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L’évolution de la machine à écrire

Jean Rousset, La Revue Scientifique — 10 septembre 1910

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 24 juin 2012

L’évolution du milieu moderne a transformé jusqu’aux choses les plus familières de la maison. Les multiples applications des sciences et du machinisme ne furent pendant longtemps utilisées qu’à l’usine ; elles sont maintenant si bien perfectionnées, spécialisées, adaptées à toutes les taches et à toutes les exigences qu’on les emploie aujourd’hui pour les plus humbles petites besognes. Il n’est de home d’ouvrier aisé où l’on ne trouve machine à coudre et bicyclette ; le moindre petit employé possède appareil photographique ou phonographe. De même, la cuisine d’une ménagère allemande qui se respecte est un arsenal d’engins de toutes sortes, de la machine à hacher les viandes à l’appareil pour le polissage de la coutellerie ; et, dans chaque buanderie de nos campagnes, l’indispensable lessiveuse est souvent maintenant flanquée d’une machine à laver. Enfin, le bureau du commerçant ou de l’homme d’affaires modernes ne se conçoit pas sans téléphone et sans « typewriter ».

De tous ces appareils ingénieux et commodes, la machine à écrire est certes l’une des créations les plus merveilleuses. Reproduire dans n’importe quel ordre donné la succession d’un grand nombre de signes différents, avec une rapidité bien supérieure à celle du copiste le mieux exercé, obtenir des lettres beaucoup plus régulières et lisibles, écrire à volonté une, deux, trois ... dix copies à la fois, avec un appareil de dimensions très réduites, relativement simple et bon marché, de conduite telle qu’un enfant peut aisément s’en servir, tout cela ne nous eût-il pas semblé impossible, il y a seulement vingt-cinq ans ? Avec quelle idéale perfection cependant se jouant de toutes les difficultés, les inventeurs de la machine à écrire n’ont-ils pas réussi à créer un grand nombre d’appareils de tous systèmes ?

Conséquence naturelle de l’extrême nouveauté de l’invention : le mécanisme et le fonctionnement de ces machines sont généralement mal connus. Il n’existe en français que fort peu de travaux consacrés aux machines à écrire, encore sont-ce des études spéciales, presque exclusivement destinées aux dactylographes professionnels. Cette lacune est d’autant plus regrettable qu’on trouve actuellement dans le commerce un grand nombre de systèmes très différents de typewriters, et que la lecture des catalogues les mieux faits ou même la simple manipulation du clavier ne suffisent pas à renseigner convenablement sur tout ce qu’il importe de connaître de la machine à écrire.

Une étude d’ensemble est actuellement d’autant plus intéressante qu’à la nécessité de faire mieux connaître des appareils d’emploi maintenant aussi répandu, s’ajoute l’opportunité de constater l’arrivée des différents types de machines au stade en quelque sorte définitif de leur évolution. En effet, comme dans toute industrie absolument nouvelle, — la construction automobile est un exemple bien caractéristique et bien connu —, les fabricants de machines à écrire ne pouvaient créer d’une seule conception un appareil parfait. Différents inventeurs proposèrent divers dispositifs dont on ne connut bien les inconvénients et les avantages que peu à peu et à la longue. Un grand nombre de détails brevetés furent monopolisés par telle ou telle firme, et quoique l’avantage en fût bien reconnu, on ne put les généraliser qu’une fois les brevets tombés dans le domaine public. Enfin, des années d’efforts incessants, de collaboration inconsciente des chercheurs du monde entier, furent indispensables pour parfaire les ébauches des premières années, pour perfectionner les machines cependant déjà d’emploi pratique, pour que le monde des affaires reconnaisse les avantages du nouvel appareil.

Les machines à écrire d’autrefois furent d’abord des engins bizarres, aux aspects étranges, aux formes encombrantes, au maniement compliqué et incommode. Affiné peu à peu et sans cesse, le type writer fut amené à des proportions réduites, fut muni d’une infinité de perfectionnements ; au cours de ces vingt dernières années, toutes les grandes marques lancèrent de progrès en progrès d’assez nombreux modèles fort différents les uns des autres, de nouvelles machines furent créées par de nouveaux concurrents. On peut constater maintenant la venue d’un stade nouveau encore à son début ; il y a tendance à uniformiser les mécanismes et la machine à écrire moderne prend une forme type définitive. Tel perfectionnement, autrefois l’apanage d’un seul constructeur, est maintenant adopté de tous ; tel mécanisme de frappe, cependant préféré par les fabricants les plus réputés qui en affirmaient la supériorité avec assurance, est tout à coup abandonné pour celui d’une maison concurrente dont on ne pouvait plus nier l’évidente supériorité. Et sans entrer, comme nous le ferons ensuite, dans le détail de ces petites merveilles compliquées, on peut à première vue reconnaître que, depuis quelques années, presque toutes les machines de grandes marques évoluent vers un même aspect extérieur : bloc compact du carter abritant le mécanisme de l’impression, clavier inférieur à l’avant, arc de caractères et rouleau récepteur à la partie supérieure. L’aspect étrange des machines d’autrefois se simplifie, s’harmonise, et quoique la recherche du beau soit assurément la moindre préoccupation des techniciens américains et allemands des typewriters — peut-être d’ailleurs même pour cela ! — la machine moderne, par la simplicité de son apparence, l’harmonie de ses dimensions, le ramassé de son mécanisme, acquiert une véritable beauté fai te de rationnel et de simplicité.

 L’invention de la machine à écrire

On a trouvé, dans d’anciennes publications ou prises de brevets, un grand nombre de descriptions de machines à écrire ; en réalité, tous ces essais ne présentent guère qu’un intérêt médiocre de curiosité. Certains appareils ne furent jamais construits, d’autres s’appliquaient uniquement à l’usage des aveugles, tous étaient extrêmement compliqués et d’emploi pratique évidemment impossible.

On peut cependant remarquer, dans les essais successifs des premiers fabricants de machines à écrire, un certain nombre d’inventions importantes qui furent, beaucoup plus tard, reprises avec succès, et parmi lesquelles il en est qui sont encore employées actuellement. De sorte que la machine à écrire moderne n’est pas, comme on le croit généralement, l’œuvre des trois Américains qui, reprenant et perfectionnant les tentatives de leurs devanciers, réussirent à lancer au moment opportun la première machine pratique. Il est intéressant d’examiner l’origine des dispositifs divers des appareils à écriture mécanique, et les progrès lentement réalisés pendant tout le siècle précédent par les inventeurs de tous les pays qui collaborèrent à leur insu pour créer la machine à écrire.

Le premier appareil connu destiné à l’écriture mécanique, — car il y eut auparavant différentes machines à écrire dont nous ignorons absolument le mécanisme — fut imaginé par l’Américain Burton, en 1820 ; l’impression était produite par un secteur porte-types manœuvré à la main, disposition que l’on retrouve actuellement dans certaines machines-jouets. Quelques années après, nouvelle tentative, celte fois beaucoup plus originale, du Marseillais Progin (B. F. 1833), qui imagine de séparer chaque caractère et de le fixer à l’extrémité d’un petit marteau, tous les axes de rotation des marteaux étant alignés à la périphérie d’un cercle au centre duquel se trouve le point d’impression (fig. 27).

Machines à barillet, — Les deux types principaux de machines à écrire étaient trouvés, chacun fut ensuite si bien perfectionné qu’aujourd’hui encore on construit des appareils d’une et d’autre sorte. Les typewriters à caractères réunis sur un barillet ou sur un secteur ont les préférences de Perrot (B. F. 1840), de Baillet et de Sondalo (B. F. 1841), qui imaginent, le premier, l’emploi d’un cylindre porte-papier noirci sur lequel la frappe produit un décalque (c’est le principe du ruban encreur employé maintenant sur presque toutes les machines) ; les seconds, l’emploi d’une feuille de « papier chimique », interposé entre les types et la surface d’impression. A noter aussi, dans l’appareil Perrot, la présence d’un clavier pour actionner la molette porte-caractères.

Après d’intéressants essais de l’Américain Thurber (U. S. P. 1843), dont la machine composée d’une roue de grandes dimensions portant à la périphérie des tiges coulissantes terminées d’un côté par une touche, de l’autre par le type (fig. 28), vinrent les efforts du célèbre électricien anglais Wheatstone, qui, de 1851 à 1860, construisit une demi-douzaine de type writers de mécanismes divers. La plus importante innovation de Wheatstone est l’adoption d’un barillet possédant plusieurs rangées de caractères, ce qui a l’avantage de permettre la réduction du porte-types à de petites dimensions ; à noter également la frappe obtenue non par déplacement des caractères, mais par l’action d’un marteau postérieur venant appliquer la feuille de papier sur le type ; le dispositif est employé maintenant encore dans la machine Hammond. Si certains principes de l’invention de Wheatstone furent ensuite généralement adoptés, aucun de ses systèmes de commande du barillet ne fut employé dans les machines modernes. Les appareils Wheatstone, quoique de mécanisme un peu compliqué furent les premières machines à écrire possédant un ensemble de qualités qui permettent de les rapprocher des modèles actuels : encombrement très réduit, rapidité de l’écriture, aspect simple de la machine se présentant dans certains type, absolument comme une sorte de petit piano d’enfant.

L’appareil construit par Eddy (U. S. P. 1850) est évidemment très compliquée, et cela d’autant plus que l’inventeur avait réalisé certains perfectionnements, maintenant négligés de parti pris par tous les fabricants : par exemple, l’espacement variable selon la largeur des lettres, en sorte que l’i était plus étroit que l’n et l’m plus large que l’n. La seule innovation d’Eddy qui devait être conservée fut le clavier composé de touches rondes séparées ; on n’avait avant lui jamais employé que des touches analogues à celles des instruments de musique. Les machines imaginées ensuite par Hughes (1851), Jones (1802), sont du genre Thurber ; dans celle-ci, le papier est supporté, comme dans les appareils modernes, par un cylindre mobile dans le sens de son axe. Pratt (U. S. P. 1864) emploie également une roue des types, puis, dans d’autres modèles,une plaque porte-caractères ; Peeler, (U. S. P. 1855) un barillet relié par un ensemble de fils et de leviers à un style que l’on déplace au-dessus d’une sorte d’échiquier dont chaque case porte un signe. Fontaine (B. F. 1859) imagine une machine à écrire à disque dans laquelle un léger décalage provoque la mise en action de tel ou tel jeu de types. Dans les années suivantes, un nombre beaucoup plus grand de brevets furent pris, surtout en Amérique ; la période des essais fait place à la phase moderne, les machines sont construites industriellement.

Machines à types séparés. — D’autre part, les machines à marteaux sont également perfectionnées par un grand nombre d’inventeurs ; après Progin, un aveugle de l’Hospice des Quinze-Vingts, Foucault, imagine plusieurs machines dont la dernière était réellement très perfectionnée et d’usage pratique [1]. La frappe y est produite par plusieurs faisceaux de barres coulissantes dont les extrémités porte-type ; convergent vers le point d’impression, Foucault employait un guide central en forme de cuvette percée d’un trou où venaient s’engager les caractères lors de l’impression ainsi faite selon un alignement indéréglable ; (breveté cinquante ans plus tard, le dispositif est aujourd’hui en usage dans la plupart des machines). Chaque frappe provoquait automatiquement l’avancement du chariot, une touche spéciale permettait d’actionner le système pour produire l’espacement entre les mots. Foucault mentionne l’emploi possible des feuilles recouvertes de matières colorantes décalquables interposées entre des feuilles de papier ordinaire de façon à obtenir, en une seule fois, plusieurs copies d’un même texte : c’est la première mention relative à la confection de copies au carbone, faites maintenant si souvent en dactylographie. On pouvait obtenir avec la dernière machine Foucault une vitesse d’impression d’environ dix mots à la minute : c’est le quart de ce que fait le moindre dactylographe.

La machine inventée ensuite par un avocat de Novare, G. Ravizza (B. ital, 1855), se rapproche du type Progin, mais elle est beaucoup plus perfectionnée : au lieu de frapper vers le bas, les marteaux se dirigent à la partie supérieure de l’appareil où est placé le chariot, ainsi plus facilement accessible (c fig. 29). De plus, chaque porte-caractère est mû par une barre inférieure terminée en avant par une touche. Le mécanisme et l’aspect de l’appareil Ravizza se rapprochent extrêmement de ceux des machines construites vingt ans plus tard aux États-Unis ; mais autant qu’on peut en juger par les gravures du brevet (on ne sait si la machine fut jamais construite), la construction de l’appareil italien devait être par trop rustique pour donner des résultats pratiques.

Avec Francis (U. S. P, 1857), nous retombons dans l’excès de complication : l’appareil avait la forme d’un piano, et les marteaux étaient mus comme dans cet instrument. La machine House, construite vers la même époque à Buffalo, était du type Ravizza comme les appareils imaginés en 1867 par deux habitants de Milwauke, dont l’un était français : Glidden et Soulé. Mais si les nouveaux inventeurs ne montrèrent pas, dans leurs premiers essais, plus d’ingéniosité que leurs prédécesseurs, ils eurent davantage foi en leur découverte qu’ils s’appliquèrent à perfectionner pendant plusieurs années de suite. S’associant avec des bailleurs de fonds, se séparant, ils construisirent pas moins de trente machines différentes en quatre années. En 1878, définitivement mise au point et essayée avec succès par plusieurs sténographes, la machine à écrire, propriété de Scholes et Densmore, fut construite par les établissements Remington qui la répandirent, en la perfectionnant encore, dans le monde entier.

 Les premières machines pratiques

Ces appareils ayant obtenu le plus grand succès dans tous les milieux commerciaux américains. un grand nombre de modèles furent dès lors construits par divers inventeurs. La plupart de ceux-ci, d’ailleurs, adoptèrent la frappe par des marteaux à axes réunis en couronne mais avec des variantes importantes. C’est ainsi qu’au lieu d’un clavier normal dans lequel chaque touche peut donner deux types selon qu’une clef spéciale change la position du chariot, certains appareils (Yost, Smith premier), eurent des claviers « doubles » composés de touches ne donnant chacune qu’un seul signe, ou des claviers dits « réduits » à barres portant au contraire trois caractères (Oliver, Williams), le changement de jeux des types mis en œuvre étant provoqué, soit par un léger déplacement du chariot, comme dans la plupart des machines, soit par le recul de la couronne portant les axes de rotation des marteaux (Rem-Sho).

Au lieu de produire l’impression par décalque à l’aide d’un ruban, on employa parfois des tampons encreurs sur lesquels les types au repos sont appuyés de façon à s’imprégner d’encre. On doit, dans ce cas, employer des dispositifs de frappe assez compliqués. Au lieu d’être franche et normale (la tangente de la course du type étant perpendiculaire à la surface d’impression), la marche du type se fait selon une courbe complexe et arrive obliquement au contact du papier (fig. 30).

Enfin, et c’est la transformation de beaucoup la plus importante que subirent les machines à écrire à marteaux, sinon peut-être quant au principe, du moins quant aux conséquences, divers inventeurs imaginèrent de changer le sens de la frappe : au lieu d’être placé au bas du cylindre porte-papier, le point d’impression fut situé au-dessus ou sur le côté. Dans le premier cas, qui est celui de la Bar-Lock, la première des machines à marteaux « visibles » (fig 31 ), les barres au repos forment une sorte d’écran au-dessus duquel la vue du dactylographe peut aisément passer. Avantage incomparable, puisque l’opérateur est dispensé de relever tout l’ensemble du chariot pour se relire, ou avant de disposer des chiffres, des signes quelconques devant être placés de façon anormale. Pour augmenter la visibilité et supprimer l’écran formé par le faisceau des barres à caractères. on peut diviser l’ensemble de ces dernières en deux groupes placés latéralement, comme dans l’Oliver. Mieux encore, on peut plus simplement renverser vers l’avant tout le faisceau, dispositif créé par Prouty (U. S. P. 1886), puis adopté par Underwood (fig. 32), ensuite par la plupart des machines de grandes marques.

La visibilité de l’écriture peut encore être obtenue en disposant les types aux extrémités de barres coulissantes et non oscillantes réunies radialement en nappe horizontale. Sous l’action des touches, les tiges porte-caractères glissent sur galets et sont projetées au point de frappe vers lequel elles rayonnent toutes (fig. 33).

Quant aux appareils à types réunis, quoique, donnant pour la plupart une impression visible, et quoiqu’il en fut imaginé de nombreux modèles, ils n’eurent pas en général le succès des machines à types séparés. Aussi, en principe, bornerons-nous nos descriptions à l’exposé de la frappe dans la plus renommée de ces typewriters, la Hammond (fig. 34), qui maintenant encore soutient très bien la comparaison avec les machines de toutes les premières marques. Schématiquement, on peut ainsi représenter les connexions des touches du clavier au segment ou « navette » qui porte tous les caractères : Les touches T (fig. 35) font mouvoir un levier actionnant lui-même un second levier l en un point plus ou moins éloigné de l’axe de rotation de ce dernier, suivant la position occupée par la touche sur le clavier. Le déplacement angulaire du levier l varie donc selon qu’il est mû par telle ou telle touche. C’est ce déplacement qui, transmis au segment porte-types, le fait tourner sur son axe de façon à amener le signe convenable en face du point d’impression. Pour que cette position soit bien exactement terminée, une butée porté par le support de la navette vient s’arrêter au contact d’une goupille g, que pousse le levier l. Finalement, un marteau postérieur, armé dès le début de la frappe par le levier l, vient appliquer le papier sur la navette immobile ; ce dernier dispositif, particulier à la Hammond, ne se rencontre d’ailleurs pas sur les autres machines à types réunis.

Le mécanisme de l’échappement du chariot portant le cylindre à papier a subi, dans presque toutes les machines à écrire, des modifications dans le but d’améliorer sa vitesse de fonctionnement : comme le dispositif fonctionne à chaque frappe, on conçoit que, pour permettre une écriture très rapide et pour éviter une usure trop rapide, le mécanisme doive être particulièrement soigné. Dans les premières machines, le chariot portait une règle percée d’une série de trous, l’ensemble étant tiré vers la gauche du dactylographe par un ruban relié à l’extrémité d’Un ressort spiral fixé au bâti ; chaque déplacement d’une barre à touche, transmis par la barre universelle, sorte de règle métallique placée horizontalement au-dessous du faisceau inférieur des barres à touches (fig. 36), faisait osciller une pièce munie de deux ergots, de sorte qu’aussitôt le premier ergot sorti, le chariot rendu libre pouvait reculer jusqu’à ce qu’il rencontrât le second ergot pénétrant aussitôt le trou en regard (fig. 36). Pour rendre construction, ajustage et fonctionnement plus faciles, on fut vite amené à remplacer les trous par de simples crans d’une crémaillère et les ergots par de petits coins mobiles ; c’est l’échappement dit à chiens, employé longtemps par tous les constructeurs (fig. 37). Tous également ont maintenant remplacé par l’échappement à « ancre », qui se compose d’un pignon denté engrenant à la crémaillère (et muni de très longues dents pour que le chariot puisse être élevé ou abaissé quand on passe des majuscules aux minuscules et aux chiffres) : l’axe de ce pignon porte, à la partie inférieure, une roue dentée dont la rotation est arrêtée par deux butées fonctionnant l’une après l’autre, absolument comme dans un échappement de montre : les détails de construction s’éloignent d’ailleurs le plus souvent de ceux usités en horlogerie, ils diffèrent selon les constructeurs.

 Les machines à écrire moderne

Nous avons examiné les causes qui produisirent ’l’évolution des machines à écrire, et montré les tendances des constructeurs modernes à uniformiser leurs appareils ; il nous reste à décrire les caractéristiques des modernes typewriters. Constatons tout d’abord que, malgré quelques exceptions, les machines à types réunis sont abandonnées de la plupart des constructeurs ; leur vitesse de frappe est a priori inférieure, puisque, chaque frappe doit comprendre, au lieu d’un mouvement d’oscillation très simple, un mouvement complexe de rotation du barillet et du segment, puis de projection vers le point d’impression. En outre, la force de frappe est généralement inférieure, en raison de la cinématique plus compliquée ; c’est là un inconvénient lorsqu’il s’agit d’obtenir de multiples copies au papier carbone. Les machines à types réunis ont bien certains avantages : on peut rapidement substituer au porte-type un barillet ou une navette de rechange portant des caractères différents, italiques par exemple. Commercialement, l’avantage est peu apprécié. De plus, composés le plus souvent d’un nombre de pièces bien inférieur à celui qui entre dans le montage d’une machine à marteaux, les appareils à barillets sont ordinairement moins coûteux ; mais, en pratique, la question de prix importe relativement peu, une bonne machine permettant l’amortissement très rapide d’un prix élevé ; à ce point de vue, les machines à barillet lancées depuis deux ou trois ans et vendues une centaine de francs sont très inférieures, ce ne sont pas des appareils d’emploi pratique.

Quant aux typewriters à barres coulissantes, ils sont particulièrement rustiques, peu encombrants (fig. 38) ils permettent de frapper très fortement. Par contre, les professionnels leur reprochent en général de nécessiter un toucher un peu dur ; construites actuellement par deux firmes très connues (Adler en Allemagne, Empire aux États-Unis), elles concurrencent avec un certain succès les machines à marteau.

Ces dernières sont néanmoins les plus employées de toutes. Transformées maintenant sans exception de façon à permettre la visibilité de l’écriture, — certaines maisons des plus importantes restées longtemps fidèles aux traditions routinières des premières années, ne se rallièrent que récemment à l’écriture visible,— elles se l’approchent actuellement toutes plus ou moins du type Underwood, avec cette différence que la nappe des barres à caractères, au lieu de former portion de cylindre, affecte, dans certaines machines (Pittsbourg, Sun, etc.), une forme plus complexe se rapprochant d’un plan, les barres extrêmes frappant de cette manière aussi franchement ou à peu près que les barres centrales.

Les détails de construction diffèrent souvent notablement selon les constructeurs en général, et bien qu’un mauvais exemple ait été récemment donné par une des firmes les plus connues, il y a tendance à une heureuse simplification ; c’est ainsi que le mécanisme de frappe qui, dans certaines anciennes machines à types séparés, comprenait plus de dix pièces, est réduit maintenant au strict minimum (fig. 39 et 40).

L’articulation des barres à caractères est également, dans la plupart des machines modernes, simplifiée le plus possible ; il n’y a plus guère actuellement que la Remington et la Monarch qui sont munies de barres portant des pivots doubles dont les extrémités s’engagent dans les trous d’un support fixé au bâti (fig. 41) ; évidemment les types sont ainsi mieux guidés, mais outre que la construction est rendue plus compliquée, on provoque une usure plus rapide et il est impossible de régler l’alignement de la machine usagée comme ou peut le faire en agissant sur le guide central des appareils , genre Underwood. Quant aux roulements sur billes qui n ’existent guère que sur la Smith brothers (fig. 42), leur construction est bien plus compliquée encore, et il est impossible d’apprécier à l’usage la douceur de toucher ainsi obtenue, la différence avec les bonnes machines d’autres marques étant insensible. Aussi maintenant, la plupart des fabricants réunissent simplement tous les axes de rotation de marteaux sur un segment dans lequel coulisse une tige courbe autour de laquelle pivoteront chaque barre (fig. 43), construction et montage sont de beaucoup simplifiés.

Autre modification importante : dans les premières machines, tous les centres d’oscillations ou les attaches de bielles étaient composés de pivots complétement entourés par les pièces en contact ; actuellement, et quoique nous ayons négligé à. dessein. de le représenter sue les schémas de fonctionnement du mécanisme de frappe, tous les trous sont remplacés par de simples crans (fig. 35) ; ainsi, il est facile de démonter n’importe quelle barre à types, par exemple, sans avoir à toucher aux autres pièces, tandis qu’il fallait autrefois déboulonner l’axe commun du secteur porte-barrés.

De même, les claviers-doubles sont généralement abandonnés ; seule, parmi les machines de grandes marques, la Smith Premier l’a conservé : on préfère les claviers normaux ou même les claviers réduits (Empire et Adler, Oliver, Sun, etc.). Non seulement, en effet, la construction est ainsi, bien simplifiée, mais le nombre de signes nécessitant la manœuvre des touches de déplacement du charriot est relativement peu fréquent (en correspondance courante, il y a 90 à 95 lettres minuscules pour 100 caractères). Les méthodes modernes de dactylographie (« Touch System ») permettent d’ailleurs d’atteindre le maximum de vitesse avec les claviers à combinaisons, puisque l’opérateur se sert de tous les doigts de chaque main ; tandis que la touche de déplacement du chariot est mue par l’un d’eux, les autres continuent à travailler.

Par contre, certaines complications furent imposées par suite de commodités résultant de l’emploi. Dans la plupart des modèles récents de machines de bonnes marques, une touche de rappel permet de faire reculer le chariot d’un espace d’échappement, quand on fait fonctionner la barre par suite d’une fausse manœuvre. Un tabulateur commandant également le chariot permet de le faire venir automatiquement à certains endroits fixés à l’avance dans le but d’aligner commodément et rapidement des colonnes de chiffres. On peut obtenir une écriture à volonté violette ou rouge par l’emploi de rubans bicolores ; un levier permet, en effet, de déplacer le ruban pour que l’impression se produise sur telle ou telle lisière teintée différemment.

Fabrication et emploi de la machine à écrire. — A part quelques négligeables exceptions, la, fabrication des machines à écrire est monopolisée dans le monde entier par les constructeurs américains et allemands, ces derniers plus nouveaux venus, n’ayant encore pu atteindre, malgré un très réel succès, une production d’importance comparable à celle de leurs rivaux. On ne se figure généralement pas le développement considérable qu’a subi cette industrie, pourtant si jeune ; il nous suffira de citer quelques chiffres qui témoigneront plus éloquemment que ne le pourraient faire de longs développements. D’après Stead, il y avait, en 1900, plus de 700 000 machines à écrire en usage dans le monde entier, fabriquées presque uniquement aux États-Unis, où l’on occupait alors 4 300 ouvriers gagnant annuellement 4800000 dollars et produisant près de 7000000 de dollars de machines à écrire. En 1890, il n’y avait que 1600 ouvriers fabriquant pour 3630000 dollars d’appareils. Si importants que soient déjà ces chiffres, ils sont aujourd’hui presque décuplés ; on pourra en juger d’après la progression continue de la valeur des machines exportées par les États-Unis en France ; d’après les douanes américaines, le total atteignait 983285 francs en 1902, 1714810 en 1904, 2169843 en 1906 ; encore, ces valeurs sont-elles établies d’après le net des factures, ce qui correspond à un chiffre de vente notablement plus élevé ; en 1906, par exemple, on n’importa pas moins de 7250 appareils. Nous sommes d’ailleurs un des meilleurs clients des États-Unis : en 1900, leurs chiffres d’exportation atteignaient 5460000 francs pour l’Angleterre, 2270000 pour l’Allemagne, 1160000 pour la France, contre 837000 en Russie, 745 en Belgique, 270 en Italie, et 350 en Hollande.

La production allemande est maintenant assez importante ; en 1902, l’exportation dépassait 90000 kilogrammes ce qui correspond à environ 5000 machines, et la consommation intérieure dépassait de beaucoup ce chiffre : on n’estime pas à moins de 10000 le nombre d’ouvriers occupés dans les usines de typewriters et fabriques de pièces détachées.

Comme la fabrication de toutes les machines connues est monopolisée par quelques puissantes firmes, c’est dans de très importantes usines que sont construites les machines à écrire ; condition d’ailleurs indispensable pour obtenir, à bas prix, c’est-à-dire mécaniquement, le grand nombre de pièces nécessaires. Aussi tel important constructeur fabrique-t-il tel de ses modèles à 100000,225000, 250000 exemplaires ! Cette vente considérable n’est d’ailleurs obtenue qu’aux prix de procédés commerciaux bien américains : visites fréquentes de voyageurs, luxueux magasins dans tous les centres importants, réclames ingénieuses et multiples. Mais, finalement, c’est le consommateur qui paye tous ces frais. Dans son intéressant rapport du budget des douanes, M. Pichon estime fort justement à 300 francs le montant de la facture du fabricant (lequel garde naturellement un bénéfice parfois très élevé), à son représentant français, pour une machine vendue 600 francs. Aussi est-il à prévoir, aujourd’hui que le public sait apprécier l’utilité des machines à écrire sans besoin de coûteuses réclames, et que le nouveau tarif douanier a porté à environ 75 francs le droit d’entrée par machine, que nos constructeurs de mécanique de précision tenteront de fabriquer des machines à écrire, comme l’ont fait avec succès les fabricants allemands.

Quoique les premiers appareils à écriture mécanique n’aient guère été pris au sérieux, et quoique, surtout en France, il ait fallu beaucoup de temps pour vaincre les habitudes routinières, la mécanographie est maintenant en honneur dans tous les bureaux d’affaires commerciales, industrielles ou administratives. On peut juger de l’importance pratique de la machine à écrire par le fait qu’un dactylographe exercé atteint couramment une vitesse moyenne de quarante et cinquante mots à la minute ; des expériences de Rochefort, il résulte qu’au contraire, un expéditionnaire d’administration écrit dix mots à la minute, un employé de commerce, quinze mots, dix-huit mots, parfois même mais exceptionnellement vingt mots. L’emploi d’une machine à écrire permet donc de remplacer trois expéditionnaires par un seul dactylographe. A cet important avantage s’ajoute celui de pouvoir condenser davantage le texte, d’où économie de papier et surtout celui d’obtenir une écriture, toujours parfaitement lisible.

On conçoit que, dans ces conditions, il existe des machines à écrire dans tous les bureaux de quelque importance.

Toutefois, nous sommes sous ce rapport bien moins avancés que les Américains, où l’usage des typewriters est si bien généralisé que le fait d’envoyer une lettre d’affaire manuscrite est considéré comme une impolitesse et une preuve d’inconcevable routine. Tous les Américains apprennent la dactylographie dès l’école primaire supérieure ou secondaire, comme on apprend en France l’écriture manuelle : on estime à plus de cinquante mille le nombre de machines en service dans les écoles des États-Unis et du Canada. Une centaine de collège possèdent plus de cinquante machines, une douzaine en ont plus de deux cents, parmi lesquelles le Strayers Business Collège de Baltimore détient le record : on y trouve près de cinq cents appareils de marques diverses. Non seulement il existe aux États-Unis des machines à écrire chez tous les commerçants, mais elles sont utilisées le plus souvent pour la correspondance personnelle ; dans tous les hôtels, dans chaque train à long parcours, une dactylographe se tient à la disposition du public : il existe même dans certaines salles d’attente de gares des typewriters automatiques où il suffit d’introduire une piécette d’argent pour rendre l’appareil disponible pendant un certain temps.

La dactylographie d’ailleurs peut être apprise très rapidement, elle ne constitue une véritable profession qu’autant qu’on y adjoint la pratique de la sténographie, d’acquisition beaucoup plus difficile. Il convient cependant de s’habituer dès le début à manipuler méthodiquement et rationnellement les touches du clavier ; à n’employer que deux doigts, un de chaque main, comme on le faisait autrefois et comme sont tentés de le faire tous les débutants non convenablement guidés, on est exposé de n’acquérir jamais qu’une vitesse inférieure. A près avoir employé deux doigts de chaque main, puis trois, puis quatre, on utilise maintenant tous les doigts de chaque main. De cette façon, avec un clavier réduit par exemple, chaque doigt actionne trois touches, formant un groupe naturellement situé à proximité de la place du doigt quand les deux mains sont placées au-dessus du clavier. Ainsi, le dérangement, lors de chaque frappe, est réduit au minimum, et la vitesse est augmentée. En outre, comme il n’y a pour un doigt que trois mouvements possibles, l’ habitude est très vite prise de frapper à l’endroit convenable sans regarder le clavier (touche aveugle) : le dactylographe peut alors regarder constamment le texte modèle qu’il copie ou son écriture au fur et à mesure de sa formation, ce qui évite toute perte de temps.

Jean Rousset, Ingénieur Civil.


[1Bull. de la Soc. d’Encouragement, 1850.

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