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E. Mascart (1837-1908)

Charles-Edouard Guillaume, La Nature N°1842 - 12 septembre 1908

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 3 juin 2012

Ce fut, parmi les physiciens, et tout particulièrement dans le groupe plus restreint des électriciens, un sujet de profonde tristesse lorsque se répandit de proche en proche la nouvelle que M. Mascart était gravement atteint. Lui, dont la claire intelligence, mise sans compter au service du bien, rendait constamment d’inappréciables services, lui dont la robuste santé avait entretenu la lointaine jeunesse, pouvait nous être enlevé ; il pouvait être ravi aux œuvres qu’il avait fondées et auxquelles il était resté nécessaire ; il pouvait être ravi aussi à la belle famille qu’il avait vu croître autour de lui, et dont il était le patriarche vénéré. Par avance, nous mesurions l’immense vide qu’il laisserait en nous quittant. Nous savions sa ferme volonté de résister jusqu’au bout aux attaques du mal qui le minait ; nous savions qu’il supporterait vaillamment la souffrance physique comme il avait, dans d’autres temps, supporté la douleur de voir les vides se faire auprès de lui, et que, pour les siens, pour le bien qu’il pouvait faire encore, il entretiendrait en lui l’étincelle de vie. Puis nous avons appris que tout espoir était perdu, et qu’après avoir combattu autant que ses forces le lui permirent, il se résignait stoïquement à l’inexorable destin.

Ainsi s’éteignit. le 26 août dernier, cette intelligence si active et si bonne, restée intacte et pleinement consciente sous les assauts du mal ; ainsi nous fut enlevé un maître dont l’influence sur la génération actuelle des physiciens fut bienfaisante, et lui survivra longtemps.

Éleuthère-Élie-Nicolas Mascart naquit à Quarouble (Nord) en 1837. Brillant élève de l’École normale supérieure, il fit un stage très bref dans les Facultés de province, et revint bientôt à Paris. Nommé directeur du Bureau central météorologique en 1871, Professeur au Collège de France, où il succéda à Regnault en 1872, membre de l’Institut en 1884, ses années de plus grande activité scientifique se partagèrent nécessairement entre les devoirs de sa chaire, ceux de la lourde direction qu’il avait assumée à la suite de l’organisation créée par Le Verrier et son action dans les diverses Commissions de l’Académie des sciences.

L’enseignement fut sa première préoccupation ; il y excella par la clarté, l’élégance, l’érudition profonde ; et, ce qui n’est pas donné à tous les savants, il sut enseigner aux profanes. Dès le lendemain de sa mort, les journaux rappelèrent que, lorsque A. Thiers, auquel rien de ce qui est humain ne devait être étranger, voulut se renseigner sur la science physique, ce fut le jeune et déjà brillant professeur qui lui fut désigné par ses maîtres comme le plus apte à remplir cette tâche délicate. Elle l’était en effet, car le célèbre homme d’État apportait à ces études les habitudes qu’une longue pratique de la politique et de la diplomatie avait ancrées en lui comme une seconde nature. II se défendait, comme si on eût voulu le tromper ; et, lorsque Mascart lui enseignait les lois de l’optique en les expliquant dans le sens de la théorie des ondulations, Thiers recherchait les arguments de la théorie newtonienne, afin de pouvoir, à la leçon suivante, combattre son professeur. Mais celui-ci était armé et ne se laissait pas aisément démonter. Thiers en garda pour lui une sincère estime. Cet enseignement occasionnel ne fut qu’un hors-d’œuvre dans la carrière de Mascart, mais l’anecdote est bonne à retenir, car elle est caractéristique de la souplesse et de l’universalité de son intelligence, aussi bien que des tendances diverses des hommes suivant les habitudes de leur esprit.

Les recherches proprement dites furent, pour Mascart, l’œuvre de la jeunesse. Tour à tour l’optique et l’électricité furent ses sciences de prédilection, et il a apporté à chacune d’elles d’importantes contributions, à une époque déjà lointaine, que les immenses progrès réalisés dans ces dernières années ont fait trop oublier.

Des études d’analyse spectrale, faisant une suite immédiate aux recherches classiques de Kirchhoff et Bunsen occupèrent Mascart dès l’année 1862. Le spectre ultraviolet du soleil était alors mal connu, puisqu’on avait fixé, et encore avec une approximation grossière, la position de 80 raies seulement. Mascart reprit cette étude, et dessina un spectre contenant déjà 700 raies. Plusieurs d’entre elles furent identifiées avec des raies métalliques de spectres d’étincelles. Cette coïncidence était utile à établir à cette époque où les spectres chimique, lumineux et calorifique étaient envisagés comme indépendants.

Puis Mascart fit ressortir les relations entre les groupes de raies d’un même métal, notamment entre les triplets du magnésium ; et, s’il fut réservé aux méditations ultérieures d’autres physiciens d’en tirer toutes les conséquences qu’elles comportaient, au moins ces études avaient-elles posé déjà très nettement le problème des relations entre la constitution des corps et les raies de leur spectre d’émission.

Ces premières études avaient été faites par la méthode du prisme. Peu après, Mascart appliqua le réseau aux mêmes recherches, afin de déterminer exactement les longueurs d’onde. Ce travail lui valut le prix Bordin de l’Académie des sciences ; et Fizeau, chargé du rapport, le caractérisait dans les termes suivants : « En résumé, le Mémoire n°1 est certainement le travail le plus approfondi et le plus satisfaisant qui ait été fait depuis Fraunhofer, relativement aux longueurs d’onde des divers rayons qui composent la lumière. De ravis de tous nos commissaires, ce travail révèle chez son auteur des connaissances théoriques distinguées et une grande habileté expérimentale. ) N’oublions pas que la première note sur ces recherches fut publiée par Mascart alors qu’il avait 27 ans ; le jugement de la Commission de l’Académie était dès lors plein de promesses.

C’est dix ans plus tard qu’après avoir effectué des études diverses, et imaginé un nouvel interféromètre, Mascart aborda une importante série de recherches sur la réfraction et la dispersion dans les gaz, liées, par des points délicats de la théorie, à la constitution de la matière. Il montra que l’indice varie non proportionnellement à la pression, mais suivant la densité du gaz, c’est-à-dire qu’il s’accorde, en fonction de la pression, avec les écarts de la loi de Mariotte. Au point de vue des températures, les recherches étaient encore insuffisantes ; elles laissaient ouverte la question, qui ne fut définitivement résolue qu’une quinzaine d’années plus tard.

Une recherche connexe sur la variation de l’indice de l’eau avec la pression et la température fut exécutée à la même époque. L’effet d’une compression ou décompression brusque modifiant la température de l’eau put être mis en évidence. on put alors en déduire une valeur correcte de la grandeur du changement adiabatique.

D’intéressantes recherches sur la réflexion métallique sur l’optique physiologique, sur la dispersion en général occupent cette première période de l’activité de Mascart comme chercheur. Mais aussi, il abordait des expériences d’un ordre encore plus élevé. Il se posait, dès l’année 1872, la question de savoir si le mouvement simultané d’une source lumineuse et de l’observateur est perceptible, en d’autres termes, si le mouvement absolu dans l’éther peut être révélé par l’observation. Le résultat fut, comme tous ceux des expériences ultérieures, complètement négatif ; or, si la théorie avait été exacte, les changements auraient excédé cent fois la limite de précision des mesures.

Les recherches qu’effectua Mascart dans le domaine de l’électricité sont de genres très divers : détermination des distances explosives en fonction du potentiel, et mesure de ce dernier ; étude de l’état électrique de l’air en temps ordinaire ou pendant une période orageuse ; études sur les machines dynamos, etc. C’est en vue de ses recherches sur l’électricité atmosphérique qu’il créa l’électromètre qui porte son nom, et qui s’est beaucoup répandu pour les observations analogues.

Il est une expérience peu connue de Mascart, dans laquelle il a été un lointain précurseur : c’est celle de la condensation de la vapeur atmosphérique sous l’action de l’ozone. On savait déjà que l’air pur peut être largement sursaturé de vapeur d’eau, et Coulier avait montré que l’équilibre se rétablit instantanément sous l’action des poussières. En obtenant le même résultat au moyen de l’ozone, gaz à décomposition rapide laissant des ions libres, Mascart avait touché du doigt une expérience fondamentale d’une science aujourd’hui très proliférante.

Les aptitudes très particulières que possédait Mascart comme professeur devaient tout naturellement le conduire à publier ses cours. Ses Leçons sur l’électricité et le magnétisme rédigées d’abord en commun avec son ami, le vénéré M, Joubert, eurent un grand succès ; il publia seul une deuxième édition. A cette œuvre, aujourd’hui classique, vint se joindre bientôt un non moins remarquable Traité d’optique. Enfin, unissant les compétences du physicien à celles du météorologiste, il composa un ouvrage étendu sur le Magnétisme terrestre.

Le célèbre Congrès d’électricité réuni à Paris en 1881 s’était occupé essentiellement des unités électriques, qui furent fixées par une entente internationale dans la Conférence de 1884. En vue de cette conférence, Mascart fit une mesure nouvelle de l’équivalent électrochimique de l’argent, et, en commun avec MM. Benoit et de Nerville, une détermination de la valeur de l’ohm, que les recherches ultérieures ont montré remarquablement approchée.

Mais surtout ces réunions achevèrent de révéler en Mascart un homme dont l’intelligence claire et rapide pouvait rendre les plus grands services dans les assemblées. Elles grandirent sa réputation à l’étranger, où, dès lors, il compta de nombreuses amitiés, et, parmi les plus précieuses, celle d’Helmholtz et de Lord Kelvin. Celle dernière lui fut chère par-dessus tout ; elle dura presque autant que sa vie, puisque c’est seulement au cours de l’hiver dernier que le grand maître de Glasgow nous fut enlevé.

A l’Académie, dont il fut le président, Mascart était très écouté ; la netteté parfois un peu brusque mais toujours bienveillante de ses déclarations, son indépendance absolue, la lucidité avec laquelle il voyait toutes choses lui donnaient une autorité incontestée. Il fit alors de sa vie une deuxième part ; après avoir donné largement sa mesure comme chercheur, comme savant, comme professeur, en un mot comme technicien, il se montra un administrateur de premier ordre, menant de front vingt préoccupations diverses, groupant les efforts et les fécondant.

Mais, si l’administration tint une place très large dans les occupations de sa pleine maturité, Mascart n’avait point attendu cette période de la vie pour montrer de grandes capacités d’organisateur. En 1870, déjà, il avait quitté sa jeune famille et s’était rendu à Bayonne, où, utilisant ses connaissances en chimie, il avait pris la direction d’une fabrique de cartouches dans laquelle aucun accident ne fut jamais signalé. La guerre terminée, Mascart fut créé chevalier de la Légion d’honneur ; il devait atteindre plus tard, dans l’Ordre national, la dignité de grand-officier.

Les hommes qui ont toujours vécu dans les laboratoires ne savent pas, en général, combien il faut de ponctualité, avec quel soin il faut organiser sa vie pour pouvoir faire face de tous les côtés à la fois. Mascart sut le faire, et ne négligea aucun devoir, parce qu’il avait le sentiment profond des responsabilités. On le savait ; on connaissait ses multiples compétences, et il devint tout naturellement, pour les choses scientifiques ou techniques, un conseiller très écouté. L’influence qu’il s’acquit ainsi par une voie toute naturelle fut mise largement par lui au service de la chose publique. Mais aucune association peut-être n’eut sa constante sollicitude au même degré que la Société internationale des électriciens. Il s’était attaché dès le début à ce groupement si vivant des savants et des industriels ; il en avait été l’âme, le conseiller et le protecteur ; et comprenant tout le bien qui pourrait en résulter, il provoqua la création des deux établissements que cette Société dirige : le Laboratoire central et l’École supérieure d’électricité. Jusqu’à son dernier jour, il leur a témoigné le plus. vivant intérêt, et c’était une. de ses joies de les voir grandir et prospérer au delà des plus belles espérances.

L’extrême diversité des aptitudes de Mascart lui valut de nombreuses délégations aux conférences internationales d’électricité ou de météorologie. Depuis 1902, il avait remplacé, au sein du Comité international des poids et mesures, son regretté collègue et ami A. Cornu.

Si Mascart put embrasser un domaine si étendu, prendre, dans de nombreuses commissions, une place prépondérante et jouer un rôle très actif, c’est qu’il était doué d’une puissance de travail surprenante, secondée par une extraordinaire rapidité de conception. C’est aussi qu’il trouvait, au sein d’une famille heureuse, le calme et le bienfaisant repos. Et si, aujourd’hui, nous désirons présenter à la noble compagne de sa vie nos sentiments de sympathie respectueuse, nous voulons y joindre l’expression de reconnaissance de tous ceux qui savent combien l’activité de M. Mascart fut utile, de quel sillon profond elle reste suivie.

Charles Édouard Guillaume

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