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Le laboratoire de Roscoff en 1883

Hermann Fol, Revue Scientifique, 6 Octobre 1883

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 22 février 2009

Il fut un temps où il n’existait, au bord de la mer, pas un seul établissement dans lequel le naturaliste aurait pu s’installer pour étudier l’histoire naturelle des animaux marins. Ce temps est si rapproché de nous, que tous, à l’exception les plus jeunes générations, en conservent un vif souvenir. Les laboratoires étaient tous situés dans l’intérieur des terres, à la plus grande distance possible du lieu d’habitation des formes les plus intéressantes pour le zoologiste ; les recher­ches étaient sacrifiées à l’enseignement, Hâtons-nous d’ajou­ter à l’honneur des naturalistes, que leur zèle pour la science sut devancer la générosité un peu tardive des gouvernements. C’est à leurs frais et au milieu d’une foule de difficultés de toute nature que les J. Muller, les Milne-Edwards, les Gegenbaur, de Lacaze-Duthiers, Claparède et tant d’autres, ont accom­pli les expéditions qui ont illustré leurs noms et changé la face de la science zoologique. Mais la science a progressé, surtout grâce aux efforts de ces hommes dévoués ; l’histoire naturelle des animaux marins est connue dans ses grands traits, et il s’agit maintenant de résoudre à leur sujet des questions plus profondes, des problèmes plus ardus. En d’autres termes, nous devons commencer là où nos prédécesseurs se sont arrêtés ; nous devons éviter toute perte de temps et faire usage de moyens plus puissants ; la réussite est à ce prix. Il fallut bien faire face à ces exigences nouvelles de la science, il fallut se décider à faire enfin pour la zoologie ce que tu avait fait depuis longtemps pour d’autres branches des connaissances humaines : des observatoires, situés à l’endroit où les observations doivent être faites, plutôt qu’à l’endroit où l’on en doit tirer parti pour l’enseignement élémentaire ou supérieur.

La France est le premier pays qui ait fait des sacrifices sérieux en faveur de la zoologie. Quelle était la cause de cette sollicitude du gouvernement pour une branche des connais­sances humaines dont l’importance majeure est rarement comprise par les personnes qui ne lui ont pas voué une at­tention toute spécial e ? La question a un intérêt pratique in­contestable et mérite bien l’examen. Eh bien, nous croyons pouvoir attribuer cette bienveillance des hommes politiques à l’essor subit que les Cuvier, les Lamarck et les Geoffroy Saint-Hilaire avaient su donner à notre science. Les voyages d’exploration se multiplièrent et les splendides publications de cette époque, faites aux frais du gouvernement, font l’or­nement de toutes les bibliothèques sérieuses. Malheureuse­ment, ce beau zèle se ralentit peu à peu. La pléiade brillante qui avait su si bien diriger le mouvement scientifique s’étei­gnit presque d’un seul coup. Un génie dominant, capable de diriger les recherches, de relier entre eux les faits de détail et d’en faire saisir l’enchainement logique et les rapports avec l’ensemble de la science, fit subitement défaut ; les faits d’ob­servation restèrent décousus, et le public aussitôt de deman­der à quoi tout cela pouvait servir . La haute direction avait passé aux mains de Johannes Müller.

De toutes les sciences naturelles, il n’en est aucune qui touche l’homme de plus près que la science des animaux, et pourtant, chose curieuse, il n’en est aucune dont le public ait plus de peine à saisir l’utilité et la portée. L’on s’imagine volontiers qu’il est possible de connaître l’homme et ceux des animaux qui ont à ses yeux un intérêt pratique et immé­diat, sans avoir à se préoccuper du reste du règne animal. Quelles singulières notions n’aurions-nous pas au sujet du soleil, de la terre et de la lune, s’il eût été constamment in­terdit aux astronomes de s’occuper du reste du firmament ? L’œuvre de Darwin a puissamment contribué à dissiper ces préjugés ; mais leurs racines sont si profondes, qu’on ne sau­rait trop dire et répéter qu’il est impossible d’acquérir une connaissance juste de l’homme ou d’un animal quelconque, sans étudier tout l’ensemble de la zoologie. La dépendance est complète, absolue, et les découvertes se font, pour la plu­part chez les animaux inférieurs, pour ensuite s’étendre à des êtres de plus en plus élevés dans l’échelle. Or ces types inférieurs du règne animal, ces types archaïques, sans les­quels on ne peut arriver à une juste compréhension de l’en­semble, sont, pour la plupart, limités à l’eau salée : c’est à la mer qu’il faut aller les chercher.

Il serait vraiment superflu d’insister encore sur l’impor­tance des laboratoires de zoologie maritime et sur le rôle pré­pondérant qu’ils sont appelés à jouer dans les progrès de cette science. Examinons plutôt les conditions qu’un labora­toire de ce genre doit remplir pour atteindre pleinement son but. Ce sont, avant tout : 1° la richesse zoologique des envi­rons ; 2° un bon outillage ; 3° une bonne direction des études. Il semble que ce soit presque une naïveté que de parler de la richesse de la faune ; et pourtant nous entendons parler à chaque instant des efforts qui ont été faits pour créer des sta­tions dans des localités d’une pauvreté absolue. A cet égard, Roscoff peut défier la comparaison avec les premières stations zoologiques du monde ; la faune est non seulement variée et bien composée, mais elle diffère encore à tel point de celle de la Méditerranée, que le jeune zoologiste qui n’aurait visité que cette dernière ne pourrait pas se vanter d’avoir reçu une éducation complète. Roscoff et les stations médi­terranéennes sont donc le complément les unes des autres et ne font pas double emploi. Ce sont des choses toutes dif­férentes. Le laboratoire est ouvert toute l’année et, au besoin, l’on y pourrait travailler en hiver ; mais le climat, sans être positivement rigoureux, laisse beaucoup à désirer, et la véri­table saison ne commence guère avant le mois de juin, pour finir avec le mois de septembre. C’est précisément l’époque de l’année où une chaleur énervante et continue chasse des bords de la Méditerranée les plus robustes et les plus déterminés. A cet égard encore, la Bretagne et la Méditerranée se complètent sans se faire concurrence.

Le laboratoire de zoologie expérimentale n’occupe pas moins de trois maisons, toutes trois situées sur la grande place de Roscoff, entre cette place et la grève, et à dix minutes de la gare du chemin de fer, qui relie maintenant cette petite ville maritime aux lignes principales de la compagnie de l’Ouest. Je ne ferai pas l’histoire du développement labo­rieux de la station ; des voix plus autorisées que la mienne(Voy. de Lacaze-Dithiers, Archives de zoologie expérimentale, t. Ier, 1872, et III., 1874) ont déjà retracé quelques-unes des phases principales de cette histoire. Mais ce qu’aucune plume ne saurait rendre, c’est la somme énorme de peine et de sacrifices, que cette instal­lation a dù coûter à son créateur, M. de Lacaze-Duthiers, l’énergie, la persévérance et le dévouement qu’il a dû déployer pour venir à bout d’une telle entreprise, avec des ressources toujours insuffisantes. Je me borne à l’état actuel des choses et aux projets en voie d’exécution. La première mai­son, celle dont on a dû se contenter pendant plusieurs années, est située à l’est de la grande place. Elle possède un jardin, dans lequel ont été construits les réservoirs et les aquariums dont nous parlerons plus loin. La seconde maison est une propriété de l’État, spécialement affectée au labora­toire. Lors de mon dernier séjour à Roscoff, ces deux mai­sons donnaient asile à vingt-huit travailleurs, dont la plupart y étaient logés. La troisième maison est une toute nouvelle acquisition ; elle a été cédée au laboratoire par la direction de l’enseignement primaire, pendant l’été de l’année actuelle, et déjà les travaux d’aménagement étaient si avancés, qu’un ou deux travailleurs ont pu y être logés. Outre ses huit cham­bres d’habitation et de travail, le nouvel immeuble contiendra une salle de collections et une de dissection.

Les espèces animales sont toutes parfaitement adaptées à leur entourage ; tout l’ensemble et les détails de leur orga­nisation s’harmonisent à merveille avec les particularités du milieu dans lequel elles sont appelées à vivre. Est-il néces­saire de dire qu’il doit en être de même des laboratoires, que leur organisation doit tenir compte, avant tout, des cir­constances et ne pas sacrifier ce qui est utile et nécessaire à des idées préconçues, à des théories générales qui ne trouvent pas leur application dans le cas particulier ? Le laboratoire de Roscoff fournit aux travailleurs, non seulement la place de travail, mais encore le logement ; c’est une disposition excel­lente, et qui répond absolument aux nécessités de la situation. Dans une petite localité isolée, sur les bords de l’Océan, les logements disponibles n’abondent pas, et ils sont en général tous occupés à l’époque de l’année où le laboratoire regorge de travailleurs. Si ces derniers devaient, à leur arrivée, se mettre d’abord à la recherche d’une chambre disponible, ils perdraient souvent des journées entières, pour être, après tout, mal et chèrement logés ; au gros de l’été, il arriverait à plus d’un d’avoir à reprendre le train, perdant ainsi un voyage et une saison entière ; si tel naturaliste désire se rendre au bord de la mer avec toute sa famille, il n’a qu’à retenir un appartement et ne passer au laboratoire que ses journées pour y travailler. Chacun jouit de la liberté la plus plus complète ; mais s’il n’a pas besoin d’une hospitalité entière, est-ce une raison pour vouloir en priver ceux pour lesquels cette hospitalité est un avantage inestimable ? Faut-il rappeler encore qu’à Roscoff, tout est absolument gratuit, et qu’aucune considération pécuniaire ne peut empêcher un naturaliste, dont la situation n’est pas brillante, d’y suivre sa vocation.

L’installation du laboratoire ne ressemble en rien à celle des stations du midi ; la recherche à marée basse est le principal moyen de se procurer les animaux, et les exi­gences particulières de ce genre de chasse aux habitants de la mer a imprimé un cachet propre à toute l’organisation du travail. Chaque travailleur a dans sa chambre une excellente carte marine où tous les détails de la configuration des fonds, que la mer abandonne par moments, sont indiqués avec une exactitude minutieuse. Chacun est mis en posses­sion d’un seau en toile dans lequel sont disposés quelques bocaux ; c’est très portatif et suffisant pour contenir le butin d’une course à marée basse. Sur les tables, les cuves de verre basses et de forme évasée, où l’eau reste bien aérée, remplacent les bocaux plus vastes et de forme plus élevée que réclament les animaux pélagiques de la Méditerranée. Une cruche d’eau de mer, une cruche d’eau douce, un ba­quet, complètent l’outillage. J’allais oublier le fort bon mi­croscope avec tous ses accessoires qui est mis à la disposi­tion de tous ceux qui n’ont pu préféré apporter avec eux l’instrument auquel ils sont accoutumés.

Celui qui désire conserver longtemps en vie des animaux un peu volumineux peut le faire en toute commodité. Il n’a qu’à demander l’usage d’un des aquariums ou bien encore il peut se servir du magnifique vivier qui a été récemment construit sur la grève, devant le jardin des deux nouvelles maisons. Cette vaste pièce d’eau, en forme d’amphithéâtre, n’a pas moins de 36 mètres de largeur, à son côté intérieur. Un mur en fer à cheval, de 8 mètres de hauteur au moins, sert à garder les eaux qui y pénètrent à marée haute et sont ensuite retenues par une écluse. Des caisses flottantes à claire-voie sont pleines de grandes seiches et d’autres animaux de forte taille, qui vivent fort longtemps et sont constamment à la disposition de tous ceux qui en ont besoin.

Un bel exemplaire de limule vit depuis longtemps dans le fond du vivier et semble s’y complaire parfaitement ; tout au moins, ce grand crustacé d’Amérique, dernier représentant de la classe des trilobites, ne ménage pas ses gestes de dés­espoir, chaque fois qu’on l’arrache à ses occupations, en tirant, la ficelle munie d’un flotteur attachée à sa queue pour le faire admirer à quelque visiteur.

Mais le vivier n’est qu’un dépôt, qu’une réserve, et ne sau­ratl suffire à tous les besoins. L’approvisionnement principal est fourni par les animaux que chacun doit aller chercher pour son compte sur la grève. Rien n’est, du reste, plus in­structif que ces courses dans les champs que la mer vient d’abandonner, sous la conduite du personnel expérimenté du laboratoire qui vous montre les localités et les cachettes souvent difficiles à deviner dans lesquelles les animaux se retirent. Le profit scientifique est plus grand encore lors­qu’aux guides habituels, Martig et Victor, se joignent des naturalistes expérimentés comme M. Joyeux-Laffuie, maître de conférences à la Sorbonne, ou M. Pruvot, préparateur du laboratoire de Roscoff. Au retour de ces excursions, une conférence de M. Joyeux-Laffuie ne manque pas de réunir tout le monde et fait ressortir les aspects scientifiques de l’instruction acquise. Ces expéditions lointaines, faites en commun, n’ont qu’un défaut, celui d’être trop rares. Elles ne peuvent avoir lieu que chaque mois, pendant les jours de grande marée. C’est pourquoi l’on s’y prépare, l’on s’en préoccupe longtemps d’avance. L’annuaire des marées a été consulté et l’on sait, au centimètre près, à quel niveau la mer va descendre. L’eau va laisser à découvert des espaces qu’elle n’abandonne qu’une fois par mois, ou plus rarement encore, s’il s’agit d’une marée exceptionnelle, et là, on est sûr de rencontrer des espèces intéressantes qu’il est difficile ou impossible de trouver autrement. La carte a été étudiée, et l’on s’est longuement consulté sur les localités les plus favorables à la recherche de ce que chacun désire.

L’heure du départ approche ; on s’est muni des outils né­cessaires, de la bêche et du râteau pour remuer le sable et la vase, du marteau, du ciseau et du levier, pour retourner les rochers ou en faire sauter des fragments. Détail impor­tant :on s’est vêtu de laine, et chaudement, car si le myrte et le figuier prospèrent à Roscoff, c’est grâce à l’égalité de la température qui n’est jamais ni très chaude ni très froide ; cependant même au gros de l’été, le vent de mer est assez frais pour que l’on prenne des précautions. On s’est chaussé d’espadrilles, car il faudra beaucoup marcher dans l’eau. La mer, en se retirant, ne laisse à sec que des parties rocheuses de peu d’étendue. Ailleurs, ce sont des ruisseaux, des fla­ques petites ou grandes, de la vase mouillée, et ce serait perdre son temps que de vouloir cheminer à pied sec. On a eu soin de mettre des chaussettes et des caleçons ou des pantalons de toile, car on aura peut-être de l’eau jusqu’à la ceinture, et aucune partie de la peau ne doit rester à nu, sous peine de coups de soleil. Ces soit-disant coups de soleil se prennent même par un temps sombre ; l’auteur en a fait l’expérience à ses dépens. Ce sont donc des érythèmes causés par l’action de l’eau de mer, les lucernaires et les actinies qui abondent dans les herbiers, par le grand air et le vent froid, bien plutôt que par l’action d’un soleil rarement brillant. A quoi bon chercher à s’habituer et à s’endurcir la peaut chaque année ce serait à recommencer.

A Roscoff, le champ qui s’ouvre à l’explorateur à chaque marée, et surtout, à, chaque grande marée, est vraiment im­mense. De tous côtés et à perte de vue, c’est un monde d’îles, d’îlots et de rochers, séparés par des étendues de ro­cailles, des plaines de gravier ou de sable fin, des champs de vase recouverte de zostères, et, lorsque la mer descend très bas, l’on arrive jusqu’à des herbiers formés de grandes laminaires et de l’hymanthalia laurea aux frondes im­menses. Ce paysage varié rappelle vivement le littoral de la Norvège, avec cet avantage très grand que, le fond étant moins accidenté, l’on peut faire des courses lointaines sans risquer à chaque instant de se voir la retraite coupée par des bras de mer étroits, mais profonds et parcourus par des courants violents. Par un soleil brillant, il y a là des points de vue splendides et bien dignes de tenter la palette d’un peintre ; il en est même qui décourageraient l’artiste le plus audacieux, tant il y a de vivacité dans les couleurs. Le vrai naturaliste doit avoir des goûts artistiques, car sans cela, il n’aurait pas le vif sentiment des formes, ni la facililé à les reproduire avec le crayon et le pinceau, qui sont indispen­sables à tout morphologiste. Aussi n’est-ce qu’à regret qu’il détache ses yeux de ce grand spectacle pour les reporter sur le sol à explorer.

Ici, le tableau n’est pas aussi séduisant que celui du fond de la mer Méditerranée, par un temps calme, avec tous ses animaux épanouis et montrant leurs mille couleurs.

A marée basse, tous sont cachés, qui sous les rochers, qui dans son trou ou dans son tube, enterré dans le sable ou dans la vase, et c’est à peine si l’on rencontre encore par ci par là une flaque d’eau dont les habitants montrent timide­ment leurs gracieuses corolles. Un novice pourrait errer longtemps, dans des endroits qui fourmillent d’animaux, sans pouvoir les trouver. Il faut prendre les leçons des per­sonnes expérimentées, pour apprendre à connaître les signes, souvent peu apparents, par lesquels l’hôte caché décèle sa présence. Mais une fois ces indices reconnus, quelle facilité pour la capture !

Sur les plages sablonneuses, des boudins ou des tortillons de sable, de formes, et de grosseurs diverses, indiquent clai­rement les endroits où sont enfouis les annélides du genre arénicole ou les holothuries du genre synapte, voire même le curieux balanoglosse, ce ver qui forme à lui seul une classe, sinon un embranchement du règne animal, et dont la structure est si étonnante. Les tubes parcheminés, dont on voit l’entrée béante, sont ceux d’un singulier annélide : le chétoptère. Avec quelque habitude, on parvient à extraire tous ces animaux sans trop les blesser. Par places, on ren­conlre l’Anurella roscovita, cette curieuse ascidie, dont le têtard n’a pas de queue, et le dentale, type aberrant de l’em­branchement des mollusques, tous deux bien connus, grâce aux beaux mémoires de M. de Lacase-Duthiers, Au surplus, le sable et la vase fourmillent des annélides les plus divers, depuis les phascolosomes, qui mènent dans la vase une vie contemplative, jusqu’aux néréides errantes et carnassières et aux myxicoles au gracieux panache orné des plus vives cou­leurs. Sous les pierres, se trouvent entre autres les chitons, les haliotis et autres mollusques attachés au rocher, en compagnie des petites étoiles de mer du genre Asteriscus et de diverses sortes de crabes qui se blottissent dans les anfractuosités les plus reculées ; les némertiens, grands et pe­tits, y traînent leur corps mou et sans consistance, et les ascidies y ont élu domicile pour le reste de leurs jours. On n’a eu que le temps de fureter à une petite place et de remplir ses bocaux à la hâte, et déjà il faut, bon gré malgré, se disposer au départ, car la mer monte rapidement, et il n’est guère agréable d’avoir à escalader les rochers de quelque îlot éloigné, pour attendre que le prochain reflux vous re­mette en liberté.

En route, l’on peut encore récolter, près de la limite su­périeure des marées, dans des endroits que la mer ne re­couvre que peu d’heures par jour, les patelles et les cirrhi­pèdes appartenant aux genres Balanus et Pollicipes, ainsi que la curieuse oncidie, qui doit sa renommée à un beau travail de M. Joyeux-Laffuie. Demain, une excursion dans une autre direction nous fera rencontrer toute une série d’autres es­pèces, et ainsi de jour en jour nous vérrons se succéder tou­jours des formes nouvelles qui défileront devant nos yeux comme des images de kaléidoscope.

Petit à petit les marées diminuent, l’époque des mortes eaux approche ; mais la pêche ne va pas chômer pour cela. Les embarcations du laboratoire sont maintenant mises en réquisition pour trainer les engins et les filets en eau pro­fonde. Le laboratoire possède deux belles et solides embar­cations, le Dentale et la Laura, toutes deux faciles à manœu­vrer et capables de tenir la mer par des temps qui épouvan­teraient les riverains de la Méditerranée. La drague, lancée sur des fonds bien choisis, ramènera l’illustre Amphioxus, le Palmipes, des ascidies ; l’engin des corailleurs balayera les fonds de rochers et entortillera dans ses mailles les gorgones, les bryozoaires au squelette incrusté, les gros oursins ; enfin la seine prendra d’un seul eoup des chargements de plies, de seiches et toute une collection de poissons.

Mais le travailleur expérimenté, qui est venu de son cabinet d’étude avec des idées arrêtées sur les problèmes qu’il se propose de résoudre, a déjà fait son choix.

Sachant d’avance qu’il n’est pas possible de tout appro­fondir ni de tout voir, il jette sans trop de regret un coup d’œil sur toutes les richesses qui défilent sous ses yeux et n’est que trop heureux si les circonstances lui permettent de remplir, au moins en partie, le programme qu’il s’est tracé. Il n’a, du reste, qu’à vivre au jour le jour, sans souci de l’avenir, car le personnel du laboratoire se mettra en quatre pour lui fournir, le matériel réclamé ... , pourvu, bien entendu, qu’il ne demande pas l’impossible. Il a à sa dispo­sition tous les instruments dont il peut avoir besoin, depuis le microscope jusqu’au microtome moderne, depuis le scalpel jusqu’à l’appareil à injections le plus perfectionné. Il n’a qu’à demander les réactifs, les solutions ; tout lui est fourni gratuitement et avec empressement. Aucune perte de temps à son arrivée pour s’enquérir d’un logement, qu’il ne trouve­ peut-être pas, car la chambre qu’il occupera renferme un bon lit et tout le nécessaire en fait de mobiIier, sans oublier le fauteuil dans lequel il pourra se délasser après des observations suivies au microscope.

Pour maintenir ses animaux en vie et en bonne santé sans les perdre de vue, le naturaliste trouvera tout ce qu’il faut dans la salle des aquariums. Le jardin de l’ancienne maison a été en partie recouvert d’un toit, et les côtés sont fermés par des châssis vitrés qui laissent pénétrer la lumière à profusion. Le résultat est une vaste pièce d’un are de superficie. Deux grands réservoirs cimentés, de 7000 et de 8000 litres de contenance, sont remplis d’eau de mer, chaque jour à l’heure de la marée haute, à l’aide d’une pompe à bras. Ils servent à alimenter les appareils à circulation continue, ainsi que quatre grands bacs à parois de verre, d’un mètre cube chacun, qui sont disposés le long des côtés. Un système particulier de siphons permet d’imiter, dans chaque aquarium, les alternatives de haute et de basse mer. Le mi­leu de la salle est occupé par de grandes tables, sur lesquelles se fait le triage des produits de la pêche. Plus tard, il y aura, dans le jardin appartenant aux nouvelles maisons, un aquarium encore plus considérable et mieux disposé. Les fondations en sont déjà faites. Il mesurera 30 mètres de longueur sur 10 mètres de large ; ce dernier ne le cédera assurément en rien, à ceux des établissements les mieux montés sous ce rapport, et il aura l’avantage d’être exclusi­vement consacré à l’étude.

Les tables de travail pour la dissection minutieuse et l’observation au microscope sont placées les unes dans les chambres qui servent en même temps d’habitation, les autres dans une grande salle commune située au rez-de-­chaussée. Les naturalistes occupés à des recherches spéciales aiment en général le calme et l’isolement, tandis que les jeunes gens venus du bord de la mer pour se faire une idée générale de l’organisatipn du règne animal préfèrent travailler ensemble. Ils sont mieux placés ainsi pour profiler des leçons du préparateur et du maître de conférences, et l’instruction mutuelle joue ici un rôle des plus utiles. Est·il nécessaire d’insister sur l’avantage immense de cette Instruction pratique, puisée aux sources mêmes de la science, sur celle que l’on peut puiser dans des livres, même dans ceux qui s’intitulent pratiques, ou dans l’étude des cadavres plus ou moins mal conservés ? Les conseils et les directions de MM. Joyeux-Laffuie et Pruvot font bien vite passer les no­vices par-dessus les difficultés qui arrêtent la marche de ceux qui n’ont pas le privilège de sentir guider leurs pre­miers pas. L’auteur de ces lignes ne peut songer,sans de vifs regrets, au temps qu’il a lui-même perdu à apprendre par sa propre expérience tous ces petits procédés ; sans la connaissance desquels la réussite n’est pas possible. Aussi ne craint-il pas, dans son laboratoire à l’Université de Ge­nève, de consacrer beaucoup de temps à initier ses élèves à toutes ces méthodes pratiques dont on ne peut pas se passer plus qu’on ne peut se passer des mèthodes Intellectuelles.

La nouvelle maison que la direction de l’enseignernent primaire vient de céder au laboratoire de Roscoff renfermera, du reste, une nouvelle salle de travail, mieux située et mieux éclairée encore que celle qui est actuellement en usage et qui devient trop petite pour le nombre toujours Croissant des travailleurs attirés par les facilités exceptionnelles dont ils jouissent à Roscoff.

A l’égard des étrangers, la libéralité est la même que pour les nationaux, et ce n’est pas peu dire dans un établissement où tout est gratuit. Ils n’ont tous eu qu’a se louer de l’ac­cueil aimable et plein de cordialité qu’ils ont rencontré chez le directeur et le personnel.

Il n’y a pas de doute que le laboratoire de zoologie expé­rimentale ne soit appelé à jouer un rôle toujours plus mar­quant dans les progrès de la zoologie.

Après la construction de l’aquarium, la tâche la plus ur­gente qui s’imposera à la direction sera la création d’une bibliothèque riche et complète et l’augmentation de la eol­lecionu de la faune locale. Un fonctionnaire spécial ne sera pas de trop pour prendre soin de ces deux départements. Nous souhaitons que toutes choses puissent venir en leur temps, et nous faisons tous nos vœux pour que cet utile éta­blissement puisse longtemps continuer à se développer sous l’impulsion de la volonté qui l’a créé et qui le dirige avec autant d’habileté que de dévouement.

voir également : Joubin : Le laboratoire zoologique de Roscoff , La Nature N°648 - 31 octobre 1885