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La pêche au dranet en Cotentin

Lucien Jouenne, La Nature N°2732 - 14 août 1926

Mis en ligne par Denis Blaizot le mercredi 3 février 2010

Les côtes de notre département de la Manche ­— qui, au point de vue géologique, fait déjà partie du massif armoricain — forment une région de transi­tion entre le littoral franchement sablonneux de la moyenne Normandie et le littoral tout rocheux de la Bretagne. On y trouve le plus heureux mélange de sable et de cailloux, de magnifiques grèves s’étendant sur de longues distances entre les grands caps granitiques qui pointent vers le large et les masses de falaises schisteuses très découpées. C’est dire que la pèche côtière est généralement très favo­rable dans cette région. Aussi les riverains, qui s’entendent aussi bien à exploiter les champs marins que leurs terres fécondes, pratiquent-ils de la baie des Veys à celle du Mont Saint-Michel, et depuis des temps très anciens, une foule de pêches originales. Parmi celles-ci, la pêche au dranet.

Dranet est le nom que l’on donne en Basse-Nor­mandie à la petite senne de mer. Il est évident que ce terme local a la parenté la plus immédiate avec le verbe anglais to draw, drew, drawn, qui signifie tirer, traîner. Assez variables peuvent être les di­mensions de ce filet d’un point à un autre du litto­ral ; mais celles que l’on adopte le plus souvent sont une trentaine de brasses de longueur sur une hau­teur de 80 mailles ayant chacune 27 millimètres de côté ; soit de 50 à 60 m. sur 1 m. 10 environ de chute.

Autrefois, les pêcheurs fabriquaient eux-mêmes leur dranet à la navette et au moule ; aujourd’hui, ils se contentent de faire venir la flue des centres de fabrication mécanique du filet, par exemple Dunkerque ou Nantes, et d’en opérer le montage. Un certain nombre de cultivateurs de la côte cotentinaise possèdent un engin de cette sorte, par­ fois acheté à frais communs par deux ou trois camarade.

Le montage est fait de façon particulière, Le filet porte à sa partie inférieure une corde grosse comme un fort crayon, la ralingue en terme technique, à laquelle sont attachés de 50 en 50 cm. des flotteurs ronds en liège ; la ralingue inférieure, elle, porte des olives en plomb pincées sur le chanvre, en nombre correspondant aux flotteurs et à chaque bout du filet, à 1 m. environ de la lisière, est attaché entre ces deux cordes un bâton portant une fourche par en haut. Ces bâtons servent à manœu­vrer l’instrument.

Ainsi construit, le dranet joue un rôle que l’on s’explique aisément : c’est un filet destiné à être traîné à bras d’homme sur fond de sable, pour encercler et ramener soit les poissons plats qui se tapissent dans la grève, soit les poissons ronds qui viennent par bandes en été à la limite du flot. On peut opérer en n’importe quel mois de la belle sai­son, mais septembre paraît être le meilleur. Il est bien évident que le dranet ne saurait être utilisé que sur de grandes étendues d’un sable suffisamment ferme, à pente douce, présentant aussi peu de pierres que possible. Nous savons que ces plages sont nombreuses dans le Cotentin.

De tous les hôtes de la mer susceptibles d’être pris au dranet, le mulet est de beaucoup le plus intéressant par la quantité et par la qualité. Tout le monde connaît ce joli poisson, qui parvient quel­quefois à une taille de 50 à 60 cm. à la tête courte, au corps arrondi et élancé, de forme pure, couvert de grandes écailles gris-bleu sur le dos, argentées sur les flancs, et très régulièrement disposées. Il est taillé en puissant nageur et sauteur. Par ailleurs, inutile de vanter la finesse de sa chair — surtout quand il a l’écu sur fonds de sable. Or, ce poisson est essentiellement côtier, il ne va que bien rare­ment en eau profonde ; et, pendant les mois d’été, il s’avance avec le flot sur les grèves, ses bandes fournies se tenant fréquemment dans une très faible hauteur d’eau, tout près de l’ourlet écumeux que pousse devant elle la marée. Dans ces condi­tions, on conçoit que le dranet ait beau jeu !

Mais à quel moment convient-il de dépendre l’engin qui, depuis les premiers jours de la saison, après avoir été soigneusement visité et remis en état (fig. 1), se trouve accroché dans la grange, sous la charreterie, dans le cellier ? Pèche-t-on au hasard ? Non pas. Nos « jègoux » savent très bien que les mulets viennent « au plein » par tel temps, tels vents, telle température, telles marées ; l’obser­vation et l’expérience — transmise et accrue de père en fils — le leur a appris. Il arrive souvent, du reste, qu’un enfant, un parent, un ami, en rodant sur la grève, en travaillant dans un clos en bordure, a parfaitement vu une bande de mulets jouant à mer montante au bord du flot ; vite, il a couru au village donner l’alerte. Aussitôt, on a placé le filet roulé et ses accessoires dans une carriole et l’on est parti grand train vers la côte. Mais c’est surtout après le coucher du soleil, dans le calme et l’ombre de la nuit complice, que se font les pèches les plus belles et les plus variées.

Pour « parer » le dranet, on commence par le déployer et l’étendre à plat sur le sable. Puis les deux hommes chargés de son maniement le replient en accordéon dans le sens de la longueur, de façon à en avoir chacun une moitié qu’ils embrochent eu paquet sur la fourche de leur bâton par les boucles de la ralingue supérieure (fig. 2). Cela fait, ils char­gent filet et bâtons sur leur dos, et, pieds nus, partent, côte à côte, du même pas, le long du flot, le dranet trainant derrière eux comme la queue d’une robe de cour tandis que les plombs tracent des sil­lons tortueux sur la grève. Quelquefois, un gars qui s’y connait particulièrement, dirige les opérations ; il marche à côté de ses camarades, le bâton sur l’épaule, en observant la mer pour trouver l’endroit le plus favorable à un bon coup de filet (fig. 3).

Le voici : dans 30 à 40 cm d’eau, les mulets s’en donnent à cœur joie, nageant agilement, sautant, dansant et — signe révélateur — faisant par ins­tant légèrement blanchir et jaunir l’élément liquide qui s’arrondit en volutes et s’étale en vastes nappes frangées d’écume.

Dans le plus grand silence, les deux pêcheurs entrent doucement dans la mer, l’un derrière l’autre. Quand ils sont mouillés à peu près jusqu’à mi­ cuisse, le second s’arrête, se campe d’aplomb sur ses jambes, pique son bâton debout dans le sable et le maintient fermement. Le premier continue à avancer, tandis que l’autre, immobile, lui file au fur et à mesure sa moitié de dranet en l’enlevant boucle à boucle de la fourche (fig. 4) ; puis, quand cette moitié est entièrement déployée, le premier pêcheur pour­ suit sa course en dégageant à son tour de sa fourche chaque pan du filet derrière lui. Bientôt, dans l’eau presque aux épaules, il commence à décrire sur la droite un grand arc de cercle. La nappe du dranet s’arrondit en une poche profonde et bien régulière, dont les flotteurs permettent de suivre le dessin en surface. Sans se hâter outre mesure, notre homme achève son mouvement tournant, remonte à peu près à la hauteur de son camarade. Alors les deux pêcheurs halent vigoureusement de conserve, en revenant à reculons vers la plage.

C’est la partie pénible de la pèche. Il faut tirer dur et régulièrement sur le dranet alourdi par le poids de l’eau et par les végétations marines, en s’efforçant de garder continuellement le contact avec le fond pour que les poissons ne se glissent pas sous la ralingue plombée.

Mais les mulets sont depuis longtemps en éveil et ils sentent le filet tout proche ! Ils piquent au large, tournent par les ailes s’ils peuvent, sautent avec aisance par-dessus les flotteurs, profitent du moindre intervalle pour se faufiler. S’il y en a par exemple un cent et qu’il en reste à la fin la moitié dans l’engin, ce sera beau. Cependant, tandis que les haleurs tirent à pleins bras, le directeur des opérations a pénétré dans la poche et il bat l’eau avec son bâton pour précipiter la fuite des poissons et les forcer à se jeter tète première sur les mailles sans sauter par-dessus (fig. 5).

Nos deux pêcheurs prennent enfin pied sur la partie découverte de la grève ; le grand dranet sort lentement à leur suite en s’affaissant. Nombre de mulets sont piqués Jans les mailles, d’autres restés libres frétillent à la base du filet abattu (fig. 6) parfois mêlés à d’autres poissons tels que des plies et des flondres. Quand la pêche a été fructueuse, c’est un spectacle que nos bons amis d’Angleterre quali­fieraient de « très excitant » sous le ciel nuageux de l’ouest et dans le cadre splendide de la mer et des grèves. La récolte commence, les hottes s’emplissent.

Mais les opérateurs ne perdent point leur temps.Ils s’empressent de débarrasser le filet des détritus marins qu’il a ramenés ; si quelque pierre malencontreuse a produit dans le bas une déchirure, il faut sur le champ la réparer à la navette. Puis le dranet est plié à nouveau, replacé sur ses fourches, chargé sur le dos et les gars reprennent leur randonnée le long de la mer, à la recherche d’un nouveau coup. Des hommes vigoureux et entrainés peuvent ainsi donner dans les meilleures conditions sept, huit, dix coups de filets en une même séance. Évidemment, le rendement est fort variable : mais prendre cent et quelques mulets à la fois n’est point si rare.

Enfin les travailleurs en ont assez. Le lourd filet trempé est mis en paquet dans la charrette, il côté des hottes pleines, et le cheval tire dur pour remonter la pente sablonneuse, les raidillons de la dune et rentrer au village où la collation attend les arri­vants.

Bon nombre des poissons ainsi capturés servent à l’alimentation de nos pêcheurs, de leurs enfants et de leurs amis ; c’est là le côté familial de cette pêche, à la fois travail utile et plaisir, mais elle peut aussi se présenter sous un aspect industriel : car les « côtais » qui possèdent un dranet sont parfois les correspondants d’un mandataire aux Halles de Paris ; lorsqu’ils ont fait une pêche sérieuse, les plus belles pièces, emballées dans des bourriches parmi de l’herbe tendre, prennent le soir même à la station la plus proche le train pour la capitale, où elles arriveront le lendemain matin de bonne heure. On ne peut avoir de poisson plus frais. C’est ainsi que le dranet bas-normand contribue pour sa petite part à alimenter le marché parisien.

Lucien Jouenne