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Sir Charles WHEATSTONE

Nécrologie publiée dans la revue scientifique illustrée de L’électricité N°2 du 15 Février 1876

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 14 février 2009

C’est avec un vrai sentiment de douleur que nous nous voyons forcés par une mort qui vient d’avoir lieu au milieu de nous, à Paris même, de dédier notre première chronique nécrologique à la mémoire d’un homme qui ne fut pas seulement un des savants les plus remarquables de son époque, mais qui est considéré à très juste titre comme un des pères de la télégraphie. Ce savant est sir Charles Wheatstone, au­ quel nous devons comme témoignage de reconnaissance de raconter, au moins sommairement, la vie labo­rieuse, remplie d’études et de découvertes qui ont fait la célébrité de son nom. C’est à lui et aux inventions que son grand talent a fécondées que le monde entier doit, au moins en grande partie, la réalisation de cette merveille de nos jours, la télégraphie électrique.

Wheatstone était né près de Gloucester, en Angle­terre, dans l’année 1802. Il était fils d’un simple marchand de cette ville et fut élevé dans une école privée où il se fit remarquer de bonne heure par ses apti­tudes pour les sciences mathématiques et mécaniques

Il s’établit dans sa ville natale comme fabricant d’instruments de musique, métier qui lui permit d’utiliser et de développer ses goûts scientifiques. En 1823, il quitta Gloucester pour venir s’établir comme luthier, à Londres, où il ne tarda pas à se faire remarquer par le monde savant, car cette même année il fit paraître dans les Philosophical Annals sa première étude intitulée Nouvelles expériences sur le son. En 1827, il publia un rapport sur des . expériences d’acoustique et une description du kaleïdophone. Cet appareil contenait des principes que son inventeur devait développer plus tard dans l’invention d’un photomètre. En 1828, Wheatstone publia le résultat de ses expériences sur la vibration des colonnes d’air et, en 1831, une étude sur la transmission des sons à travers les solides dans laquelle il indiqua un moyen de transmettre les sons musicaux à des distances très éloignées. L’année suivante, il exposa devant la British Association ses expériences sur l’analyse prismatique de la lumière électrique ; il constata que les rayons colorés caractéristiques dégagés par l’étincelle électrique différaient avec la nature des métaux chargés de livrer passage au courant. Il préluda ainsi à la grande découverte de l’analyse spectroscopique, laquelle a pris de nos jours un si vaste et si utile développement. En 1833, Wheatstone publia un rapport dans lequel il traita la question des dessins formés par le sable sur les surfaces vibrantes, appelés les figures de Cladin ; dans cette étude, qui valut à son auteur son admission dans les rangs de la Société royale de Londres, il exposa pour la première fois les lois qui gouvernent la formation de ces étranges dessins.

C’est l’année suivante que Wheatstone, abandonnant définitivement sa première profession de luthier, et se consacrant exclusivement aux recherches scienti­fiques, fut nommé professeur de philosophie naturelle au King’s College, et dans cette même année fit ses célèbres expériences sur la vitesse de la propaga­tion du courant électrique, de la vélocité de sa décharge et de la durée de l’étincelle ; il établit que la propagation de l’électricité est de même ordre que celle ’de la lumière et il indiqua comme rapidité de sa marche à travers un fil de cuivre 460,800 kilo­mètres par seconde. Les moyens qu’il employa pour arriver à ce résultat furent non moins extraordinaires et utiles que ce résultat lui-même, car il imagina pour celle expérience son ingénieux système des miroirs tournants. Cette invention était destinée r à rendre les plus grands services dans les recherches sur la lumière ;
notamment, elle permit à Arago de couronner sa grande œuvre scientifique, en déterminant si la lumière est un corps émanant du soleil, ou bien un mouvement ondulatoire excité par lui. Le résultat étonnant auquel Wheatstone est arrivé sur la vitesse de la propagation de l’électricité dans les corps conducteurs a fait surgir dans la pensée de ce savant l’idée d’utiliser cette propriété merveilleuse pour trans­mettre la pensée à des distances lointaines ; nous voyons ici ta naissance de la télégraphie pratique. Wheatstone se mit à chercher les moyens par lesquels il pouvait appliquer l’agent qu’il avait entre les mains ,à servir son idée, il résulta dé ses recherches la découverte de son télégraphe à cinq aiguilles, pour lequel il prit un brevet le 10 juin 1837.

Cet appareil fut à juste titre regardé comme une des merveilles de l’époque ; il n’était cependant pas par­fait, il exigeait d’abord l’emploi de six fils, dont un pour le courant de retour, car ce ne fut que vers la fin de cette même année que Steinheil trouva l’efficacité des plaques de terre ; en outre, cet appareil ne pouvait Indiquer par le mouvement de ses aiguilles combinées deux à deux ou isolées, que les vingt prin­cipales lettres de l’alphabet et les dix chiffres ; le système fut néanmoins expérimenté, trois mois après la date du brevet, sur la première section du chemin de fer de Londres à Birmingham avec le plus grand succès. L’inventeur y avait ajouté, comme appareil d’appel, une sonnerie fonctionnant au moyen du magnétisme développé par un électro-aimant ; l’action de ce dernier appareil ne fut pas satisfaisante, car, à cette époque, la construction des électro-aimants n’était que très imparfaitement comprise. Ce défaut eut pour la science un résultat des plus heureux, car il amena Wheatstone à faire une des plus importantes découvertes apportées à la télégraphie, celle du relais, dont l’application était indispensable pour donner une existence vraiment pratique à la télégraphie. Cette invention du relais ne profita pas seulement au système qui lui donna naissance, car elle a été utilisée depuis comme complément essentiel à presque tous les appareils télégraphiques ; c’est grâce à son emploi que M. Morse a pu faire une application effective de l’appareil qui porte son nom, lequel, jusqu’alors, n’avait pu marcher que d’une façon expérimentale. Quoique l’isolement des fils conducteurs et la construction des appareils récepteurs soient maintenant perfectionnés de façon à rendre l’effet produit par le courant beaucoup’ plus efficace, le relais reste toujours un élément nécessaire à la transmission directe sur nos lignes de grands parcours. Wheatstone ne se contenta pas du succès de son premier appareil à aiguilles, il y apporta successivement d’importantes améliorations, cherchant sur­ tout à réduire le nombre des aiguilles et à simplifier l’action du transmetteur ; il est ainsi arrivé à produire un appareil à deux aiguilles plus complet que le premier à cinq, et finalement celui n’ayant qu’une seule aiguille et qu’il fit breveter en 1845. Ces deux der­niers appareils rendirent les plus grands services pen­dant plusieurs années, et quoique bientôt devancés par d’autres systèmes très supérieurs, leur usage n’est pas complètement supprimé à l’époque actuelle. Le brevet français pour le télégraphe à aiguilles, la sonnerie magnéto-électrique et le relais est daté du mois de janvier 1838. Ce fut vers 1839 que Wheatstone s’occupa d’effectuer un changement radical dans la forme et l’agissement des appareils télégraphiques ; le résultat fut que l’année suivante il compléta et breveta le premier télégraphe à cadran. Dans ce même brevet se trouvèrent spécifiées plusieurs dispositions des plus importantes, entre autres, le moyen d’utiliser le mouvement alternatif de l’armature d’un électro-aimant, celui de remplacer l’action du courant vol­taïque dans le fonctionnement des appareils par celui du courant produit par une machine magnéto-électrique, et enfin des améliorations dans la construction des électro-aimants, de façon à les faire agir efficace­ ment à une grande distance ; par cette dernière dé­ couverte, ce fut l’inventeur lui-même du relais qui le supprima, en perfectionnant la construction des appareils récepteurs.

Le brevet français pour l’appareil à cadran et l’ap­pareil magnéto-électrique est daté de novembre 1840 ; et ce fut l’année suivante que Wheatstone apporta à Paris un modèle de chacun des appareils décrits dans ses divers brevets, et les montra au monde savant au Collège de France ! En février 1845, l’appareil à cadran fut appliqué sur une section du chemin de fer de Paris à Orléans, et quelques mois plus tard il fut établi sous la direction, de l’inventeur sur la ligne de Paris à Versailles. Par un hasard imprévu, les appareils que Wheatstone apporta en France en 1841 y sont restés depuis, et, fort peu de temps avant sa mort, il en fit hommage au musée du Conservatoire des Arts-et-Métiers, où on peut les voir dans la collection des appareils scientifiques.

Non seulement revient à Wheatstone l’honneur d’avoir imaginé le premier tous les appareils intéressants et utiles dont nous venons de parler ; mais aussi on lui doit la première idée pratique de la télé­ graphie sous-marine ; en effet, ce fut lui qui, en janvier 1840, exposa devant une commission de la Cham­bre des Communes en Angleterre, le plan qu’il avait conçu de relier les pays lointains par des lignes télé­ graphiques sous-marines ; il donna en même temps de nombreux détails sur les moyens pratiques de la construction et de la pose des câbles. Lors d’une visite qu’il fit à Paris l’année suivante, il apporta et montra les plans de cette belle conception, et en 1845, lors de l’établissement de ses appareils sur le chemin de fer de Paris à Versailles, il exposa de nouveau, mais très perfectionnés, les moyens de réaliser ce grand projet. L’année suivante, il soumit directement au Gouverne­ ment français un projet pour l’établissement de la télégraphie sous-marine à travers le détroit de la Manche ; cette tentative resta sans résultat, car ce ne fut qu’en 1849, qu’une autre personne obtint de Napoléon III (alors prince président), la concession nécessaire pour réaliser un semblable projet.

Le 15 juin 1843, Wheatstone lut devant la Société Royale de Londres, un rapport qui peut être considéré comme le document le plus important et le plus rempli de renseignements précieux sur la partie expérimentale de la télégraphie électrique ; c’est grâce aux expériences et aux découvertes dont on y trouve l’exposé clair et précis que Wheatstone a pu déterminer les constantes des circuits voltaïques ; il y décrivait son appareil pour la méthode différentielle de la mesure des résistances, connu univer­sellement sous le nom de Pont de Wheatstone. Il expliqua la construction et le fonctionnement du rhéostat et la disposition des bobines de résistance ; il fixa une unité pour l’expression de la résistance électrique ; il démontra aussi l’usage de l’appareil de dérivation, en un mot, ce fut dans ce remarquable mémoire qu’il développa les procédés à suivre et les dispositions à donner aux appareils pour toute détermination des mesures électriques. C’est surtout à l’aide du développement pratique que Wheatstone y donna à la théorie de Ohm, qu’on fixe avec tant d’exactitude l’état électrique des fils aériens et, plus spécia­lement, des câbles sous-marins.

Ce fut en 1858 qu’il inventa un appareil automatique, lequel, perfectionné en 1867, rend actuellement les plus grands services, tant par la rapidité de son fonctionnement que par l’excellence de son travail ; cet appareil est, à juste titre, considéré comme un des plus utiles et des plus ingénieux. Il vient d’être appliqué, avec le plus grand succès, par l’administration des télégraphes français, sur des lignes de grand parcours. La dernière invention de Wheatstone, qu’il venait seulement de faire breveter quelques jours avant sa mort, fut un relais d’une telle sensibilité que l’action mécanique, produite par une force électro-motrice estimée à moins de la cinquantième partie de celle nécessaire pour tout autre relais, suffisait à le faire fonctionner. Ce relais était spécialement destiné à être appliqué sur les câbles sous-marins.

Nous venons d’esquisser à grands traits les inventions principales se rattachant à la télégraphie, fécon­dées par le savant Wheatstone, et quoiqu’elles seules eussent suffi largement à établir sa réputation, il ne cessa cependant pas de s’occuper en même temps d’une foule d’autres questions scientifiques fort intéressantes. Pour n’en nommer que quelques-unes, disons qu’en 1835 il imagina un appareil pour produire mécaniquement plusieurs des sons élémentaires de la voix humaine. Trois années plus tard, il fit la merveilleuse découverte du stéréoscope, cet instrument s’intéressant et si répandu dans le monde entier. En 1840, il tourna son attention (en même temps que Bain) vers la cons­truction d’un appareil qui devait imprimer les dépêches en caractères d’imprimerie, et qu’il ajouta comme accessoire à son récepteur à cadran. C’est dans la même année qu’il inventa le chronoscope, instrument qui servait à indiquer les moindres intervalles ·de temps et qui fut spécialement appliqué à mesurer la vélocité des projectiles d’artillerie. En 1813, il imagina un appareil qui devait enregistrer les observations météo­rologiques, telles que la température et la pression de l’air, la direction du vent, etc., etc., etc. - En 1852, il décrivait le pseudoscope, appareil qui fait paraître concaves les objets convexes, et vice versa. En 1854, il dirigea les expériences sur la vitesse des courants dans le câble sous-marin de la Manche, entre Douvres et Calais.

Il est, en outre, l’inventeur d’un cryptographe, le seul qui réussit à rendre vraiment indéchiffrables les dépê­ches écrites avec son aide. Une de ses plus belles inventions scientifiques est son horloge polaire, qui indique l’heure au moyen des changements continuels -dans le plan de la polarisation de la lumière ; l’expédition qui vient de partir de l’Angleterre pour les mers arctiques est munie de ces horloges. Il inventa aussi un photomètre des plus simples et ingénieux. Quoique .Wheatstone ne recueillit pas toujours la récompense de ses inventions, il a amassé une fortune considérable et a reçu de plusieurs gouvernements et de di­verses sociétés scientifiques, des titres honorifiques en reconnaissance de l’utilité de ses travaux. En 1836, il fut élu membre de la Société l’ovale de Londres. en 1855 il reçut la croix de la Légion d’honneur, en 1868 il fut créé chevalier par la reine d’Angleterre, à l’occasion de la pose des câbles transatlantiques, et, en 1873, il fut nommé, par l’Institut de France, un des huit associés étrangers de l’Académie des sciences. Il était décoré de plusieurs ordres étrangers et ne possédait pas moins de trente-quatre diplômes de divers pays. - Le trait distinctif du caractère de Wheatstone était qu’en même temps que savant distingué, il était essentiellement un homme pratique. Il ne se bornait pas à faire des rapports sur ses recherches et découvertes, mais il cherchait, avant tout et toujours, avec un rare succès, à donner à son idée une forme pra­tique et utile, d’où il résulte que toutes ses inventions se sont maintenues jusqu’à notre époque par des instruments dont l’usage est journalier. Un autre point caractéristique de Wheatstone était la source intarissable de son génie. On a souvent vu des hommes savants ou inventeurs avoir une idée, très lumi­neuse peut-être, mais qui se sont arrêtés à cette seule inspiration. Wheatstone, au contraire, n’inventait que pour inventer encore, la naissance d’une idée en en­gendrait cent autres. Ce fut lui qui inventa le premier appareil télégraphique et ce fut encore lui qui imagina celui qui est actuellement le plus parfait. Il a eu le premier mot en télégraphie et il en eut le dernier. Quoi­ que tous ses mémoires fussent des merveilles de clarté et de précision, il n’était qu’un médiocre confé­rencier, son imagination allait plus vite que sa parole ; ses idées surgissaient avec tant de rapidité qu’en voulant les expliquer il en perdait le fil ; c’était son ami l’immortel Faraday, avec qui il s’était lié d’une étroite amitié dès l’année 1827, qui se chargea toujours de faire l’exposé en publie ses recherches. Cela n’empêchait cependant pas Wheatstone d’être un causeur charmant. Il affectionnait beaucoup la France et ne manqua jamais une occasion de venir à Paris, où il était très connu du monde savant parmi lequel il compta un grand nombre d’amis et où il trouva ses plus ardents admirateurs. Il était venu à Paris, au mois d’octobre, pour diriger les essais de son relais à mercure, dont nous avons parlé plus haut, lorsqu’il fut atteint pal’ la maladie qui l’enleva en quelques jours. Il est mort à l’hôtel du Louvre, le 18 octobre dernier, entouré de sa famille. Son corps fut embaumé et déposé provisoire­ ment à l’église de la rue d’Aguesseau, où eut lieu le lendemain un service funèbre, auquel se sont fait représenter la Faculté et l’Académie des Sciences, l’École normale, l’Administration des lignes télégraphiques, représentée par M. Pierret, directeur général et plu­ sieurs hauts fonctionnaires de l’Administration ; le Ministère de l’instruction publique, la Faculté de médecine, l’École polytechnique, l’École des mines, l’École des ponts et chaussées, l’École centrale des arts et manufactures, et la Société d’encouragement pour l’industrie nationale étaient également représentées. Son Excellence lord Lyons, ambassadeur d’Angleterre, a témoigné par sa présence la part que prenait son pays à la perte de l’illustre savant. MM. Dumas et Tresca ont chacun pris la parole au nom de l’Académie des sciences et, dans des discours, très remarquables, ont rendu hommage à la valeur scientifique du défunt. Ses dépouilles mortelles lurent transportées à Londres et enterrées dans le caveau de famille, au cimetière de Kensall-Green. - Pour ré­sumer la vie de Wheatstone et en faire ressortir son côté utile, disons que, quoique n’ayant pas inventé la télégraphie plus que qui que ce soit, c’est, sans contredit, lui qui nous a fourni les moyens de nous servir . de cet agent, c’est grâce à son génie et à son activité qu’on doit la réalisation pratique de la télégraphie électrique.

J. Aylmer

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