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Les altérations de la personnalité

M. Azam, La Revue Scientifique — 17 novembre 1883

Mis en ligne par Lauryn le mercredi 8 mai 2013

Littré définit la personnalité : ce qui fait qu’une personne est elle, et non pas une autre ; mais cette définition générale s’applique à la personne tout entière, soit physique, soit morale ; en effet, un individu diffère d’un autre, et par ses traits, son âge et sa taille ; et par son caractère, son intelligence et ses mœurs : or, dans les lignes qui suivent, je n’ai l’intention d’étudier que la personnalité qui n’est pas physique ; elle sera intellectuelle ou morale, le qualificatif importe peu.

Je crois au préalable devoir rechercher si la personnalité est le propre de l’homme ; s’il est, en un mot, des animaux qui la possèdent. La chose est certaine ou probable, mais seulement pour quelques animaux dits supérieurs, ou plutôt pour ceux dont l’homme fait ses compagnons : tel chien a parfaitement son individualité physique et morale, son maitre ne le confondra pas avec un autre chien, et s’il parlait, nous saurions certainement que son intelligence ou sa moralité ne sont pas celles d’un autre chien. En descendant l’échelle de la sociabilité, la valeur de la personnalité diminue : moindre pour le cheval ou le bœuf, sa notion devient obscure pour l’oiseau, douteuse pour l’insecte et nulle pour les animaux inférieurs. Tous les merles, tous les rossignols, se connaissent sans doute entre eux, puisque nous savons qu’ils ne se trompent pas de femelle ; mais nous n’avons pas la notion de ces différences ou de ces personnalités ; de plus, pour nous, toutes les couleuvres, toutes les anguilles, toutes les huîtres sont semblables les unes aux autres ; il est absolument permis de douter que telle ou telle d’entre elles ait une personnalité, sans toutefois pouvoir affirmer que telle couleuvre ou telle anguille n’a pas, de sa personnalité propre, ou de celle de ses congénères, une notion quelconque.

Chez l’homme, la personnalité joue un rôle prépondérant : il est le plus élevé des êtres organisés et son existence est, en quelque sorte, liée à la notion de son individualité, de son moi. L’homme, à la fois esprit et matière, est double ; mais en tant qu’esprit, il est un ; l’unité du moi est un axiome qui, dans l’application à l’état social, est une fiction nécessaire : je n’ai pas ici à développer cette pensée ; mais, si cet axiome : le moi est un n’est pas gravement ébranlé par un petit nombre de faits bien observés, il est atteint en tant qu’affirmation certaine, et si l’exception est rare, très rare, elle est possible ; or, si elle est possible, on doit compter avec elle. La responsabilité est étroitement liée à l’unité du moi : si celle-ci était absolue, inébranlable, inaltérable, la responsabilité atteindrait tout acte de l’homme. Mais il n’en saurait être ainsi ; car l’homme ivre, le délirant, l’aliéné, etc., ne sauraient être responsables d’actes commis par eux en dehors de leur volonté raisonnable, alors qu’ils n’avaient pas conscience de ces actes. L’acte conscient, seul, tombe sous le coup de la responsabilité ; encore faut-il que la conscience de celui qui l’a commis soit entière.

L’étude qui suit tend donc à restreindre le champ de la responsabilité humaine. L’exposé des faits sur lesquels elle est basée accroît, je le reconnais, les difficultés d’une question déjà bien ardue ; mais qu’y faire ? Les faits ont une brutalité devant laquelle il faut s’incliner, et tous les raisonnements du monde ne pourraient prévaloir contre eux, à la théorie de s’en accommoder.

J’ajouterai que dans les lignes qui suivent je n’ai pas la pensée de m’occuper des altérations volontaires de la personnalité ; il est en effet nombre de gens, malfaiteurs pour la plupart, qui ont un intérêt quelconque à se faire passer pour d’autres personnes. Ceux-là ne relèvent ni de la médecine ni de la psychologie, mais bien de la police correctionnelle.

Je n’ai pas davantage à m’occuper des acteurs qui, jouant un rôle, peuvent prendre avec la plus grande perfection la personnalité de ce rôle et entrent parfaitement, comme ils le disent, dans la peau dit bonhomme.

L’homme valide et sain d’esprit a parfaitement la notion de sa personnalité, il sait qui il est, et sa mémoire lui rappelle qui il a été, sa conscience le dirige dans ses actes et avec l’aide de son intelligence et de sa moralité ; il vit de sa vie propre. De plus, pour ceux qui l’entourent, il est. une personne différente des autres, ayant des caractères plus ou moins distinctifs.

Mais l’intégrité de cet état n’est pas le lot de tout le monde ; il est nombre de circonstances dans lesquelles l’homme perd la notion de son moi, ou il se croit une autre personne, ou il ignore ce qu’il a été ; en un mot, il donne à l’observateur le spectacle d’un homme, ou qui croit être ce qu’il n’est pas, ou qui, ignorant ce qu’il est, agit, bien que sain d’esprit, comme si deux personnalités s’ignorant mutuellement se succédaient en lui. De là, l’indication d’étudier successivement deux groupes d’altérations de la personnalité : 1° celles qui sont dues à un état morbide des facultés intellectuelles d’une origine quelconque ; 2° celles qu’on peut observer chez des personnes qui, tout en étant saines d’esprit, dans le sens ordinaire du mot, sont momentanément dans des états particuliers provoqués ou spontanés, ou sont sous la dépendance de névroses diverses, telles que l’épilepsie, la chorée, l’hystérie.

Les altérations du premier groupe s’observent à la suite de l’ingestion de diverses substances ; elles sont aussi des épiphénomènes de certaines maladies et de l’aliénation mentale. J’entrerai ici dans quelques détails sans trop insister cependant sur des faits connus de tout le monde.

L’opium, la belladone, le haschisch, l’éther, le chloroforme, les alcools, etc., font souvent croire aux personnes qui sont sous leur influence qu’elles sont transformées, soit en une autre personne, soit en un animal quelconque ou en un être surnaturel. On est fondé à croire que les loups-garous ou lycanthropes ont pu devoir l’idée qu’ils étaient transformés en loups dévorants, non seulement à une exaltation intellectuelle spéciale, mais à certaines pratiques, où le datura et la belladone entraient pour leur part. J’en dirai autant des sorcières, qui, même devant le bourreau, soutenaient que, transformées en diables volants, elles étaient allées, par les airs, au sabbat, à cheval sur un manche à balai.

En ce qui concerne le chloroforme, il n’est pas un chirurgien de quelque expérience, qui n’ait entendu le patient qu’il avait endormi dire qu’il est transformé en ange, en séraphin, etc., en un mot, en une autre personne, ou qui, à son réveil, ne raconte qu’il a rêvé quelque chose de semblable ; mais je ne parle ici qu’incidemment de ce dernier fait, car l’étude des rêves (dans lesquels ont lieu les modifications de la personnalité) m’entraînerait sur un terrain que je ne veux pas aborder aujourd’hui.

On voit quelquefois des ivrognes s’attribuer les mérites et la puissance de personnes qu’ils croient être en eux, ou bien être convaincus qu’ils ne sont pas eux-mêmes, mais bien telle ou telle autre personne.

Dans une communication récente à l’Académie de médecine de Paris, M. Leudet, de Rouen, a cité des exemples qui tendent à prouver que l’intoxication par l’oxyde de carbone a pu produire l’inconscience : deux personnes ayant subi l’action de ce gaz délétère ont vu leur personnalité s’altérer momentanément à un tel point qu’ils ont agi d’une façon en apparence raisonnable, mais sans se rendre compte de leurs actions et sans en conserver le moindre souvenir.

Avant d’étudier les altérations de la personnalité dues à un état morbide des facultés intellectuelles, je crois devoir dire un mot de celles qui peuvent être dues à des états particuliers ou à des dispositions individuelles. Je veux parler de quelques actes réflexes et de la distraction. Ces altérations sont sans doute très passagères et de peu d’importance, mais elles n’en méritent pas moins d’être signalées.

Un individu reçoit un coup, un soufflet ; il le rend aussitôt ; sa main, ainsi qu’on le dit, est partie toute seule, sans qu’il l’ait voulu, sans qu’il en ait conscience ; peut-être, s’il avait eu le temps de la réflexion, eût-il agi autrement.

Je sais un homme honnête qui, étant un jour chez un banquier, met dans sa poche une clef avec laquelle il occupait ses doigts ; il l’emporte. Un moment après, on vient la lui réclamer ; c’était la clef d’une caisse contenant plusieurs millions : il ignorait absolument l’avoir prise. Ici aussi, l’altération de la personnalité était de peu d’importance et n’avait que peu duré ; mais elle n’en existait pas moins.

L’affaiblissement intellectuel qui accompagne certaines convalescences a pu provoquer des altérations de la personnalité. M. Galinier en a publié un exemple remarquable dans la Revue philosophique de 1877. Un de ses malades, convalescent d’un anthrax qui avait amené de graves accidents, bien que d’ailleurs il fût sain d’esprit, ne se croyait plus lui : ce n’est pas moi qui suis ici, disait-il. Il croyait être une autre personne, particulièrement un Chinois.

Au premier rang de ceux chez lesquels on observe une altération de la personnalité due à un état morbide des facultés intellectuelles, je placerai les personnes qui, agissant sous l’influence d’une impulsion dont ils n’ont pas conscience, ignorent complètement leur acte, ou n’en ont qu’une notion obscure : ce sont les impulsifs. Je ne savais pas ce que je faisais, le coup est parti, sans que j’aie pu m’en rendre compte etc., etc. Telles sont vulgairement les phrases qu’ils emploient.

Ou l’individu n’a qu’une conscience obscure de son acte, ou il l’ignore complètement ; de là, des degrés dans la responsabilité que le juge apprécie, sachant bien, du reste, que l’excuse est banale, et qu’il n’est pas un criminel qui ne cherche, par des mensonges de cette nature, à tromper la justice. Quoique la plupart du temps banale et mensongère, l’excuse dont nous venons de parler est vraie dans certains cas ; alors l’acte inconscient a été accompli comme par une autre personne, incarnée dans celle qui parait en être l’auteur ; c’est là le véritable automatisme.

Ici je ne saurais mieux faire que de citer un passage du rapport remarquable que M. Mesnet a lu récemment à l’Académie de médecine sur le prix Falret. « La notion du moi, plus particulièrement atteinte, reste suspendue, et alors même que les autres facultés, se réveillant plus ou moins incomplètes, semblent présider aux actes accomplis par le malade, l’être inconscient n’obéit en réalité qu’à une activité purement mécanique, née de la dissociation violente opérée entre les centres perceptifs supérieurs annihilés et les centres secondaires ou moteurs. C’est l’automatisme, activité inconsciente, souvent brutale, qui échappe à toute action directrice. »

Les principaux impulsifs sont les épileptiques, les hystériques et certains somnambules. Guidés automatiquement par une idée, quelquefois criminelle, ils peuvent commettre des attentats horribles, et trop souvent, hélas ! en les frappant, la société n’atteint que des innocents.

Il est de notion vulgaire que beaucoup d’aliénés croient être ce qu’ils ne sont pas : ils sont des empereurs, des dieux, la sainte Vierge, etc. Chez eux cette fausse notion est plus ou moins solidement enracinée ; la plupart du temps, en discutant avec eux, il est facile de les faire tomber dans des contradictions qui les exaspèrent ; ils arrêtent alors la discussion par cette phrase, toujours la même : tout ce que vous me direz n’empêche pas que je suis la sainte Vierge ou l’empereur de la Chine, etc. Le nombre des fails de cet ordre est très considérable : aussi je ne citerai qu’un exemple comme type.

P...‚ âgée aujourd’hui de trente-quatre ans, célibataire, est depuis cinq ans internée dans l’asile des aliénées de Bordeaux. En 1874, sans cause connue, elle a perdu subitement la raison. Sa folie est une manie tranquille avec tendance à la tristesse. Dès les premiers temps de sa maladie, elle a cru qu’il existait en elle une autre personne ; aujourd’hui, cette aberration s’est caractérisée de plus en plus. Voici ce que me raconte à ce sujet le médecin en chef de l’asile, M. Tagnet :

Il y a quelques mois, elle le prend à part et lui dit : « j’ai à vous consulter, monsieur, au sujet d’une grosseur qu’elle porte dans le sein droit ; elle en souffre et désirerait savoir ce qu’elle doit faire. » En effet, P... a dans le sein droit une petite tumeur d’une nature du reste peu dangereuse. Je l’interroge : d’après ses réponses, elle est convaincue que cette tumeur appartient à une autre personne ; il est impossible de lui faire comprendre que c’est bien elle qui la porte. « Je n’ai rien, dit-elle, je me porte très bien ; mais elle a une grosseur dans le sein qui la préoccupe. » Je dois ajouter que, dans ces derniers temps, l’intelligence de P... a beaucoup baissé ; elle marche rapidement à la démence, et il est très difficile de lui faire suivre une idée ; elle divague et tombe rapidement dans l’incohérence. Il est cependant très certain que, dès les premiers temps de sa maladie, elle a cru contenir en elle une autre personne, et qu’elle lui attribue le mal qu’elle porte.

Des malades atteintes d’hystéro-épilepsie ont présenté des phénomènes du même ordre. Je ne parle pas ici de l’automatisme qui suit l’accès caractéristique de cette maladie et qui provoque des actes impulsifs, trop souvent criminels.

Cet automatisme, altération de la personnalité, ne dure que quelques instants : aussi ne ferai-je que le signaler. Je fais allusion à des faits où le changement de la personnalité dure un certain temps et donne l’apparence de la double conscience.

L’exemple le plus remarquable que possède la science est rapporté par le docteur Camuset dans la Revue philosophique de M. Ribot, en 1882. En voici l’analyse :

Un jeune homme de dix-sept ans, d’une bonne constitution, est atteint d’hystéro-épilepsie, névrose qui, pour le dire en passant, est assez mal définie.

Parmi les nombreux phénomènes de sa maladie, convulsifs et autres, il en est un qui est particulièrement intéressant. Un jour, après une attaque violente, il a oublié tout ce qu’il a fait jusqu’à ce moment et il a comme une personnalité nouvelle ; tout en lui est différent : caractère, sens moral, vivacité intellectuelle, aptitudes ; il a oublié jusqu’au métier de tailleur qu’on lui avait péniblement enseigné. Il a fallu procéder à sa rééducation. Cette seconde personnalité a duré environ un an ; puis, à la suite d’un accès semblable au premier, notre malade est rentré dans son état primitif, récupérant tout d’un coup ses habitudes, ses allures, son sens moral et sa petite instruction d’autrefois. A ce moment, il avait oublié tout ce qui s’était passé pendant l’année de sa deuxième personnalité.

Un traumatisme cérébral a pu, dans une circonstance, devenir l’origine d’une perturbation extraordinaire du sentiment de la personnalité ; je veux parler de l’observation très remarquable au sujet de laquelle M. Mesnet a publié un mémoire sur l’automatisme de la mémoire et du souvenir dans le somnambulisme pathologique. C’est l’histoire d’un sergent qui, ayant été blessé à Bazeilles d’une balle qui lui a fracturé le pariétal gauche, fut atteint d’une hémiplégie qui dura environ un an ; il était guéri de ces accidents, lorsque, étant à l’hôpital Saint-Antoine, M. Mesnet a pu observer chez lui les phénomènes suivants :

"Depuis quatre années (le mémoire est de 1874), la vie de F... présente deux phases essentiellement distinctes : l’une normale, l’autre pathologique. Dans son état ordinaire,

F... est un homme assez intelligent pour pourvoir à ses besoins, pour gagner sa vie ; il a été chanteur dans un café des Champs-Élysées, et ses fonctions de sergent, lorsqu’il était au régiment, révèlent certaines aptitudes qui l’avaient fait remarquer de ses chefs. A l’hôpital, il est serviable, bienveillant, et n’a donné lieu à aucun reproche pour sa conduite. Sa santé générale ne laisse rien à désirer.

La phase pathologique peut être caractérisée de la manière suivante. La transition de l’état normal à l’état de maladie se fait en un instant d’une manière insensible. Ses sens se ferment aux excitations du dehors ; le monde extérieur cesse d’exister pour lui ; il n’agit plus qu’avec le mouvement automatique de son cerveau. Complètement isolé du milieu dans lequel il est placé, on le voit aller, venir, faire, agir, comme s’il avait le plein exercice de ses sens et de son intelligence, à tel point qu’une personne non prévenue de son état se rencontrerait sur son passage sans se douter des singuliers phénomènes qu’il présente. Si l’on veut diriger ses mouvements, il se soumet comme un automate et marche dans la direction qu’on a voulu lui donner. Pendant toute la durée de l’accès, les fonctions instinctives et les appétits s’accomplissent comme à l’état de santé ; la sensibilité générale de la peau et des muscles est éteinte ; l’ouïe, le goût et l’odorat n’existent plus ; la vue n’est pas absolument éteinte, car le malade paraît n’être pas insensible aux reflets des objets brillants ; le toucher seul est conservé et parait même plus développé qu’à l’état normal."

On le voit : ce malade a comme deux personnalités, ou du moins sa personnalité normale a subi une telle atteinte sous l’influence d’un état accidentel du cerveau qu’il est impossible de caractériser, que les actes de sa seconde vie n’ont aucun lien ou n’ont qu’un lien très faible avec ceux de sa vie normale. Bien plus, ses sentiments sont différents, car bien que, dans sa vie ordinaire, on n’ait aucun reproche à lui faire au point de vue de la probité, dans sa phase pathologique, agissant sous l’influence d’une sorte de manie du vol, il met dans sa poche, sous les yeux mêmes des personnes qui l’entourent et de la présence desquelles il ne se doute pas, tous les objets de valeur qui sont à sa portée. Ainsi M. Mesnet m’a conté que, l’ayant un jour conduit chez lui pendant sa crise, le malade se mit à soustraire toutes les pièces d’argenterie et autres objets brillants qui étaient sur les tables.

Un traumatisme cérébral peut donc, aussi bien que nombre de maladies spontanées du cerveau, devenir l’origine d’une altération de la personnalité.

On lit dans les Archives allemandes de psychologie une observation qui présente avec la précédente quelque analogie.

Un agent de police ayant reçu de nombreux coups à la tête a vu son intelligence se troubler d’une façon singulière ; sans être aliéné, il croit être double, dit toujours nous en parlant de lui-même et à table dit volontiers : moi je suis rassasié, mais l’autre ne l’est pas ; enfin il tente de se suicider pour tuer l’autre. Bientôt, il était aisé de s’y attendre, ce malade est devenu complètement fou, et, tombé plus tard dans la
démence, il a succombé. A l’autopsie, on a trouvé une inégalité considérable entre les deux hémisphères cérébraux. Cette inégalité peut, dans une certaine mesure, donner l’explication de la croyance qu’avait ce malheureux de la présence en lui de deux personnes différentes. Cette explication s’accorde avec l’hypothèse ingénieuse de Luys qui croit que les dédoublements de la personnalité sont dus à des fonctionnements alternatifs des deux hémisphères cérébraux.

La chorée a pu devenir aussi l’origine d’une altération considérable de la personnalité ; j’ai déjà publié, en 1877, un fait de ce genre. Je vais en rappeler les phases principales.

Un enfant de douze ans et demi, le jeune Albert de X... , très intelligent, présente des accidents choréiques : il a des convulsions, des paralysies diverses, des pertes de la parole, des peurs imaginaires et des hallucinations terrifiantes ; en même temps, il a complètement perdu la mémoire du passé, il a oublié tout ce qu’il savait, ne sait plus lire, écrire, compter, etc., etc.

Cet état dure vingt jours, pendant lesquels il vit de sa vie ordinaire ; mais la perte complète de la mémoire du passé lui a fait comme une personnalité nouvelle ; quatre fois ce malade a présenté des accès semblables : aujourd’hui le jeune Albert de X... , âgé de dix-neuf ans, et complètement guéri, a une personnalité parfaite.

L’accident singulier que je rapporte n’était chez ce jeune homme qu’un épiphénomène d’un état général dérivé de la chorée. On sait les singuliers accidents que cette névrose, proche parente de l’hystérie, peut provoquer.

La notion que nous avons de notre personnalité est absolument subordonnée à l’intégrité physiologique de notre système nerveux : les faits précédents le démontrent de la façon la plus nette ; je crois cependant y devoir insister.

M. Luys, dans son remarquable Traité des maladies mentales, le fait ressortir avec autorité ; tel malade anesthésique partiellement n’a plus de bras ; tel autre, poussé par une impulsion maladive, dorme des coups de pied ; il n’est plus lui, il est un cheval. Je ne saurais mieux faire que de citer textuellement notre savant confrère.

« Les éléments qui entrent dans la constitution de la personnalité physique, surexcités, réagissent d’une façon concordante, et leurs manifestations excessives donnent la note en quelque sorte de leur état de surchauffe. »

Le fait suivant donne une idée exacte de l’influence d’un état pathologique du système nerveux sur la notion de la personnalité ; une femme hystérique me racontait qu’un jour, assistant à une très belle cérémonie religieuse, elle avait perdu la notion de ce qui l’entourait et s’était envolée ; elle n’était plus elle, mais un ange planant dans les espaces et montant vers les cieux. Or un examen attentif prouvait que toute la partie de son corps en contact avec la chaise sur laquelle elle était assise était anesthésique, si bien que, ne se sentant pas assise, et l’exaltation religieuse aidant, elle avait cru voler ; comme pour voler il faut des ailes, sa personnalité s’était transformée en celle d’un ange. Combien de miracles n’ont-ils pas une origine semblable !...

M. Krishaber a décrit, en 1873, sous le nom de Névropathie cérébro-cardiaque, un état pathologique spécial du système nerveux et il a appuyé sa description sur trente-huit observations. Sans discuter ici à savoir si l’ensemble des symptômes décrits constitue une entité morbide, je dirai que presque tous ces malades ont présenté, de la façon la plus accusée, des altérations de la personnalité. Bien qu’aucun ne soit aliéné, ils se croient doubles, autres qu’eux-mêmes, ils contiennent en eux une autre personne, etc. Ils comprennent parfaitement, ayant toute leur raison, qu’ils ne sont pas dans la vérité ; mais ils ne peuvent s’empêcher de croire à cette dualité.

Les somnambules, que leur état soit spontané ou provoqué, perdent aussi la notion de leur personnalité ; la séparation entre l’existence ordinaire et la période d’accès, ou condition seconde, peut être complète absolue ; il en est ainsi la plupart du temps. En un mot, le malade, à son réveil, a perdu le souvenir de tout ce qui s’est passé, de tout ce qu’il a fait pendant son sommeil ; mais il s’en souvient dans l’accès suivant : s’il a commis quelque acte criminel ou délictueux, c’est comme une autre personne qui a commis cet acte, il peut dire en toute conscience qu’il en est innocent.

Bien que les faits de cet ordre soient nombreux, je crois devoir citer, comme type, l’exemple suivant que j’emprunte à la Philosophie du sommeil, de Mac-Nish, p. 113.

M. Dyce rapporte dans les Edinburqh philosophical Transactions, le fait suivant :

Une somnambule spontanée, du nom de Maria C... , en fait le sujet. Une domestique, d’un caractère dépravé, ayant remarqué que cette jeune femme ignorait à son réveil ce qui s’était passé pendant ses accès, introduisit à la dérobée dans la maison un jeune homme qu’elle connaissait et lui procura ainsi l’occasion de traiter Maria de la manière la plus brutale et la plus perfide. Les misérables mirent leur projet à exécution en la bâillonnant avec des draps de lit ; par ce moyen et d’autres ils vainquirent la résistance qu’elle opposait à leur scélératesse, même dans son état de somnambulisme. A son réveil elle n’avait aucune connaissance de l’outrage subi ; mais, quelques jours plus tard, étant retombée en somnambulisme, ces événements lui revenaient à la mémoire, et elle en racontait à sa mère tous les odieux détails.

Les faits qui précèdent donnent l’idée d’altérations de la personnalité, soit spontanées, soit d’origine morbide ; d’autres altérations peuvent être en quelque sorte suggérées chez des individus, d’ailleurs sains d’esprit, mais mis accidentellement dans des états particuliers.

J’ai vu, en 1880, dans le service du professeur Charcot, une jeune femme qui, dans le sommeil hypnotique, perdait, avec la plus grande facilité, la notion de sa personnalité ; la simple affirmation de celui qui l’avait endormie suffisait à la convaincre ; ainsi B.... , étant hypnotisée par l’interne du service, celui-ci lui disait : tu es M. X... Aussitôt, prenant un air sérieux, elle imitait les gestes qu’elle voyait chaque jour faire à M. X.... pour endormir les malades, reproduisait ses attitudes et cherchait à imiter sa voix ; en un mot, elle donnait les preuves les plus manifestes, qu’elle croyait bien véritablement être M. X....

Dans la Revue philosophique de mars 1883, M. Charles Richet a publié sous ce titre : la personnalité dans le somnambulisme, un travail important basé sur des observations curieuses. Je ne saurais mieux faire que de les reproduire en entier ; on y voit avec quelle facilité certaines personnes, perdant le souvenir de leur personnalité propre, peuvent prendre une personnalité nouvelle ; en un mot, combien, dans l’état de somnambulisme provoqué, le sentiment de la personnalité est, pour ainsi dire, peu adhérent au moi.

"Endormies et soumises à certaines influences, A... et B... oublient qui elles sont : leur âge, leurs vêtements, leur sexe, leur situation sociale, leur nationalité, le lieu et l’heure où elles vivent. Tout cela a disparu. Il ne reste plus dans l’intelligence qu’une seule image, qu’une seule conscience ; c’est la conscience et l’image de l’être nouveau qui apparaît dans leur imagination.

Elles ont perdu la notion de leur ancienne existence.

Elles vivent, parlent, pensent, absolument comme le type qu’on leur a présenté. Avec quelle prodigieuse intensité de vie se trouvent réalisés ces types, ceux-là seuls qui ont assisté à ces expériences peuvent le savoir. Une description ne saurait en donner qu’une image bien affaiblie et imparfaite.

Au lieu de concevoir un type, elles le réalisent, l’objectivent. Ce n’est pas à la façon de l’halluciné, qui assiste en spectateur à des images se déroulant devant lui ; c’est comme un acteur, qui, pris de folie, s’imaginerait que le drame qu’il joue est une réalité, non une fiction, et qu’il a été transformé, de corps et d’âme, dans le personnage qu’il est chargé de jouer.

Pour que cette transformation de la personnalité s’opère, il suffit d’un mot prononcé avec une certaine autorité. Je dis à A... : « Vous voilà une vieille femme » ; elle se voit changé en vieille femme, et sa physionomie, sa démarche, ses sentiments, sont ceux d’une vieille femme. Je dis à B... : « Vous voilà une petite fille » ; et elle prend aussitôt le langage, les jeux, les goûts d’une petite fille.

Encore que le récit de ces scènes soit tout à fait terne et incolore, comparé à ce que donne le spectacle de ces étonnantes et subites transformations, je vais cependant essayer d’en indiquer quelques-uns.

Voici quelques-unes des objectivations de M... :

En paysanne. Elle se frotte les yeux, s’étire. « Quelle heure est- il ? Quatre heures du matin ! » (Elle marche comme si elle faisait traîner ses sabots.) « Voyons, il faut que je me lève ! Allons à l’étable. Hue ! la rousse ! allons, tourne-toi. » (Elle fait semblant de traire une vache.) « Laisse-moi tranquille, Gros-Jean. Voyons, Gros-Jean, laisse-moi tranquille, que je te dis ! Quand j’aurai fini mon ouvrage. Tu sais bien que je n’ai pas fini mon ouvrage. Ah ! oui, oui ! plus tard. »

En actrice. Sa figure prend un aspect souriant, au lieu de l’air dur et ennuyé qu’elle avait tout à l’heure. « Vous voyez bien ma jupe. Eh bien, c’est mon directeur qui l’a fait rallonger [1]. Ils sont assommants, ces directeurs. Moi, je trouve que plus la jupe est courte, mieux ça vaut. Il y en a toujours trop. Simple feuille de vigne. Mon Dieu, c’est assez ! Tu trouves aussi, n’est-ce pas, mon petit, qu’il n’y a pas besoin d’autre chose qu’une feuille de vigne. Regarde donc cette grande bringue de Lucie, a-t-elle des jambes, hein ! Dis donc, mon petit ! (Elle se met à rire.) Tu es bien timide avec les femmes ; tu as tort. Viens donc me voir quelquefois. Tu sais, à trois heures, je suis chez moi tous les jours. Viens donc me faire une petite visite, et apporte-moi quelque chose. »

En général. « Passez- moi ma longue-vue. C’est bien ! c’est bien ! Où est le commandant du premier zouave ? Il y a là des Kroumirs ! Je les vois qui montent le ravin... Commandant, prenez une compagnie et chargez-moi ces gens-là. Qu’on prenne aussi une batterie de campagne... Ils sont bons, ces zouaves ! Comme ils grimpent bien !... Qu’est-ce que vous me voulez, vous ? Comment, pas d’ordre ? (A part [2]). »C’est un mauvais officier, celui-là ; il ne sait rien faire. - Vous, tenez... à gauche. Allez vite.« - (A part.) »Celui-là vaut mieux... Ce n’est pas encore tout à fait bien.« (Haut.) »Voyons, mon cheval, mon épée ! (Elle fait le geste de boucler son épée à la ceinture) Avançons ! Ah ! je suis blessé !« En prêtre. (Elle s’imagine être l’archevêque de Paris, sa figure prend un aspect très sérieux. Sa voix est d’une douceur mielleuse et traînante qui contraste avec le ton rude et cassant qu’elle avait dans l’objectivation précédente.) (A part.) »Il faut pourtant que j’achève mon mandement.« (Elle se prend la tête entre les mains et réfléchit.) (Haut.) »Ah ! c’est vous, monsieur le grand vicaire ; que me voulez-vous ? Je ne voudrais pas être dérangé... Oui, c’est aujourd’hui le 1er janvier, et il faut aller à la cathédrale... Toute cette foule est bien respectueuse, n’est-ce pas, monsieur le grand vicaire Il y a beaucoup de religion dans le peuple, quoi qu’on fasse. Ah ! un enfant qu’il approche, je vais le bénir. Bien, mon enfant.« (Elle lui donne sa bague [imaginaire] à baiser.) (Pendant toute cette scène, avec la main droite, elle fait à droite et à gauche des gestes de bénédiction... ) »Maintenant, j’ai une corvée : il faut que j’aille présenter mes hommages au président de la République... Monsieur le Président, je viens vous offrir tous mes vœux. L’Église espère que vous vivrez de longues années ; elle sait qu’elle n’a rien à craindre, malgré de cruelles attaques, tant qu’à la tête du gouvernement de la République se trouve un parfait honnête homme.« (Elle se tait et semble écouter avec attention.) (A part.) »Oui, de l’eau bénite de cour. Enfin ! Prions !" (Elle s’agenouille.)

En religieuse. Elle se met aussitôt à genoux, et commence à réciter ses prières en faisant force signes de croix ; puis elle se relève : « Allons à l’hôpital. Il y a un blessé dans cette salle. Eh bien, mon ami, n’est-ce pas que cela va mieux ce matin ? Voyons ! laissez-moi défaire votre bandage. » (Elle fait le geste de dérouler une bande). « Je vais avec beaucoup de douceur ; n’est-ce pas que cela vous soulage ? Voyons ! mon pauvre ami, ayez autant de courage devant la douleur que devant l’ennemi. »

"Je pourrais encore citer d’autres objectivations de A... soit en vieille femme, soit en petite fille, soit en jeune homme, soit en cocotte, mais il me parait que les exemples donnés ci-dessus sont suffisants pour qu’on se fasse quelque idée de cette transformation absolue de la personnalité dans tel ou tel type imaginaire. Ce n’est pas un simple rêve : c’est un rêve vécu.

Les objectivations de B... sont tout aussi saisissantes que celles de A... En voici quelques-unes :

En général. Elle fait « hum, hum ! » à plusieurs reprises, prend un air dur et parle d’un ton saccadé... « Allons boire ! Garçon, une absinthe ! Qu’est-ce que ce godelureau ? Allons, laissez-moi passer... Qu’est-ce que tu me veux ? » (On lui remet un papier, qu’elle fait semblant de lire.) « Qu’est-ce qui est là ? » (Rép. C’est un homme de la 1re du 3) « Ah ! bon ! voilà ! (Elle griffonne quelque chose d’illisible.) »Vous remettrez « a au capitaine adjudant-major. Et filez vite. Eh bien ! et celte absinthe ? » (On lui demande s’il est décoré.) « Parbleu ! » (Rép. C’est qu’il a couru des histoires sur votre compte.) « Ah ! quelles histoires ? Ah ! mais ! Ah ! mais ! Sacrebleu ! Quelles histoires ? Prenez garde de m’échauffer les oreilles. Qu’est-ce qui m’a f.... un clampin comme ça ? » (Elle se met dans une violente colère, qui se termine presque par une crise de nerfs.)

En matelot. Elle marche en titubant, comme le matelot qui descend à terre après une longue traversée. « Ah ! te voilà, ma vieille branche ! allons vadrouiller ! »

En vieille femme. On lui demande : « Comment allez-vous ? » Elle baisse la tête en disant : « Hein ! » « Comment allez-vous ? » Elle dit de nouveau : « Hein ! Parlez plus haut, j’ai l’oreille dure. » Elle s’asseoit en geignant, tousse, se tâte la poitrine, les genoux, en se disant à elle-même : « C’est les douleurs ! Aïe ! Aïe ! Ah ! vous m’amenez votre fille ! Elle est gentille, cette enfant. Embrasse-moi, mignonne, et va jouer. Avez-vous un peu de tabac ? »

En petite fille [3]. Elle parle comme une petite fille de cinq à six ans : « Ze veux zouer. Raconte-moi quelque sôse, Jouons à cache-cache, etc. » Elle court en riant, se cache, fait cou. Ce jeu, très fatigant pour nous, dure près d’un quart d’heure. Il est remplacé par colin-maillard, puis cache-tampon, etc. Ensuite elle veut jouer à la pépé, la berce. On lui fait raconter l’histoire du petit Chaperon rouge, elle dit que c’est très joli, mais triste. On lui demande si c’est moral, et elle répond qu’elle ne sait pas ce que c’est que moral. Elle ne veut pas raconter d’autre histoire, se fâche, tire la langue, pleure, tape du pied, etc. ; ne veut pas d’un polichinelle parce que c’est un joujou de petit garçon, dit qu’elle sera bien sage, demande sa poupée ou des confitures.

En M. X... , pâtissier. Cette dernière objectivation était particulièrement intéressante, car, il y a plusieurs années, étant au service de M. X... , elle fut brutalisée et frappée par lui, si bien que la justice s’en mêla, je crois. B... s’imagine être ce M. X. : sa figure change et prend un air sérieux. Quand les pratiques arrivent, elle les reçoit très bien. « Parfaitement, monsieur, pour ce soir à huit heures, vous aurez votre glace ! Monsieur veut-il me donner son nom ? Excusez-moi s’il n’y a personne ; mais j’ai des employés qui sont si négligents. B... ! B... ! Vous verrez que cette sotte-là est partie. Et vous, monsieur, que me voulez-vous ? » (Réponse : Je suis commissaire de police, et je viens savoir pourquoi vous avez frappé votre domestique.) « Monsieur, je ne l’ai pas frappée. » (Réponse : Cependant elle se plaint.) Elle prend un air très embarrassé. « Monsieur, elle se plaint à tort. Je l’ai peut-être poussée, mais je ne lui ai pas fait de mal. Je vous assure, monsieur le commissaire de police, qu’elle exagère. Elle a fait un esclandre devant le magasin. » (Elle prend un air de plus en plus embarrassé.] « Que cette fille s’en aille. Je vous assure qu’elle exagère. Et puis je ne demande qu’à entrer en arrangement avec elle. Je lui donnerai des dédommagements convenables. » (Réponse : Vous avez battu vos enfants.) « Monsieur, je n’ai pas des enfants : j’ai un enfant, et je ne l’ai pas battu. »

L’expérience de Braid, celle de nombre d’observateurs, la mienne propre et la pratique journalière de la Salpêtrière permettent de penser que, chez les personnes artificiellement endormies, cette faiblesse du sentiment de la personnalité est en quelque sorte la règle.

Il est sans doute fort singulier de voir qu’il est des gens si faciles à persuader que l’affirmation la plus simple trouve créance en eux ; on rencontre cependant, dans la vie ordinaire, nombre de personnes si aisées à persuader, si aptes à se laisser influencer, qu’on a créé pour eux le dicton : faire voir des vessies pour des lanternes, dicton dont je prie le lecteur d’excuser la vulgarité ; mais la facilité de persuasion n’est pas seulement basée sur la faiblesse d’esprit de celui qu’on persuade, elle l’est aussi sur la force ou l’autorité de celui qui persuade. A quoi servirait l’éloquence ? On sait cela depuis les croisades.

Quelle différence avec la réalité ? Quel est celui de mes lecteurs qui, si on lui disait : « Vous n’êtes pas M. X... , vous êtes M. Y... », ne répondrait en levant les épaules : « Vous vous moquez de moi, je sais bien qui je suis. » Notre conscience, en effet, nous dit qui nous sommes, et notre souvenir, qui nous avons été ; des états morbides accidentels peuvent seuls ébranler ou nous faire perdre celte notion, laquelle, chez l’homme valide et sain d’esprit, est solidement adhérente au moi.

De toutes les névroses, l’hystérie est, de beaucoup, celle qui provoque le plus sou vent les altérations de la personnalité ; elle domine la pathologie de la femme. Aussi est-ce chez les femmes qu’on observe le plus souvent des troubles de cette nature ; les principaux faits connus sont des cas dans lesquels la malade, tout en continuant à vivre comme tout le monde, perd, pendant un temps plus ou moins long, le souvenir d’une période de sa vie ; celle perle de mémoire est plus ou moins complète, elle l’a toujours été assez pour que le moi paraisse atteint dans son unité, et pour que la personne qui en est le sujet semble avoir comme deux existences différentes, séparées par une courte période de transition quelconque. Au fond, ces altérations de la personnalité ne sont que des maladies de la mémoire. M. Ribot, dans son beau livre sur ces maladies, l’a dit excellemment. En effet, si la personne elle-même peut : penser qu’elle est double, ou qu’une autre qu’elle a accompli un acte qu’elle a oublié, l’observateur sait bien que celte personne est une, et que, si ses actes sont bizarres et incohérents, la faute en est à l’absence d’un lien qui, chez tout le monde, unit entre eux tous les actes qui se succèdent.

En publiant, il y a quelques années, l’observation de FéIida X..., j’ai pu engager les observateurs à faire des recherches sur ce sujet difficile ; des faits nouveaux ont été publiés, des faits anciens rappelés, et, sans qu’il soit possible de dire que la science est faite sur ce sujet, il est permis de penser que la question est en bonne voie. Aussi j’ai pensé qu’il était de grand intérêt de réunir ici les principaux faits d’altérations de la personnalité, qu’il est possible de comprendre sous le nom de double conscience, de dédoublement.

Un journal de médecine des États-Unis, le Medical Repository, a publié, en 1816, une observation qui est devenue célèbre, sous le nom d’Histoire de la dame américaine de Mac-Nish ; cette observation est due au docteur Mitchell, qui en tenait les particularités du major Elliot, professeur à l’Académie militaire de West-Point. Quelques années plus tard, elle a ét reproduite par Franck, dans sa Pathologie interne, et enfin, dans ces dernières années, par Mac-Nish, dans sa Philosophie du sommeil ; c’est à ce dernier auteur qu’elle a été généralement empruntée. Je vais traduire presque textuellement Mac-Nish, n’ayant pas pu me procurer le Medical Repository :

« Une jeune dame instruite, bien élevée et d’une bonne constitution, fut prise tout d’un coup, et sans avertissement préalable, d’un sommeil profond, qui se prolongea plusieurs heures au delà du temps ordinaire ; à son réveil, elle avait oublié tout ce qu’elle savait, sa mémoire était comme une Tabula rasa, et n’avait conservé aucune notion, ni des mots, ni des choses ; il fallut tout lui enseigner à nouveau ; ainsi elle dut réapprendre à lire, à écrire, à compter ; peu à peu, elle se familiarisa avec les personnes et avec les objets de son entourage, qui étaient pour elle comme si elle les voyait pour la première fois ; ses progrès furent rapides. Après un temps assez long, plusieurs mois, elle fut, sans cause connue atteinte d’un sommeil semblable à celui qui avait précède sa nouvelle vie. A son réveil, elle se trouva exactement dans l’état où elle était avant son premier sommeil j mais elle n’avait aucun souvenir de tout ce qui s’était passé pendant l’intervalle ; en un mot, dans l’état ancien, elle ignorait l’état nouveau. C’est ainsi qu’elle nommait ses deux vies, lesquelles se continuaient isolément et alternativement par le souvenir. Pendant plus de quatre ans, cette jeune dame a présenté à peu près périodiquement ces phénomènes. Dans un état ou dans l’autre, elle n’a pas plus de souvenance de son double caractère que deux personnes distinctes n’en ont de leurs natures respectives ; par exemple, dans les périodes d’état ancien, elle possède toutes les connaissances qu’elle a acquises dans son enfance et sa jeunesse ; de son état nouveau, elle ne sait que ce qu’elle a appris depuis son premier sommeil. Si une personne lui est présentée dans un de ses états, elle est obligée de l’étudier et de la connaître dans les deux, pour en avoir la notion complète. - Et il en est de même de toute chose. - Dans son état ancien, elle a une très belle écriture, celle qu’elle a toujours eue, tandis que dans son état nouveau, son écriture est mauvaise, gauche, comme enfantine ; c’est qu’elle n’a eu ni le temps ni les moyens de la perfectionner. Ainsi qu’il a été dit plus haut, cette succession de phénomènes a duré quatre années, et Mme X... était arrivée à se tirer très bien d’affaire, sans trop d’embarras, dans ses rapports avec sa famille. »

Dans son livre sur les Maladies de la mémoire, M. Ribot traite implicitement des altérations de la personnalité, car ces altérations ne sont, la plupart du temps, ainsi que je l’ai dit plus haut, que des amnésies. Le sentiment de notre personnalité n’est-il pas basé sur notre mémoire ? Si nous ignorions notre existence passée, nous ne saurions être nous-mêmes. En un mot, l’état de conscience qui constitue notre personnalité a la mémoire pour base.

Le livre de M. Ribot, basé sur des faits, en rapporte un grand nombre qui sont peu connus ; je n’en citerai par extrait que quelques-uns.

Une femme de vingt-six ans fut prise, à la suite d’un excès de travail, d’une attaque d’hystérie de la plus grande violence. Après cette attaque, elle perdit la plus grande partie de ses souvenirs ; ainsi quoique, avant sa maladie, elle gagnât sa vie en donnant des leçons, elle avait oublié ce qui sert à écrire et ne comprenait l’utilité ni d’une plume ni d’un crayon. Cet état ne dura que quelques semaines, après lesquelles sa personnalité redevint entière.

Une jeune femme, robuste et d’une bonne santé, faillit se noyer dans une rivière. Quand elle reprit connaissance, elle était privée de tous ses sens, sauf la vue et le toucher ; elle était comme un animal privé de cerveau ; sa personnalité était altérée au point qu’il fallut tout lui réapprendre. Cet état dura plusieurs mois, pendant lesquels l’expérience de tous les jours et les soins de sa famille avancèrent sa rééducation ; sa santé générale était parfaite. Un jour, sous l’influence d’un violent accès de jalousie, tout le passé lui revint subitement à la mémoire, et elle se réveilla comme d’un long sommeil de douze mois ; mais elle avait perdu le souvenir de tout ce qui s’était passé pendant celle longue période de temps. Cependant sa personnalité, longtemps altérée, était redevenue complète.

Le professeur Sharpey raconte l’histoire d’une femme de vingt-quatre ans, chez laquelle une tendance irrésistible inaugura une période de sommeil de deux mois. Je dirai, en passant, que ce phénomène, le sommeil dit léthargique, n’est pas rare chez les hystériques. A son réveil, elle était comme une autre personne ; elle avait oublie presque tout ce qu’elle avait appris ; tout lui semblait nouveau. Il fallut procéder à sa rééducation, et on a réussi, grâce à de nombreux soins, à en faire une personne suffisamment instruite et vivant de la vie de tout le monde. Cependant il ne faut pas se dissimuler que, bien qu’elle fût toujours la même femme, c’était une autre personnalité, un autre moi qui l’animait.

Le livre de M. Ribot renferme nombre d’autres exemples.

Je ne lui ai emprunté que le sommaire des plus saillants.

Il est des exemples beaucoup plus tranchés de dédoublement de la personnalité. L’hystérie est toujours la diathèse dominante chez les personnes qui présentent ces phénomènes singuliers. L’observation la plus curieuse est le fait remarquable publié par M. Dufay, de Blois, dans la Revue scientifique de 1876, sous le titre : la Notion de la personnalité.

Il s’agit d’une jeune fille qui était somnambule depuis son enfance, et chez laquelle, pendant une douzaine d’années, M. Dufay a pu observer les faits suivants, qui sont des épiphénomènes du somnambulisme chez une hystérique. Ces accidents particuliers se sont surtout développés à la suite d’une immersion dans l’eau froide pendant une période d’accès.

Je ne saurais mieux faire que de citer textuellement M. Dufay :

"Il est huit heures du soir ; plusieurs ouvrières travaillent autour d’une table sur laquelle est posée une lampe ; Mlle R. L. dirige les travaux et y prend elle-même une part active, non sans causer avec gaieté. Tout à coup un bruit se fait entendre : c’est son front qui vient de tomber brusquement sur le bord de la table, le buste s’étant ployé en avant. Voilà le début de l’accès... Elle se redresse après quelques secondes, arrache avec dépit ses lunettes et continue le travail qu’elle avait commencé, n’ayant plus besoin des verres concaves qu’une myopie considérable lui rend nécessaires dans l’état normal, et, se plaçant même de manière à ce que son ouvrage soit moins exposé à la lumière de la lampe. A-t-elle besoin d’enfiler son aiguille, elle plonge ses deux mains sous la table, cherchant l’ombre, et réussit en moins d’une seconde à introduire la soie dans le chas, ce qu’elle ne fait qu’avec difficulté lorsqu’elle est à l’état normal, aidée de ses lunettes et d’une vive lumière. Elle cause en travaillant, et une personne qui n’a pas été témoin du commencement de l’accès pourrait ne s’apercevoir de rien, si Mlle R. L. ne changeait de façon de parler dès qu’elle est en somnambulisme. Alors, en effet, elle parle nègre, remplaçant je par moi, comme les enfants ; ainsi elle dit : Quand moi est bête. Cela signifie : Quand je ne suis pas en somnambulisme.

Son intelligence, déjà plus qu’ordinaire, acquiert pendant l’accès un développement remarquable ; sa mémoire devient extraordinaire, et Mlle R. peut raconter les moindres événements dont elle a eu connaissance à une époque quelconque, que les faits aient eu lieu pendant l’état normal ou pendant un accès de somnambulisme ; mais, de ces souvenirs, tous ceux relatifs aux périodes de somnambulisme se voilent complètement dès que l’accès a cessé, et il m’est souvent arrivé d’exciter chez Mlle R. L. un étonnement allant jusqu’à la stupéfaction en lui rappelant des faits entièrement oubliés de la fille bête, suivant son expression, et que la somnambule m’avait fait connaître. La différence de ces deux manières d’être est on ne peut plus tranchée."

On le voit, le fait est incontestable, Mlle R. L. a comme deux personnalités. Bien qu’elle soit toujours Mlle R. L, elle a non seulement deux manières d’être distinctes pour celui qui l’observe, mais aussi pour elle-même ; en effet, elle parle de l’autre à la troisième personne, et elle ignore dans son état premier ce que celle autre a fait dans l’état second.

Je n’ai pas la pensée de raconter ici l’histoire de Félida X., cette histoire ayant été reproduite un peu partout est certainement dans l’esprit du lecteur. Je n’en dirai que ce qui touche plus particulièrement à mon sujet.

Ainsi que la malade de M. Dufay, Félida, comme elle hystérique, est prise tout d’un coup d’une perte de connaissance, aujourd’hui d’une durée insaisissable, et elle devient, pour ainsi dire, une autre personne. Tout est changé : son caractère est plus gai, son intelligence plus développée, ses sens exaltés ; en un mot, dans sa condition seconde, Félida est une personne supérieure à ce qu’elle est dans sa condition première ou vie ordinaire ; de plus, dans cette condition seconde, elle a le parfait souvenir des moindres détails de ses deux vies. Bientôt, après une perte de connaissance semblable à la première, elle redevient la Félida d’avant sa maladie, mais elle a oublié tout ce qui s’est passé et tout ce qu’elle a fait pendant son autre existence ; l’oubli établit ainsi entre ses deux vies une séparation absolue. Félida donne ainsi, comme la dame américaine, comme la somnambule de M. Dufay, le curieux spectacle de deux personnalités séparées coexistant alternativement chez la même personne. Aujourd’hui, en 1880, la vie presque entière de celle jeune femme se passe en condition seconde ; c’est la somnambule de M. Dufay, avec la vue en plus.

De ce qui précède, il ressort que la personnalité peut être altérée à des degrés très différents, et aussi, pendant des temps qui varient d’un instant à l’existence presque entière.

Pendant ce temps, si l’individu est bien toujours pour l’observateur la même personne, ses actes sont différents de ce qu’ils seraient, si sa personnalité n’était pas altérée. Un homme doux de caractère devient méchant ou féroce ; son intelligence peut d’ordinaire devenir éclatante ; il agit comme poussé par une volonté qui n’est pas la sienne, qui est celle d’un autre, laquelle s’est momentanément incarnée en lui, et, revenu à l’état normal, il n’a aucun souvenir de ce qu’il a fait.

lci, se pose naturellement le problème redoutable de la responsabilité ; car, intimement liée à l’intégrité de la personne intellectuelle, la responsabilité est, dans ces cas, plus ou moins atteinte.

Il est de notion élémentaire que nul ne saurait être responsable d’un acte s’il n’a eu l’intention de l’accomplir. La loi a des circonstances atténuantes, et le magistrat peut réserver l’acquittement pour l’inculpé qui a agi sans avoir la conscience de son acte ; mais, si l’indication est claire, rien de plus douteux et de plus troublé que l’interprétation de ces mots : avoir la conscience de son acte. En effet, s’il est évident qu’un homme ivre ne saurait être punissable d’un acte commis pendant l’ivresse, qu’eût fait ou que ferait la justice, si une personne comme Félida ou comme la dame américaine de Mac-Nish, vivant pendant de longues périodes de temps en condition seconde, avait commis ou commettait un acte punissable pendant cette condition qui n’est pas sa personnalité réelle, mais qui est cependant sa vie à peu près ordinaire ! D’une sorte d’enquête que j’ai faite à ce sujet, il résulte qu’elle serait fort embarrassée. En fait, je le répète, si pour certaines altérations de la personnalité, rien n’est plus aisé que de conclure à l’irresponsabilité, il est des cas où, dans l’état actuel de notre connaissance de l’homme, rien n’est plus difficile.

Je ne prétends pas, on le comprend, donner ici une solution tendant à écarter un embarras que je partage ; mais j’émettrai une espérance, c’est que la connaissance de l’homme fera des progrès non moins grands dans l’esprit des magistrats que dans celui des médecins, et que nous finirons par ne plus voir des criminels, aliénés, épileptiques ou hystériques, frappés par une justice aveugle.

Que la société se protège contre leurs fureurs, rien de plus légitime ; mais que ce soit comme contre la rage du chien ou la férocité du loup. Ce que l’on ne saurait comprendre, c’est qu’elle frappe comme responsable un criminel qui n’est lui-même qu’une victime, une victime de la maladie [4].

AZAM. 


[1C’est une femme, très respectable mère de famille, et très religieuse de sentiments, qui parle.

[2Les apartés de ces dialogues sont aussi très intéressants. Ils sont dits à voix très basse, mais distincte, en remuant à peine les lèvres.

[3Cette objectivation a duré une heure et demie, sans que B... se soit démentie une seule fois dans son langage enfantin ou dans ses allures.

[4J’ai récemment appris qu’un philosophe éminent se propose de publier bientôt un livre sur les maladies de la personnalité, livre qui sera la suite naturelle des maladies de la mémoire et des maladies do la volonté. Le travail qui va paraître sera certaine. ment conçu plus particulièrement au point de vue psychologique ; celui-ci étant l’œuvre d’un médecin, j’espère qu’ils se complèteront un peu l’un l’autre et que leur ensemble jettera quelques lumières sur une question encore fort obscure.

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