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Le père des typhons : le R.P. Louis Froc

Virgile Brandicourt, La Nature N° 2896 - 1er Janvier 1933

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 26 septembre 2015

La Nature a eu l’occasion à maintes reprises de signaler à ses lecteurs les immenses services rendus à la navigation maritime par l’observatoire météorologique de Zi-Ka-Wei, près Changhaï (Chine).

Nous trouvons dans le Journal de la Marine Marchande (13 août 1931), ce que peut être le labeur d’une année à cet observatoire.

« En 1930, l’Observatoire a signalé 51 dépressions, 12 coups de vent ; 34 typhons. Ces 97 alertes, bénignes, menaçantes ou dangereuses — en moyenne 8 par mois, une tous les 4 jours — ont forcé l’Observatoire à envoyer plus de 18&sbnp;000 télégrammes, 7sbnp ;000 quotidiens aux Observatoires de Chine et de l’étranger — 11sbnp ;000 au moment du danger — Mais l’importance qu’attachent à Zi-Ka-Wei les marins se mesure à leurs appels. En 1930, les diverses nations et les navires de toutes les nationalités ont envoyé 64sbnp ;345 télégrammes - en moyenne 175 par jour ! »

Il y a un demi-siècle bientôt que les Pères Jésuites, continuant l’œuvre scientifique des missionnaires du même ordre envoyés en Chine au XVIe siècle [1] fondèrent à Zi-Ka-Wei un observatoire météorologique, dont le R. P. Marc Dechevrens fut le directeur.

En 1879, le 1er août, un sévère typhon visita Changhaï. Le P. Dechevrens en fit après coup une relation détaillée où il réunissait toutes les observations faites et montrait comment l’arrivée en aurait pu être annoncée.Les marins en furent très impressionnés. La Chambre générale de Commerce demanda qu’on voulût bien créer un service d’informations aux marins et que le P. Dechevrens en prit la direction. La proposition fut agrée, on recueillit des fonds. Ce fut le début d’une œuvre admirable qui ne fit que grandir avec la collaboration étroite et très amicale de toutes les autorités administratives.

Mais bientôt allait arriver à Zi-Ka-Wei celui que tous les marins d’Extrême-Orient ont appelé familièrement le « Père des Typhons », le R. P. Froc.

Né à Recouvrance en 1859, d’une famille d’armateurs, dans le plus beau port de France, le jeune Froc ne sera pas marin ; en 1875, il entre dans la Compagnie de Jésus, et, simple religieux, il rendra à la marine plus de services que s’il avait été marin.

En 1883, n’étant pas prêtre encore, il part pour la Chine et devient le bras droit du P. Dechevrens. En 1887, il revient en France, devient un brillant élève de Branly, qui appréciait beaucoup la rectitude et la clarté de son esprit [2]. Ordonné prêtre en 1892, il est de retour à Zi-Ka-Wei en 1894 et, en 1897, il est nommé Directeur de l’Observatoire ; il est là dans son élément et il va faire merveille.

Les, typhons sont fréquents dans les mers de Chine. De juin à octobre, on peut en compter parfois une vingtaine : tourbillons d’une violence inouïe, destructeurs même de gros édifices et grands naufrageurs de tous les vaisseaux qui se trouvent sur leur passage. On peut dire qu’un navire surpris par le cyclone est un navire quasi perdu.

Une région, grande comme la moitié du Nouveau Continent, et comprenant une partie du Continent asiatique et une partie du Pacifique, voilà le domaine des Typhons.

Le tourbillon, formé en plein océan, progresse lentement, quand il suit la direction inverse de la rotation de la terre, par conséquent quand il marche vers la côte chinoise ; mais il peut faire trente nœuds, et même (exceptionnellement il est vrai) cinquante nœuds dans l’autre sens.

La connaissance des variations barométriques dans les différentes stations du Pacifique, l’inspection des « cirrus », nuages élevés qui fuient le typhon, emportés par le courant d’air supérieur qui se dirige vers l’anticyclone, permettent, à qui possède le flair indispensable au métier, de localiser la dépression centrale et de découvrir la marche du tourbillon.

Faire ces observations, en transmettre à toute heure le résultat à tous les sémaphores de la côte, et sauver ainsi des milliers de vies humaines et des millions de dollars, telle est l’œuvre du R. P. Froc.

Voyons-le au travail. A toute heure arrivent, à Zi-Ka-Wei les télégrammes des stations météorologiques (plus d’une centaine par jour). Depuis l’invention de la T. S. F., les navires en marche communiquent aussi leurs observations. D’après ces données le P. Froc et ses collaborateurs dressent la carte des isobares.

Deux fois, ou même trois fois par jour, une nouvelle carte est affichée au sémaphore des Douanes, et quotidiennement l’une d’entre elles est imprimée et envoyée aux observatoires d’Europe.

Un typhon est-il signalé, qui inquiète les marins du port, le P. Froc quitte l’Observatoire. Le voici à son bureau, près de la Tour des signaux du quai de France, penché sur le registre des dépêches qui s’allonge à chaque instant, dessinant et modifiant sa carte d’heure en heure ; suivant que la dépression semble se combler, le tourbillon s’éloigne.

« Où est le typhon ? Peut-on partir ? » viennent lui demander sans cesse des capitaines de toute langue. Des ports japonais même, la demande arrive de la part des capitaines français. En même temps, l’indication des signaux à hisser est transmise aux dix-sept sémaphores qui jalonnent la côte, De Vladivostock à Saïgon, sauf les Anglais de Hong-Kong, et leurs proches voisins Chinois de Swatow, tous utilisent le code de signaux des Jésuites français de Zi-Ka-Wei, devenu actuellement combinaison simple de dix symboles, et qui permet d’indiquer la latitude et la longitude du lieu de la dépression, la direction qu’elle suit et la date, à quelques heures près, de l’observation transmise.

Un bateau, qui a quitté le port depuis plusieurs jours, peut ainsi, en s’approchant des côtes, avoir des nouvelles du typhon qui menaçait et continuer sa route ou s’abrite s’il est besoin.

L’observatoire assume depuis 1884, le service horaire du port de Changhaï. Chaque jour, à midi précis, on voit tomber la grosse boule d’acier du mât des signaux. Des horloges de précision conservées dans une cave à température constante permettent de donner l’heure au centième de seconde.

Le R P. Froc a publié de nombreuses, monographies de typhons, tracé la trajectoire de 620 d’entre eux, la température en Chine, la pluie en Chine, l’atmosphère en Extrême-Orient, réuni une collection de 20&sbnp;000 cartes du temps et de nombreux manuscrits. Cet important ensemble de documents constitue une sorte d’encyclopédie de la climatologie de l’Est asiatique.

En 1925, atteint de la terrible maladie du sprue,inflammation du tube digestif, il revient en France se faire soigner. Guéri complètement, il repart pour la 10e fois peut-être, à l’âge de 69 ans, âge auquel on aspire au repos, reprendre ses occupations.

Il revenait enfin en France en 1931 ; c’est à ce moment là que mon fils Joseph eût l’occasion de le voir, et voici ce qu’il raconte :

"Je n’ai eu qu’une fois l’honneur d’approcher le P. Froc, mais je garderai toute ma vie l’impression profonde que me fit cet homme à l’accueil si affable, aux yeux et au sourire si bons, avec je ne sais quelle pointe de fine malice qui eut bien de chez nous.

C’était en septembre 1931. Arrivé la veille de Marseille, à bord de l’Angers, sur lequel la Compagnie des Messageries Maritimes avait, comme pour les traversées précédentes, mis gracieusement à sa disposition une cabine de première classe, le P. Froc mettait en place, dans sa petite chambre, ses bagages.

— Vous quittez cette fois définitivement la Chine, mon Père.
— Mais, oui, j’ai fini mon temps.
— J’ai lu, dans les Relations de Chine, en 1928, à propos de votre retour à Zi-Ka-Wei, des détails fort curieux sur la façon dont vous êtes parvenu à établir la marche des typhons dans les mers de Chine et à sauver ainsi des milliers de vins humaines.
— Je vois que vous avez lu attentivement ce que J’ai appelé, à ce moment-là, « mon article nécrologique ».

Et le P. Froc sourit doucement, en homme qui, familiarisé avec la pensée de la mort, ne la redoute pas.

— Ce qui m’a beaucoup touché, en quittant Changhaï, ce sont toutes les manifestations de sympathie et de reconnaissance qui ont entouré, mon départ. Pas pour moi personnellement, bien sûr, mais à cause de la France.

En prononçant ce nom, il me semble que la voix du P. Froc a quelque peu tremblé. Mais déjà il s’est ressaisi et me montre les souvenirs de cette reconnaissance du Conseil municipal international de Changhaï. Mes regards sont attirés par un grand portefeuille contenant dos photographies, et dont la couverture s’orne d’une plaque d’argent surmontée d’un aigle bicéphale. Une inscription porte ; « The Reverend Father L. Froc, s.j. from the Shanghaï municipal council 15 ih August 1931. »

Et Comme je m’étonne de la présence de cet aigle bicéphale, le P. Froc me fournit, non sans une douce hilarité, l’explication : « Nicolas II devait venir à Changhaï. On avait prévu un souvenir à lui remettre, Comme le tsar, n’est jamais venu, le souvenir était resté pour compte. C’est moi qui en ai hérité. Quand ces Messieurs ont su que je partais, ils se sont dit que cela serait très bien « pour un vieux bonhomme comme moi » !

***

Le « vieux bonhomme » avait su conquérir la haute estime et même l’affection du Président Doumer, qui le fit mander à l’Élysée dès son arrivée à Paris. C’était au Tonkin, en 1899, que M. Doumer, alors gouverneur général, avait fait appeler le P. Froc pour lui confier la mission de rechercher la position favorable pour un observatoire.

Que de souvenirs avaient à échanger, l’homme d’État, parvenu au plus haut degré de la vie politique et le simple religieux uniquement connu par le renom de sa science et de sa bonté !

M. Doumer était de ceux qui comprennent et se souviennent et sa joie fut grande d’annoncer au P. Froc que le ruban rouge décerné par le gouvernement en 1921 se transformerait bientôt en rosette d’officier sur sa propre proposition.

Le 1er février 1932, à l’Élysée, au cours d’une cérémonie toute intime, le P. Froc, accompagné des PP. Poidebard et Lhande, recevait des mains mêmes de M. Doumer, la rosette.

Le monde savant recherchait avec empressement les occasions d’entendre le P. Froc sur le sujet qui avait été la préoccupation de toute sa vie : la prévision et la marche des typhons. Le 8 avril,en présence de M. Doumer et de M. Lebrun, le P. Froc faisait à l’École Polytechnique une conférence très remarquée sur cette question.

L’œuvre du P. Froc ne meurt pas avec lui. Déjà le flambeau est confié aux mains jeunes et expérimentées du P. Pierre Lejay, fils de l’amiral. Le nouveau directeur a la charge des observatoires de météorologie, d’astronomie et de magnétisme.

Le 14 octobre dernier, on enterra à Paris le R.P. Froc. Ce fut un spectacle peu ordinaire à Paris de voir derrière le corbillard du pauvre qui emportait l’humble religieux, les amiraux Mouget, Lejay, Amette, les capitaines de vaisseau Gernet et Baudain de Villaine, le commandant Cavard représentant l’amiral Herr, le colonel Mallet, ancien commandant des troupes de la concession française de Changhaï. Les ministres de la Marine et des Colonies étaient représentés, ainsi que la Légation de Chine.

Pour résumer la carrière de ce savant, bienfaiteur de l’humanité, nous emprunterons à un journal anglais, (1927) la phrase suivante : "Pour tous les navigateurs des côtes de Chine, le nom du P. Froc est synonyme de tout bien (stands for all that is good) ».

Virgile Brandicourt


[1Le P. Ricci mort en 1610,le P. Schall mort en 1666 et le P. Verbiest mort en 1688 n’étaient-ils pas grands maîtres du bureau de mathématiques de l’Empereur de Pékin ?

[2Un vieux condisciple de 1888-89 se rappelle à cet égard le jugement plus d’une fois répété d’un maître de perspicacité et d’une débonnaireté... fort judicieusement modérée : M. Branly recourait toujours à son premier du cours de licence, quand, aux interrogations publiques de mécanique, de thermodynamique ou d’électricité, nos réponses embarrassées menaçaient d’embrouiller ou de retarder la leçon. « Voyons, Monsieur Froc, passez au tableau, venez donc nous dire cela clairement. » Et c’était à chaque fois un soulagement et un succès. (H. Gauthier « Études », 5 novembre 1932.)