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Les galibis du Jardin d’Acclimatation de Paris

Girard de Rialle, La Nature N°481 — 19 aout 1882

mardi 20 décembre 2011, par gloubik

Représentants modernes d’une race autrefois fameuse dans l’Amérique méridionale, les quatorze Galibis, en ce moment campés au Jardin d’Acclimatation, offrent à divers points de vue un intérêt très notable, Chacun connaît, au moins de nom, les Caraïbes, qui, au moment de la découverte du Nouveau-Monde, accomplissaient la conquête des Antilles sur les pacifiques Araouaks, leurs congénères, et sur les autres indigènes de ces îles, les Cibuneys, apparentés vraisemblablement aux habitants de l’Amérique centrale. Lorsque les Espagnols s’emparèrent de Cuba et d’Haïti, les Caraïbes ne s’y étaient point encore installés, mais ils occupaient déjà la Trinidad et les Petites-Antilles ; nos premiers colons à la Guadeloupe et à la Martinique les y trouvèrent et eurent à lutter contre eux. Or, ces Caraïbes, dont l’essor fut ainsi arrêté par la venue des Européens, étaient originaires de la terre ferme, de la région située entre le fleuve des Amazones au Sud et l’Orénoque au Nord. Du delta de ce fleuve, ils s’étaient élancés à la conquête de la Trinidad qui en est si rapprochée, et de là, en passant d’île en île, ils s’étaient répandus dans l’archipel des Petites-Antilles ou Iles-du-Vent.

Leur véritable patrie était donc cette partie de l’Amérique méridionale qu’on appelle la Guyane dont, en 1595, Walter Raleigh, voyageur anglais et favori d’Élisabeth, constata que les habitants parlaient la même langue que les Caraïbes de la Dominique. Plus tard, les missionnaires français qui prirent part à nos premiers établissements aux Antilles portèrent le même témoignage ; le P. Raymond Breton dit, par exemple, « que les insulaires estaient des Galibis de terre ferme qui s’estoient détachez du continent pour conquester les isles : que le capitaine qui les avoit conduits, estoit petit de corps, mais grand en courage, qu’il mangeoit peu et beuvoit encore moins, qu’il avoit exterminé tous les naturels du païs à la réserve des femmes, qui ont toujours gardé quelque chose de leur langue, que pour conserver la mémoire de ces conquestes, il avoit fait porter les testes des ennemis (que les François ont trouvées) dans les antres des rochers qui sont sur le bord de la mer, afin que les pères les fissent voir à leurs enfans, et, successivement, à tous les autres qui descendraient de leur postérité [1] ». Un autre dominicain du dix-septième siècle, le P. Du Tertre, déclare également qu’on a pu constater d’une manière certaine que les Caraïbes descendaient d’un peuple du continent de l’Amérique du Sud appelé Galibi [2].

On est généralement d’accord pour voir dans ce nom une forme dialectale de Caribi, dont nous avons fait Caraïbe et qui signifierait « guerrier ». Une autre forme, Canibi ou Caniba, est mentionnée par Christophe Colomb dans le journal de son premier voyage (15 janvier 1493), forme qu’il latinisa lui-même en Cannibales : or les Caraïbes des Antilles et des bouches de l’Orénoque étant des anthropophages avérés, cette appellation purement ethnique d’abord prit ensuite le sens plus général de « mangeur d’hommes. »

Hardis et habiles navigateurs, les Caribis ou Galibis parcouraient dans leurs grandes embarcations, leurs canoüas, toutes les côtes de la mer des Antilles ; ils faisaient des incursions à Haïti, où on les redoutait fort ; ils pirataient et commerçaient sur les rivages septentrionaux de l’Amérique du Sud, où ils se procuraient des bijoux d’or d’un titre assez bas, en forme d’étoile et de demi-lune, que fabriquaient à leur intention les Muyscas civilisés du Cundinamarca ; on les voyait au Darien, le long de I’Amérique centraIe et jusqu’au Yucatan. Bientôt après la conquête espagnole, ils cessèrent d’écumer ainsi la partie du golfe du Mexique qui, à cause d’eux, reçut le nom de Mer des Caraïbes : Puis, refoulés dans les îles qu’ils avaient conquises sur les Araouaks, ils ne tardèrent pas à disparaître peu à peu sous l’influence de la colonisation des blancs, alors guère plus tendres envers les indigènes que les Caraïbes eux-mêmes ne s’étaient montrés pour leurs prédécesseurs aux Petites-Antilles.

Sur le continent, dans la région comprise entre l’Orénoque et l’Amazone, en un mot dans la Guyane, Galibis et Araouaks, peuples de frères ennemis. s’étaient maintenus, bataillant sans cesse les uns contre les autres, dispersés le long des grands cours d’eau et à travers les profondes forêts vierges de la contrée. Les Araouaks occupaient les Guyanes anglaise et hollandaise, c’est-il-dire la côte qui sépare le delta de l’Orénoque de l’embouchure de l’Essequibo, la vallée de ce fleuve et celle du Surinam, tandis que les bassins inférieurs du Maroni, de la Mana, de la Sinnamari, de l’Apronague et de l’Oyapok, autrement dit la Guyane française, forrmaient plus particulièrement le territoire des Galibis. C’est là une délimitation excessivement générale, car des groupes de cette nation s’étaient installés sur les bords de l’Essequibo et nous avons vu que leurs congénères, les Caraïbes, étaient partis des bouches de l’Orénoque pour aller à la conquête des Antilles, et par contre on trouve encore quelques groupes d’Araouaks entre le Maroni et la Sinnamari. Toutefois, ce furent des Galibis que rencontrèrent nos premiers colons de la Guyane au dix-septième siècle ef les individus établis en ce moment au Jardin d’Acclimation paraissent être les descendants de ceux avec qui traitèrent les gouverneurs envoyés par Richelieu et Louis XIV.

Les premiers rapports que les Français eurent avec les Galibis furent excellents ; ces indigènes, alors assez nombreux, bien que proches parents des belliqueux conquérants des Antilles et des farouches Cannibales du delta de l’Orénoque, firent longtemps preuve d’humeur conciliante et pacifique. Mais, à la lin, les vexations incessantes dont ils étaient victimes de la part des officiers qui régissaient la colonie les poussèrent à bout. En 1644, la Guyane française avait pour gouverneur un véritable fou, cruel et obstiné, aussi insupportable pour ses administrés blancs que pour les naturels, le sieur Poncet de Brétigny ; cet homme, qui n’hésitait pas à soumettre ses compatriotes à des tortures atroces pour la moindre peccadille ou même par caprice pur, fit pour des motifs futiles emprisonner des Galibis qui parvinrent cependant à s’évader de la geôle où il les avait renfermés ; furieux de cette atteinte à son autorité, Poncet de Brétigny, à la tête d’une troupe armée, poursuivit les fugitifs dans les bois, où il fut cerné avec ses hommes par les sauvages irrités qui les percèrent tous de flèches. Le tempérament féroce du Caraïbe, sa soif ardente de vengeance étant ainsi réveillés, tous les naturels se soulevèrent, se ruèrent sur notre établissement de Cayenne, qu’ils dévastèrent en massacrant tous les Européens, dont quarante seulement purent échapper à la rage des Galibis. Ce fut le seul conflit sérieux qui s’éleva entre ces peuples et les Français, et depuis lors, à l’exception de quelques rares querelles purement locales, colons et indigènes ont vécu jusqu’à ce jour en bonne intelligence.

Au point de vue moral, le Galibi parait donc être généralement doux et pacifique, assez insouciant et nonchalant de sa nature ; s’il est tracassé il abandonne la place et s’enfonce avec sa famille dans les grands bois ; souvent même, une tribu décampe tout à coup, sans cause appréciable, laissant là ses plantations de manioc et de bananiers, puis revenant à la saison propice faire la récolte, se réinstallant en cet endroit ou repartant encore pour une autre destination, au hasard de sa fantaisie momentanée. Cette versatilité est le plus grand défaut de caractère du Galibi ; c’est le symptôme certain de la dégénérescence et de la disparition d’une race dont un rameau fut célèbre et redoutable par son énergie et sa hardiesse, On dirait que l’atmosphère étouffante des forêts vierges de la. Guyane a distendu et affaibli tous les ressorts intellectuels et moraux de ces indigènes qui se laissent vivre au jour le jour, contents des biens que leur offre la nature sous les tropiques, acceptant avec la même indifférence l’abondance ou la disette.

Dans l’intérieur, le long du cours supérieur des fleuves guyanais, et sur les pentes des monts Tumac-humac, on rencontre d’autres nations de même race, qui, sans être socialement supérieures aux Galibis, paraissent avoir conservé, avec plus de sauvagerie, plus de virilité ; ce sont les Emerillons, qui passent pour être encore anthropophages ; les Oyacoulets, jaloux de l’inviolabilité de leur territoire, les Aramichaux, les Oyampis, les Roucouyeunes, si bien décrits par le malheureux Crevaux. Tous ces indigènes sont très étroitement apparentés à nos Galibis rie la côte dont ils parlent la langue, dont ils ont les mœurs et le caractère avec un peu moins de mollesse. On reproche par exemple aux Galibis leur inexactitude et la singulière façon dont ils tiennent leurs engagements, non par mauvaise foi, mais par légèreté et oubli, car souvent ils les remplissent longtemps après, comme si le temps passé ne comptait pas. Un fait très caractéristique nous a été conté à ce sujet par le Dr Crevaux. Au cours de sa deuxième exploration, il rencontre une pirogue de Roucouyeunes se dirigeant vers les établissements français ; à sa vue le chef des sauvages lui montre une grande lettre, un large pli d’aspect officiel ; Crevaux s’approche fort intrigué et reconnaît un rapport adressé par lui des bords du Yara au Ministre de l’Instruction publique pendant sa première expédition et qu’il avait chargé un chef roucouyeune de faire parvenir à la Guyane française, moyennant une belle récompense à recevoir à destination. Il y avait deux ans de cela au moins, et malgré l’attrait de la récompense annoncée, le sauvage avait tardé sans cesse, et ne s’avisait qu’alors de remplir sa mission. Encore était-il tout fier de montrer à Crevaux qu’il n’avait point perdu son pli et qu’il allait le remettre comme il était convenu, aux Français.

Dans nos établissements, les Galibis apportent à nos fonctionnaires et à nos colons du gibier et du poisson qu’on leur achète volontiers ; mais on se garde bien de leur jamais faire une commande à l’avance, car on est sûr de n’avoir jamais la chose au jour dit. Ces indigènes ne sont pas moins insupportables lorsqu’on les engage comme guides ou comme canotiers ; au moment du départ ils ne sont pas prêts, ils ont disparu ; une nouvelle fantaisie leur a passé par la tête, ils ne veulent plus accompagner les blancs et pour éviter tout reproche ou toute insistance ils ont pris le bon parti de s’en aller dans les bois où on ne peut les aller chercher. Ils n’ont d’ailleurs pas conscience de la portée de leur manque de parole.

Cette inconstance a rendu les Galibis réfractaires à la civilisation européenne : ils ne lui sont pas hostiles, mais ils l’ignorent et l’ignoreront toujours. Au moyen du produit de leur chasse, ils savent seulement se procurer quelques objets dont ils ont reconnu l’utilité ou l’agrément : des couteaux, des haches, quelques pointes de fer pour leurs flèches, un peu de cotonnade, des verroteries, du tafia, pour lequel ils ont un goût prononcé, et c’est tout. A part cela, ils ont conservé le mobilier et l’outillage de leurs ancêtres.

Comme eux, ils bâtissent leurs carbets en forme d’ogive, au bord des fleuves et sur des éminences à l’abri des inondations. Ces cabanes, dont on peut voir trois spécimens au Jardin d’Acclimatation, sont assez spacieuses : 7 à 8 mètres de profondeur et 3 ou 4 mètres de hauteur au centre ; la charpente se compose de quatre montants qui supportent un treillis recouvert de larges feuilles de bananier (les Galibis actuellement à Paris en ont apporté toute une provision pour garnir leurs habitations) ; la toiture descend en dos d’âne de deux côtés jusqu’au sol, tandis que la façade et le derrière de la case sont parfaitement verticaux. Non loin de ces maisons, les femmes plantent et cultivent le manioc dont elles font du pain, le bananier et le piment qui leur sert à assaisonner le poisson et le gibier. Quand ils courent les bois, les Galibis dressent, pour passer la nuit, des ajoupas, berceaux de feuillage légers très suffisants pour un campement provisoire durant la saison sèche.

L’ameublement ne consiste guère qu’en des hamacs suspendus aux montants de la charpente où les Galibis dorment et se reposent, en quelques bancs de bois curieusement ouvragés et représentant parfois une tortue fantastique, haute sur pattes et dont la carapace sert de siège. en des paniers et en des vases de terre rouge ornés de dessins noirs et habilement modelés à la main.

Les Galibis son t d’ailleurs très adroits dans la fabrication de cette poterie. Bien qu’ignorant l’usage du tour, ils façonnent des vases de toutes les formes, marmites, cruches, jarres, gargoulettes, souvent pourvus d’anses ou de poignées bizarrement contournées. Ils savent aussi faire en argile des statuettes ou plutôt de grossiers marmousets à figure humaine. Ils ne sont pas moins habiles dans l’art de la vannerie, et avec les côtes de feuilles de palmier ou avec des lamelles enlevées aux tiges des roseaux, ils tressent des paniers. des corbeilles et d’autres ustensiles fort ingénieux.

Ils travaillent le bois également avec adresse ; mais les produits de ce genre d’industrie se limitent à un très petit nombre d’objets ; les bancs dont nous venons de parler, et surtout les pirogues et les pagaies. Les pirogues sont très légères et toujours d’une seule pièce, creusées qu’elles sont dans un tronc d’arbre ; leurs dimensions sont souvent assez considérables, car on a vu de ces embarcations porter jusqu’à douze personnes ; l’avant en est allongé et pointu, l’arrière coupé droit au contraire et plus ou moins chargé de ciselures. Les pagaies ou rames sont aussi fréquemment très ornées.

Les Galibis, vivant presque autant sur l’eau que dans les bois, font d’excellents canotiers ; ils manœuvrent leurs pirogues avec une hardiesse qui n’a d’égale que leur habileté ; ils franchissent sans accident les rapides dangereux qui abondent dans les fleuves de la Guyane ; ils traversent sur leurs bateaux pesamment chargés les larges estuaires et ne chavirent jamais. C’est que les cours d’eau sont les véritables chemins dans un pays couvert de forêts épaisses ; c’est que la capture du poisson est indispensable à une race en grande partie ichtyophage.

Tous les moyens de prendre le poisson sont employés par ces naturels : ils font des nasses fort ingénieuses, ils ferment des bras de rivière ou des anses et jettent ensuite dans l’eau des substances qui en enivrent et stupéfient les habitants, enfin, avec une adresse extrême, ils lancent des flèches sur les gros individus qu’ils voient nager entre deux eaux et les percent à coup sûr, car le phénomène de la réfraction a été observé par eux de longue date et pour y obvier ils ont des flèches à deux pointes, l’une parfaitement droite avec laquelle on vise et une autre, insérée obliquement dans le manche du trait et sous un angle égal à celui de la réfraction, qui atteint le poisson. Celui-ci une fois mortellement blessé remonte à la surface où on le prend à la main, en l’achevant à coups de couteau s’il n’a pas été tué instantanément. Les espèces les plus goûtées sont le Coumarou et l’Aymara. Le premier est un gros poisson de 3 à 4 livres, très agile, très musclé, qui se plaît dans les eaux claires des rapides et dont la chair blanche, ferme et savoureuse, est parfaite rôtie ou bouillie avec du piment. L’aymara est une espèce de carpe énorme, il y en a qui pèsent jusqu’à 10 livres, qui aime les eaux calmes et se cache dans la vase et sous les herbes quand il s’aperçoit qu’on le chasse ; sa chair est molle et grasse, et n’est bonne que bouillie ; elle ne se garde pas longtemps d’ailleurs, tandis que celle du coumarou boucanée, c’est-à-dire grillée et fumée légèrement, est d’une assez longue conservation. Les indigènes de la Guyane tuent aussi un gros poisson, le piraï, mais plutôt par antipathie que par gourmandise ; le piraï est en effet une véritable bête féroce et dangereuse, armée de mâchoires redoutables, qui est capable de mutiler l’homme qui se trouve à sa portée.

Les Galibis chassent dans les bois quadrupèdes et oiseaux. Ils ont des arcs et des flèches de grandeur proportionnée à la taille de chaque gibier. Le tapir, le cochon sauvage ou pécari et quelques autres mammifères sauvages leur fournissent de la viande dont on boucane ce que l’on n’a pu manger immédiatement. Mais, c’est là une ressource assez précaire, et la base de l’alimentation du Galibi c’est le poisson, la banane et le manioc.

Ce dernier végétal est un arbrisseau (Iatropha manihot) dont la racine seule est comestible et encore après une soigneuse préparation. Quand cette plante est parvenue à maturité on l’arrache tout entière, elle se reproduit d’ailleurs par bouture, on sépare la tige de la racine, on lave celle-ci et on la grage pour nous servir de l’expression créole, c’est-à-dire qu’on la râpe de façon à obtenir une farine grossière qu’on ne peut employer sans en avoir exprimé le suc, qui est vénéneux. Afin de rendre la farine de manioc inoffensive, on rentasse dans un tube cylindrique fait d’écorce tressée de façon à se rétrécir lorsqu’on lui fait subir soit une torsion soit une extension. A cet effet, On suspend la couleuvre, c’est le nom que l’on donne à cet appareil, par son extrémité ouverte à l’un des poteaux du carbet, et comme à sa base elle est pourvue d’un anneau, on y suspend une grosse pierre, ce qui produit une pression assez intense pour faire sortir le suc de manioc, ou bien, procédé plus énergique, on passe un bâton dans l’anneau et l’on ramène celui-ci à la hauteur de l’orifice de la couleuvre ; de cette façon, on a une farine absolument indemne qui, après avoir été séchée au soleil et passée par un double tamis en vannerie, est cuite en gâteaux de couac, sorte de crêpes, dont les Galibis font leur nourriture principale.

En fait de boisson, ils n’ont ordinairement que l’eau de rivière ou de source, mais ils aiment énormément le tafia et savent fabriquer une liqueur enivrante, le cachiri, en faisant fermenter dans de l’eau certaines lianes préalablement mâchées et fortement imprégnées de salive par les femmes.

En fait de vêtements, les Galibis, habitant un pays extrêmement chaud, n’en portent pour ainsi dire point en temps ordinaire et chez eux. Les enfants, filles et garçons, vont tout nus ; quant aux adultes, ils se contentent du calimbé, qui est un morceau d’étoffe de coton, attaché par un cordon autour de la taille et passant entre les jambes de façon à cacher le pubis et la chute des reins ; les femmes portent le calimbé très large par derrière, tandis que les hommes l’ont très étroit. Au Jardin d’Acclimatation, comme à Cayenne, lorsqu’ils y viennent, les Galibis se drapent dans des pièces d’indienne de couleur voyante qui leur servent de manteau, plus de parade que de nécessité.

Bien qu’aujourd’hui ces naturels emploient de préférence les étoffes européennes, ils n’étaient pas autrefois sans savoir fabriquer une cotonnade grossièrement tissée, sorte de canevas qu’on ornait de dessins de perles de couleur en bois ou faites avec des graines sèches. Ils ramassent le duvet du coton qui vient à l’état sauvage dans leur pays, les femmes l’épluchent et le cardent, puis le filent au moyen de quenouilles assez originales, ainsi qu’on peut le voir au Jardin d’Acclimatation.

Comme bijoux, les Galibis ont des colliers composés soit de dents d’animaux, de becs jaunes et noirs de toucan, de perles en bois de diverses couleurs, sans parler des ornements qu’ils achètent maintenant aux traitants européens. Aucun d’eux ne se tatoue, mais ils se peignent en rouge au moyen du roucou, poudre végétale d’un beau rouge que l’on dissout dans I’huile extraite de certaines graines oléagineuses. On pense que cette mode a pour objet de chasser les moustiques qui redouteraient l’odeur du roucou, ou bien d’émousser leurs piqûres par cet enduit qui recouvre le corps. Ce sont les jambes surtout qu’on peint ainsi en rouge, et les jours de fête la poitrine et le tour des yeux et de la bouche. Sur l’avant-bras, les hommes portent des dessins compliqués et assez élégants de couleur noire, obtenue en faisant macérer certaines écorces dans l’eau.

Les femmes galibis ont toutes la lèvre inférieure perforée et dans ce trou elles passent une longue épingle dont la pointe descend à la hauteur du menton et dont la tête est retenue sur la muqueuse interne de la lèvre. Quand elles veulent se servir de cette épingle, notamment pour enlever des pieds de leurs maris, de leurs enfants ou de leurs compagnes, des insectes appelés chiques des bois qui s’installent d’une façon très douloureuse entre cuir et chair, elles l’attirent avec la langue et la font sortir par la bouche, employant le même procédé pour la réintégrer dans sa position habituelle.

Une autre particularité de l’accoutrement des femmes consiste dans les deux jarretières qu’elles portent au-dessus et au-dessous du mollet ; ces jarretières en cotonnade, rougie par le rocou, sont excessivement serrées, à ce point qu’elles déforment les muscles de la jambe et cependant la démarche de ces femmes n’en paraît pas gênée le moins du monde.

Les jours de fête, ces indigènes, hommes et femmes, se parent des plumes éclatantes des oiseaux des tropiques, perroquets, toucans, etc., dont ils se font des diadèmes, des ceintures, des bracelets de poignet et de jambe. Les tribus de l’intérieur, qui ont conservé mieux que les Galibis de la côte, les mœurs anciennes, ont pour ces occasions, des coiffures et des vêtements qui atteignent à nos yeux le comble de l’extravagance ; on en peut voir des spécimens dans la galerie américaine, si bien installée par le M. Dr Hamy, au Musée d’ethnographie du Trocadéro.

Les fêtes en question ont toutes un caractère religieux et consistent presque exclusivement en chants et en danses bizarres, accompagnés du son d’un tambourin et d’une flûte, celle-ci faite dans un tibia de cerf creusé et percé de deux ouvertures latérales.

Les idées religieuses des Galibis sont celles de purs fétichistes et ne dépassent guère les conceptions de la sorcellerie. Ils croient à un bon esprit, qu’il ne faut pas déranger, et à un mauvais génie accompagné d’une foule de diables ; ceux-ci se manifestent sous la forme de tous les fléaux qui frappent ces indigènes ; il y a le diable-tigre, le diable-serpent, le diable-caïman, etc. On combat leur influence néfaste par des offrandes et par des charmes ; chaque fois, par exemple, qu’une pirogue passe un rapide, on parle à voix basse pour ne pas irriter le génie de la chute d’eau et on lui fait une légère libation de tafia, si l’on peut. Des sorciers, nommés piayes, sont chargés de conjurer les esprits méchants et de guérir les malades. Très attachés à leurs croyances, les Galibis sont en général demeurés insensibles aux prédications des missionnaires, qui ne font chez eux que de rares conversions et encore celles-ci sont-elles la plupart du temps plus apparentes que réelles. C’est que ces indigènes ont atteint dans leur développement religieux le point extrême auquel leur intelligence vagabonde et instable leur permettait d’arriver et qu’il leur est désormais impossible de dépasser.

La langue qu’ils parlent est absolument la même que celle des anciens Caraïbes des Antilles et que les idiomes des tribus sauvages de l’intérieur de la Guyane. Elle est polysyllabique et polysynthétique ainsi que presque toutes les langues anciennes et présente ce caractère particulier qu’elle est double en quelque sorte, car il y a le parler des hommes et le parler des femmes. Ces dernières n’emploient leur dialecte qu’entre elles et n’oseraient à aucun prix s’en servir avec les hommes ou devant eux. Quant à ceux-ci. ils se croiraient déshonorés s’ils faisaient seulement mine de le connaître. On en a fait l’expérience naguère au Jardin d’Acclimatation, lorsque M, Hovelacque, membre de la Commission de la Société d’Anthropologie, a vérifié l’exactitude des vocabulaires caraïbes que l’on possède.

À propos de vocabulaire, il n’est pas sans intérêt de remarquer qu’un certain nombre de mots galibis ou caraïbes sent devenus français ; Crevaux a constaté que la plupart des nom que nous donnons aux animaux de la Guyane sont empruntés au dialecte des indigènes du pays : tapir, macaque, caïman, ara, toucan. L’ananas, qui est à l’état sauvage dans cette contrée, s’y appelle nana. Les mots canot, pirogue, pagaie, hamac, sent d’origine caraïbe et ont été introduits dans notre langue dès le dix-septième siècle.

Au point de vue anthropologique, les Galibis sont d’une taille en-dessous de la moyenne, les femmes étant surtout très petites. comme on pourra le vérifier sur celles qui sont en ce moment à Paris. Un médecin de la marine, le docteur Maurel [3], qui a étudié les indigènes de la Guyane sur place, donne pour la taille les chiffres suivants : 1,458m chez les femmes et 1,594m chez les hommes. De ses mensurations crâniennes, il résulte que les Galibis sont mésaticéphales, avec une tendance à la brachycéphalie surtout parmi les femmes, Quant à la coloration de la peau, elle est d’un beau rouge chocolat clair ; certains individus out pourtant une nuance de jaune et l’un assure que parmi les tribus de l’intérieur, il y en a qui vivent exclusivement sous les voûtes des grandes forêts vierges et dont la peau arrive à une teinte extrêmement claire. L’œil est toujours foncé et la chevelure d’un noir intense. La barbe et le système pileux sont peu développés, encore les Galibis ont-ils soin de s’épiler attentivement.

Leurs mains et leurs pieds sont petits et courts ; les membres sont vigoureux, les épaules et la poitrine larges, le ventre fort avec tendance à l’obésité. Les indigènes du Jardin d’Acclimatation démontrent d’ailleurs l’exactitude de cette observation de M. Maurel : « Ce qui les caractérise, c’est la prédominance du tronc et des membres supérieurs sur le bassin et les membres inférieurs. » Aussi paraissent-ils à première vue, plus grands qu’ils ne sont en réalité.

La petite colonie installée provisoirement ici se compose de trois ménages et d’une vieille femme qui est la grand’mère de presque toute la bande. Cette aïeule, malgré la déformation de ses traits par l’âge, nous représente un type fin au nez busqué, type très américain ; or, parmi ses enfants et petits-enfants, il en est qui ont dans la physionomie quelque chose de négroïde. On assure que les femmes Galibis n’ont pour ainsi dire jamais de rapprochement avec les blancs : mais on n’est pas certain qu’elles aient autant d’éloignement pour les nègres marrons, nègres Bosch, qui ont constitué sur les limites des Guyanes hollandaise et française les nations noires des Youcas, des Poligodoux et des Bonis. Il ne serait pas impossible, en ce cas, qu’un peu de sang nègre coulât dans les veines de nos Galibis ; la vieille maman elle-même pourrait bien être dans ce cas, car sa chevelure qui, malgré son âge, est aussi noire que celle de ses petites-filles, n’a pas la raideur qu’on attribue aux cheveux des Améridiens purs ; elle est notablement ondulée, ce qui proviendrait peut-être d’un métissage ancien entre ses ancêtres et des noirs.

Girard de Rialle


[1Dictionnaire caraïbe-français. Auxerre, 1665.

[2Cfr, Histoire générale des Antilles habitées par les François . 4 vol. in-4°, Paris, 1667-1671.

[3Cfr. Mémoires de la Société d’Anthropologie, 2e série, Tome II, p.369.395

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