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Tombouctou et les grandes voies commerciales du nord-ouest de l’Afrique.

Général Faidherbe, La Revue Scientifique — 15 novembre 1884

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 26 janvier 2019


On sait que depuis les premiers jours d’avril 1883, le drapeau français flotte au fort de Bamako, sur les bords du Niger ; le dernier courrier du Sénégal vient de nous annoncer qu’un petit bateau à vapeur, envoyé démonté de France et reconstruit à Bamako, promène maintenant notre pavillon sur le grand fleuve du Soudan.

Le 11 septembre il était descendu de Bamako [1] à Koulikoro, se dirigeant sur Tombouctou, ville située à 300 lieues plus bas ; en cette saison, la navigation jusqu’à cette ville ne présente pas d’obstacles.

C’est le moment d’apprécier notre situation dans le nord-ouest africain. Comme le montre la carte ci-jointe, nous y sommes ou nous y serons bientôt maîtres des grandes voies commerciales.

Le Niger est dès à présent à notre disposition du Bourré à Boussa [2], c’est-à-dire sur 700 lieues de cours.

D’un autre côté, notre chemin de fer algérien, qui s’arrête aujourd’hui à Mécheria, doit évidemment d’ici à peu d’années, nous conduire à Insalah.

Entre Insalah et Tombouctou point n’est besoin d’une voie ferrée. Les caravanes de chameaux suffiront toujours pour le mouvement commercial entre ces deux points, surtout lorsque, le commerce étant entre nos mains, la traite des esclaves aura diminué ou disparu.

Dans le golfe de Guinée, de notre poste de Porto-Novo nous devrons naturellement tendre à ouvrir des communications par terre avec Boussa, où la navigation sur le Niger est interrompue d’une façon absolue. Alors serait complété le circuit de nos voies commerciales dans l’Afrique occidentale.

Le moment est venu de faire un vigoureux effort vers la réalisation. de ces projets. Un envoyé de la population commerciale de Tombouctou, le nommé El Hadj Abdou-Laddo, est arrivé à Bamako le mois dernier pour s’assurer de la réalité de notre établissement sur le fleuve, de l’existence de la chaloupe à vapeur et de la construction d’un chemin de fer vers le Niger. Cela fait, il a poussé jusqu’à Saint-Louis, apportant pour le gouverneur du Sénégal une lettre du Kahia de Tombouctou, El Hadj Hrahim.

Kahia est le titre que porte une sorte de maire de Tombouctou, chef des rouma, qui, comme on le verra plus loin, sont les descendants des soldats marocains.

Cette lettre du Kahia, mal traduite par un traitant noir de Médine, n’est pas très compréhensible : elle semble cependant signifier à peu près ceci : « À Tombouctou, nous sommes dans une situation si malheureuse, au point de vue de notre commerce, que, tout compte fait, nous ne serions pas fâchés de vous voir rouvrir la voie du Niger supérieur ; mais sachez bien que nous ne sommes pas les maîtres du pays. »

En effet, le commerce de Tombouctou avec le sud, qui se faisait en grande partie par la branche occidentale du Niger, est complètement interrompu aujourd’hui, le chef Tidiani du Macina s’emparant des grandes pirogues, chargées quelquefois de trente tonneaux de marchandises, au lieu de se contenter de leur faire payer des droits, comme cela se faisait autrefois.

De plus, les marchands de Tombouctou savent que nous leur procurerons par le Sénégal et le Niger les marchandises d’Europe à un prix beaucoup moindre que celui qu’ils payent quand ces marchandises leur viennent par les caravanes du Maroc. Cependant ils doivent naturellement avoir des craintes pour leur commerce d’esclaves qui leur rapporte leurs plus beaux bénéfices.

Les habitants de Tombouctou étaient tous auparavant adonnés au commerce d’échange et à des industries diverses, et aucun d’eux ne se livrait au travail des champs ; mais, d’après El Hadj Abdou-Laddo, depuis que la ville est complètement bloquée du côté du sud, les habitants ont été obligés, pour se procurer des vivres, de mettre en culture les terrains avoisinants. Ce sont particulièrement des Bambara qui se livrent à ce genre de travail. Il paraît que les résultats ont dépassé toutes les espérances, et cela se comprend aisément, la terre étant absolument vierge. Les plantes que l’on cultive sont différentes espèces de mil ,ou sorgho, le riz, les haricots, le melon, etc. Les dattiers ne mûrissent pas ou mûrissent mal, il n’y en a qu’un petit nombre.

Nous pensons qu’il sera intéressant de donner ici un résumé de l’histoire de Tombouctou, cette ville fameuse qui entre dès aujourd’hui dans la sphère d’action de notre colonie française du Sénégal et qui est le centre et le nœud des grandes voies commerciales de cette partie de l’Afrique.

Cette ville, comme on le sait, est située sur le Niger, à la partie occidentale du coude que fait ce grand fleuve vers le nord dans le Sahara, à cinq cents lieues de sa source et à la même distance de son embouchure.

C’est la partie la plus septentrionale de la contrée que les Arabes ont appelée Soudan.

Voyons d’abord quelles furent les premières notions acquises par les peuples méditerranéens sur cette partie, du continent africain, habitée par les noirs.

Six cent cinquante ans avant Jésus-Christ. — Sous le règne de Nécos, roi d’Égypte de la XXVIe dynastie, et d’après ses ordres, des marins phéniciens firent le tour de l’Afrique en partant de la mer Rouge (Hérodote). Leur étonnement fut grand, lorsque, doublant la pointe sud du continent africain, ils virent le soleil à leur droite au lieu de le voir à leur gauche, comme ils l’avaient dans l’hémisphère nord quand ils tenaient le cap à l’ouest.

Hérodote nous apprend encore que, cinq cents ans avant Jésus-Christ, des Libyens Nasamons de l’oasis d’Audjila, dans le désert de Libye (cette oasis dépend aujourd’hui de la régence de Tripoli), allèrent faire un voyage de découverte jusqu’au grand coude septentrional du Niger. Bien n’indique que ce voyage d’exploration ait eu des suites.

Vers la même époque, le Carthaginois Hannon fit un voyage d’exploration par mer, le long de la côte occidentale d’Afrique ; il pénétra jusqu’au golfe de Guinée, d’où il rapporta deux peaux de singe chimpanzé, qu’il intitule femme sauvage et nomme gorgone (en wolof, en sérère et en poul, homme se dit : gour, kor et gorko).

Nous savons qu’à dater du IVe siècle avant l’ère chrétienne, les Carthaginois faisaient le commerce de l’or à la côte occidentale d’Afrique ; mais ils ne pénétraient pas dans les terres.

Le Soudan central, c’est-à-dire le bassin du Niger moyen, ne fut connu des Européens que postérieurement à ces dates, et il le fut par des documents arabes.

Les renseignements historiques que nous y trouvons ne remontent pas au delà du IV· siècle de notre ère ; les plus anciens se trouvent dans l’ouvrage de Ahmed Baba, historien tombouctien.

On y voit que trois cents ans après Jésus-Christ, existait dans la région du Niger, à l’ouest du grand coude, un empire dont le chef s’appelait le Ghana, et dont la capitale devait être Walata actuel, à environ cent vingt-cinq lieues à l’ouest de Tombouctou.

La population était, suivant moi, Soninké et non Poul, comme le pensait Barth. Ses débris se trouvent aujourd’hui dans le Kaarta, provinces de Diafouna et de Diawara, sur les bords du Sénégal, à hauteur de Bakel, dans le Gadiaka et les Guidimakha, et dans une foule de villages disséminés dans toute cette partie de l’Afrique : Sansandig, Djenné, etc.

L’empire de Ghana fut converti ou plutôt soumis à l’islamisme vers l’an 1000, par les Berbères venus du nord, Lantouma et Zénaga, qui avaient fondé la ville d’Audagost, à une centaine de lieues à l’ouest de Ghana, vers Tichit et l’Adrar, et avaient conquis les pays voisins.

Alors existait sur les bords du Niger, il son coude septentrional, à l’est du Ghana, un autre empire noir, celui des Sonrhaï, dont la capitale était Koukia.

Le roi des Sonrhaï était en relation avec le chef zénaga d’Audagost.

Au XIe siècle, les Berbères d’Audagost s’étaient empaarés du Ghana et les Sonrhaï de Koukia s’étaient convertis à l’Islamisme, et avaient transféré leur capitale à Gogo.

Ce serait alors que les Berbères Touaregs auraient fondé Tombouctou dont la population fixe devait être Sonrhaï.

En 1203, les Berbères se virent enlever l’empire du Ghana par des noirs venus du sud, les Sousou, nation Malinké [3], qui s’emparèrent de Tombouctou et du pays des Sonrhaï.

En 1326, vinrent du sud d’autres Malinké dont la capitale était Mali, sur la branche occidentale du Niger, ils battent les Sousou, et s’emparent du royaume des Sonrhaï, de Tombouctou et de toutes les contrées voisines, sauf Djenné. Un de leurs rois, Mansa-Moussa [4], dota de mosquées et de palais Tombouctou qui devint le grand marché du pays.

Brûlé dans une invasion des Mossi, peuple de race différente venue du Sud en 1328, Tombouctou se rétablit sous le roi malinké, Mansa-Sliman.

C’est en 1375 que cette ville fut signalée à l’Europe par le Mappa-mondo catalan.

Dans le XVe siècle, les Sonrhaï étaient redevenus presque indépendants des Malinké ; une tribu berbère, sous son chef Akil, profita des guerres entre Sonrhaï et Malinké pour s’emparer de Tombouctou en 1433.

En 1468, le roi Soni-Ali, du Ghana, réagissant contre l’islamisme, livra Tombouctou et Djenné au pillage et au massacre, surtout des lettrés [5].

Ce roi permit aux Portugais, sous Jean II, d’établir dans l’Adrar occidental un comptoir qui n’eut pas de durée.

Après Soni-Ali vint la dynastie sonrhaï des Askia, en la personne de Mohammed-ben-Abou-Beker, qui nomma un de ses frères gouverneur de Tombouctou, fit un pèlerinage célèbre à la Mecque avec une véritable armée en 1495-1497, dévasta le pays des Mossi idolâtres et prit Mali, l’antique capitale des Malinké. La puissance des Maliaké se trouvait alors bien diminuée le long de la branche occidentale du Niger et commençait à faire place à celle des Pouls (Foulbé). Mohammed-ben-Abou-Beker battit ces derniers en 1500 ; ce roi se trouvait à Tombouctou lorsque Léon l’Africain fit son voyage dans le Soudan. A cette époque Tombouctou s’était relevé plus florissant que jamais. Le sel lui arrivait de Teghafa, un peu au nord de Taodeni. Les caravanes du nord de l’Afrique avaient abandonné la voie du Ghana pour venir directement à Tombouctou et à Gogo.

Après avoir fondé un immense empire qui allait du Kaarta à Agadès (600 lieues de l’ouest à l’est), Mohammed-ben-Abou-Beker abdiqua en 1529.

Ahmet-Baba, l’historien de Tombouctou était son contemporain.

Sous Askia-Moussa, successeur du grand Mohammed, en 1534, les Portugais d’Elmina (Côte-d’Or) envoyèrent une ambassade au gouverneur Sonrhaï de Mali.

Vers 1550, Moulaï-Ahmed, empereur du Maroc, éleva des prétentions sur les mines de sel de Teghafa ; le roi Sonrhaï Ishac repoussa ses troupes à l’aide de deux mille Touaregs ; mais quelques années après Moulaï-Ahmed, profitant des discordes du Soudan, entre Malinké et Sonrhaï, réussit à s’emparer de ces salines et depuis lors ce sont celles de Taodeni qui fournissent du sel à Tombouctou et aux pays voisins, tandis que celles d’Idgil, dans l’Adrar, en fournissent à la partie occidentale du Soudan.

Envoyé par l’empereur du Maroc à la tête de 3 à 4000 hommes armés de mousquets, le pacha Djodar battit Ishac et les Sonrhaï. Il fut révoqué par l’empereur du Maroc qu’il n’avait pas satisfait et remplacé par Mahmoud-ben-Sarkoub , qui s’empara de Tombouctou et fit abattre le bois voisin pour construire des pirogues, parce que celles de la ville avaient été emmenées par les Sonrhaï. C’est depuis lors qu’on se plaint du manque d’ombrage aux environs de Tombouctou.

Mahmoud-ben-Sarkoub alla ensuite battre Askia, près de Gogo, et tout le pays tomba au pouvoir de l’empereur du Maroc à qui fut envoyée une immense quantité d’or, au grand étonnement de l’Europe.

Les descendants des soldats des garnisons marocaines s’appellent encore aujourd’hui rouma ou arama, du verbe arabe rma (lancer), en souvenir des moussquets. Dès 1667, les rouma ne reconnaissaient plus le joug du Maroc, et s’étaient complètement mêlés aux indigènes. Ils furent bientôt subjugués par les Touaregs Tademekeket, qui furent supplantés par les Aouel-limmiden.

Vers 1700, les Pouls du Sénégal s’étaient croisés avec les noirs sérères et wolofs. La caste religieuse et dominante avait pris le nom de Torodo [6]. Ces Pouls, croisés de noirs, semblent avoir acquis des facultés nouvelles ; ils devinrent les plus ardents convertisseurs et fondateurs d’empires musulmans. Au commencement du XVIIIe siècle, Abdou-el-Kader fonda le Fouta sénégalais, le Torodo Sidi, l’État musulman du Fouta-Djallon, et enfin le Torodo Ibrahima, du Fouta-Djallon, fonda le Boudou musulman. Les Pouls musulmans étant devenus de plus en plus puissants dans la vallée du Niger supérieur, le Torodo Ahmadou-Labbo fonda l’empire poul musulman du Macina, sur les ruines de l’antique empire de Mali, divisé en petits Étals. Les Malinké furent partout refoulés ; mais. deux États puissants de leur race, sous le nom de Bambara, se formèrent dans l’ouest (le Kaarta) et dans le sud (le Ségou). Ce dernier, puissant empire, continua les guerres avec le Macina, qui voulait le convertir.

Au commencement du XIXe siècle, le Torodo Othman Fodia et son fils, le sultan Bello, fondèrent un vaste empire musulman entre le Niger et le lac Tchad, sur les ruines du Haoussa et pays voisins. Cet empire se par tagea plus tard en deux royaumes, celui de Sokoto et celui de Gando.

Depuis la fondation du Macina, cet État se disputait la possession de Tombouctou avec les Touaregs Aouel-limmiden.

Des marabouts Kounlah, les Bakay, vinrent s’établir dans cette ville, à la requête des commerçants maures, pour s’efforcer, par leur influence religieuse, de faire régner un peu l’ordre et la justice entre ces farouches adversaires. Ces commerçants maures vont à Tombouctou comme chez nous on va aux colonies pour y faire fortune. Mais nombre d’entre eux, une fois habitués à la vie large et facile du Soudan, y restent et y font souche.

En 1854, Barth, en parlant de la situation de Tombouctou, où il venait de séjourner pendant près de huit mois, nous disait dans une lettre : « Le commerce. et les habitants de cette ville ne jouiront d’un peu de sécurité que lorsqu’une puissance civilisée aura établi son autorité sur le Niger » ; et, en disant cela, il est certain qu’il faisait allusion à la France, dont il venait de constater les progrès vers l’intérieur par le Sénégal.

Depuis lors les affaires de Tombouctou n’ont fait qu’empirer. Comme nous l’avons déjà dit, de 1857 à 1861, le Torodo El-Hadj-Omar, d’Aloar, près de Podor, repoussé par nous du Sénégal, fit la conquête des puissants États idolâtres du Kaarta et du Ségou, de l’État musulman de Macina, et étendit sa domination jusqu’à Tombouctou. Toutes ces révolutions, occasionnées dans le bassin du Niger par El-Hadj-Omar, n’ont pas été favorables à cette ville. Aujourd’hui les fanatiques Toucouleurs, sujets de Tidiani (ancien lieutenant d’El-Hadj-Omar), sont pour Tombouctou des voisins encore plus dangereux que les Pouls du Macina, auxquels cette ville était en quelque sorte habituée. C’est ce qu’a pu constater, en 1881, le voyageur autrichien Lenz qui, parti du Maroc, passa par Tombouctou et revint par notre colonie du Sénégal. Il trouva cette ville tellement bloquée du côté du sud, qu’il ne put se procurer la satisfaction d’apercevoir le Niger, qui, comme on le sait, coule à deux ou trois lieues de Tombouctou.

Depuis Lenz, et cette année même, un voyageur italien, M. Buonfanti, est allé à Tombouctou en remontant la branche orientale du Niger, à partir de Say et il est revenu par le sud à Lagos. Nous ne connaissons pas encore les détails de son voyage.

Espérons que, d’ici à quelques mois, le retour de notre petit vapeur nous procurera tous les renseignements désirables sur la situation actuelle de cette intéressante métropole du Soudan.

Général Faidherbe


[1écrit originellement Bammakou

[2S’écrit aussi Bussa.

[3La langue malinké, dont le bambara n’est qu’un dialecte presque identique, est la langue d’une population très considérable l’épandue dans le bassin du haut Niger et du haut Sénégal.

[4Mansa veut dire roi, en malinké ; le nom que nous donnons à la Casamance provient de ce que, lors de sa découverte, les habitants qui sont Malinké avaient pour roi un nommé Cassa : Cassa-Mansa.

[5Les Sarakhollé prirent-ils le nom de Soni-nké, qu’ils portent encore aujourd’hui, parce qu’ils étaient du parti de Soni-Ali ? En tout cas, Soni-nké veut dire homme de Soni. Mali-nké également veut dire homme de Mali.

[6Toro, province sur la rive gauche du Sénégal, à soixante-dix lieues de l’embouchure, par le fleuve.