienne et moderne de chacun des peuples de cet immense territoire. Laissons de côté l’exploration proprement dite qui ne contient que des faits isolés, pour ne nous occuper que de la pénétration en masse. Pour chacune des nations, cherchons l’ancienneté de l’arrivée dans le pays, la durée et les phases de la lutte contre les indigènes, la marche graduelle de la pénétration vers l’intérieur, et enfin l’état actuel des choses au double point de vue politique et économique.


D’après les recherches de géographes célèbres, d’Anville, d’Avezac, d’après les documents qu’on a retrouvés dans les archives du département de la Seine-Inférieure [1], notamment dans celles des villes de Rouen, du Havre et de Dieppe, il n’y a aucun doute que ce furent des navigateurs dieppois, c’est-à-dire des Français, qui découvrirent et reconnurent les premiers le Sénégal et la côte de Guinée. Mais les Dieppois étaient commerçants ; ils ne voulurent pas ébruiter leurs découvertes, de peur de concurrence, et ils gardèrent secrètes les relations qu’ils avaient avec ce qu’ils appelaient « la Côte des Épices ».

C’est ce qui fit que les Portugais, qui n’arrivèrent qu’une dizaine d’années plus tard, furent réputés comme les premiers arrivants, parce que, au contraire, ils avaient fait grand bruit de leurs découvertes.

A cette époque, c’est-à-dire vers le milieu du XIVe siècle, le nord de la côte de Guinée était seul connu ou soupçonné. Il y avait peu ou pas d’établissements à terre ; on se méfiait des habitants ; les Européens arrivaient avec un navire chargé de marchandises, jetaient l’ancre dans une crique quelconque, à l’abri du mauvais temps, et faisaient à bord le commerce d’échange avec les indigènes. On avait, comme cargaison, de la quincaillerie, de la verroterie, des objets manufacturés. Les noirs apportaient, de leur côté, les produits du pays, les épices de diverses espèces, poudre d’or, etc., et les échangeaient avec les Européens. Lorsque le navire avait écoulé sa cargaison, on remettait à la voile.

Tel était à peu près le genre de commerce qui se faisait au commencement du XVe siècle.

Les relations commerciales que les premiers arrivants avaient avec la côte d’Afrique ne furent bientôt ignorées de personne. Les autres Européens se montrèrent aussi. Nous voyons successivement arriver, après les Dieppois et les Portugais, les Hollandais, les Danois, les Espagnols et les Anglais.

Chacun avait ses points attitrés, ses marchés favoris. Les uns opéraient au Sénégal, les autres sur la Côte d’ivoire ou aux bouches du Niger.

Les blancs, se trouvant plus nombreux et connaissant mieux les indigènes, commencèrent à se risquer à terre. Les Portugais, très entreprenants alors, donnèrent l’exemple ; tous les autres suivirent.

On construisit, sur le littoral, quelques établissements destinés en même temps à plusieurs usages : à servir de magasins pour les cargaisons, à se garder et à se défendre en cas d’attaque. Ces factoreries avaient l’aspect de véritables forteresses ; elles étaient établies selon les plans de la fortification de l’époque, flanquées de gros bastions, percées de créneaux, pourvues de mâchicoulis, de boulevards et de ponts-levis.

Telle était à peu près l’apparence de toutes les factoreries qui ont été construites alors. Elles ont été bâties avec de si bons matériaux que la plupart d’entre elles existent encore. Sur la Côte d’Or et du Dahomey, on trouve aujourd’hui des forts de ce genre qui ont appartenu aux Hollandais, aux Portugais, aux Anglais et aux Français, au Dahomey, à Whydah, par exemple. Les forts hollandais et portugais ont subi des réparations et se sont modernisés, le fort anglais a disparu, mais le fort français s’est conservé tel qu’il était autrefois.

Au moment où s’élevèrent ces premiers établissements européens, la traite des esclaves n’existait pas encore ; elle ne devait venir que plus lard. Les épices et la poudre d’or, échangées contre la verroterie, faisaient seules l’objet du commerce.

Nous arrivons ainsi à la fin du XVe siècle, où l’acquisition des Antilles et la découverte de l’Amérique, en 1492, allaient changer totalement, en Afrique, la face des transactions.

De leur côté, les navigateurs portugais cherchaient, au Sud, la route des Indes. Ils s’imaginaient qu’en dépassant la Guinée et en continuant vers l’Est, ils rencontreraient cette route, ne se doutant pas qu’il existait encore au sud de la Guinée la pointe de l’immense continent. Ce ne fut que plus tard qu’un navigateur portugais, Diego Caen, en cherchant sa route, découvrit la bouche du Congo, et que les Espagnols s’installèrent au fond du golfe ; mais leur attention allait être tournée vers le nouveau monde, et ils n’allèrent pas plus loin.

Vasco de Gama, plus heureux que les autres, descend encore plus au Sud, toujours à la recherche de la route des Indes, et, en doublant la pointe méridionale de l’Afrique, découvre le cap de Bonne-Espérance, puis successivement Natal et le Zambèze. La joie qu’il éprouva en trouvant ce fameux chemin si longtemps cherché s’est manifestée dans les divers noms qu’il a donnés à ses découvertes : cap de Bonne-Espérance, rivière des Bonnes-Gens, rivière des Bons-Signaux, etc. ; tout était à l’optimisme, à bord des caravelles du grand navigateur.

Il continue sa route vers l’Inde. Mais, à son retour, il finit de découvrir la côte orientale d’Afrique, s’en va à Mozambique et jusqu’à Mombassa, où les Portugais s’établissent en 1515. Ils étaient les maîtres de l’Afrique, au moins maîtres des côtes, presque partout.

On commence à ce moment à connaître la forme approximative du continent noir. La géographie avait fait un pas énorme. Les Hollandais suivent la trace des Portugais jusqu’aux Indes. En 1652, ils forment une grande société de navigation et de transports appelée la Compagnie néerlandaise des Indes, qui établit au Cap une station de ravitaillement, et s’installent dans le pays environnant, dont ils prennent possession.

Le Cap commençait aussitôt à faire parler de lui. On savait que le climat y était clément, que la température était celle de l’Europe méridionale.

En 1685, après la révocation de l’Édit de Nantes, une foule de Français protestants émigrent, et un grand nombre d’entre eux, quittant définitivement la mère patrie, vont s’établir au Cap, où ils se mélangent aux Hollandais. Ce fut l’origine des Afrikanders ou Boers, et c’est pour cela que nous trouvons parmi ceux-ci, dans l’Afrique du Sud, un grand nombre de noms français tels que Dupuy, Durand, Pierre, etc.

Voici donc quelle était, à la fin du XVIIe siècle , la situation respective des Européens. Sur la côte occidentale : les Dieppois et les Portugais, au Sénégal et dans la Gambie ; les Danois et les Hollandais, à la Côte d’Or ; les Portugais, à la Côte d’Ivoire et au Dahomey ; les Espagnols, au fond du golfe ; les Anglais, un peu partout, mais ceux-ci n’ont pas encore commencé ou à peine leur mouvement colonial en Afrique ; au Cap, les Hollandais ; sur la côte orientale, les Portugais.

Dans tout le golfe de Guinée, désormais, la traite fait rage. On charge d’esclaves des centaines, des milliers de navires qui, tous, se dirigent vers les Indes occidentales (Antilles).

Les guerres qu’a amenées la conquête du nouveau monde ayant décimé les indigènes, et ceux qui restaient refusant de se prêter aux durs travaux auxquels on voulait les astreindre, il fallut amener de la main-d’œuvre étrangère. C’est alors qu’on songea aux établissements de la côte de Guinée pour se procurer cette main-d’œuvre et en tirer des esclaves.

Sur la côte orientale d’Afrique l’esclavage sévissait aussi, mais avec moins d’intensité. On employait dans le Monomotapa des milliers d’hommes à l’exploitation de l’or alluvial.

Toute la côte d’Afrique est donc occupée, à la fin du XVIIe siècle, mais personne encore ne songe à pénétrer dans l’intérieur : l’intérieur, c’est la contrée encore inconnue, mystérieuse.

Profitons donc de ce calme, qui va durer une centaine d’années, pour voir ce que deviennent les naturels du pays.

Il y a eu, pour l’indigène, pendant ce long laps de temps et jusqu’à nos jours, deux ères bien distinctes : l’ère du progrès, qui commence du jour où le premier blanc a mis le pied sur le sol africain et qui dure encore, et l’ère des coups de fusil, qui a commencé avec le siècle actuel, et qui est en pleine prospérité.

Parlons d’abord du progrès.

Lorsque les Dieppois et les Portugais arrivèrent sur la côte, il fallait créer un négoce. C’est le problème de tout commerce de faire naître des besoins chez un peuple de façon à lui vendre ensuite de quoi les satisfaire. A cette époque reculée, les objets de commerce étaient peu nombreux : d’un côté, des étoffes et de la verroterie ; de l’autre, de la poudre d’or et des épices. Nos Dieppois et nos Portugais, qui étaient de fins commerçants, se dirent : « Nous devrions donner à l’indigène de nouveaux désirs, afin de rendre nos transactions plus importantes. »

Nous sommes au XVIIe siècle ; le tabac a été introduit en Europe il y a environ cent ans ; on a, en 1560, amené les premiers plants du Brésil ; les Hollandais commencent à être de grands fumeurs ... On prit une pipe, on la montra au nègre et on lui dit : « Voyez, on roule une feuille de tabac, on la coupe, on l’introduit dans le fourneau, on allume, on tire ; cela fait de la fumée, c’est agréable et cela rend fort. » (Cette dernière raison a toujours beaucoup de portée sur l’indigène.) Celui-ci trouva la pipe agréable pour passer ses longues heures d’oisiveté, et bientôt tout le monde se mit à fumer sur la côte de Guinée.

On vend aux indigènes des quantités de tabac et des pipes à des prix avantageux ; en 1830, nous trouvons encore, sur un inventaire de commerçant, 30 000 grosses [2] de pipes en terre, ce qui prouve que cet article n’a pas cessé d’être importé dans le pays [3] ; le tabac est d’ailleurs tellement entré dans les mœurs indigènes qu’aujourd’hui on en cultive partout. Mais le tabac et les pipes ne suffisaient pas aux premiers commerçants : il fallait encore trouver autre chose. On dit alors au noir : « Quand nous avons fumé cette pipe, nous autres blancs, nous avons le gosier sec. Nous prenons alors un petit verre de ceci : de l’alcool. Cela désaltère et donne de la force. » Et le noir se mit à boire de l’alcool sans mesure. Ce fut une véritable rage. Aujourd’hui encore, après deux cents ans, des centaines, des milliers de futailles sont débarquées journellement sur la côte et le tafia se vend partout.

L’alcoolisme s’est rapidement répandu, à un tel point que, de nos jours, on a été obligé de défendre, dans certaines régions, le commerce de l’alcool. Il y a, actuellement, sur le Congo, deux ou trois millions d’hommes affaiblis, abrutis par ces abus, des gens dont les ancêtres étaient tous alcooliques et qui, eux-mêmes, ne sont plus bons à grand’chose. L’usage de l’alcool est tellement enraciné dans les mœurs que, dans les pays où l’on en a défendu l’importation, les noirs construisent des alambics de leur façon, ils fabriquent de l’alcool de maïs et de sorgho.

Après le tabac et l’alcool, arrive la traite.

Cet affreux trafic crée le désordre partout ; des guerres terribles, meurtrières, s’engagent entre les différentes tribus ; on s’entre-tue, on se surprend pour faire des prisonniers ; les lois indigènes elles-mêmes sont modifiées par les chefs pour les besoins de la cause : pour le moindre crime, ou le moindre délit, pour une peccadille, on est vendu aux traitants ; il n’y a plus de peine de mort, mais il y a l’esclavage, ce qui est cent fois pire : être entassé, enchaîné sur un négrier, jeté à fond de cale, recevoir une nourriture infecte, être en proie aux maladies, en butte aux coups et soumis à un travail obligatoire et surtout n’avoir aucun espoir de jamais revoir les siens ! Telle était la destinée du malheureux esclave.

Pour un mot, pour un rien, on se dénonçait, on se vendait mutuellement. C’était une folie, une épidémie. Le plus fort, après avoir vendu les autres, était un jour vendu lui-même. Les traitants européens avaient leurs pourvoyeurs : c’étaient des bandits armés qui battaient le campagne, faisant des razzias, capturant les gens jusque dans les rues pour les leur vendre. Que d’infortunés ont ainsi disparu : que de pères, de frères, d’enfants sortis un instant de la case paternelle, n’y sont jamais rentrés !

Enfin, les Européens, après 250 ans, comprirent que ce qu’ils faisaient était indigne, que ce négoce de créatures humaines était vil et lâche. Un souffle d’humanité passa sur l’Europe et l’abolition de la traite fut décrétée entre les nations à la fin du XVIIIe siècle. Mais elle fut décrétée en principe seulement ; ce ne fut qu’en 1830 que la traite fut sérieusement abandonnée. Elle a continué cependant en sous-main jusque vers 1870, mais en petite quantité, comparativement à l’énorme trafic d’autrefois.

Aujourd’hui, seul l’esclavage entre indigènes existe encore. Les Arabes le pratiquent encore au cœur de l’Afrique, mais espérons que, dans quelques années, ce sera fini.

Voilà donc la situation des indigènes pendant près de deux siècles et jusque vers 1860.

Après avoir introduit chez eux le tabac et l’alcool, après leur avoir fait connaître les horreurs de la traite, on leur a enseigné, vers la deuxième moitié du siècle actuel, l’usage des armes à feu. Comme ils ne s’entre-tuaient pas assez vite avec leurs moyens primitifs, on leur a apporté en cargaisons de la poudre, des fusils et du plomb. On leur en fournit toujours, et l’Afrique continue à être un des marchés les plus avantageux pour l’écoulement de la poudre à canon et des vieux fusils démodés.

L’ère du progrès était, comme vous le voyez, en pleine prospérité pour lui. L’alcoolisme, la traite, l’avaient abruti, l’avaient avili à ses propres yeux ; bientôt allait venir l’ère des coups de fusil.

Mais, retournons un peu en arrière et reprenons la marche des Européens vers ;l’intérieur.

La première poussée se produit au cap de Bonne-Espérance, vers 1834. Ici, les Hollandais ont disparu et ont été remplacés par les Anglais.

Comme je le disais tout à l’heure, les Hollandais avaient établi la Compagnie néerlandaise des Indes. En 1803, les Anglais trouvèrent un prétexte pour se mêler de leurs affaires. Ils commencèrent par alléguer que la Compagnie des Indes commettait des abus et donnait aux indigènes des sujets de plainte. La vérité était que la République de Batavie, la Hollande, étaient à leur déclin et que le moment était bon pour leur tomber dessus ; l’Angleterre trouva ce prétexte pour s’emparer du Cap, et, en 1807, le Cap était anglais.

L’abolition de l’esclavage décrétée dans les colonies de l’Angleterre, en 1834, fut cause d’un grand mécontentement dans l’Afrique du Sud. Tous ceux qui s’étaient établis au Cap employaient des esclaves : c’étaient pour la plupart de grands propriétaires ruraux, des cultivateurs qui tiraient du travail des esclaves leurs plus beaux bénéfices. Les Anglais, en décrétant l’abolition de l’esclavage, n’offrirent aux propriétaires qu’une indemnité dérisoire en échange des esclaves dont ils les privaient subitement par l’affranchissement ; il y eut un gros mouvement de révolte, et dix mille mécontents quittèrent le Cap, se dirigeant vers le nord de la colonie où ils fondèrent l’état libre d’Orange.

Un peu plus tard, la nouvelle République, en pleine prospérité, ayant beaucoup augmenté, se trouva trop à l’étroit ; un grand nombre de colons cherchèrent au Nord plus d’espace, ils passèrent la rivière Vaal ; et s’établirent de l’autre côté ; le Transvaal était fondé (1860).

Le climat était tempéré, et propice aux Européens ; ces agglomérations devinrent bientôt considérables. C’est de là que date l’origine de ces colonies d’Afrikanders ou Boers, qui se sont formées dans l’Afrique du Sud.

Mais, ailleurs, le climat est malsain, surtout sur la côte. On supposait que l’intérieur devait être encore pire. Néanmoins, partout, vers 1870, les Européens se tournent vers le centre du continent.

C’est alors que commence pour les indigènes ce que j’ai appelé l’ère des coups de fusil. Assez de piétinement sur place, assez de doute ! se dit alors chaque nation : « Ce que je ne prends pas, mon voisin le prendra. » Et la vieille Europe marche à l’assaut ! De tous côtés on crie : en avant ! et vous allez voir se dessiner selon la région les ambitions de chacun.

D’abord les déplacements d’Européens dans le Sud s’étaient faits au détriment des indigènes. C’est à coups de fusil que ces gens ont été chassés de chez eux. Ces malheureux, qui étaient nus, qui avaient pour toutes armes des boucliers et des flèches, avaient à lutter contre des armes perfectionnées. Ils ont fini par abandonner le terrain.

C’était précisément une des races les plus intéressantes de l’Afrique, celle des Caffres-Zoulous.

Nous avons donc la guerre des Anglo-Boers contre les Caffres-Zoulons de 1854 à 1875.

Nous avons ensuite :

Campagne française dans le Fouta-Djallon, au Sénégal ; campagne anglaise au Zoulouland, en 1879 ; campagne anglaise contre les Achantis, sur la Côte d’Or, en 1874 ; campagne de l’État Libre contre les Bechuanas, en 1848 ; première campagne portugaise du Mozambique, en 1877 ; campagne, ou plutôt démonstration anglaise en Abyssinie ; première campagne anglaise du Soudan contre les Mahdistes ; campagne anglaise de l’Ouganda ; campagne française du Dahomey, en 1891 ; campagnes belges au Congo : elles durent encore ; campagne anglaise du Matabélé, en 1893 ; deuxième campagne portugaise du Mozambique, de 1892 à 1894 ; campagne française du Soudan, en 1894 ; première campagne française contre Samory ; campagne allemande dans l’Ousambara ; deuxième campagne anglaise au Soudan, la marche sur Ondurman ; enfin, les campagnes en cours : la campagne anglaise du Niger, les campagnes belges dans le haut Congo ;

Celles en préparation ou en vue : campagne française contre Rabat, dans la région du Tchad ; campagne anglaise contre lès Swazis ; campagne anglaise dans le Victoria-Nyanza ; campagne anglaise dans la Rhodesia.

Tout cela, coup sur coup, sans arrêt, sans trêve depuis trente ans !

Partout, le fer, le feu, le sang répandu, la désolation, des traînées de cadavres sur le passage des armées ; de notre côté, de nombreuses victimes faites par le climat, mais combien peu par l’ennemi ! Une lutte acharnée et toujours victorieuse des armes perfectionnées, des armées aguerries, contre des malheureux presque sans défense, mal armés, mal équipés. Et que de cruautés, que de crimes j’ai vu commettre et dont je veux perdre jusqu’au souvenir ! On traite de rebelles, des malheureux dont le crime est de vouloir rester indépendants, libres dans leur pays : parce qu’ils ne veulent pas se soumettre à nos lois ... Eh ! ces gens-là ne sont pas venus vous chercher chez vous, c’est vous qui êtes allés les provoquer, les décimer. Et en vertu de quel droit ? Celui du plus fort. Si on usait de ce droit vis-à-vis de vous ? Admettez que demain un voisin, parce qu’il est plus fort et mieux armé, envahisse votre territoire, pille vos biens, ruine vos récoltes, détruise vos habitations, le fruit de vos peines, emporte votre bien ! Il n’y aurait qu’un cri unanime contre l’infamie, contre l’abus. D’ailleurs, les nations se soutiennent entre elles, les unes défendraient au besoin les autres ; un pareil désastre n’arriverait pas. Mais, le pauvre noir africain, qui le défend ? Personne. Loin de le protéger, les nations sont toutes liguées contre lui, à l’unanimité, et chacune va de l’avant tout à son aise, sûre que sa voisine en fait autant à côté et ne saurait la désapprouver. On bat l’indigène, on le pille sans raisons, on crible de projectiles sa pauvre case en paille, on détruit ses petites cultures en les piétinant et parfois en les coupant par plaisir ; on emmène son petit troupeau de bétail ou ses quelques chèvres qu’il a élevées péniblement : c’est de bonne prise, cela servira à nourrir les armées !! Vous croyez qu’on lui donne la moindre indemnité, après la guerre ? Pas le moins du monde, c’est bon en Europe !

Telle est en quelques mots l’histoire de la pénétration européenne en Afrique : tabac, alcoolisme, traite et esclavage, asservissement, coups de fusil ? Et on constate que la population noire n’augmente pas, qu’elle est clairsemée par rapport à son immense patrie ! Je le comprends, et vous le comprenez comme moi.

Je ne me pose pas en défenseur du nègre. J’ai pris part moi-même à la campagne du Dahomey ; j’ai conduit des expéditions et, à plusieurs reprises, j’ai dû faire le coup de fusil. J’admets avec vous que le nègre est un être inférieur, plutôt vicieux, que c’est un terrain nouveau où prospère plutôt le mal que le bien.

D’un autre côté, je comprends la nécessité pour l’Europe, avec sa population croissante, de se créer des colonies et des débouchés ; je comprends le besoin absolu qu’il y a pour nous d’avoir un champ plus vaste à nos entreprises et le développement de notre commerce, et moi, naturellement, je suis avec la race blanche partisan de l’expansion coloniale.

Mais où je veux en venir, là où se résume ce que je viens de dire sur la façon dont le noir est traité, c’est à ceci : faisons de l’expansion coloniale, oui, mais sans grands mots, sans énoncer hautement de prétendus principes derrière lesquels nous cachons nos véritables intérêts. Humanité ! philanthropie ! civilisation ! quelle affreuse ironie se cache sous ces trois mots 1 C’est par humanité et par philanthropie que nous voulons assujettir le noir malgré lui ? C’est par humanité que nous le massacrons après l’avoir rendu alcoolique ? Et ces armées qui dévastent tout, ces hommes blancs énergiques, bons (chez eux), incapables de faire du mal, ces hommes qui ont dans leur pays des lois pour empêcher de faire souffrir les animaux, ces hommes qui ont le culte du petit enfant laissé au coin du foyer, dans les bras de sa mère, qui protègent la femme dans sa faiblesse, ceux dont les ancêtres ont fait les Croisades ou se sont battus pour l’humanité souffrante, ces hommes, une fois qu’ils ont passé l’Océan, tuent les petits enfants, les femmes, jettent chez des êtres humains la ruine, la désolation, la mort ! Voilà ce qu’est, en réalité, la civilisation au continent noir.

Non, n’employons plus ces mots humanité, civilisation, philanthropie ! Ils ne s’appliquent pas et ne s’appliqueront pas de longtemps à la pénétration des Européens en Afrique. Disons carrément qu’il nous faut le pays du nègre et que nous usons de notre force pour le prendre. Voilà qui sera plus franc.

Je me suis laissé entraîner sur ce sujet un peu plus que je ne l’aurais voulu ; mais il est bon parfois que quelqu’un d’indépendant vienne dire les choses comme elles sont et non pas comme on voudrait qu’elles fussent.


J’en reviens maintenant à la situation. Examinons rapidement l’état actuel du noir en Afrique et la situation des différentes colonies.

Les indigènes, au moment de la conquête, ont gardé plusieurs altitudes. Il y en a qui se sont soumis à la domination sans murmurer, sans rien dire, presque sans se défendre. Ceux-là ont prouvé qu’ils n’étaient bons à rien, et lorsque plus tard on a voulu en faire quelque chose, on a trouvé des gens mous et inutiles. Il y en a d’autres qui ont opposé une grande résistance, mais qui après ont fait leur soumission. Ceux-là, au contraire, sont devenus des auxiliaires intelligents, utiles ; une fois leur soumission faite, on en a tiré un assez bon parti. Enfin, il y en a d’autres qui n’ont jamais voulu se soumettre. De ces derniers sont les Caffres et les Zoulous.

Chassés du Cap, ils se réfugièrent plus au Nord, dans la Béchuana, le Matabélé, le Swaziland et une partie du Natal. Dernièrement encore on leur a fait une guerre sans pitié dans le Matabélé. Une partie des survivants est remontée vers le Zambèze, l’autre a pris refuge chez les Swazis où il va y avoir encore une autre campagne contre eux. Il est probable qu’on les aura exterminés avant de les avoir soumis.

Tous ceux qui suivent un peu le mouvement colonial savent comment et à qui sont échues de nos jours les principales régions. Jetons un coup d’œil rapide sur l’état économique de chacune d’elles.

Obock. - Nous commençons par la côte orientale et par la colonie française d’Obock. On est en train en ce moment de faire un port à Djibouti. On abandonne Obock dont la rade n’était pas très praticable pour les navires et n’était pas à portée de la route de l’intérieur. Obock et Djibouti sont les deux seuls points intéressants de notre côte des Somalis.

Afrique orientale anglaise. - Nous passons par une partie de cette côte qui n’est, pour le moment, à personne, et nous arrivons à l’Afrique orientale anglaise. Cette colonie est dans l’enfance. On y construit une voie ferrée qui partira de Mombassa allant vers l’Ouganda. Ce chemin de fer n’est que commencé, il éprouve les plus grandes difficultés à avancer, et on y a déjà dépensé 75 millions ; — le pays est pauvre et les moyens de se ravitailler manquent, il faut transporter même l’eau ; avec cela la population fait défaut.

Afrique orientale allemande. - Les Allemands ont fait beaucoup pour les villes du littoral ; ils ont des ports très confortables, bien construits. De grandes compagnies de plantation opèrent sur la côte ; on cultive le cocotier, le tabac, la vanille, le giroflier, le café. Mais dans l’intérieur, sauf une station sur chacun des lacs, le pays est désert, pauvre, peu habité. On projette la construction d’un chemin de fer qui ira de Dar-el-Salam au Tanganyika.

C’est, je le dis en passant, une erreur de croire qu’en mettant un chemin de fer dans des pays comme ceux-là, on y apportera la richesse. J’admets qu’un chemin de fer fasse profiter et prospérer un pays qui a dans son sol des richesses à l’état latent, des ressources qu’on ne peut exploiter à cause du manque de moyens de transports. Mais ce n’est pas, par exemple, le chemin de fer que projettent les Allemands qui fera venir de l’huile de palme, du caoutchouc là où il n’y en a pas. De plus, il y a un manque total de population. Ce pays n’est guère bon à rien, sauf quelques plateaux où les Européens pourront s’acclimater et où les indigènes élèvent du bétail.

Mozambique. - Cette colonie se réveille après avoir dormi pendant plus de cent cinquante ans. Les Portugais ont été un peu comme l’avare qui conserve son or sans le faire produire : ils ne voulaient donner ni montrer leur province il personne ; c’est ainsi qu’elle a périclité. Depuis quelques années, de grandes compagnies concessionnaires font fructifier le territoire, et la métropole en retirera, dans un avenir peu éloigné, de beaux bénéfices. La province de Mozambique sera dans un état très satisfaisant d’ici quelques années. Un projet de chemin de fer avait été à l’étude entre la mer et le Nyassa, mais je crois qu’il a été abandonné. Mozambique exporte peu d’ivoire, mais du coprah, de la gomme-copal, des arachides, etc.

Le Zambèze commence à être un centre d’activité. On y exploite de la houille, on y cherche des mines, on y essaye des plantations. Dans le bas fleuve, on exploite des bois de construction. On fait, en un mot, tout ce qu’on peut pour tirer parti du pays.

Le Nyassaland est un petit protectorat anglais situé au sud et sur le bord du lac Nyassa. On y fait beaucoup de plantations de café qui n’ont pas encore donné, jusqu’à présent, des résultats marquants. L’avenir de cette région dépendra de l’immigration des Européens vers les grands lacs .

Rhodesia Nord. - Au nord de la Zambézie portugaise et à l’ouest du Nyassaland, nous avons une partie de la Rhodesia anglaise qui est encore à l’état primitif ; on se borne à l’occuper très sommairement.

Du Transvaal, je n’ai pas besoin de vous parler ; c’est, comme vous savez, un centre minier des plus prospères. Aujourd’hui, la partie septentrionale se révèle avec les mêmes richesses que le centre. En même temps que de l’or, on y trouve du fer, du cuivre, du plomb, de l’argent. Ce pays n’a pas encore dit son dernier mot.

Rhodesia Sud. - Quand à la Rhodesia, au sud du Zambèze (l’ancien Matabélé et le Mashonaland), qui avait donné des espérances au point de vue minier, il faut en rabattre. C’est un pays où il y a des plateaux élevés et où l’Européen pourra vivre, mais son avenir est, à mon avis, du côté agricole plutôt que du côté minier. Le gouvernement local l’a si bien compris qu’il distribue, sous le nom de fermes, des lopins de terre pour faire de l’agriculture et de l’élevage.

Le Cap. - Nous ne parlerons pas du Cap, c’est un pays absolument civilisé ; on y trouve le téléphone, l’électricité, tout ce qu’il est possible de rêver comme derniers bienfaits de la civilisation : je ne sais même pas si on peut encore lui donner le nom de colonie depuis qu’il commence à suppléer à ses besoins par sa propre fabrication.

Domaraland et Namaqualand. - Quant au Damaraland, c’est une colonie allemande toute récente dont l’intérieur en est encore peu connu. Diverses missions sont occupées à l’étudier et à le parcourir. Je ne crois pas pour cette colonie à un grand avenir : le pays semble pauvre, mal arrosé et peu propre à la culture ; il touche d’un côté au désert de Kalahari. On essaye de faire au Damaraland des plantations de café de Liberia. On ne peut encore rien dire de cette région.

Angola. - Angola comme Mozambique est en voie de prospérité. Depuis quelques années, de grandes compagnies s’y sont formées. On a construit un chemin de fer qui pénètre dans l’intérieur et commence à rendre de grands services. Le commerce prend de l’importance : on essaye de nombreuses plantations de café.

État indépendant du Congo. - Le bassin du Congo est une des contrées d’Afrique qui a été la plus gâtée par la nature ; elle a pour elle toutes les productions naturelles du sol. Le Congo belge s’est développé en outre d’une façon remarquable depuis quelques années. C’est aujourd’hui le premier exportateur d’ivoire et de caoutchouc du monde. Il produit de l’huile de palme autant qu’on en veut, de la gomme-copal, de l’ébène, du palissandre, des bois de construction. Au point de vue de la culture, tout ce qu’on y a essayé a réussi ; cacao, café, etc., ont donné d’excellents résultats. Il y a même du café sauvage dans la forêt.

Congo français. - Le Congo français est aussi bien doté que le Congo belge au point de vue des productions naturelles : on y trouve non seulement les mêmes produits en grande quantité, mais un système de voies de communication analogue à celui du Congo belge ; pour desservir les deux pays, de grands fleuves,ayant des affluents navigables, pénètrent dans l’intérieur de tous côtés : au Congo français nous avons le Gabon, l’Ogooué, le Kouilou, la Sanga, l’Oubanghi et leurs nombreux affluents qui sillonnent le pays dans tous les sens, comme au Congo belge ils ont le Koango, le Kassaï, le Lomani, l’Arouïmi, le Loualaba, etc.

Le Congo français et le Congo belge sont aussi bien dotés l’un que l’autre sous tous les rapports.

Malheureusement, il y a un parallèle fâcheux à établir entre la façon dont ils ont été mis en valeur. Le Congo belge a été développé de toutes les façons possibles : navigation, transports, cultures, commerce, industrie, législation, tout marche avec une grande activité et un succès ininterrompu. On ne peut en dire autant du Congo français.

Si l’on descend le fleuve, on est frappé, en arrivant dans le bas Congo, de voir sur la rive belge un mouvement extraordinaire : des villes déjà peuplées, des factoreries, des établissements en grande quantité, des navires qui sillonnent le fleuve, d’autres en construction sur la rive, des locomotives qui sifflent, en un mot une véritable fourmilière humaine ; de l’autre côté, au contraire, un pavillon français gardé par quelques tirailleurs, une ou deux factoreries, un silence morne, un calme attristant, l’abandon complet. Il est fâcheux d’être obligé de faire de semblables constatations. Les remèdes, d’ailleurs, sont trop nombreux pour que j’essaye de les exposer tous ici. Il faudrait, pour que notre colonie prospérât, qu’on modifiât complètement les règlements concernant les concessions ; qu’on donnât celles-ci sans trop de restrictions ; qu’on cessât de tenir rigueur aux capitaux étrangers quand ils nous sont offerts, puisque nous ne voulons pas y risquer les nôtres ; il faudrait un esprit libéral, moins de vexations, moins de formalités dans les règlements qui régissent nos colonies, moins d’animosité de la part des fonctionnaires contre les colons. Enfin, il y aurait une foule de désidératums que nous ne sommes pas sur le point de voir se réaliser. Pour le moment, il n’y a qu’à constater les résultats respectifs de notre administration et de celle des Belges : leur Congo est la première colonie d’Afrique, le nôtre la dernière. Le Congo belge a fait l’année dernière plus de 40 millions de transactions, et ses actions font prime sur les marchés : le Congo français, lui, a des dettes.

Cameroon. - Le Cameroon est une colonie allemande, dont les exportations consistent surtout en huile de palme. L’intérieur en est encore peu connu et les Allemands n’y ont que peu ou pas pénétré. Une expédition est décidée, afin d’explorer le pays au delà des premières cataractes qui barrent la rivière. Une exploration récente a parcouru et délimité la frontière Est.

Nigeria. - L’embouchure du Niger appartenait, il y a quelques mois encore, à une Compagnie anglaise à charte, qui y commettait toutes espèces d’abus : elle inondait littéralement le pays de genièvre et d’alcool vendus à des prix avantageux, interdisant l’accès du pays aux commerçants et même aux voyageurs.Fort heureusement, le gouvernement anglais vient d’en prendre possession et ces scandales seront en grande partie réprimés.

Lagos. - Lagos est une petite colonie anglaise qui convoite Abéokouta, le pays des Egbas, et qui probablement l’aura un jour. On a fait à Lagos des cultures et des jardins botaniques qui méritent d’être mentionnés. On y expérimente toutes espèces de productions d’autres pays, comme au jardin d’essai qu’on vient de projeter pour Vincennes, et d’où des échantillons seront envoyés aux colonies, dans le but d’acclimater certains produits et d’en améliorer d’autres. On exporte de Lagos, outre l’huile de palme, beaucoup de caoutchouc depuis quelques années.

Dahomey. - Si le chemin de fer projeté reliait Whydah ou tout autre point du littoral au Soudan français, le Dahomey gagnerait énormément en importance. Les produits de l’intérieur trouveraient un débouché dans le nord du pays et le Dahomey deviendrait en quelque sorte l’antichambre du Soudan. Le caoutchouc qui existe dans le nord du pays pourrait être exploité. Actuellement, les seules exportations du pays consistent en huile et amandes de palme.

Togo. - Le Togo est une petite colonie allemande située entre nos établissements du Dahomey et la Côte d’Or. On y fait des plantations de tabac, de café et le commerce d’huile de palme.

Côte d’Or. - La Côte d’Or, peu développée comme culture, donne des espérances sérieuses comme pays de mines. On vient de découvrir des gisements riches en or aux environs de Tarkoua, et on projette un chemin de fer qui reliera l’intérieur a la côte.

Côte d’Ivoire. - Notre colonie de la Côte d’Ivoire est plus riche que sa voisine, la Côte d’Or, au point de vue des productions végétales ; le commerce de l’acajou y prend beaucoup de développement. Il est possible que, dans un avenir peu éloigné, on y découvre aussi des richesses minières. - Un chemin de fer est actuellement à l’étude dans le but de joindre le pays de Kong à la côte : il doublera, lorsqu’il sera construit, l’importance de cette colonie.

Liberia. - La République de Liberia est une preuve frappante que le nègre ne profite pas de nos exemples et que notre civilisation est beaucoup trop avancée pour lui ; graduellement, les indigènes de la République du Liberia oublient les préceptes donnés en Amérique à leurs parents ; ils retournent peu à peu à l’état de leurs voisins, moralement et administrativement. La République fondée par les Américains, après l’affranchissement de leurs anciens esclaves, revient insensiblement aux mœurs et au régime des pays nègres.

Sierra- Leone, capitale Freetoum, est une petite colonie anglaise bien mal placée au milieu de nos rivières du Sud, qui lui font du tort ; mais, il y a à l’embouchure du Roquelle un port admirable dont il coûte à nos voisins de se séparer.

La Guinée portugaise et la Gambie sont absolument à l’état abandonné : il faut espérer que nous obtiendrons un jour des Anglais et des Portugais qu’ils nous cèdent ces deux territoires, afin que nous y étendions le gouvernement du Sénégal.

Le Sénégal. - Je n’ai pas besoin de vous parler de ce dernier. Vous connaissez sa prospérité croissante, depuis que le chemin de fer du haut fleuve a été achevé, depuis qu’on a un débouché sur le haut Niger ; c’est par ce chemin de fer que s’est faite jusqu’à présent la pénétration au Soudan.

Voilà à peu près quel est l’état actuel des diverses colonies appartenant aux nations européennes en Afrique.

Comme conclusion, nous pourrions diviser le continent noir en trois parties : l’Afrique minière, l’Afrique pauvre, l’Afrique agricole.

La partie Sud est l’Afrique minière, qui renferme tous les minéraux riches et les pierres précieuses. Remarquons, en passant, que, sur le globe terrestre, les richesses de ce genre sont situées à peu près aux mêmes latitudes : ainsi, à hauteur de l’Afrique du Sud, nous trouvons Madagascar, l’Australie, le Brésil, qui sont également des pays à or. Plus haut, à la latitude de la Côte d’Or, vous verrez les Indes. Dans le Nord, toujours suivant un même parallèle, vous avez la Sibérie, la Russie, l’Alaska, le Klondyke, qui sont également des régions aurifères. Le précieux métal semble distribué, sur la terre, à des latitudes à peu près marquées.

Je disais donc, dans ma division .du continent noir en trois parties : L’Afrique minière au Sud. En divisant le reste de l’Afrique en deux parties égales par une ligne verticale nous avons, d’un côté : l’Afrique orientale ou Afrique pauvre, qui produit peu ou rien par elle-même, qui est mal arrosée, dépourvue de voies fluviales, dont la population a été décimée par 250 années de traite.

Et de l’autre, la partie occidentale qui est l’Afrique agricole, l’Afrique riche, bien arrosée, pleine de voies de communications fluviales, dotée de tous les produits naturels, d’où il n’y a pour ainsi dire qu’à se baisser pour en prendre. L’huile de palme, la gomme-copal, le caoutchouc, l’acajou, l’ébène, le coprah, etc., tout cela y pousse librement. Outre sa richesse naturelle, l’Afrique occidentale est propice à toutes les cultures : café, cacao, tabac, plantes textiles, etc. [4].

En somme, le domaine de la France est situé entièrement dans cette Afrique agricole et privilégiée ; notre pays est sous ce rapport une des nations les mieux partagées. A la France sont échues des contrées populeuses, riches et fertiles. C’est à elle qu’appartient en outre la plus grosse portion du continent noir. Elle a donc en Afrique une voix prépondérante.

Eh bien ! il faut que cette voix s’élève une fois de plus !

La France a toujours été à la tête des nations civilisées : c’est elle qui a jeté le premier cri d’indignation, dont le résultat a été de provoquer l’abolition de l’esclavage ; c’est elle qui, en signant à l’acte de Bruxelles, a manifesté le désir que l’alcool et la poudre soient désormais bannis de la liste des marchandises expédiées en Afrique.

Il faut que cette grande voix d’humanité et de liberté, qui a obtenu l’égalité des hommes devant la loi, s’élève encore et demande aux nations civilisées d’arrêter là leurs représailles ! Il faut qu’elle implore la pitié pour la malheureuse race noire.

Il faut, en un mot, que notre grand pays donne l’exemple ! Plus de conquêtes ! Plus de sang ! Que chacune des nations fasse son œuvre en paix et que l’invasion européenne, cessant d’être pour l’Africain une plaie, devienne pour lui un réel bienfait.

Nous pourrons alors parler sans ironie et sans hypocrisie des bienfaits de la civilisation.

Édouard Foà


[1Ancien nom de la Seine-Maritime

[21 grosses vaut une douzaine de douzaines, soit 144

[3Aujourd’hui, ce commerce est complètement tombé ; les indigènes fabriquent eux-mêmes des pipes, et cultivent le tabac à peu près partout, saur en Guinée.

[4C’est celle dont la convention anglo-française, du 20 mars 1899, nous garantit la quasi-entière souveraineté.

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