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Le département de la Seine-Maritime. Chef-lieu : Le Havre

Richard Cortembert, La Nature N°390 - 20 novembre 1880

Mis en ligne par Denis Blaizot le vendredi 9 février 2018

Une demande importante, signée par un groupe de citoyens français, est à la veille d’être soumise aux Chambres ; il s’agit de transformer le Havre en préfecture, et d’ériger l’arrondissement du Havre en département.

Voilà déjà de nombreuses années que la jeune et brillante cité aspire à marcher plus librement, sans lutter avec la vieille ville de Rouen.

Par son importance commerciale et maritime, par son agriculture et son industrie, le nouveau département, malgré son peu d’étendue, serait loin d’occuper le dernier rang.

Sa population s’élèverait à 210000 habitants, ce qui le placerait avant les Hautes-Alpes (119 000 hab.), les Basses-Alpes (136000 hab.), la Lozère (138000 habitants), les Pyrénées-Orientales (198 000 hab.), et lui donnerait un rang même supérieur à celui des Alpes-Maritimes, qui ne compte que 204000 habitants. Mais, personne ne peut en douter, si le département de la Seine-Maritime est formé, sa population, à la fin du siècle, dépassera 300 000 habitants ! En effet, que nous disent les chiffres ? Sous François 1er, qui ne fonda pas la ville, mais qui l’agrandit et l’embellit, tous les quartiers réunis ne possédaient que quelques milliers d’habitants... En 1835, il n’yen avait encore que 23000. Mais le progrès va bientôt s’affirmer : en 1856, après l’annexion des communes d’Ingouville et de Graville, l’on compte 62000 âmes ; en 1876, la population s’élève à 85000, 92000 avec la garnison, et aujourd’hui, en 1880, 95000 !

C’est une progression qui rappelle un peu le développement des cités américaines. Ainsi, en moins de trois siècles et demi d’existence, le Havre est parvenu à occuper en France le dixième rang.

Rouen continuera certainement à posséder la supériorité industrielle, mais la situation du Havre, à l’embouchure même de la Seine, lui assure la supériorité maritime et commerciale.

Le Havre est l’Anvers français. Le gouvernement, les pavillons étrangers, le considèrent aujourd’hui comme le point principal du nord-ouest de notre pays. L’immense courant de transactions entre l’Amérique du Nord et l’Europe centrale s’y porte de préférence. Il est certaines villes sœurs qui semblent se tendre la main au-dessus de l’Atlantique : New-York d’un côté, Liverpool, le Havre de l’autre.

Le Havre marchera sans doute plus rapidement encore lorsqu’il sera chef-lieu. Sa prospérité, son avenir, semblent en effet entravés par sa situation actuelle vis-à-vis de Rouen. Au reste, ces séparations de départements ne sont pas sans précédents : ainsi, l’ancien département de Rhône-et-Loire fut divisé en deux départements,’ celui du Rhône et celui de la Loire. Ces ruptures, pénibles en apparence, sont devenues nécessaires par des intérêts généraux devant lesquels les intérêts particuliers doivent céder. Le Havre est non seulement notre premier port sur l’Atlantique, mais un port international. Le Monde européen et le Monde américain s’y coudoient et s’y croisent. C’est par là qu’en partie, l’Allemagne écoule vers le Nouveau Monde le trop-plein de ses habitants et de ses marchandises ; c’est là que débarque le plus souvent le fils de la jeune Amérique, avec les produits et les richesses de son sol.

Cette petite pointe de terre qui s’avance comme une lèvre au-dessus de l’embouchure de la Seine, deviendra, si on la laisse agir en toute liberté, un des points principaux du monde.

En Normandie, il n’est point d’arrondissement sans passé historique, mais celui-ci est peut-être un des mieux dotés en souvenirs. Les Gaulois y laissent la trace irrécusable de leur présence, comme les Romains la leur. Le moyen âge y dissémine des . manoirs, des cloîtres, des églises gothiques. Qui n’a pas vu ou qui n’a pas entendu parler, entre autres, de Lillebonne (Juliobona) et de ses merveilles ? Là, Rome apparaît avec son passé de délassements et de plaisirs, à côté du moyen âge mystique et défiant. Ne voyons-nous pas, en effet, les débris de thermes et les restes d’un théâtre romain tout près des derniers pans de murailles d’un vieux château et d’une église jeune en dépit de toutes les tempêtes, et qui élance dans le ciel sa flèche gracieuse ?

Il est des contrées qui, semblables aux mémoires légères, ne conservent aucune empreinte des événements ; en quelques années tout s’efface. La Normandie, au contraire, est une terre riche, qui transforme en bon grain les quelques semences qui lui ont été livrées. Ainsi les Scandinaves installés là il y a dix siècles, y vivent encore dans leurs descendants. Voyez ce villageois aux yeux bleus, aux cheveux blonds, au teint coloré, aux joues rebondies, aux épaules carrées, c’est un des arrière-neveux des conquérants du Nord. Demandez-lui son nom, vous pourrez aisément y démêler quelque origine scandinave ? Interrogez-le ; s’il consent à vous répondre, vous retrouverez en lui quelque analogie, quelques points de contact avec les Danois et les Norvégiens. Il aime la mer, moins par exaltation, par enthousiasme poétique que par intérêt. Il se réjouit du confortable de sa demeure, il se plaît au bien-être même, à l’embellissement extérieur de sa maison, comme tous les fils des pays du Nord, et non comme l’habitant de la Champagne, de la Bretagne ou du centre de la France, qui semble toujours se souvenir que ses ancêtres vivaient dans des tanières. Le Normand habite, les autres logent. Aux trois quarts des descendants des Celtes, quatre murs et un trou en guise de fenêtre suffisent. Ce sont bien toujours les hommes des dolmens. Les siècles ont donc respecté le sang, les aptitudes, les traditions de ces intrépides maîtres de l’Océan venus en France, moins, en somme, pour le mal de notre pays, que pour le grandir aux yeux des nations rivales.

Qu’avons-nous à dire au point de vue géographique du futur département de la Seine-Maritime ? Puisqu’il n’étend pas ses prétentions au delà des limites de l’arrondissement du Havre, il possédera 10 cantons, 125 communes, une superficie de 123000 hectares et plus de 210000 habitants.

Le Havre, qui ne l’a visité ? N’est-ce pas le premier voyage que font la plupart des Parisiens désireux de voir la mer ? N’est-ce pas d’ordinaire la première étape de ceux qui vont chercher fortune dans le Nouveau Monde ? Aucune cité, en France, n’a su mieux employer le temps ! Tandis que d’autres villes, qui grandissent aussi, n’ont guère produit que des ballots de marchandises ; de la houille ou des machines à vapeur, celle-là a jeté la base d’établissements durables dans le domaine des sciences, des lettres et des arts ; elle a fait plus encore, elle a donné naissance à plusieurs grandes illustrations littéraires : Bernardin de Saint-Pierre, Casimir Delavigne, sans parler de Scudéry et de Mme de La Fayette !

Je n’ai jamais parcouru le Havre sans éprouver un grand étonnement ; ces habitants à la vie affairée, joignant à la vivacité, aux généreuses tendances du caractère français, l’esprit d’initiative et les qualités sérieuses des Anglais, m’ont toujours quelque peu troublé. Ils courent de leurs comptoirs au télégraphe ; du télégraphe aux navires, des steamers à la Bourse. Au Havre, comme à Londres, à Liverpool et à New-York, les transactions se font vite et grandement. La prudence normande s’efface ici devant des procédés plus prompts, semblables à ceux des Anglo-Américains. Partout dans la province, à l’exception de cette ville, on redoute les affaires trop rapidement conclues ; ici, le courant venu du Nord l’emporte : il faut marcher, marcher vite, si l’on ne veut être dépassé.

Parlerai-je du Havre comme ville, comme port ?

La ville ne manque pas d’une certaine splendeur ; quant au port, son animation n’a en France d’égale que la prodigieuse agitation de Marseille. Que de mâts, de cheminées, de matelots, de marchands, d’étrangers, d’ouvriers, de calfats, de porteurs ! Vivent les cités fiévreuses ! Elles nous font trouver plus de charme dans le calme de la campagne.

Ce charme, la plupart des négociants, à l’imitation de leurs confrères de Londres, tout le demander au voisinage. Il y a, tout autour de la cité, une opulente ceinture de villas où se trouve réunie, le soir, par les belles journées d’été, toute la fashion havraise. Une des plus célèbres de ces localités est certainement Sainte-Adresse, qui fut un moment une des stations balnéaires les plus en vogue.

« Paris, Rouen, le Havre, ne formeront un jour qu’une seule ville dont la Seine est la grande rue ... » Telle fut la parole de Napoléon. Son génie s’est trompé. Bien que liées par des intérêts communs, ces trois villes ont une individualité distincte. Quant à la Seine, elle ne peut prétendre à l’honneur de servir de premier trait d’union entre les trois ci tés. Depuis longtemps le chemin de fer l’a remplacé en maître.

Indépendamment du Havre, qui comprend trois cantons, le nouveau département en renfermerait sept autres, en parfaite communauté d’intérêts avec lui : Montivilliers, bien situé et très fier de sa belle église, qui remonte au douzième siècle ; — Lillebonne, si remarquable par ses antiquités ; — Bolbec, chef-lieu d’un des cantons les plus industrieux, et qui possède plus de 12000 habitants ; — Fécamp, avec sa belle rue allant droit à la mer, sa plage spacieuse, son grand établissement de bains et sa magnifique église, classée parmi les monuments historiques. — Tout près, dans le même canton, Yport, petite station fréquentée par un assez grand nombre de baigneurs ; - Saint-Romain-de-Colbosc, — Goderville, — Criquetot d’Esneval, grands centres agricoles renommés pour leurs belles cultures ; le dernier, chef-lieu de canton où se trouve Étretat, si célèbre par ses falaises dentelées, et qui est toujours la station préférée des artistes et des hommes de lettres .

Au dix-neuvième siècle, disait-on dernièrement dans une assemblée, l’avenir n’appartient plus aux ports de mer confinés au fond-des golfes ; la fortune est promise à ceux qui sont placés sur des promontoires ou des avances de terre, sur des becs plongeant dans l’Océan comme la poupe immense d’un vaisseau, là où les navires dont les dimensions vont chaque jour en augmentant, trouvent un accès facile et un refuge assuré.

Le Havre répond on ne peut mieux à ces conditions d’avenir.

Richard Cortembert