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Granville et sa région

Le tour de France industriel et pittoresque, Sciences et voyages N°467 — 9 août 1928

Mis en ligne par Denis Blaizot le vendredi 29 décembre 2017

La contrée que nous traversons maintenant ne diffère guère de celle que nous venons de parcourir, aussi ne nous attarderons nous pas à sa description, préférant observer quelques industries locales qui, pour ne pas être exclusivement spéciales à cette partie du territoire. y sont cependant exercées avec assez d’importance pour que nous puissions les étudier ici aussi bien et mieux que partout ailleurs.

 La récolte du varech.

Tandis que nous cheminons à petites journées le long de la côte, où, depuis Carteret, les dunes de sable ont remplacé la haute falaise rocheuse, il nous arrive de rencontrer, venant de la mer, des charrettes pesamment chargées, que plusieurs forts chevaux tirent avec effort, et qui sont remplies de sortes de tas d’herbes noires, encore toutes ruisselantes d’eau.

Toutes ces voitures ne transportent pas la même chose. Car, si elles contiennent toutes des plantes marines, toutes les plantes marines ne sont pas des algues... Pour mieux vous en rendre compte, suivons cette voiture qui descend à vide vers la grève et voyons comment les gens qui l’accompagnent vont procéder.

Ces gens sont au nombre d’une demi-douzaine, hommes et femmes. Ils portent des fourches, des râteaux ou des faux. Ils s’avancent sur le sable plat que la mer a découvert en se retirant au loin. Et, tandis que celle-ci commence à remonter, la petite troupe s’approche de l’eau, y pénètre, y engage la voiture jusqu’aux essieux et se met a faucher, au-dessous de la surface liquide.

Si nous avançons à notre tour et entrons dans la mer jusqu’à ce que nous y trempions jusqu’aux genoux, nous voyons, sous la lame des faux, se détacher de longues herbes, étroites et minces, en forme de rubans étirés, d’un vert sombre, qui se mettent à flotter et que les femmes ramassent à mesure avec leurs râteaux.

Ces herbes sont ce que ces paysans appelleraient de la pailleule et que les savants nomment des zostères.

Ce ne sont pas des algues. Celles-ci, qui forment presque exclusivement la végétation sous-marine, sont des végétaux uniquement constitués de cellules toutes semblables, ne présentant par conséquent ni racines, ni tige où circule la sève, ni fleurs. Les zostères, au contraire, sont des herbes assez analogues aux graminées de nos champs, mais adaptées à la vie sous-marine. Elles se groupent en abondance à certaines places, en de vastes herbiers, tels que celui où nous avançons péniblement en ce moment, et où un grand nombre d’animaux marins viennent chercher refuge.

Or, le droit de faucher cette pailleule, qui croît spontanément dans la mer, sans qu’on ait à s’occuper de sa culture, est réservé à une certaine catégorie de personnes, généralement inscrits maritimes ou fermiers riverains. Nous allons, en les suivant, voir quel parti ils en savent tirer.

Nous nous sommes mêlés au groupe des travailleurs, braves gens avec qui nous ne tardons pas à engager la conversation et qui acceptent avec plaisir de nous renseigner.

Mais pour le moment, ils n’ont pas de temps à perdre en bavardages, car la mer monte et il faut se hâter d’achever le chargement de la voiture.

Quand celui-ci est enfin terminé, ce n’est plus aux hommes mais aux chevaux de donner tout leur effort ! En effet, il s’agit de remonter la charrette pleine dans le sable de la grève et de la dune et les roues y enfoncent terriblement !

On y arrive pourtant... C’est sur cette dune que la pailleule sera maintenant étendue, en une sorte de tapis de très faible épaisseur.

— Est-elle là pour sécher ? demandons-nous. Mais, en ce cas, s’il survient des pluies ?
— Elles seront les bienvenues ! nous dit-on. Et c’est même afin de les recevoir pendant la saison d’hiver que la pailleule est ici. Sans quoi, elle ne serait pas débarrassée de tout le sel qu’elle contient, et, par la suite, demeurerait constamment humide. Bien lavée, au contraire. elle sèche ensuite facilement au soleil de l’été suivant et nous pouvons alors la rentrer.
— Qu’en faites-vous alors ?
— Après diverses manipulations. nous la compressons dans des presses à cet usage. Et dans cet état nous pouvons l’expédier à qui nous en demande.
— N’est-ce pas avec cette pailleule séchée qu’on fabrique les matelas, les coussins, etc., dits de varech ?
— Parfaitement. Et cette matière qui était de peu de valeur avant la guerre a considérablement augmenté par le fait de cette même guerre qui en a fait une consommation considérable. Aussi cette récolte est-elle aujourd’hui d’un bon profit pour les riverains.
— Ce nom de varech est d’ailleurs impropre, car on le réserve, sur la côte, aux algues véritables. Celles-ci se récoltent d’une façon analogue et sont également d’un bon rapport. Naguère, ces algues, — principalement les fucus bruns qui sont si abondants sur les rochers battus des vagues, — étaient brûlés ,sur la côte, pour extraire des cendres l’iode, la soude, le brome, etc. qu’elles contiennent en abondance. Mais devant les progrès de la chimie industrielle, ces méthodes simplistes ont été peu à peu abandonnées et c’est maintenant vers de lointaines usines que le varech est expédié pour subir ces préparations.

Nous sommes revenus au bord de la mer et nous suivons le rivage de l’estuaire au fond duquel est établi le village pittoresque de Bricqueville-les-Salines, ainsi nommé parce que s’y trouvaient autrefois des marais salants, aujourd’hui inexploités.

Tâchons d’y être à l’époque d’une grande marée. Celles-ci, on le sait, sont d’une très vaste amplitude en cette région, le niveau accuse en effet des différences de 13 mètres entre le jusant et le flux. Ce- n’est guère qu’en Amérique, dans la baie de Fundy, que la largeur de ces oscillations est dépassée. Si la violence de ce mouvement marin s’est amplifiée sous l’effet d’un fort coup de vent de sud-ouest, — de suroît,comme on dit ici, — qui a remué profondément le sous-sol, nous aurons chance de trouver sur la plage de gros troncs d’arbres renversés, à demi ensevelis, et qu’à première vue, si l’on ne reconnaissait leur forme, on prendrait plutôt pour une matière minérale que pour des végétaux, car ils semblent constitués par une substance analogue à du charbon.

Mais à leur contexture, à leur forme, on voit que certains furent des chênes, d’autres des arbres de la famille des pins. Rien de tel ne croissant dans les environs, d’où ceux-ci peuvent-ils provenir ?

Nous nous trouvons, en présence des vestiges de cette fameuse forêt qui couvrait jadis tout l’espace occupé aujourd’hui par la mer, entre cette côte où nous sommes et les îles que vous apercevez tout là-bas, à l’horizon et dont les plus proches, l’archipel des Chausey, sont séparées de nous par seize kilomètres d’eau. Souvenez-vous pourtant qu’au Moyen Age, on s’y rendait à pied sec et que, parmi les usages alors en cours dans la région, les habitants étaient tenus de fournir, à Mgr l’évêque de Coutances, lorsqu’il faisait sa tournée pastorale, une planche, grâce à laquelle il pouvait franchir un mince ruisselet, le seul qui isolât alors de la terre ferme Jersey, que vous devinez à peine là-bas, au fond des brumes.

Ces arbres engloutis sont à peu près complètement fossilisés. Quelques dizaines de siècles encore, et ils deviendront de la houille. Avis à nos futurs héritiers, qui pourront exploiter ici une riche mine, si la mer veut bien se retirer de nouveau !

Cette dernière hypothèse est-elle possible ? Possible, oui. Probable, non. Car la côte, au contraire, recule ici chaque année, sous l’assaut des lames. Il y a moins de trente ans, Bricqueville étendait un groupe de maisons, confortablement assises sur la dune, là où peuvent naviguer maintenant des bateaux. Mais cela ne veut rien dire. Le flot qui entraîne ces sables peut les ramener un jour. L’estuaire peut aussi bien se combler que s’élargir. Ceci est le secret de la Nature et du Temps.

Nous suivons à présent le cours d’une rivière aux eaux salées qui débouche dans l’estuaire et serpente à travers des marais de tangue. Mais, au fond du paysage, se détache au Sud, la silhouette d’une ville, fièrement campée sur un haut promontoire, comme une citadelle. C’est Granville.

 Granville

Cette cité, qui tend de plus en plus à devenir à une station balnéaire mondaine et qui, de ce fait, se modifie chaque jour, a cependant gardé et, gardera longtemps encore son aspect de « nid de corsaires » qu’elle fut pendant longtemps et qui demeure immuable, grâce à la situation de sa ville haute, perchée comme un cormoran sur le puissant promontoire du Roc, qui lui a valu le surnom de Monaco du Nord.

Dans cette partie et dans les ruelles avoisinant le port, rien, pour ainsi dire, n’a changé, depuis le temps où les Bleus s’y défendirent désespérément et y triomphèrent des Chouans de La Rochejacquelin. Mêmes ruelles étroites et tortueuses, mêmes maisons trapues et serrées, aux solides murs de granit, qui ont survécu malgré les assauts du large et les boulets rouges de la flotte anglaise qui, à plusieurs reprises, la bombarda.

La population, — du moins celle qui est restée purement autochtone, — a gardé également un caractère ethnique très marqué, qui la distingue entre toutes. La réputation de beauté des Granvillaises n’est point une légende et il n’est que regrettable de voir celles qui pourraient en être le plus fières abandonner de plus en plus la gracieuse coiffe à un volant qui seyait si bien à leur type. Ce type, d’ailleurs, n’a rien de Normand, mais, avec ses cheveux d’un châtain foncé et ses yeux « vert-de-mer », présente une étrangeté dont on aimerait à trouver l’explication... D’après certains auteurs, les Granvillais seraient les descendants d’une colonie basque, établie ici au Moyen-âge. Un assez grand nombre de preuves qu’il serait trop long d’énumérer donne une réelle consistance à cette théorie.

Quoi qu’il en soit, d’origine basque ou bretonne, — la Bretagne est toute proche, — les Granvillais eurent de tous temps les quaités de marins audacieux qui caractérisent l’un et l’autre de ces peuples. Granville, comme sa rivale Saint-Malo, a donné le jour à de nombreux corsaires. Et, longtemps, les équiipages de baleiniers et de pêcheurs de morue se sont recrutés ici.

Aujourd’hui encore, cette ville arme chaque année une importante flottille de « Terre-Neuvas » qui concurrencent les « Islandais » de Paimpol. Mais Saint-Malo, au cours de ces dernières années, a repris la supériorité en cette industrie. Et c’est lorsque nous la visiterons que nous aurons l’ocoasion d’en reparler.

En revanche, les bisquines granvillaises, — type de barques à deux mâts qui rappellent de fort près les anciens lougres corsaires, — font avec activité la pêche côtière, celle du maquereau notamment, et aussi des huîtres qu’elles vont recueillir dans la baie voisine de Cancale, où ces mollusques ont la réputation que l’on sait.

Granville construit des navires, sale le poisson, fabrique des engrais, du noir animal, de la poterie, importe du bois, du fer... Enfin, encore tout récemment, c’est elle qui fournissait en majeure partie à Paris le granit dont sont faites les bordures de trottoirs et qu’elle allait chercher aux îles Chausey. Bien que cette industrie soit aujourd’hui en décadence, nous ne pouvons passer à proximité de ce très curieux archipel sans le visiter. Il en vaut la peine, à beaucoup de points de vue. Sur 350 îlots, environ, dont il se compose, une cinquantaine au plus demeurent émergés à marée haute. Et l’ensemble, bien que, vu de Granville, il paraisse s’allonger du nord au Sud, s’étend au contraire de l’est à l’ouest, sur une largeur de plus de 12 kilomètres.

Le sol en est entièrement composé de granit, travaillé, déchiqueté, remanié par les érosions et par la mer, de façon à avoir pris, en certains endroits, des formes absolument extraordinaires. Nous nous arrêterons pour contempler, entre autres, les curieux moines, groupe de rochers faisant partie de la grande île, et qui, usés verticalement par les pluies, ressemblent en effet assez exactement à un groupe de géants coiffés d’amples capuchons, réunis en groupe pour prolonger, à travers les siècles, un mystérieux et muet conciliabule, qui n’a pour témoins que les oiseaux de mer, abondants en ces lieux où ils sont rarement dérangés.

La grande île seule est habitée aujourd’hui. En dehors des hôtels qui s’y sont installés pour les touristes et des constructions édifiées par le propriétaire de l’archipel ainsi que du phare et du sémaphore dépendant de l’État, on n’y trouve que d’humbles masures de pêcheurs, que la ruine efface un peu plus chaque jour. Naguère, dans les îlots voisins, existaient quelques autres foyers, habités par les carriers qui extrayaient le granit. Mais, comme nous l’avons dit, cette industrie est abandonnée actuellement, le prix de transport de la pierre par bateaux occasionnant de trop grands frais. C’est sur le continent même qu’on continue aujourd’hui cette extraction et les dernières maisons de la petite « île aux Oiseaux » sont maintenant complètement en ruines.

Le climat des Chausey est particulièrement doux, malgré les terribles tempêtes qui l’assaillent en hiver. Dans les jardins abrités poussent les figuiers et les lauriers-roses. Malheureusement ces îles ne possèdent pas d’eau ou, du moins, l’unique source de la grande île, d’un faible débit, ne donne guère qu’une eau saumâtre. Sans les pluies abondantes, que recueillent des citernes, la vie n’y serait pas possible pour cette raison.

Les habitants, dont le nombre diminue chaque année, entretiennent quelque bétail. Et c’est un spectacle curieux, à marée haute, de voir les vaches qui s’en sont allées à pied sec, au jusant, chercher leur pâture sur les îlots, regagner à la nage leur étable,en traversant des bras de mer parfois assez larges et où le courant est plus ou moins violent.

Au large des Chausey, un autre groupe, le plateau des Minquiers, est composé d’îlots que le flux recouvre presque entièrement et qui ont servi de décor aux principales scènes des Travailleurs de la Mer, de Victor Hugo.

Cependant, nous arrivons à la limite occidentale du Cotentin , et, cette région formant à peu près le département actuel de la Manche, il peut sembler étrange que nous n’ayons pas encore visité sa capitale, Saint-Lô.

Mais la division d’un pays par départements n’est qu’un découpage administratif qui ne correspond absolument à rien de géographique, et, puisque nous devons passer par cette ville pour aller bientôt à la « découverte » de la Haute-Normandie, il sera beaucoup plus logique d’en parler à ce moment. Nous nous efforçons de voyager en observateurs et non en fonctionnaires publics.