La taillerie de pierres de Royat

Georges Lanorville, La Nature N°2990 — 1er décembre 1936
Mardi 10 décembre 2019

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Dans notre antique Auvergne au sol tourmenté, formé à sa base par des roches archéennes, ou plutôt cristallophylliennes, bouleversées ensuite par les venues de roches éruptives et les coulées de projections volcaniques, on peut trouver une infinité de pierres plus ou moins précieuses, plus ou moins rares, aux couleurs toujours extrêmement riches, et, notamment, des variétés de quartz (améthystes, jaspes, opales), de calcédoines, tourmalines, péridots, zircons, fibrolites, obsidiennes, serpentines, grenats, saphirs, marcassites, fluorines, hématites, etc., toutes pierres susceptibles de donner, pal’ la taille et le polissage, les objets les plus variés de forme et de couleur, ornements et bibelots de salons et de vitrines, et les bijoux, bagues, colliers, aux tons chatoyants, parures désirables.

Création de cette industrie

Autrefois, ces pierres d’Auvergne étaient envoyé cs brutes en Allemagne, d’où elles nous revenaient sous forme de bijoux ou bibelots, vendus au prix fort. Mais, en 1900, on installa, à Royat, une taillerie de pierres où furent employés, tout d’abord, des ouvriers allemands. Ils enseignèrent les ouvriers de Royat qu’on leur adjoignit, et, qui, passés maîtres à leur tour, enseignèrent de jeunes ouvriers français qui, maintenant, prenant les pierres à l’état brut, les rendent utilisables pour la décoration ou les montent en bijoux.

Nous avons pu, avec la bienveillante autorisation des propriétaires, MM. Staehling père et fils, visiter cette taillerie située dans le vieux Royat, sur le cours d’un ruisseau aux allures de torrent qui dévale impétueusement des hauteurs.

Bientôt, en raison du succès obtenu par les productions de cette taillerie, l’Auvergne, prospectée par M. Staehling pour la recherche de filons d’améthyste, ne put suffire à l’alimenter, et il fallut acheter sur les différents marchés du monde les « bruts » exotiques nécessaires, Et c’est ainsi qu’on rechercha les quartz roses et les agates aux États-Unis, au Brésil, à Madagascar ; les aventurines aux Indes Anglaises ; les lapis-lazuli en Afghanistan ; les malachites en Russie, etc. Quantité de pierres fines plus spécialement employées en bijouterie viennent du Brésil, de Madagascar, ainsi que de l’Uruguay, de la Sibérie et des abords de la Mer Bouge.

Pierres à base de silice

La variété des minéraux utilisés à la taillerie est. infinie et leur énumération serait fastidieuse. Le plus grand nombre de ces pierres, dont la composition est parfois fort complexe, sont à base de silice, et nous citerons en premier lieu le quartz (SiO2), et ses dérivés, Citrine, Hyacinthe, Aventurine, Œil-de-Chat, Améthyste, Opale (silice hydratée aux reflets irisés), et tous les Jaspes, pierres opaques aux couleurs variées.

Viennent ensuite les Calcédoines (SiO2), et leurs nombreuses variétés, Agates, Onyx, Cornalines, Sardoines, Saphirines, qu’on ne trouve qu’au Groenland, Chrysoprases, etc., les lapis-lazuli, d’un magnifique bleu d’azur, silicates d’alumine, de soude et de chaux de composition fort complexe, où entrent 40 à 45 % de SiO2.

Les Béryls, ou Émeraudes de Limoges, qu’on trouve dans les pegmatites de la Haute-Vienne, et l’Aigue-Marine, qui n’est autre que le Béryl bleu, leur variété, le Béryl vert, appelé autrefois Aigue-Marine, Al2Gl3Si6O18, les Tourmalines, et les Rubellites, Sibérites, Indicolites, qui en sont des variétés, sont des Boro-Silicates d’alumine contenant oxydes de fer, manganèse et lithine ; les Topazes, fluosilicates naturels d’alumine, Al2Si (0, Fl2)5, et la Topaze l’ose, autre variété, sont des pierres extrêmement dures rayant Émeraudes, Grenats, Quartz et Béryls.

Les Grenats, de composition fort complexe, de couleurs variées, sont, eux aussi, des silicates doubles d’aluminium, avec calcium, fer ou magnésie, (Ca3, Fe3, Mg3) Al2Si2O12 ; les Péridots, dont l’Auvergne ne donne que de petites variétés, et leurs dérivés, Chrysolites, Forstérites, Olivines (Mg, Fe, Mn)2 Si O2, sont des silicates magnésiens avec présence de fer et de manganèse ; les Zircons, Zr Si O4, silicates naturels de zirconium, ou Hyacinthes, assez communs aux environs du Puy, et les autres Zircons aux couleurs les plus variées, venant de Ceylan, du Siam, de Cochinchine. Les Amazonites, les Jades et les Néphrites, silicates voisins des feldspaths, (Ca Fe Mg3) Si4O12 ; les Fibrolites, silicates d’alumine, Al2O3, SiO2 ; les Chrysocoles, hydro-silicates de cuivre, H4 Cu, Si O5 ; les Labradors, silicates doubles d’alumine et de chaux, (Ca Na2)Al2Si3O10 ; les Serpentines vert jaunâtre, silicatcs de magnésie hydratés, H4Mg3SiO9, et, enfin, les Obsidiennes, ou Verre volcanique, vertes ou noires, et qui contiennent de 70 à 80 % de SiO2, composent la grande famille des pierres silicatées.

Pierres à base d’alulmine

L’alumine constitue le second et important composant des minéraux utilisés à la taillerie, et nous avons déjà constaté sa présence dans les Lapis-lazuli, Béryls, Tourmalines, Topazes, Grenats, Fibrolites et Labradors. Nous la constatons encore dans la grande famille. des Corindons, Al2O3, pierres extrêmement dures qui fournissent plusieurs variétés de bleus Saphirs, de Rubis roses, et les pierres violettes autrefois connues sous le nom d’Améthystes orientales, de Topazes orientales, jaunes et d’Émeraudes orientales, vertes, appelées aujourd’hui Saphirs violets, jaunes, verts ; dans les Spinelles, de couleur pelure d’orange, rose, rouge, verte, qui sont des aluminates de magnésie, MgAl2O4 ; dans les Chrysobéryls, pierres rares, plus connues aujourd’hui sous’ le nom de Cymophanes, aluminates de glucine, Al2O3GlO, et, enfin, dans les Turquoises, ou phosphates d’alumine contenant des traces de fer, calcium ou cuivre, H10Al4P2O16.

Pierres diverse

Lorsque nous aurons cité les Malachites, carbonates naturels de cuivre, H2Cu2CO5, d’une belle couleur verte les Marcassites jaune d’or, bisulfures naturels de fer, FeS2, les Fluorines, fluorures de calcium, CaFl2, de couleur blanche, verte ou bleue, et les Hématites, sesquioxyde de fer, Fe2O3, nous aurons à peu près épuisé la liste des pierres qui, avec le Diamant, carbone pur, sont utilisées en bimbeloterie et bijouterie.

Densité et dureté

La densité de ces pierres varie entre 2, pour les plus légères, Chrysocoles, par exemple, et 4,8 pour les Hématites, 4,9 pour certains Spinelles, les plus lourdes. Leur dureté va de 2, également pour les Chrysocoles, à 10, pour le Diamant, le plus dur de tous les corps connus, le quartz chiffrant 7, les Topazes, 8, les Corindons, 9.

Toutes ces pierres sont mises en œuvre à la taillerie de Royat. Les unes, « pierres dures », pour le bibelot et la décoration, les autres, « pierres précieuses », pour la bijouterie, les méthodes employées étant entièrement différentes dans les deux cas.

Sciage des pierres

Il faut évidemment, pour travailler ces pierres, des abrasifs d’autant plus durs que ces pierres sont dures elles-mêmes, et chacun sait qu’on ne peut user le diamant qu’avec de la poudre de diamant ou « égrisée ».

On peut l’utiliser également pour le travail des autres minéraux, et notamment pour le sciage de ces pierres, en revêtant de poudre de diamant la circonférence, portant de faibles encoches destinées à retenir cette poudre, ·d’un disque de métal tendre tournant lentement dans un bain de pétrole. Mais, cette poudre, qui se détache peu à peu du disque, et qu’il est impossible de récupérer, rendant ce mode de sciage extrêmement coûteux, on la remplace le plus souvent par de la poudre de carborundum, carbure d’alumine fabriqué au four électrique, et dont la dureté est d’environ 9,5.

Dégrossissage

Il peut arriver que le morceau de brut ait une forme se rapprochant de celle de l’objet à obtenir ou qu’on détermine l’objet à en tirer d’après sa forme, Dans ce cas, on le dégrossit simplement, soit sur une meule de carborundum, soit sur une meule de grès rouge des Basses Vosges, au grain très fin exempt de cailloux roulés, et mesurant, à la taillerie, 2 m de diamètre sur 40 cm d’épaisseur. Le poids de ces moules étant considérable, on fait reposer leur axe sur le sol de l’atelier, et elles tournent dans les fosses aménagées pour les recevoir. La friction exigée pour le dégrossissage produisant un énorme dégagement de chaleur, ces meules, qui tournent de haut en bas par rapport aux ouvriers, reçoivent constamment un filet d’eau.

Ainsi qu’il est d’usage dans les coutelleries, les ouvriers travaillent étendus sur une sorte d’escabeau qui peut basculer sur un axe, leurs pieds étant appuyés sur un barreau fixe,

Lorsque la pression du brut sur la meule doit être considérable, l’ouvrier, s’arc-boutant sur le barreau, fait .basculer l’escabeau en avant. Il applique, sur l’extrémité de cet escabeau, une tige rigide qui transmet la forte pression ainsi obtenue au brut placé à l’autre extrémité de cette tige, le maintient et le dirige avec ses mains, et le dégrossit ainsi sur la meule.

Taille des pierres

Il peut donner au brut, par ce procédé, sa forme générale. Il reste encore à le tailler et à le polir. La taille s’effectue également sur la meule que l’on entaille à l’aide d’Un outil en carborundum avec lequel on trace dans cette meule les cannelures appropriées à la forme à obtenir, et qui peut être plus ou moins cintrée.

Ce travail à la grosse meule ne peut évidemment donner de surfaces brillantes. Aussi le fait-on suivre d’un polissage qui s’opère sur des rouleaux de bois tendre imprégnés de poudre à polir, ou sur des cylindres de feutre ou de liège.

Préparation de billes et perçage de boules de colliers

La taillerie produit notamment, en grand nombre, des billes d’agate et des boules pour colliers, et cette fabrication nécessite une technique spéciale. L’ouvrier, tout d’abord, choisissant un brut de forme convenable, lui donne au marteau la forme d’un cube, dont il rogne ensuite grossièrement les angles. Après avoir placé cette ébauche de houle à l’extrémité d’une pièce de bois dans laquelle il a creusé des crans inverses des cannelures pratiquées sur le pourtour de la meule, il présente la pierre à cette meule et, grâce à la pression, aux mouvements latéraux qu’il lui imprime, la boule prend peu à peu la forme d’une sphère régulière.

Il faut évidemment percer les boules destinées à la confection de colliers, et ce perçage nécessite toute une batterie de petites perceuses placées sous la surveillance d’une seule ouvrière. Chacune de ces machines comporte un outil à percer, tube de cuivre d’un diamètre plus ou moins grand, tournant rapidement et entraînant de la poudre de carborundum délayée dans de l’huile, ou foret en acier tournant à près de 3000 tours. Dans ce dernier cas, et afin d’éviter l’éclatement de la pierre que pourraient occasionner les débris arrachés par le foret une came et un ressort donnent à cette pierre un mouvement régulier de bas r-n haut qui permet l’éjection de l’abrasif et des débris de pierre.

Et il est curieux de voir fonctionner ces petites machines qui effectuent, presque sans bruit, leur délicat travail.

Creusage des pierres

Lorsqu’il s’agit de tourner une pièce de bois ou de métal, on la place sur le tour et on lui imprime un mouvement de rotation devant l’outil qui l’entaille, pourrait-on dire, automatiquement. Il n’en est plus de même lorsque l’on veut creuser une pierre, travail qu’on effectue à l’aide de meules de carborundum tournant sur leur axe, à très grande vitesse, constamment arrosées, et auxquelles l’ouvrier présente la pièce à entailler. Aucun automatisme n’est possible dans ces conditions, et de véritables artistes, seuls, peuvent effectuer correctement ces minutieuses opérations.

Gravure des pierres

La gravure des pierres fines et des pierres dures ne semble pas avoir fait de grands progrès depuis l’antiquité, et l’un ne saurait dépasser aujourd’hui la finesse et la délicatesse de travail qu’ on peut admirer sur certains camées anciens. Avec cette seule différence que le moteur a remplacé la pédale, cette gravure, comme autrefois, se fait au touret, à l’aide d’une infinité de pointes et de molettes de toutes dimensions. Mais l’on ne grave plus guère que des armoiries et les initiales des bagues, et la mode des carnées et des portraits gravés est complètement passée en France, où les derniers graveurs sur pierre disparaissent peu à peu.

Ébauchage des pierres fines

La taille du diamant s’effectue dans certains ateliers, suivant une technique nouvelle, à l’aide de machines américaines inventées pour obtenir la taille dite « moderne ». Ces machines ne sont pas utilisées pour les pierres de couleur. La coloration de celles-ci, le plus souvent, n’étant. pas uniforme, le lapidaire doit s’efforcer de placer dans la culasse (partie pointue inférieure de la pierre taillée), la zone la plus colorée de son brut.

Il procède alors à l’ébauchage qui est déterminé, soit par la forme de la pierre à obtenir, soit, s’il ne travaille pas en vue d’une monture existante, « au mieux de la pierre ».

Taille ou facettage

La forme générale étant ébauchée, le lapidaire procède à la taille et incline les facettes. les unes par rapport aux autres de façon que la pierre taillée réfléchisse la plus grande partie des rayons lumineux qui la frappent. La réfringence particulière du diamant a permis de calculer l’orientation des facettes de telle sorte que tous les rayons incidents sont réfléchis.

La taille se fait en deux temps. Le lapidaire, ayant fixé sa pierre au bout d’un bâtonnet au moyen d’un ciment qui durcit en refroidissant, use la pierre sur une meule de bronze enduite d’égrisée, en commençant par la pat-tic supérieure de son ébauche. Ce facettage terminé, la pierre passe au polissage, sans être détachée du bâtonnet. Elle est alors retournée, et le travail de la culasse se poursuit, taille d’abord, polissage ensuite.

Le plus souvent, le bâtonnet portant la pierre est enfilé dans un appareil gradué, et une sorte d’échelle fixée près de la meule permet de donner à ce bâtonnet l’inclinaison voulue. Il suffit ensuite de faire opérer un quart ou un huitième de tour à l’appareil pour obtenir des facettes parfaitement symétriques. Certains lapidaires, cependant, véritables artistes, travaillent encore à main levée, de la droite ou de la gauche, freinant, en cas de besoin, la vitesse de la meule, ou l’humectant d’huile ou d’eau, de la main inoccupée.

Montage des pierres

Les pierres fines ainsi obtenues sont montées, il la taillerie même, dans un atelier spécial de bijouterie, sur bagues, colliers, bracelets, pendentifs, etc., si bien que les bruts aux vives couleurs, mais aux formes grossières et tourmentées, qui y sont envoyés d’Auvergne

et de toutes les parties du monde, en sortent sous l’aspect de délicieux bibelots destinés à parer nos intérieurs, ou de délicats bijoux des formes et d es couleurs les plus diverses, joies des yeux, plaisirs de coquetterie.

Georges Lanorville