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Histoire de la terre

Archibald Geikie, La revue Scientifique — 27 aout 1892

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 4 juillet 2015

Adresse inaugurale à l’Association britannique pour l’avancement des sciences, Congrès d’Édimbourg, par M. Archibald Geikie

Messieurs,

Je ne parlerai pas ici de tous les souvenirs qui se rattachent à cette ancienne capitale où votre Association reçoit pour la quatrième fois l’hospitalité. A l’ombre de ces vieilles tours, une foule d’images romantiques se présentent à notre esprit. Les annales de l’Écosse semblent prendre corps sous nos yeux lorsque nous parcourons ces rues dont la littérature a rendu les noms et les traditions familiers à l’univers civilisé. Les monuments que nous rencontrons à chaque pas nous rappellent que la cité qui les a élevés a produit une riche moisson d’esprits élevés. La littérature, la philosophie, la science ont tour à tour trouvé ici des maîtres, dont la gloire est le plus beau fleuron de la couronne de cette « Reine du Nord ».

Mais, d’un autre côté, l’époque de notre visite à Édimbourg nous paraîtra particulièrement propice si nous nous rappelons qu’il y a une centaine d’années, en 1785, un groupe d’hommes remarquables discutaient ici les grands problèmes de l’histoire du globe. James Hutton, après plusieurs années de travail et de réflexion, s’était décidé à communiquer à la Société Royale de cette ville les lignes générales de sa « Théorie de la Terre » , Parmi ceux dont il prit conseil dans l’élaboration de ses doctrines se trouvaient Black, qui avait découvert « l’air fixé » et la « chaleur latente » ; Clerk, l’inventeur d’un système pour rompre les lignes de l’ennemi dans un combat naval ; Hall, qui le premier essaya d’élucider par des expériences ingénieuses la structure et l’origine des roches ; Playfair enfin, dont l’enthousiasme et l’habileté littéraire permirent au grand public de comprendre et d’apprécier les vues de Hutton. C’est avec ces amis, si bien faits pour l’aider à percer le voile qui recouvre l’histoire de notre globe, qu’il parcourait ces rues et qu’il explorait les rochers et les ravins qui environnent la ville, et où la nature a imprimé tant de marques de son passé. C’est en leur compagnie qu’il entreprenait ces mémorables expéditions dans toute l’Écosse, et qu’il revenait chargé de trésors de ce champ d’explorations si connu maintenant, mais alors presque ignoré. Le centenaire de Hutton et de sa « Théorie de la Terre » est un évènement dans les annales de la science : on n’aurait pu le célébrer d’une façon plus convenable que par un Congrès de l’Association britannique à Édimbourg.

Je me propose d’indiquer ici les traits les plus saillants de cette théorie, et de montrer combien l’enseignement de son auteur a porté de fruits et a fait progresser la science.

Hutton et son école posèrent en principe que ce globe n’a pas toujours présenté son aspect actuel ; et que des faits nombreux montrent que le sol actuel n’est formé que des débris de terrains plus anciens. L’une des preuves les plus convaincantes de ce fait nous est fournie par certaines roches des plus communes, qui, quoique actuellement situées en terre ferme, n’étaient à l’origine que des amas de graviers, de sable et de vase. Ces matières ont été arrachées à la surface de continents anciens disparus depuis longtemps et déposées au fond de la mer ; elles s’y sont consolidées et ont formé des pierres compactes, puis un nouveau cataclysme les a soulevées et reportées à la surface du sol. Ce cycle de changements implique deux grands systèmes de phénomènes naturels. D’un côté, il faut admettre que sous l’action des eaux courantes les matériaux de la terre ferme sont dans un état de désagrégation continue et perpétuellement entraînés vers l’Océan. D’autre part, le fond de la mer est susceptible de se soulever de temps en temps sous l’action de forces internes analogues à celles qui produisent les volcans et les tremblements de terre. Hutton avait reconnu aussi que le phénomène .ne se borne pas au soulèvement des sédiments consolidés, mais que des masses de roches en fusion se précipitent entre ceux-ci vers la surface. En se refroidissant elles cristallisent et forment ces grandes masses de granite et d’autres roches éruptives qui constituent l’un des traits les plus remarquables de la surface de la terre.

Un des caractères distinctifs de ce système consistait donc à chercher dans les phénomènes observables actuellement à la surface de la terre une explication pour ceux qui ont dû. s’y produire aux époques géologiques. L’inventeur se refusait à imaginer d’autres causes ou modes d’action, car celles qui lui étaient familières lui paraissaient suffisantes pour résoudre les problèmes qu’il se posait. Nulle part la profondeur de ses vues n’est plus remarquable que dans la façon claire et précise avec laquelle il expliquait que chaque point de la surface des continents, du sommet des montagnes au rivage de la mer, est dans un état de désagrégation perpétuelle et que tous ces matériaux s’avancent lentement vers l’Océan. Il voyait que le fond de la mer ne saurait s’élever pour former une terre nouvelle sans devenir immédiatement la proie de cette destruction universelle et incessante. Il savait aussi que le transport de ces matériaux se fait principalement par .les eaux courantes et que, par suite, les rivières doivent creuser lentement leurs lits ; de la sorte se forme un système de vallées qui s’irradient de la ligne de partage des eaux et qui résultent de la descente des rivières et des ruisseaux, de la crête des montagnes jusqu’à la mer. Il comprenait que cette désagrégation incessante et étendue devait conduire sûrement à la disparition complète de la terre ferme, mais il prétendait aussi que cette catastrophe était ’évitée par l’action des forces souterraines qui, de temps en temps, soulevaient de nouveaux continents du lit des océans. C’est grâce a. cette disposition que la proportion entre la terre et les mers reste invariable, et que le globe est maintenu habitable.

Une théorie géologique d’un plan aussi simple, d’une conception aussi hardie, si suggestive, et reposant sur une base aussi solide d’observations et d’inductions, aurait dû, ce semble, attirer de suite l’attention des hommes de science, alors même qu’elle n’aurait pas immédiatement été comprise du grand public. Mais Playfair remarque avec tristesse qu’elle ne fut remarquée que très lentement, et que plusieurs années s’écoulèrent avant que personne ne s’en préoccupât, soit à titre d’adversaire, soit comme ami. Quelques-uns de ses premiers critiques l’attaquèrent pour ce qu’ils appelaient ses tendances antireligieuses, - accusation que Hutton repoussait avec beaucoup de chaleur. Les sarcasmes dirigés par Cooper, quelques années auparavant, contre toutes les recherches sur l’histoire de l’univers, sont parfaitement naturels et compréhensibles à son point de vue poétique. La croyance générale était alors que notre univers avait été créé depuis quelque six mille ans, et toute tentative pour reculer cette date était considérée comme une injure à l’autorité de l’Écriture. Bien loin de vouloir renverser les croyances orthodoxes, Hutton regardait sa théorie comme un appoint précieux pour la religion naturelle. Il s’étend avec un plaisir visible sur la multitude de preuves qu’il pouvait accumuler d’un dessein providentiel dans l’ordre de la nature : car, selon lui, la destruction et la rénovation des terres fermes ne se balançaient si exactement que pour maintenir les conditions d’habitabilité de la planète. Mais il refusait d’admettre la prédominance des actions violentes, et expliquait les modifications de l’écorce terrestre par ces phénomènes lents et continus qui agissent encore actuellement autour de nous. Il se trouvait donc forcé de réclamer une durée presque illimitée dans le passé pour la production de ces changements dont il trouvait des preuves si abondantes dans les couches géologiques. Le grand public, cependant, ne pouvait comprendre que la doctrine de la haute antiquité du globe n’est pas compatible avec une apparition relativement récente de l’homme - distinction qui nous parait si simple à présent.

Hutton mourut en 1797, aimé et regretté du cercle d’amis qui avaient su estimer son caractère et admirer son génie, mais peu apprécié du monde en général. Les hommes ne reconnurent pas que la mort venait de leur enlever un maître qui avait donné à une science nouvelle une base large et assurée ; on ne prévoyait pas que son nom deviendrait illustre et familier à la postérité, et que l’on viendrait de -pays éloignés pour visiter les lieux où il avait puisé son inspiration.

Bien des années se seraient écoulées avant que l’enseignement de Hutton ne fût accepté par tous, si son adoption n’avait dépendu que des écrits du savant lui-même. Car, en dépit de son aptitude à saisir les détails les plus infimes comme à s’élever aux principes les plus généraux, il faut avouer que son style était peu fait pour intéresser le lecteur. Heureusement pour sa gloire et pour la science, son ami et disciple dévoué, Playfair, se consacra à exposer ses vues. Après cinq années de travail, il publia les Illustrations de la théorie huttonienne, ouvrage que l’exposé lumineux du sujet et la grâce du style met encore hors de pair dans la littérature géologique anglaise. Quoiqu’il n’eût pour but que de développer les doctrines du maître, Playfair fit à bien des points de vue une œuvre originale de la plus grande valeur. Il mit pour la première fois en pleine lumière toute la philosophie de Hutton concernant l’histoire de la terre, et la renforça avec une vigueur de raisonnement et une abondance de détails nouveaux qui lui acquirent un succès général. Ses longues conversations avec Hutton, et ses propres réflexions, donnèrent à Playfair une compréhension parfaite de l’ensemble du sujet. Elles lui permirent de rejeter les parties les moins essentielles de l’enseignement du maitre, et de donner un exposé lucide et détaillé du plan général des opérations de la nature. Ce traité est si parfait, qu’avec quelques corrections légères et quelques additions, il pourrait encore aujourd’hui servir de manuel de géologie. À certains points de vue, il était même très en avance sur son temps. Ce n’est, par exemple, que dans la génération actuelle que la vérité de son enseignement sur l’origine des vallées a été généralement admise.

Des causes diverses contribuèrent à retarder les progrès de la doctrine de Hutton. L’influence de l’enseignement de Werner était toute-puissante. Celui-ci, tout en reconnaissant un certain ordre de succession dans les diverses couches de l’écorce terrestre, s’était formé une conception singulièrement étroite des phénomènes qui avaient présidé à sa formation. Pourtant son ardeur enflamma ses disciples d’un zèle de prosélytisme, et ils se répandirent dans toute l’Europe pour prêcher le système artificiel qu’ils avaient appris en Allemagne. Par un destin curieux, Édimbourg devient un des quartiers généraux du wernérisme. Les amis et partisans de Hutton se virent attaqués dans leur propre cité par des fanatiques fiers de leurs connaissances minéralogiques supérieures, qui tournaient leurs plus chères idées en ridicule et s’exprimaient en un jargon bizarre appris à Freiberg. Hutton avait invoqué la chaleur souterraine comme une force suffisante pour consolider et soulever les anciens sédiments, et ses disciples reçurent le sobriquet de plutonistes. D’un autre côté, l’action de l’eau était presque seule admise par Werner ; il croyait que les roches de la surface terrestre étaient surtout formées de précipités chimiques qui s’étaient produits au sein d’un océan primitif universel. Ceux qui adoptèrent ses vues furent surnommés les neptunistes. La lutte entre ces deux écoles rivales fut ardente ici ; la jeunesse, le zèle et l’énergie de Jameson, unis à l’influence que lui donnait sa situation de professeur à l’Université, contribuèrent à maintenir quelque temps la doctrine de Werner ; mais elle finit par être abandonnée par ce champion lui-même, et la dette due à la mémoire de Hutton et de Playfair fut reconnue tardivement.

Les disputes et les querelles des savants ont de tout temps été un sujet de divertissement favori pour le public. Un combat homérique comme celui des neptunistes et des plutonistes ne pouvait manquer de donner cours à ce penchant. Lorsque nous parcourons les Portraits de Kay, où les caractères distinctifs de la société édimbourgeoise d’il y a cent ans se trouvent saisis sur le vif, nous trouvons les particularités de la personne et des idées de Hutton croquées avec humour. Dans un tableau on le voit, les bras croisés, un marteau à la main, méditant devant un rocher ; des aspérités de la pierre ressemblent à des figures humaines, peut- être des caricatures grotesques de ses adversaires, et paraissent le regarder en ricanant. AIlleurs, on le trouve assis avec son ami Black, se disposant à prendre part à ce fameux banquet d’escargots de jardins que les deux héros considéraient comme une substance alimentaire trop négligée. Une génération plus tard, lorsque les huttonistes et les werneristes arrivèrent au comble de leur antagonisme, le côté ridicule de leur controverse n’échappa pas à l’auteur de Waverley. On se rappelle que lorsque Meg Dods énumère les diverses sortes de gens ramenés d’Édimbourg par lady Pénélope, elle n’oublie pas Il ceux qui courent par monts et par vaux comme des fous et cassent les pierres avec des marteaux, pour voir comment l’univers est fait ».

Parmi les amis et continuateurs de Hutton, il en est un dont le nom mérite une mention spéciale, c’est sir James Hall, de Dunglass. Il avait accompagné Hutton dans quelques-unes de ses excursions et avait discuté avec lui les problèmes que présentent les roches d’Écosse. Aussi était-il familier avec les idées du maître et pouvait-il lui fournil’ des observations nouvelles recueillies dans différentes parties du pays. Doué d’une originalité d’esprit et d’une ingéniosité remarquable, il comprit bien vite que certaines des questions que soulevait la théorie de la terre pouvaient probablement être résolues par des expériences physiques. Mais Hutton se défiait de toute tentative « d’imiter les grandes opérations de la nature en allumant un fourneau et en regardant le fond d’un creuset », Par déférence pour cette opinion du maître, Hall remit ses expériences jusqu’après la mort de celui-ci. Il institua alors une remarquable série de recherches qui restent comme un des faits les plus mémorables dans l’histoire des sciences, car ce fut le premier essai méthodique de démontrer la vérité d’une hypothèse géologique en faisant appel à l’expérimentation. Les neptunistes cherchaient à ridiculiser la doctrine de Hutton, qui affirmait que le basalte et les roches similaires avaient été autrefois à l’état de fusion ; ils prétendaient que, s’il en avait été ainsi, on les trouverait aujourd’hui à l’état de verre ou de scories. Hall fit triompher les idées de son ami en démontrant que le

basal te pouvait être fondu, puis ramené à l’état pierreux par un refroidissement progressif. Hutton prétendait encore que les réactions chimiques devaient être influencées par les pressions énormes qui existent à de grandes profondeurs sous la surface terrestre ; d’après lui, dans ces conditions le calcaire lui-même devait pouvoir fondre sans perdre son acide carbonique. Les arguments les plus spécieux avaient été émis contre cette proposition. Mais dans une série d’expériences des plus ingénieuses Hall réussit à convertir sous une forte pression le calcaire en une sorte de marbre et même à le fondre, et constata qu’à cet état il attaquait fortement les autres roches. Ces admirables recherches, qui servirent de base à la géologie expérimentale, ne sont pas le moins mémorable des services que l’école huttonienne a rendus au progrès de la science.

Malgré toute la clarté de vues et la sagacité des inductions de ces maîtres, leur science était nécessairement limitée par le petit nombre de faits certains qui avaient été établis jusqu’à leur époque. Ils reconnaissaient que l’univers actuel était formé des ruines d’un autre plus ancien, et ils expliquaient avec une perspicacité remarquable la manière dont les continents sont détruits et reformés tour à tour. Mais ce qu’ils ne pouvaient soupçonner, c’est qu’il y a eu toute une série de ces révolutions qui ont laissé leurs traces dans l’écorce terrestre. Ils n’imaginaient pas que, grâce à ces traces, il serait possible d’établir une chronologie déterminée que chacun pourrait lire et appliquer à n’importe quel point du globe. Ce furent les observations et les généralisations si remarquables de William Smith qui permirent cette extension considérable de nos connaissances sur le passé de notre globe. Pendant que les géologues écossais poursuivaient leurs recherches ici, Smith voyageait et montrait que les roches stratifiées de l’ouest de l’Angleterre se suivent dans un ordre déterminé, et que chacun de leurs groupes peut être distingué des autres et identifié dans toute la région, grâce aux débris organiques qu’ils contiennent. Il y a près de cent ans actuellement qu’il publia le résultat de ses observations, de sorte que nous sommes en droit de célébrer à la fois le centenaire de William Smith et celui de James Hutton. Il n’est pas de découverte isolée qui eut jamais sur le progrès de la science une influence aussi décisive et aussi grosse de conséquences que cette loi rie succession organique établie par Smith. Elle ne servit tout d’abord qu’à déterminer le classement des roches d’Angleterre. Mais bientôt on vit que sa valeur était universelle, et qu’elle fournissait la clef de la structure de toutes les couches stratifiées de la terre. On constata que l’écorce du globe contient les débris de toute l’histoire des règnes végétal et animal ; on put en distribuer les matériaux dans un ordre chronologique fidèle et obtenir un aperçu splendide de toute une série d’âges géologiques caractérisés chacun par des types organiques distincts, qui s’écartent de plus en plus des formes actuelles à mesure que leur antiquité augmente.

C’est ainsi qu’il y a une centaine d’années, les brillantes théories de Hutton et les sagaces généralisations de Smith donnèrent à l’étude du sol en notre pays un essor qui devait fonder une science toute moderne, la géologie.

Le temps me manquerait s’il me fanait retracer tous les progrès que cette science a faits durant le premier siècle de son existence. La marche des découvertes a été rapide et brillante ; le nombre et l’étendue des territoires qui ont été explorés ont augmenté d’une façon incessante. Pourtant il est certains ordres de recherches sur lesquels nous trouverons profit à fixer notre attention aujourd’hui. Nous verrons ainsi comment les principes proclamés en cette ville il y a cent ans ont développé leurs conséquences et montré sur toute la surface de la terre leur incontestable utilité.

Depuis les époques les plus reculées, les traits naturels de la surface terrestre ont attiré l’attention des hommes. L’âpre montagne, le ravin profond, le récif escarpé, le roc solitaire ont piqué la curiosité et fait naître maintes hypothèses sur leur origine. Les coquillages fossiles, enfouis par millions dans des roches situées bien loin de la mer, ont encore bien plus provoqué de questions sans cesse renaissantes. Mais pendant de longs siècles les recherches dans cette voie furent arrêtées par l’influence souveraine de la théologie orthodoxe. Ce n’était pas en réalité que l’Église s’opposât à l’interprétation si simple et si facile de ces phénomènes naturels. La foi aux idées reçues concernant l’âge du monde et l’histoire de la création était devenue une croyance si enracinée et si nécessaire que des laïques intelligents et instruits se mirent d’eux-mêmes à expliquer les difficultés que la nature soulevait avec tant de persistance et à chercher à réconcilier la science avec les enseignements des théologiens. Dans les théories variées qui prirent ainsi naissance, la connaissance des lois naturelles était d’ordinaire en raison in verse du rôle joué par une imagination sans contrôle. On ne saurait lire sans sourire les élucubrations de Burnet, de Whiston, de Whitehurst et de bien d’autres. En aucun sens il ne s’agit là de recherches scientifiques ; ce ne sont que les exercices d’ignorants à peine dégrossis. Ces théories avaient pour origine le désir louable de servir ce que l’on croyait être la cause de la vraie religion. Mais elles n’eurent pour effet que de retarder les recherches sérieuses et exercèrent à ce point de vue une influence néfaste sur le progrès intellectuel.

Il faut dire à la gloire de l’École de géologie d’Édimbourg qu’elle sut bannir toutes ces fantaisies insignifiantes. Hutton proclamait sereinement que sa philosophie n’avait pas à se préoccuper du problème de l’origine des choses ; son but n’était que l’étude des phénomènes dont la terre a été le jouet à ses époques anciennes. Avec l’intuition du génie, il comprit de bonne heure que la seule base solide pour rechercher ce qui a dû se passer autrefois, c’est l’observation des phénomènes actuels. Il fonda donc son système sur l’étude de ce que produisent de-nos jours les forces géologiques. Il proclamait que la nature est constante et uniforme dans ses œuvres, et que l’histoire ancienne du globe ne deviendrait intelligible qu’autant que l’on saurait observer et interpréter ses manifestations actuelles. Ainsi dans ses mains l’étude du présent devint la clef qui permit d’élucider le passé. L’établissement de cette grande vérité fut le premier pas vers la création d’une science rationnelle. La doctrine de l’uniformité des causes dans la nature devint le grand principe sur lequel on put faire reposer la géologie moderne avec tous ses développements.

Une vic intense anima dès lors l’étude de la terre ; un esprit nouveau inspira chaque progrès que fit la science. Des faits qui étaient familiers depuis longtemps reçurent un sens plus large et plus profond lorsque l’on eut reconnu leurs connexions réciproques comme parties d’un grand système harmonieux, dont les modifications sont incessantes. Aucun phénomène naturel ne donna une confirmation plus remarquable de cette théorie que cette circulation merveilleuse de l’eau de la terre à la mer et réciproquement. Les hommes avaient, de temps immémorial, observé l’arrivée des nuages, la chute de la pluie, le cours des rivières, et avaient reconnu que c’était ce mécanisme si parfaitement agencé qui produisait la beauté et la fertilité du sol. On apprenait maintenant que ces phénomènes s’accompagnent d’une usure continuelle de la surface terrestre ; que le sol qui nous porte cesserait de nous donner l’abondance s’il n’était constamment entraîné et renouvelé par les eaux. Grâce à ce transport incessant de la terre vers la mer, le niveau du sol s’abaisse insensiblement et les vallées se creusent. Mais ces matériaux apportés au fond de l’Océan ne sont pas perdus pour toujours : ils s’y accumulent et forment des rochers qui à leur tour seront soulevés et constitueront des continents nouveaux. Destruction et rénovation se balancent donc sans cesse, et c’est grâce à ce système admirable que notre globe est habitable. On ne saurait concevoir l’économie de la planète fondée sur une autre base. Sans la circulation de l’eau, l’existence des plantes et des animaux serait impossible ; et cette circulation implique l’usure de la surface et le renouvèlement de ses particules désagrégées.

Ce qui se passe aujourd’hui a dû avoir lieu aux époques anciennes ; Hutton et Playfair montraient les roches stratifiées comme une preuve palpable de ce fait. En basant ainsi leur théorie sur l’observation actuelle, et en cherchant dans les phénomènes qui se passent sous nos yeux un guide pour l’interprétation de ceux du passé, ils apportaient à la géologie une aide puissante contre les attaques des théologiens et les spéculations des cosmologistes , ils lui donnaient place parmi les connaissances inductives les mieux reconnues. Les progrès prodigieux accomplis par la science moderne sont dus dans une large mesure à l’influence dirigeante de leur système philosophique.

Mais tout en reconnaissant avec admiration l’action bienfaisante de la doctrine de l’uniformité des causes naturelles, il faut avouer qu’elle a été poussée à des conséquences extrêmes que ne prévoyait peut-être pas son auteur. Il était logique et prudent de prendre l’état actuel de la nature pour point de départ d’où l’on irait à la découverte de ce qui devait exister aux époques géologiques. Mais on ne saurait nier que l’expérience humaine depuis les quelques siècles qui nous sont seuls un peu connus est trop brève. Elle ne saurait nous garantir avec quelque certitude que les phénomènes naturels ont dû avoir lieu dans le passé avec la même énergie et la même extension que ce que nous observons aujourd’hui. On peut en tout cas concéder que des variations d’énergie sont possibles, tout en ne les admettant qu’avec de fortes preuves à l’appui.

Il était juste de refuser d’admettre l’action de causes hypothétiques lorsque les phénomènes étaient susceptibles d’une interprétation simple et naturelle, en s’en rapportant aux facteurs que l’on peut observer et étudier actuellement. Mais on allait trop loin en s’imaginant qu’aucune autre influence que celles que l’on observe de nos jours n’avait pu jouer un rôle dans l’économie terrestre. Les adeptes de cette théorie s’exposaient au reproche d’établir une sorte de mouvement perpétuel dans le mécanisme de la nature. Ils ne pouvaient trouver dans l’histoire de la terre aucune raison pour qu’elle ait eu jamais un commencement ni pour qu’elle doive jamais avoir une fin. Ils. voyaient que des destructions et des rénovations successives s’étaient effectuées sur la surface de la terre ; cette longue suite de cataclysmes formait une série dont les premiers termes se perdaient dans la nuit des temps, tandis que les dernières modifications sont encore en train de se produire sans que l’on puisse prévoir la fin du cycle.

Si les découvertes de William Smith avaient été bien comprises, elles auraient servi de correctif à cette conception trop uniformiste, car elles révélaient que l’écorce terrestre contient une longue suite de types organiques disposés suivant une progression continue indubitable. Elles prouvaient que les plan tes et les animaux ont subi de grandes variations dans les diverses périodes de l’histoire du globe. L’état présent de la vie organique n’est que la dernière phase d’une longue série qui l’a précédé ; et à mesure que l’on s’enfonce dans le passé, chaque anneau de la chaîne s’éloigne davantage des types organisés actuels. On n’avait encore trouvé aucun reste des premiers êtres vivants qui apparurent sur notre planète, et en fait on n’en trouvera jamais. Mais la simplification manifeste des types dans les couches les plus anciennes témoignait évidemment qu’on approchait du point initial d’où était sortie la longue série des êtres. On pouvait donc démontrer qu’il y avait eu sur le globe une marche progressive des formes organiques depuis les plus basses jusqu’à l’homme inclusivement. Ainsi, dans le monde fossile dispersé dans la plus grande partie des couches anciennes, la nature n’avait pas été uniforme, mais avait suivi un vaste plan dans son évolution progressive. Il était donc rationnel que ceux qui avaient découvert ce plan fussent amenés à chercher si l’on ne pourrait distinguer une progression physique analogue partant d’un point initial déterminé dans l’ossature rocheuse du globe lui-même.

Mais les premiers maîtres de la science travaillaient dans des conditions fort désavantageuses. Tout d’abord ils trouvaient les monuments les plus anciens de l’histoire de la terre dans un état de délabrement et de ruine si complet qu’ils n’étaient plus intelligibles. En second lieu, ils vivaient sous l’influence de cette violente réaction contre la spéculation, qui suivit la controverse entre neptunistes et plutonistes dans les premières décades de notre siècle. Ils se considéraient comme obligés à ne rechercher que des faits, sans former de théories. Comme l’étude de l’écorce terrestre ne leur fournissait pas de données qui pussent jeter quelque lumière sur la constitution primitive et le développement ultérieur de notre planète, ils se refusaient à toute interprétation théorique qui eût pu leur être apportée par d’autres branches de la science. Il leur suffisait de montrer, comme l’avait fait Hutton, que la structure visible de la terre n’indique pas trace du commencement des choses, et que les couches les plus anciennes du sol ne révèlent pas de conditions physiques essentiellement différentes de celles où nous vivons. Ils suivaient certainement avec intérêt les spéculations de Kant, Laplace et Herschell, sur l’évolution probable des nébuleuses, des soleils et des planètes, mais ils les regardaient en même temps avec une certaine froideur comme des idées situées en dehors du cadre de leurs recherches. Ils ne reconnaissaient pas de relations pratiques entre ces spéculations et les données fournies par la terre elle-même sur sa propre histoire et son évolution.

Cette absence de théorie si remarquable de la part d’hommes que le public était accoutumé de regarder comme les plus spéculatifs des savants n’aurait probablement pas été dissipée de sitôt par une découverte faite dans le champ ordinaire de leurs recherches. Même actuellement, après tant d’années de travail assidu, les premiers chapitres de l’histoire de notre planète restent encore à découvrir, ou bien sont indéchiffrables. Sur le grand palimpseste terrestre, les premières inscriptions semblent avoir été effacées définitivement par celles des âges plus récents. Mais la question de l’état original et de l’histoire ultérieure de la planète peut être étudiée au point de vue de l’astronomie et de la physique. C’est par des recherches de cette nature que la torpeur de la géologie fut enfin secouée. C’est à notre ancien président, lord Kelvin, que revient le mérite d’avoir attiré l’attention sur ce sujet. Il montra par les arguments les plus probants qu’il était impossible de croire à la doctrine extrême des uniformistes. L’incertitude de certaines données le forçaient à demander de très larges limites de temps, mais il montrait que toute l’évolution de la terre et de ses habitants devait avoir été comprise dans ces limites. La doctrine géologique qui voulait que l’ordre présent de la nature servît de guide pour l’interprétation du passé restait aussi vraie et aussi féconde que jamais ; mais il fallait l’élargir en étudiant la terre en tant que corps planétaire. La perte séculaire de chaleur que subissent à la fois la terre et le soleil démontre à l’évidence que l’état présent du système ne peut pas avoir existé à l’origine. Cet abaissement de température avec toutes ses conséquences n’est pas simplement un objet de spéculation. C’est un fait tout aussi réel et de la même nature que n’importe lequel des phénomènes physiques qui nous sont familiers. Il nous indique, à ne pas s’y tromper, ce qu’a dû être ce commencement des choses, dont Hutton et ses continuateurs ne trouvaient aucun signe dans la nature.

La doctrine uniformiste reçut encore d’autres modifications et des développements nouveaux, lorsque l’écorce terrestre eut été explorée avec plus de détails et que l’ensemble de nos connaissances géologiques se fut accru.

Hutton et Playfair croyaient à des catastrophes périodiques, et en réalité ils étaient forcés d’y recourir pour renouveler et conserver les conditions d’habitabilité de la planète. Leurs successeurs, au contraire, en vinrent graduellement à voir avec répugnance toute hypothèse d’une manifestation anormale et violente des forces naturelles. Ils se persuadèrent même que seules des actions lentes et relativement faibles, comme celles auxquelles nous assistons, pouvaient être reconnues avec cette évidence qu’il faut exiger des faits géologiques. Je me rappelle parfaitement quel article de foi cette proposition était devenue au temps de ma jeunesse. Notre grand et illustre maître, Lyell, nous enseignait la croyance à des actions progressives et uniformes, étendues à des périodes de temps indéfinies ; mais quelques-uns de ses disciples, entraînés par leur zèle, tirèrent de cette doctrine des conséquences extrêmes qui certainement n’étaient pas dans la pensée de Lyell. Les traces les plus indubitables des cataclysmes terrestres, telles que les chaines de montagnes, étaient attribuées à des mouvements lents prolongés durant des périodes indéfinies, et non à des convulsions soudaines de l’écorce terrestre.

Ce que les membres les plus avancés de l’école uniformiste ne percevaient pas, c’était la possibilité de voie même en l’état présent du globe se produire des catastrophes aussi terribles que celles des temps géologiques. Ces phénomènes ne peuvent guère affecter à la fois toute l’étendue de la terre ; ils peuvent ne se reproduire qu’a des intervalles si éloignés, que l’homme n’a pas encore eu l’occasion d’en enregistrer d’exemple. Mais il faut admettre sans l’ombre d’un doute que ces cataclysmes se sont reproduits à diverses reprises et même à des époques géologiques relativement récentes. C’est à des recherches ultérieures qu’il faut demander quel rôle ont joué dans ces révolutions les influences cosmiques extérieures à la planète et les mouvements internes de sa propre masse. On peut admettre ces influences diverses sans perdre de vue la doctrine de Hutton et sans oublier que notre point de départ est la connaissance des modifications actuelles de la surface terrestre.

La plus récente et la mieux connue de ces grandes transformations est la période glaciaire. Si, il y a quelque soixante ans, quelqu’un avait osé affirmer qu’à une date assez récente les neiges et les glaciers des régions arctiques s’étendaient au sud jusqu’en France, on l’aurait traité de visionnaire et de fou. Beaucoup des faits que ce savant aurait apportés en faveur de son hypothèse étaient déjà connus alors, mais ils avaient reçu diverses autres interprétations. Certains observateurs, notamment l’ami de Hutton, James Hall, les attribuaient à de violentes débâcles d’eau qui entraînaient tout ce qui se trouvait à la surface du sol. D’autres les expliquaient par l’effet des marées ’et des courants de la mer sur un sol dont le niveau était très bas. L’école uniformiste de Lyell n’éprouvait aucun scrupule à élever ou abaisser, suivant les besoins, le niveau des terres, Lorsque l’on se rappelle combien ces savants avaient horreur de toute action naturelle dont l’expérience actuelle ne nous donne pas d’exemple, on ne peut qu’être surpris de la hardiesse avec laquelle parfois ils bouleversaient la terre et la mer, submergeant les montagnes et plaçant des continents aux endroits où nous voyons des océans profonds. Ils prenaient tant de libertés avec la géographie, parce qu’ils n’invoquaient dans leurs opérations que des causes bien établies. Ils savaient que, durant un tremblement de terre, les rivages de la mer peuvent être élevés ou abaissés de quelques pieds ; ils en concluaient que l’on était en droit d’expliquer tous les problèmes géologiques par des soulèvements ou des affaissements d’une importance quelconque. Les progrès de la science ont bien souvent fait justice de cette licence géographique et nous ont permis de com- . prendre dans tous ses détails l’étrange histoire de la période glaciaire.

Il est hors de doute que, lorsque l’homme était déjà apparu sur la terre, il se produisit de grands changements dans l’hémisphère septentrional. Le climat avait été jusqu’alors si doux que les arbres de la zone chaude s’approchaient du pôle. Il se refroidit tellement à cette époque que la neige et la glace recouvrirent le nord de l’Europe et s’étendirent au sud sur les côtes d’Irlande et l’Angleterre, et, par la Baltique, en France et en Allemagne, Cette transformation ne fut pas un de ces épisodes qui ne durent que quelques saisons et laissent ensuite le climat revenir à son état primitif. Elle doit avoir persisté avec des fluctuations successives pendant quelques milliers d’années. Lorsque ce phénomène tira à sa fin, il est probable que le froid diminua d’une façon aussi insensible qu’il s’était établi ; et lorsque, enfin, les glaces se-furent retirées, elles laissèrent l’Europe et l’Amérique du Nord profondément modifiées tant dans leur aspect général que dans les caractères de leurs habitants. Les contours déchiquetés des roches anciennes avaient été aplanis et polis par la marche des glaciers, tandis que le sol sous-jacent était recouvert de vase, de gravier et de sable qu’ils avaient abandonnés au moment de leur fonte. La flore si variée et si riche qui s’étendait primitivement jusqu’en dedans du cercle arctique avait été refoulée vers des climats moins rudes et plus méridionaux. Mais le fait le plus important fut l’extinction des grands animaux qui vivaient auparavant en Europe. Le lion, l’hyène, le cheval sauvage, l’hippopotame périrent sur place, ou bien émigrèrent vers le bassin de la Méditerranée, et de là en Afrique. A leur place vinrent des types septentrionaux : le renne, le glouton, le bœuf musqué, le mammouth.

Cette transformation merveilleuse, qui atteignait à la fois le relief du sol, le climat, la végétation et la faune, s’accomplit dans une période relativement restreinte des temps géologiques ; et, bien qu’elle puisse avoir eu lieu sans convulsion soudaine et violente, elle n’en reste pas moins comme une des catastrophes les plus remarquables de l’histoire du globe. Il est probable qu’elle est due principalement ou même en entier à l’action de forces extérieures à la planète. Aucun cataclysme analogue n’atteignit, de mémoire d’homme, les continents ; aussi la période glaciaire peut-elle être citée comme un argument contre la théorie de l’uniformité ; et pourtant elle n’eut lieu que comme conséquence de l’ordre établi par la nature. Qu’on admette ou non d’autres périodes glaciaires avant celle dont nous constatons les traces, il est certain que les conditions qui lui donnèrent naissance peuvent s’être rencontrées auparavant et peuvent se présenter de nouveau. Les influences diverses mises en jeu par la réfrigération progressive de l’hémisphère septentrional n’étaient pas différentes de celles qui nous sont familières. La neige tombe et les glaciers progressent comme ceux d’alors. Les roches s’ont encore rayées et polies par les glaciers des Alpes et de Norvège, exactement comme à cette époque. Il n’y avait donc rien d’anormal dans les phénomènes, si ce n’est le degré avec lequel ils se manifestèrent. Nous ne reconnaissons la catastrophe que parce que nous constatons en elle l’action de ces même forces naturelles qui font partie intégrante du mécanisme qui transforme incessamment la surface de la terre.

L’un des plus grands mérites de l’école huttonienne fut d’avoir donné la première idée rationnelle de la haute antiquité du globe. Jusque-là, on croyait que six mille ans environ suffisaient à comprendre la vie entière de la planète et même de tout l’univers. Maintenant le voile était levé qui avait caché l’histoire de la terre ; les hommes, regardant au-delà du court espace de temps qu’ils lui accordaient d’abord, virent une longue suite de périodes s’enfonçant dans un passé illimité, et leur imagination fut vivement frappée par ce spectacle. L’astronomie avait fait connaître les champs infinis de l’espace ; la science nouvelle de la géologie montrait à l’homme le temps dans son éternité. Plus on étudiait les restes des périodes anciennes, plus on s’enfonçait dans un passé si éloigné qu’il défie toute tentative pour le définir ou le mesurer. Les progrès des recherches fournissaient constamment des preuves nouvelles de la durée énorme des âges qui précédèrent l’apparition de l’homme ; en même temps, à mesure que nos connaissances se perfectionnaient, des périodes que l’on avait crues successives se révélaient séparées les unes des autres par des intervalles de temps prolongés. Aussi bientôt se rangea-t-on à l’idée que si l’astronome ne saurait rencontrer de limite dans son libre essor à travers l’espace, toute l’éternité passée était ouverte aux spéculations du géologue. Playfair, reprenant et développant les idées de Hutton, avait déclaré que ni les couches géologiques ni ce que nous savons des mouvements planétaires ne permettaient de découvrir trace du commencement ni symptôme de la fin de l’ordre de choses actuel. D’après lui, on ne trouvait dans la nature pas de signe de jeunesse ou de décadence, rien qui permit de deviner le passé ou d’estimer l’évolution future de l’univers. Le Créateur peut détruire ce qui existe, aussi bien qu’il lui a donné un commencement ; mais cette catastrophe ne sera amenée par aucune des forces que nous connaissons et n’est indiquée par rien de ce qui tombe sous notre observation. Cette doctrine était naturellement adoptée avec enthousiasme par l’école uniformiste extrême, qui réclamait une durée illimitée pour l’accomplissement des modifications lentes et continues dont elle constatait partout l’existence dans le passé de la terre.

Ce fut lord Kelvin qui appela le premier l’attention sur l’erreur fondamentale de cette conception. Il montra que, si l’on tient. compte de la température élevée e l’intérieur du globe et de sa diminution progressive, on peut fixer une limite à l’antiquité de la planète. Bien loin de ne trouver aucune trace de commencement ni aucun signe de la fin de l’ordre actuel, il fit voir que chacun des membres du système solaire témoigne d’une perte graduelle d’énergie qui a nécessairement eu son origine dans le passé. On ne possède pas de données précises pour mesurer l’intervalle de temps qui a dû. s’écouler depuis cet antique commencement des choses. Mais il estimait que la surface de la terre ne pouvait s’être consolidée en moins de vingt millions d’années ; car sinon la température augmenterait plus qu’elle ne fait en s’enfonçant sous terre ; d’autre part, cette durée ne saurait dépasser 400 millions d’années, car alors il n’y aurait plus d’augmentation du tout. II était porté, en s’aidant de toutes les données que la science possédait alors, à fixer une période d’environ 100 millions d’années pour toute l’histoire géologique du globe.

Il n’est jamais agréable de voir diminuer subitement une fortune que l’on avait crue inépuisable. Lorsque le géologue fut ainsi pris à partie par le physicien qui lui montrait qu’il avait énormément exagéré ses chiffres, il dut croire que celui-ci se trompait en lui retournant ainsi les traites qu’il avait tirées sur l’éternité. Il voyait combien étaient vagues les limites de temps qu’on pouvait déduire des considérations physiques, combien incertaines les données qui avaient servi à les calculer. Tout en ne pouvant se refuser à admettre que des bornes dussent être fixées à sa chronologie, il se consolait en pensant qu’une centaine de millions d’années forment après tout une période assez longue, qui peut avoir suffi pour l’accomplissement de toutes les lentes modifications qu’il constatait dans l’écorce terrestre. Il était donc porté à admettre cette délimitation imposée à l’histoire géologique.

Mais les recherches physiques se poursuivaient au sujet de l’état primitif et de l’antiquité de la terre. D’autres considérations sur l’influence des marées et le retard qu’elles apportent à la rotation de la terre, sur le refroidissement du soleil, conduisirent à réduire encore considérablement le temps qu’on accordait. à l’évolution de la planète. Le géologue se trouvait dans la situation du roi Lear, lorsque sa garde du corps de cent chevaliers fut massacrée : « Combien vous en faut-il ? Vingt-cinq, dix ou cinq ? » demande l’inexorable physicien, tout en réduisant sans remords ce qu’il avait accordé d’abord. Lord Kelvin nous donnait encore une vingtaine de millions d’années, mais le professeur Tait voudrait nous voir nous contenter de dix millions.

En science comme dans la plupart des questions, il y a souvent deux façons d’envisager les choses, et la vérité ne se trouve entièrement d’aucun côté. Je confesse que les exigences des anciens géologues qui demandaient une série d’âges illimitée. étaient exagérées, et les physiciens leur rendirent service en réduisant cette durée. On peut admettre aussi que les dernières conclusions tirées des considérations physiques forcent à revoir en détail l’interprétation qu’on a donnée à l’agencement des couches rocheuses. Il faut chercher si on ne pourrait la modifier ou l’amender pour la faire concorder avec ces données nouvelles. Mais il faut se rappeler aussi que la géologie comprend un dossier volumineux de faits que l’on ne saurait ignorer, et que leur explication doit concorder avec les lois naturelles connues. Si les conclusions tirées d’une étude ’attentive de ces données ne s’accordent pas avec celles déduites des considérations physiques, ce n’est pas trop demander que d’exiger que celles-ci soient révisées à leur tour. On a fort bien dit que le raisonnement mathématique est un mécanisme parfait, mais que la valeur de ce qu’il produit dépend de la qualité de ce qu’on y met. Pour ma part, je ne saurais douter qu’il y ait quelque défaut dans les arguments tirés de la physique ; mais je n’oserais prétendre à montrer où réside l’erreur. On doit avoir fait quelque hypothèse hasardée ou bien négligé quelques données dont l’absence fausse les conclusions. Lorsqu’on aura tout fait entrer en ligne de compte, il est certain que la physique nous accordera assez de temps pour une interprétation raisonnable des faits géologiques.

Dans les problèmes de cette nature, où dos données géologiques susceptibles d’une estimation numérique seraient si nécessaires, il n’est guère possible d’obtenir des indications de durée auxquelles on puisse ajouter une foi absolue. Nous ne pouvons que mesurer le temps nécessaire aux modifications en cours actuellement et en inférer celui qu’a dû exiger l’accomplissement de changements semblables dans le passé. Il existe heureusement un phénomène qu’on peut étudier dans ses détails et qui est susceptible de fournir des indications à ce sujet. La dégradation universelle de la surface terrestre peut être regardée comme une action des plus lentes. Bien qu’elle soit incessante, qui semble, depuis des siècles, avoir à peine changé d’une façon imperceptible l’aspect d’une contrée. Les montagnes et les plaines, les collines et les vallées paraissent conserver le même aspect familier qu’indiquent les pages les plus anciennes de l’histoire. Cette lenteur est un des faits les plus remarquables de la géologie. Elle a contribué dans une large mesure à faire naître et à entretenir la croyance à la durée illimitée nécessaire pour l’évolution de la terre.

Mais les géologues s’aperçurent, que la dégradation du sol est susceptible d’être mesurée actuellement. La quantité de matériaux entraînés d’un bassin fluvial dans un temps donné et déposés dans la mer sous forme de vase, de sable ou de gravier, représente la proportion dont le niveau du territoire a été abaissé. Mais la dénudation et le dépôt doivent être équivalents l’un à l’autre. Les sédiments contiendront autant de matériaux qu’il en a été enlevé au sol ; et, en mesurant la masse de détritus portés annuellement à la mer par un fleuve, nous obtiendrons une indication non seulement sur la rapidité de la dénudation de la région, mais aussi sur celle avec laquelle se forment actuellement les dépôts alluvionnaires.

Comme on pouvait s’y attendre, les forces qui président au nivèlement de la surface n’agissent pas partout avec une énergie égale. Elles sont plus puissantes aux endroits où la pluie est abondante, où les variations diurnes de la température sont étendues et où les gelées sont fréquentes. Leur action est donc bien plus énergique dans les régions montagneuses que dans les plaines ; leurs résultats doivent varier constamment dans des limites étendues, non seulement dans les différents bassins de drainage, mais même souvent dans un seul et même bassin. La mesure de la proportion des sédiments roulés dans l’eau des rivières montre que si, parfois, l’abaissement de la surface peut atteindre 1/730 de pied par an, dans d’autres cas, le chiffre tombe à 1/6800. En d’autres termes, si l’on suppose que les formations nouvelles se déposent au fond de la mer sur une surface égale à celle qu’elles occupaient en terre ferme, le niveau du fond s’élèvera d’un pied en 730 ans, dans un cas ; en 6800 ans, dans l’autre.

Si l’on applique ces résultats à la mesure’ de la durée nécessaire au dépôt des divers sédiments que nous constatons à la surface de la terre, on obtiendra quelques indications sur la longueur des périodes géologiques. D’après les calculs les plus raisonnables, ces couches stratifiées, aux endroits où elles sont le mieux développées, atteignent ensemble une épaisseur de 100000 pieds environ. Si elles s’étaient déposées de la façon la plus rapide que nous puissions constater, leur formation aurait exigé 73 millions d’années. Si leur dépôt s’était effectué de la façon la plus lente, il aurait demandé 680 millions d’années.

Mais on peut objecter que toutes les formes d’énergie terrestre sont en voie d’affaiblissement, que la dénudation la plus active que nous constations actuellement n’est rien en comparaison de celle des ages passés, et que les couches stratifiées de l’écorce terrestre peuvent s’être déposées dans un espace de temps beaucoup plus court que les évènements modernes le donneraient à supposer. Ces considérations paraissent assez spécieuses, mais on ne saurait trouver d’argument en leur faveur dans l’étude des roches. Tout an contraire, il est impossible d’étudier avec attention les divers systèmes de formations sédimentaires sans être frappé de ce fait que leur accumulation a dû visiblement avoir été extrêmement lente. On rencontre de place en place des groupes de stratification formés de lamelles minces du sable le plus fin, qui évidemment se sont déposés dans une eau calme èt à diverses reprises. Nous trouvons des couches ridées à la surface qui ne sont que d’anciens rivages où le sable et la vase s’étalaient et se confondaient comme dans les estuaires actuels. Nous ne saurions trouver de preuve que le dépôt des sédiments se fît plus rapidement qu’aujourd’hui durant l’époque mésozoïque ou paléozoïque. S’il y avait eu quelque différence de degré entre les âges anciens et la période moderne, elle n’aurait pu manquer de laisser ses traces dans l’écorce terrestre.

Mais la durée des périodes géologiques est encore bien plus grande qu’on pourrait le supposer à la seule inspection des formations stratifiées. En effet, les sédiments ne se sont pas déposés d’une façon continue ; la marche du phénomène a. été, à diverses reprises, interrompue par des soulèvements suivis de dépression. Les dépôts sont si fragmentaires en certaines régions, que l’on peut aisément démontrer-que le temps nécessaire à leur formation est bien inférieur à celui qu’indiquent leurs bouleversements successifs.

Il y a encore d’autres preuves à tirer de la succession des espèces animales et végétales qui ont laissé leurs restes dans les diverses couches de l’écorce terrestre. Personne ne croit plus aujourd’hui à l’étrange théorie des créations successives et des destructions universelles de la vie organique. On admet partout que, des époques les plus reculées jusqu’à nos jours, il y a eu un développement progressif, un type succédant à un autre dans une marche régulièrement ascendante. Des données précises nous marquent les étapes de cette évolution. On objecte pourtant que, depuis que l’homme a commencé à observer, on n’a pas constaté de variation spécifique des formes organiques. Nous savons que l’homme a vu s’éteindre plusieurs espèces, mais il n’y a pas de preuve qu’aucune espèce nouvelle se soit formée, et il ne paraît pas y avoir de variations appréciables dans les espèces actuelles qui vivent à l’état sauvage. Les graines et les plantes trouvées avec les momies égyptiennes, de même que les fleurs et les fruits peints dans les tombeaux, sont faciles à identifier avec les végétaux de l’Égypte moderne. Les cadavres embaumés des animaux ne présentent pas de différence sensible avec ceux qu’on rencontre aujourd’hui dans le pays. Les races humaines du nord de l’Afrique et de l’Asie occidentale sont déjà aussi distinctes qu’à présent sur les portraits qu’en ont laissé les anciens artistes égyptiens, et elles ne paraissent pas avoir subi de modifications depuis cette époque. Ainsi un espace de temps de 4000 à 5000 ans n’a produit ni dans la faune ni dans la flore aucune variation appréciable. Cette absence de variation dans ces cas ne prouve pas que des altérations considérables n’aient pas pu s’accomplir dans d’autres formes plus exposées aux vicissitudes du climat et aux autres influences externes, mais elle peut au moins servir de présomption en faveur de l’extrême lenteur des modifications des formes organiques.

Laissons de côté l’horizon étroit de l’histoire humaine et portons nos regards sur les restes de plantes et d’animaux conservés dans les couches géologiques relativement récentes, mais qui sont encore de plusieurs milliers d’années plus anciennes que les monuments les plus vieux qu’ait élevés la main de l’homme. Nous y trouverons de nouvelles preuves de la persistance des types spécifiques. Des coquilles qui vivaient dans nos mers avant la période glaciaire présentent absolument les mêmes particularités de forme, de structure et de détails que possèdent encore leurs descendants. Cet énorme intervalle de temps n’a pas suffi à leur imprimer de modification importante. Il en est de même des plantes et des animaux supérieurs qui vivent encore aujourd’hui. Quelques formes se sont éteintes, mais bien peu ou même aucunes de celles qui restent ne montrent des tendances à se transformer en espèces nouvelles. Il faut admettre que ces transitions ont existé, que des variations se produisent depuis que la vie organisée a pris naissance sur la planète et qu’elles ont encore lieu aujourd’hui. Mais nous ne saurions les prendre sur le fait, et force nous est d’admettre que leur marche est excessivement lente.

Il n’y a pas de raison pour penser que la rapidité de l’évolution organique ait jamais subi de variations importantes ; tout au moins n’en a-t-on pas de preuves. Si l’on rapproche ce fait de ce que nous a montré l’étude des roches sédimentaires, on est amené à conclure que l’écorce terrestre telle que nous la connaissons a dû se constituer d’une façon graduelle et presque insensible. Si les milliers d’années qui se sont écoulées depuis l’époque glaciaire n’ont produit aucune modification appréciable dans les règnes végétal et animal, que de temps ont dû exiger ces transformations merveilleuses que nous observons dans la flore et la faune fossiles !

Tout bien pesé, on peut affirmer que les faits géologiques se présentent avec une évidence que ne sauraient ébranler les arguments tirés d’une autre science. On ne pourrait en tout cas les interpréter d’une façon satisfaisante en les renfermant dans le court espace de temps que nous accordent les spéculations physiques les plus récentes.

Il me reste à exposer un chapitre de l’histoire de la terre qui est devenu, dans ces dernières années, l’un des plus intéressants de la géologie, mais dont Hutton et Playfair avaient déjà compris la portée. Avec la perspicacité du génie, ces maîtres avaient reconnu que les grandes masses de terrain et les chaînes de montagnes étendues doivent leur origine à de brusques mouvements qui ont de temps en temps bouleversé la surface de la terre ; mais que les détails de leurs contours sont dus principalement à l’érosion des eaux. La surface du sol étant constamment entraînée par celles-ci, c’est ce phénomène qui, par une sorte de sculpture, a donné à chaque région sa physionomie spéciale. Les vallées se sont creusées, les collines sont restées comme des témoins de l’ancien niveau du sol. Ces différences des détails topographiques ne sont que des accidents variés et locaux qui ont pour origine commune la dégradation du sol.

Telles sont les grandes lignes directrices qui nous ont permis de nous élever, grâce à l’abondance des détails nouveaux, à une conception plus large de l’origine des formes observées. La loi de l’évolution est écrite aussi clairement sur les contours de la terre que sur toute autre page du livre de la nature. Nous savons que la topographie actuelle des continents n’est pas primitive, mais a été précédée de bien des transformations successives. Nous pouvons retrouver les traces de ces antiques révolutions dans l’ossature de la moindre colline et la configuration de chaque vallon. Une chaine de montagnes nous indique les phases successives suivies par l’évolution géographique. Dans certaines régions, la terre et la mer se sont remplacées l’une l’autre à diverses reprises. Des volcans ont été en activité et se sont éteints en bien des pays longtemps avant l’apparition de l’homme. Des espèces entières de plantes et d’animaux ont changé d’habitat, en laissant derrière elles leurs restes comme preuves, à la fois, du lent développement des formes organiques et des vicissitudes subies par la surface terrestre ; elles nous ont permis en même temps de disposer, dans un ordre chronologique, les divers terrains que nous observons. Mais ce ne sont pas seulement les organismes des époques primitives qui rendent possible de se représenter les révolutions du globe. On a découvert que les plantes et les animaux de nos jours rappellent beaucoup de caractères géographiques qui ont disparu depuis longtemps. Leur distribution nous montre que les climats ont changé, que des îles se sont séparées des continents, que des océans, autrefois réunis, ont été disjoints par des terres, que d’autres, au contraire, ont fusionné ; des continents ont été engloutis, tandis que leurs restes demeuraient isolés. Le présent et le passé sont donc unis non seulement par la chaine des espèces éteintes, mais aussi par le monde vivant, et ne forment qu’un seul et même système de progression continue.

Dans cette science nouvelle que nous possédons des transformations de la surface terrestre, l’un des faits les plus intéressants, à mon sens, est ce pouvoir qui nous est donné de nous représenter les contrastes entre l’aspect actuel du paysage et de la topographie, et ce qu’il a dû être autrefois. Il semble que nous ayons acquis un sens nouveau. Les objets que perçoivent les yeux du corps — montagnes, plaines ou vallées — ne sont qu’un voile derrière lequel s’ouvre, pour celui qui sait le soulever, la vision grandiose de terres et d’océans disparus depuis longtemps. On peut distinguer des paysages du caractère le plus varié qui se projettent pour ainsi dire les uns sur les autres et entremêlent leurs lignes ; leurs contrastes les plus vifs s’adoucissent en une sublime harmonie. Comme dit le poète : « Nous voyons, mais pas avec les yeux seulement. » De même que, par un rayon de soleil, le paysage est illuminé par ce jeu de l’imagination que la science sait si bien exciter et prolonger.

Les environs d’Édimbourg nous offrent d’admirables exemples des lois que nous avons étudiées. Partout nous y trouvons les preuves de ce travail incessant de sculpture qui a façonné peu à peu les éléments du paysage et leur a donné leur forme actuelle. Notre œil s’arrête sur des collines qui dominent la plaine, non pas parce qu’elles ont été soulevées au-dessus d’elles, mais parce que leurs matériaux plus durs leur ont permis de mieux résister à la dégradation qui a entrainé les couches moins denses de la plaine. La surface du sol s’est abaissée peu à peu, et chacune des roches qui ont été successivement dénudées a communiqué au paysage ses propres caractères de forme et de couleur.

Si, nous plaçant sur le point culminant, nous explorons du regard la vaste scène qui s’étend à nos pieds, et que, remontant le cours des ages, nous évoquions les sites qui se sont succédé ici dans le passé, quelle suite de tableaux étranges vient solliciter notre admiration ! Les rues encombrées d’aujourd’hui se perdent dans les taillis et les forêts des époques préhistoriques. Les lacs des anciens temps scintillent à travers les branches ; une pirogue grossière se détache du bord, effrayant les daims qui venaient s’abreuver. Pendant que nous regardons, le tableau change : c’est une scène polaire, avec des bouquets de saules arctiques et de bouleaux rabougris ; des troupeaux de rennes y paissent, et l’énorme mammouth y cherche sa retraite. Une couche épaisse de neige drape les collines qui nous entourent, et, vers le Nord-Ouest, la blancheur éclatante des glaciers marque la chaine des Highlands. Cependant l’aspect du paysage devient encore plus froid, les collines disparaissent sous une couche de glace de deux mille pieds d’épaisseur qui comble toute la vallée médiane d’Écosse et descend lentement vers l’Est jusqu’à la mer du Nord. Ici le rideau tombe sur ce dernier tableau, car les couches géologiques de cette région présentent une énorme lacune avant la période glaciaire.

Mais si nous reprenons ensuite notre exploration, nous voyons que la scène a encore changé. Les collines et les vallées qui nous sont familières ont disparu. Une végétation étrange et touffue - des roseaux géants, des mousses, des fougères arborescentes - recouvre des marécages couverts de brumes qui s’étendent à perte de vue. Des lagunes et des bras de mer sont bordés de petits cônes volcaniques qui laissent échapper des torrents de lave et des monceaux de cendres. Reculant encore dans le passé, nous découvrons un lac immense, sorte de mer intérieure, à contours incertains qui couvrait toute la plaine d’Écosse ; alentour s’élevait une chaine de volcans en activité, dont quelques-uns avaient quelques milliers de pieds d’altitude. Enfin, dans une antiquité encore plus lointaine, nous entrevoyons la mer qui, à l’époque silurienne, recouvrait la plus grande partie de l’Angleterre. Mais, à partir de là, c’est la nuit. Nous avons atteint la limite au-delà de laquelle il n’y a pas de faits géologiques assez certains pour guider l’imagination.

Telle est dans ses traits généraux la succession de paysages que la science moderne nous permet d’évoquer dans ce qui constitue aujourd’hui les environs d’Édimbourg. Elle peut servir d’exemple de ce qu’il est possible de faire en bien des endroits, et souvent avec une précision et une abondance de détails beaucoup plus grandes. Je me suis complu à cette description, d’abord à cause de son intérêt pour le Congrès réuni en cette ville aujourd’hui, mais aussi parce que c’est la vue de ces roches qui inspira l’idée de leurs théories aux maitres illustres dont j’ai cherché aujourd’hui à montrer les droits à notre souvenir.

A. Geikie
Pour plus d’informations sur les théories de Hutton et Playfair :
Explication de Playfair sur la théorie de la terre par Hutton

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