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Trois astronomes sur la place de la Concorde

Le musée des sciences — 11 novembre 1857

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 26 juillet 2020

Nous avons fait connaître la mission que M. Struve, directeur de l’observatoire Impérial de Russie est venu remplir en France. Or le célèbre astronome est un homme d’âge moyen, aux cheveux tirant sur le gris. Sa figure est épanouie, sa parole douce, et toute sa personne est empreinte de la plus franche bonhomie.

À côté de ces qualités aimables, M. Struve possède encore celle d’être un des plus savants astronomes de l’Europe actuelle. C’est, en effet, un des observateurs qui ont fait faire les plus grands progrès à l’astronomie stellaire.

Pendant son séjour à Paris, M. Struve a voulu courir les aventures astronomiques (genre d’aventures auxquelles tout le monde n’est pas apte), et tout naturellement il a pris M. Leverrier pour compère.

C’était un soir du commencement d’octobre, aux environs de la pleine lune, qui eut lieu le 3, Car ce soir-là l’astre était tout rayonnant de lumière ; le ciel était très beau, mais le bas de l’atmosphère était chargé de brouillards.

Nos lecteurs savent que sur le bitume de la place de la Concorde stationne un astronome en plein vent, du nom de Rigal, dont la lunette fort remarquable attire, dans les belles soirées, une foule d’amateurs.

Or, le soir dont nous parlons, l’astronome Rigal voit venir à lui deux bons bourgeois qui descendaient de voiture ; l’un jeune et grand, avait la chevelure extrêmement blonde ; l’autre plus petit et d’une stature plus arrondie, commençait à grisonner.

« Je vous présente, dit le premier à l’astronome. en plein vent, un de vos confrères de Saint-Pétersbourg, qui montre la Lune sur Je pont de la Néwa. »

— « Qu’est-ce qu’on voit ici », reprend le montreur de Lune de Saint-Pétersbourg en approchant de la lunette.

— « On voit la Lune ici comme partout, répond avec dignité l’astronome Rigal ; je vous ferai voir aussi Jupiter avec ses satellites, quoique le ciel soit bien éclairé ; ensuite, je vous ferai voir des étoiles doubles, etc. »

Le confrère de Russie approche l’œil de l’instrument braqué sur Jupiter, puis, au bout d’un instant, il fait signe au bourgeois de Paris qui le conduisait, d’approcher à son tour. Ce dernier s’en défend en disant qu’il ne sait pas lire dans les astres ; enfin, il regarde machinalement. « Qu’est-ce que c’est, demande-t-il d’une voix naïve, que ces petites boules brillantes qu’on voit autour de la grosse étoile ? » — « Monsieur, répond magistralement l’astronome de la place de la Concorde, ce sont les satellites de Jupiter ; celui que vous apercevez le plus près de la planète était éclipsé il n’y a qu’un instant ; vous êtes le premier qui l’ayez vu reparaître. »

Le bourgeois de Paris qui ne sait pas lire aux astres, avait fait un pas vers le montreur de Lune du pont de la Néwa, et il lui dit à demi-voix, avec un geste expressif : « On voit bien les bandes ... » À cette parole, l’étranger répondit par un signe de main qui pouvait se traduire par ces mots : « La lunette est bonne. »

Pendant ce colloque, quelqu’un qui stationnait près de la lunette, se pencha à l’oreille de l’astronome de la place de la Concorde, et lui dit : « Vos deux inconnus sont M. Leverrier et M. Struve, directeur de l’observatoire de Poulkova. »

Sans perdre de temps, M. Rigal s’approche du premier, et lui dit d’un ton respectueux : « Si M. le directeur ... » À ce mot de directeur, M. Leverrier fait un saut, et d’un signe de main lui impose silence.

N’importe ! il reprend : « En me voyant honoré de la visite de savants tels que vous, je regrette vivement que la lumière de la Lune empêche mes observations. Je vous ferais voir des choses que vous ne supposez pas que je puisse vous montrer. »

« Eh bien ! ajoute, M. Struve en levant les yeux vers une belle étoile bleue qui passe presque à notre zénith, comment nommez-vous cette étoile ? » — « c’est Wéga de la Lyre ! répond M. Rigal. » M. Struve était d’autant plus autorisé à s’enquérir de cette étoile que c’est lui qui en a déterminé la parallaxe à 26 centièmes de seconde, parallaxe qui place Wéga à une distance de la terre de 771400 rayons de l’orbite terrestre ou 771400 fois 38200000 lieues. Cette énorme distance est traversée en 12 ans par la lumière, laquelle parcourt pourtant 77000 lieues par seconde.

M. Struve, voyant que son confrère de la place de la Concorde connaissait les étoiles de première grandeur, se hasarde à demander de lui indiquer la 61e du Cygne, c’est-à-dire une petite étoile de 6e grandeur à peine perceptible à l’œil nu. Aussitôt M. Rigal dresse sa lunette vers la plus belle région de la Voie Lactée, où le Cygne se montre sous la forme d’une croix ; et vers l’extrémité d’un des bras de cette croix, il va démêler le petit astre au milieu d’un amas stellaire.

La 61e du Cygne, cette étoile qui paraît si peu remarquable, est pourtant une des plus célèbres de notre ciel boréal. C’est aux travaux de l’illustre astronome Bessel qu’elle doit cette célébrité. C’est la première étoile dont la distance à la Terre ait été connue ; si l’on en excepte α du Centaure, étoile visible dans l’hémisphère austral et dont la lumière nous vient en 3 ans 1/2, la 61e du Cygne est l’étoile la plus rapprochée que l’on connaisse ; elle n’est pas tout à fait 9 ans 1/2 à nous envoyer sa lumière. Sa parallaxe est 35 centièmes de seconde, c’est-à-dire qu’elle est éloignée de la Terre de 589300 fois le rayon de l’orbite terrestre.

Après cette observation, l’astronome en plein vent, faisant valoir l’excellence de sa lunette, dit solennellement aux deux directeurs d’observatoires impériaux : « Messieurs, vous n’êtes pas les seuls qui suiviez la marche des comètes ; j’ai eu dans le champ de mon instrument toutes celles de cette année, et la dernière je l’ai suivie jusqu’à la fin, jusqu’au moment où elle avait une longue queue » — « Une longue queue ! une longue queue ! ... » répéta M. Leverrier en souriant et en hochant la tête.

Le montreur de Lune du pont de la Néva, à Saint-Pétersbourg, ne s’éloigna pas sans donner une poignée de main à son confrère qui montre la 61e du Cygne et les comètes, avec ou sans longues queues, sur la place de la Concorde, à Paris.

L.

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