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L’alcoolisme chronique

A. Joffroy, La Revue Scientifique — 15 janvier 1898

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 7 avril 2013

Considérations étiologiques et recherche médicales

Leçon faite à l’Asile clinique de Sainte-Anne, le 17 novembre 1897, recueillie par M. R. Serveaux, chef de laboratoire.

Je vous entretiendrai aujourd’hui de l’intoxication chronique par l’alcool ou alcoolisme chronique.

Et tout d’abord j’insisterai sur ce point : c’est que l’intoxication chronique ne consiste nullement dans le développement graduel et plus lent des symptômes de l’intoxication aiguë. Dans l’intoxication chronique quelques-uns des symptômes de l’empoisonnement aigu peuvent manquer, alors qu’on en observe d’autres se rattachant aux lésions d’organes dont le rôle est nul ou effacé dans l’intoxication aiguë. Un exemple vous fera facilement saisir ma pensée. Supposons que, sous l’influence d’excès répétés d’eau-de-vie, une maladie de Bright se développe et donne lieu à de l’urémie et à des attaques épileptiformes, nous nous trouverons là en présence d’un symptôme attribuable à l’intoxication chronique, et cependant les convulsions épileptiformes ne font pas partie de la symptomatologie de l’intoxication aiguë par l’alcool éthylique.

Inversement nous voyons l’ivresse tenir une grande place dans le tableau symptomatique de cette intoxication aiguë par l’alcool éthylique, tandis qu’elle peut faire défaut dans l’intoxication chronique.

De sorte que l’étude de l’intoxication aiguë ne peut en aucune façon nous dispenser de l’étude de l’intoxication chronique.

Je ferai aussi une remarque relative à l’expression d’« intoxication par l’alcool », Tandis en effet que, par les dénominations d’intoxication saturnine, phosphorée, hydrargyrique, etc., on désigne les modifications fonctionnelles et organiques qui résultent de l’introduction dans le sang d’un composé chimiquement défini, toujours le même ; par alcoolisme ou intoxication alcoolique, on désigne les modifications fonctionnelles et organiques résultant de l’introduction dans le sang d’un mélange très variable et très complexe de substances toxiques parmi lesquelles l’alcool éthylique tient généralement la première place.

L’alcool, tel qu’on le trouve dans le commerce et surtout tel qu’on le consomme, est en effet un corps complexe, renfermant, soit beaucoup de substances dont on ne l’a pas débarrassé et qu’on désigne sous le nom d’impuretés, soit encore des substances qu’on y a ajoutées, comme cela a lieu pour l’absinthe, l’anisette, le bitter, le vermouth, etc.

Les impuretés des alcools se rencontrent donc dans tous les alcools, et leur nature et leur quantité varient suivant l’origine, le mode de fermentation et les procédés de distillation.

Les principales impuretés qu’on rencontre dans les eaux-de-vie de consommation courante sont : les alcools supérieurs (propylique, isobutylique, amylique, œnanthylique), les aldéhydes (aldéhyde ordinaire, furfurol), les éthers (éther acétique).

Dans le vin, à l’action de l’alcool éthylique, au taux de 10 % environ, s’ajoute celle des éthers, des alcools supérieurs et des substances diverses formant le bouquet, celle de la glycérine, de l’acide succinique, et enfin celle des composés salins,en particulier du bitartrate et du sulfate de potasse

Analyse de vin (d’après A. Gautier)
Eau 869
Alcool ordinaire 100
Éthers, alcools et composés divers formant le bouquet Traces
Glycérine 6,50
Acide succinique 1,50
Matières albuminoïdes, grasses, sucrées, gommeuses, colorantes, tannin 16
Bitartrate de potasse (crème de tartre) 4
Acide acétique, propionique, citrique, malique, carbonique 1,50
Chlorures, bromures, iodures, fluorures, phosphates de potasse, de chaux, de magnésie, oxyde de fer 1,5
1000,0

Dans la bière, outre l’alcool, dont le taux varie de 2 à 10 %, il faut tenir compte de la glycérine, du phosphate acide de potasse, etc.

Dans le cidre, l’acide malique, l’acide pectique, l’acide tannique, la chaux, la potasse, etc., ajoutent leur toxicité propre à celle de l’alcool qui se trouve là au taux de 3 à 6 % environ.

Enfin dans les liqueurs nous trouvons, outre les impuretés de l’alcool, des substances parfois fort actives comme les essences de grande et de petite absinthe, d’anis, de fenouil, de badiane, d’hysope, de sauge, etc,

Et ce sont les accidents variables déterminés par l’usage prolongé non pas d’une seule, mais généralement de plusieurs des boissons précitées que l’on désigne sous le nom d’alcoolisme chronique, de sorte qu’en envisageant la question uniquement au point de vue de l’agent toxique, nous pouvons prévoir la variabilité de la symptomatologie qui présentera des modifications correspondant à celles des substances toxiques ingérées.

Mais ce serait se faire une idée absolument fausse de la pathogénie des états morbides dont l’ensemble constitue l’alcoolisme chronique que de se représenter l’agent toxique comme seul facteur variable.

L’alcoolisme pourrait être défini la réaction des boissons alcooliques sur celui qui les consomme et si celles- ci constituent un facteur éminemment variable dans sa quantité, dans sa composition, dans les associations diverses de boissons différentes, l’individu sur lequel ces boissons vont agir constitue, lui aussi, un facteur non moins ’variable et fort différent suivant les cas.

L’homme sain, sans tares héréditaires ou acquises, est pour ainsi dire un mythe ; c’est une sorte d’être idéal dont nous. nous éloignons tous plus ou moins. Nous avons tous-uns hérédité plus ou moins chargée ; et l’on ne doit pas oublier que l’arthritisme, la goutte, le diabète, la tuberculose, la syphilis, l’alcoolisme, l’hystérie, l’épilepsie, l’aliénation mentale, etc., revivent chez les descendants sous des formes similaires ou dissemblables et constituent des prédispositions qui doivent être regardées comme les causes souvent les plus puissantes des déterminations morbides.

Et à côté de ces prédispositions héréditaires, dont l’existence et la nature ne sont souvent constatables que par les effets produits, il faut encore réserver une place aux prédispositions acquises soit sous l’influence de maladies diverses à la période de développement, soit plus tard encore sous l’influence des intoxications et des auto-intoxications.

Ce sont ces modifications héréditaires ou acquises qui font que, sous l’influence des mêmes causes, on constate des effets différents, pt il me serait facile d’en citer des exemples multiples applicables aux différents chapitres de la pathologie, mais je préfère ne pas m’éloigner du sujet dont je veux vous entretenir aujourd’hui.

L’alcoolisme chronique peut donc être regardé comme le produit de deux facteurs variables ; l’un d’eux, l’agent toxique est constitué par les boissons alcooliques qui seront ingérées en quantité et en qualité variables, sous formes de vin, de bière, de cidre, d’eau-de-vie, de liqueurs ; l’autre, l’agent intoxiqué, est constitué par le malade préalablement modifié par les tares héréditaires ou acquises.

Or le produit de deux facteurs variables présente forcément les plus grandes variations ; c’est ce qui a lieu dans l’espèce et c’est ce qui permet de comprendre comment, chez certains sujets très prédisposés, des doses relativement minimes d’alcool produisent des effets considérables. Ces effets sont du reste très différents suivant les cas.

Certains alcooliques présentent des troubles profonds du tube digestif et de ses annexes et plus particulièrement de l’estomac et du foie ; chez d’autres, ce sont les organes de la respiration qui seront atteints, et dans certains cas la tuberculose pulmonaire sera la conséquence ultime de l’intoxication alcoolique ; chez d’autres encore, ce seront les altérations du cœur et des vaisseaux qui constituent les lésions dominantes, parfois c’est l’albuminurie et la maladie de Bright que l’on verra se développer ; enfin dans certains cas on constatera une névrite périphérique.

Mais que ce soit l’estomac, le foie, le rein, le poumon, le cœur qui soient atteints, que ce soit même les nerfs périphériques, il peut se faire, et souvent c’est ce qui a lieu, que les fonctions intellectuelles restent indemnes ou du moins ne soient que légèrement troublées.

Chez d’autres malades au contraire, et c’est ici plus encore que dans les cas précédents que la prédisposition intervient avec son influence déterminante, ce sont les troubles cérébraux qui se produisent sous forme d’épilepsie, de délire hallucinatoire, de délire mélancolique, de délire de persécution, de démence progressive ou encore de paralysie générale, sans que l’estomac, le foie, les reins, les vaisseaux présentent nécessairement d’altérations bien profondes.

Mais souvent aussi les lésions viscérales et les troubles psychiques marchent de pair.

On voit donc que si l’intoxication alcoolique présente des variations très nombreuses dam, ses manifestations par suite de la qualité, de la quantité et de de la nature des boissons absorbées, elle en présente de non moins nombreuses par suite des tares héréditaires ou acquises. De sorte que, pour faire une étude complète et méthodique de l’alcoolisme chronique, il faudrait d’abord étudier non seulement l’action de l’alcool éthylique à l’état chronique, mais aussi celle de toutes les autres substances toxiques qui se trouvent dans l’eau-de-vie et dans les autres boissons et dont la simple énumération serait fort longue, puisqu’elle comprendrait toutes les matières toxiques qui se trouvent dans les eaux-de-vie, dans le vin, dans la bière, dans le cidre et enfin dans les liqueurs. Et quand une fois on aurait déterminé. l’action de ces substances élémentaires prises isolément, il faudrait alors passer à l’étude des boissons elles-mêmes, et tout ne serait pas encore fait, car on devrait en outre tenir compte de ce fait, c’est que le buveur ne s’alcoolise généralement pas avec une seule boisson mais avec des boissons multiples.

Enfin, lorsqu’on aurait fait l’étude toxicologique de l’alcool, de ses impuretés et des autres substances toxiques qui se trouvent dans les liqueurs, le vin, la bière et le cidre, il faudrait, travail plus difficile encore, entreprendre l’étude des prédispositions héréditaires ou acquises du buveur et de la réceptivité qui en est la conséquence.

Vous pouvez juger maintenant de tout ce qui reste à faire pour mener à bien l’étude de l’alcoolisme chronique ; aussi convient-il, pour l’accomplissement de cette tâche colossale, de procéder avec beaucoup de patience et de méthode, et de ne négliger aucun des moyens de recherches. dont nous pouvons disposer : l’observation clinique, l’étude chimique et l’expérimentation. C’est pourquoi je me propose aujourd’hui de vous faire connaitre les premiers résultats que j’ai pu recueillir dans ces derniers temps en soumettant des chiens à l’action quotidiennement répétée de l’alcool éthylique, de l’alcool méthylique, de l’alcool amylique, de l’aldéhyde et du furfurol.

 1° Alcool éthylique.

L’intoxication alcoolique chronique a été essayée chez le chien, il y a près d’un demi-siècle, par Dahlstrom, Duchek, etc.

En 1869, Magnan [1] en particulier a observé des lésions très accusées de l’estomac et du foie chez un chien intoxiqué pendant près de six mois.

En 1884, Dujardin-Beaumetz et Audigé [2] ont communiqué à l’Académie des sciences et à l’Académie de médecine les résultats d’expériences qui eurent un grand retentissement et qui sont aujourd’hui encore regardées comme fondamentales, quoiqu’elles présentent, dans la façon dont elles ont été conduites, certaines défectuosités.

Ces expérimentateurs soumirent 18 porcs à l’intoxication alcoolique pendant deux ans et demi et trois ans. Ils firent prendre à ces animaux des alcools variés, alcool éthylique, méthylique, alcool de grains, de betteraves, de pommes de terre. Malheureusement ils ne donnent pas le détail de chacune de leurs expériences, mais seulement les résultats en bloc. Les phénomènes immédiats qui suivirent l’ingestion des alcools furent l’ivresse, le sommeil, la prostration et l’hébétude. Lorsqu’ils voulurent élever les doses, il se produisit des vomissements glaireux, des diarrhées sanguinolentes, qui forcèrent à suspendre l’expérience et à recourir au régime lacté. Aussi ne donnèrent-ils en moyenne que de 1 gramme à 1,60 g d’alcool par kilogramme d’animal et par jour, le plus souvent 1,50g.

En 1882, ils firent abattre les animaux qui avaient survécu ; quelques-uns en effet étaient morts, entre autres le porc témoin qui ne prenait aucun toxique. L’examen microscopique des viscères fut fait par M. le professeur Cornil, qui constata dans le tube digestif de la congestion et même de l’hémorragie, dans le foie de la congestion sans lésions cirrhotiques, dans les poumons de l’hyperémie, et enfin de l’athérome dans les gros vaisseaux, principalement dans l’aorte.

L’intoxication n’avait pas été un obstacle à l’engraissement, mais elle avait déterminé des hémorragies dans le tissu cellulaire telles que la vente de la viande de ces porcs a été interdite par les inspecteurs de la boucherie, quoique d’après M. Decroix elle eût conservé son goût et ses qualités nutritives.

MM. Dujardin-Beaumetz et Audigé concluent en disant que les flegmes sont plus nocifs que les al-. cools rectifiés et que les symptômes observés sont d’autant plus accusés que les impuretés sont en plus grande quantité.

Il est regrettable, disons-nous, que MM. Dujardin-Beaumetz et Audigé n’aient pas publié l’observation individuelle de chacun des porcs mis en expérience, car ce qui importe surtout, c’est de préciser les différences symptomatiques qui correspondent aux variations qualitatives et quantitatives de l’alcool administré.

Et pour ce qui est de l’alcool éthylique, nous ferons remarquer que chez ceux des animaux qui ont reçu cette sorte d’alcool, la quantité administrée, 1 gramme à 1,50g par kilogramme, n’a guère dépassé la dose dite hygiénique, c’est-à-dire celle qui serait capable de s’oxygéner dans l’épaisseur des tissus, de sorte que dans ces expériences les animaux ont pu recevoir une dose toxique d’alcool amylique ou d’alcools supérieurs, alors que pour l’alcool éthylique ils ne se sont guère éloignés de la dose hygiénique.

Une autre remarque doit être faite : c’est que ces animaux, en même temps qu’ils étaient soumis au régime alcoolique, étaient soumis à un régime d’engraissement et à la réclusion. Ils se sont engraissés rapidement, sont devenus obèses et ont cessé par conséquent de se trouver dans l’état physiologique, de sorte qu’on pourrait dire en fin de compte que MU. Dujardin-Beaumetz et Audigé ont étudié les effets mixtes de l’alcool, de l’engraissement et de la réclusion.

En somme, leur expérience est trop complexe pour qu’on puisse en tirer aucune conclusion précise relative il l’action de l’alcool éthylique dans l’intoxication chronique. J’aurai du reste plus tard l’occasion de revenir sur ces faits expérimentaux à propos de l’influence de l’alcool sur le développement de la cirrhose hépatique.

Quelques années plus tard, en 1887, Straus et Blocq firent des expériences fort intéressantes et conduites avec beaucoup de méthode. Ils administrèrent à des lapins quotidiennement, et au moyen d’une sonde œsophagienne, une certaine quantité d’alcool éthylique et d’alcool amylique mélangés par moitié.

On peut comme moyenne évaluer à 7 cm³/kg la quantité d’alcool administrée chaque jour aux animaux en expérience. Laissant de côté ceux des animaux qui sont morts accidentellement, par exemple à la suite de l’introduction de l’alcool dans les voies respiratoires, ou qui ont succombé prématurément, en particulier à la suite de diarrhées profuses, Straus et Blocq rapportent les observations, avec autopsie et examen microscopique des viscères, de trois animaux. Les deux premiers ont succombé au troisième et au septième mois, le dernier a été sacrifié au bout d’un an. Dans tous les cas, il y avait des lésions profondes de l’estomac et des altérations fort intéressantes du foie qui présentait « une cirrhose annulaire, périlobulaire et monolobulaire à la phase embryonnaire. » [3]

Ce dernier résultat a un intérêt tout à fait actuel, puisqu’il prend place dans la discussion qui s’est ouverte récemment sur l’étiologie de la cirrhose de Laënnec, appelée autrefois par les premiers auteurs de ce siècle (et l’expression aurait pu être conservée) la cirrhose des buveurs, dénommée depuis par beaucoup d’auteurs cirrhose alcoolique, et enfin attribuée tout dernièrement par M. Lancereaux [4], non plus à l’alcool, qui d’après lui ne pourrait pas produire la cirrhose du foie, mais aux composés salins et particulièrement aux sels de potasse qui se trouvent dans le vin.

Mentionnons également les expériences de MM. Mairet et Combemale [5] qui, expérimentant sur des chiens, ont constaté la dégénérescence rapide de la descendance, et ont mentionné chez les animaux intoxiqués des accidents paralytiques, de la dégénérescence graisseuse du foie et un certain degré de sclérose du rein.

Des constatations analogues sont faites dans les expériences de Laborde [6], de Strasmann [7], de Pupier [8], d’Afanassiew, etc.

Nous devons mentionner tout spécialement la thèse fort intéressante de M. Laffitte [9], sur l’intoxication alcoolique expérimentale et la cirrhose de Laënnec. L’auteur, qui ne reconnaît pas à l’alcool le pouvoir de produire la cirrhose, a expérimenté sur des lapins auxquels il administrait soit un mélange de Yin et d’alcool, soit de l’alcool seul, soit du vin seul.

Deux lapins seulement ont été soumis à l’intoxication par l’alcool seul le premier a pris environ 7 grammes d’alcool absolu par kilogramme pendant sept mois, le second environ 6 grammes par kilogramme pendant sept mois et demi. Le premier est mort de gastro-entérite et a présenté des phénomènes paralytiques du train postérieur ; le second, au contraire n’a présenté que des troubles digestifs. A l’autopsie on trouve chez chacun d’eux l’estomac profondément lésé. Chez tous deux le foie présente des lésions caractérisées par l’atrophie de cellules hépatiques, la dilatation des capillaires intralobulaires, aucune ’trace de sclérose dans le premier cas, tandis que dans le second on note « une infiltration embryonnaire notable dans les espaces portes, peu marquée dans les fissures [10]. » Cette dernière expérience aurait donc dû être considérée par M. Laffitte comme confirmative de celles de Straus et Blocq.

De Rechter [11] est arrivé de son côté en expérimentant sur des chiens et des lapins, auxquels il administrait du genièvre, à produire des lésions de sclérose du foie très accusées.

Enfin, je vous signalerai, pour terminer l’énumération des principaux travaux sur cette question, l’étude expérimentale publiée par M. Martens [12].

L’auteur a soumis les animaux en expérience aux vapeurs alcooliques et a produit ainsi des altérations parenchymateuses, et aussi, comme Straus et Blocq, Laffitte et de Rechter, des lésions cirrhotiques indiscutables.

Tel était l’état de la question, lorsque, au mois de mars 1896, avec le concours de mon élève, M. Serveaux, j’ai repris ces expériences sur des chiens.

Comme tous les expérimentateurs, je me suis trouvé aux prises avec de grandes difficultés et en particulier celle de poursuivre les expériences aussi longtemps qu’il le faudrait. On arrive d’abord sans trop de difficultés à trouver des chiens qui prennent de l’alcool éthylique, soit mélangé à du lait, soit mélangé à leurs aliments ; mais au bout de peu de semaines, les choses changent complètement et le chien qui prenait volontiers l’alcool éthylique refuse obstinément de prendre les aliments qui en contiennent. Nous avons cependant pu poursuivre l’expérience jusqu’à la mort de deux animaux, et nous en avons un qui est actuellement en expérience depuis le 23 mars 1897, c’est-à-dire depuis près de huit mois.

L’un des animaux soumis à cette intoxication a refusé de prendre le toxique au bout d’un temps très court et n’a présenté aucun phénomène physique ou psychique appréciable, sauf l’ivresse. L’expérience doit donc être considérée comme nulle.

Le premier animal qui présente de l’intérêt était un chien jeune, de taille moyenne, du poids de 7,500kg. Son caractère est difficile et son intelligence assez développée.

Il a commencé par prendre très volontiers l’alcool éthylique qu’on lui donnait mélangé à du lait, et pendant trente jours il a ingéré : d’abord 10,80cm³ d’alcool à 100° pendant trois jours, puis pendant le reste du mois 16,56cm³, sauf quatre jours dans lesquels il n’a voulu prendre qu’une partie de cette dose. En résumé, il a pris en tout, en trente jours, 482cm³ d’alcool à 100°, soit 2,2cm³ par jour et par kilogramme. Puis on a dû suspendre l’expérience, le chien était devenu de plus en plus hargneux, à ce point qu’il était dangereux pour le personnel du laboratoire. Il était également agressif pour les autres chiens et se jetait souvent sur eux sans aucun motif, même sur ceux qui étaient beaucoup plus forts que lui. Bref, l’excitation prit de telles proportions qu’on dut l’enfermer. En même temps que les phénomènes que nous venons d’indiquer, on notait des allures étranges et une modification de la voix qui était devenue rauque et cassée, et rappelait celle des alcooliques. Ces symptômes furent si accusés qu’ils firent même penser un moment à la possibilité du développement de la rage. Mais, sous l’influence sans doute de la suppression de l’alcool, les phénomènes s’amendèrent rapidement et au bout d’une semaine environ, il revint à son état antérieur. Nous avons gardé le chien pendant de longs mois et il n’a plus présenté rien de particulier.

Ce cas est fort intéressant et mérite d’être rapproché de faits cliniques que nous relevons fréquemment dans les asiles chez des alcooliques dégénérés dont l’internement est nécessité par des actes de violence commis à la suite d’excès de boissons répétés. Chez eux, il est habituel que la suppression de l’alcool ramène au bout d’un certain temps l’état antérieur, et quand ils ne retombent pas dans de nouveaux excès, la guérison se maintient, comme cela est arrivé chez notre chien.

En résumé, nous avons produit d’une manière expérimentale des troubles psychiques très nets, alors que les troubles physiques étaient presque nuls, puisqu’ils se réduisaient à la raucité de la voix.

Voici maintenant une autre expérience intéressante faite sur une jeune chienne de 8,500kg à laquelle on a donné régulièrement pendant trente deux jours une dose quotidienne de 16,40cm³ d’alcool éthylique. Il devint. alors plus difficile de lui faire ingérer l’alcool qu’elle acceptait volontiers au début, et pendant treize jours on ne put lui faire prendre, très irrégulièrement d’ailleurs, que de minimes quantités d’alcool, tantôt 8,20cm³, tantôt 4cm³. Enfin, elle refusa définitivement de prendre les aliments qui renfermaient la moindre quantité d’alcool. A ce moment, elle devint en chaleur, fut couverte à plusieurs reprises et quelques jours après, brusquement, elle fut prise d’un accès d’épilepsie procursive au cours duquel elle succomba. Il y avait six jours qu’elle ne prenait plus d’alcool.

Pendant un mois cette chienne avait donc pris près de 2,2cm³ d’alcool éthylique par kilogramme et par jour.

On peut se demander ici quel est exactement la part de l’alcool dans la mort de l’animal, mais il n’est pas possible de répondre à cette question. Car, si évidemment la mort a pour ’cause l’intoxication alcoolique qui, comme je vais vous le dire, a amené une perturbation dans la fonction urinaire, d’autre part, il y a lieu de tenir compte de la modification physiologique produite par l’état particulier dans lequel elle se trouvait lorsque sont survenus les accidents terminaux.

L’autopsie nous a montré l’existence de lésions multiples. Dans le tube digestif, on notait de la congestion et même des ecchymoses. On constatait également de la distension des vaisseaux de la surface du cerveau et de la moelle, ainsi que des plaques congestives à la surface des méninges. Il n’y avait pas de tumeur cérébrale ou cérébelleuse, et dans l’intestin on ne trouva pas (fait assez exceptionnel) de ténias. Le rein ne présentait pas de lésions de néphrite interstitielle, mais on constatait la rétraction légère de quelques glomérules, et l’épanchement, entre la capsule et le glomérule d’un exsudat peu abondant d’aspect grumeleux dans lequel il était impossible de discerner aucun élément anatomique. La lumière de quelques tubes contournés était également oblitérée par cet exsudat. Dans le foie, on notait de la congestion, l’état granuleux des cellules et un peu de diapédèse autour des vaisseaux des espaces portes. Pendant toute la durée de l’intoxication on n’avait noté aucun trouble physique appréciable, et au point de vue psychique, seulement un peu de tendance à la méchanceté ; mais ce qui fait l’intérêt de ce cas, c’est qu’aux lésions du tube digestif s’ajoutent quelques lésions rénales et que ces lésions Il-gères, produites par l’alcool éthylique, ont pu suffire, au début de l’état puerpéral, pour déterminer des accidents mortels.

Le troisième animal dont je vous rapporterai l’observation était un jeune chien de 10,150cm³ d’un caractère très doux. On lui a fait prendre d’abord progressivement d’assez fortes doses d’alcool et au bourde dix-huit jours, il était arrivé à absorber quotidiennement 35cm³ d’alcool éthylique, soit plus de 3cm³ par kilogramme ; mais on ne put continuer ainsi, les doses furent réduites à 25, 20, 15cm³ ; enfin, au bout de trente-neuf jours, il fut impossible de lui faire absorber la moindre trace d’alcool. Il avait pris en moyenne dans cette période environ 2cm³ d’alcool par kilogramme et par jour. Pendant la période qui suivit, le chien présenta un grand amaigrissement, des troubles digestifs, de l’inappétence, mais pas de symptômes psychiques appréciables. Un mois après, on réussit de nouveau à lui faire prendre 1 cm³ par kilogramme et par jour d’alcool éthylique pendant quatre ou cinq semaines ; puis de nouveau il refusa tout aliment alcoolisé. On n’observait toujours pas de troubles psychiques, mais l’amaigrissement s’accentua encore. Par la suite et pendant une période de plus de quatre mois, on put lui faire accepter, mais de temps en temps seulement, et très irrégulièrement, des quantités variables d’alcool allant de 10 à 30cm³, L’amaigrissement continua, l’animal devint excessivement faible et mourut huit mois et demi après le début de l’expérience, ayant absorbé en tout près de 2 litres d’alcool à 100°. En résumé, chez cet animal, on a donné des doses journalières variant de 1 à 3,50cm³ par kilogramme, mais avec plusieurs périodes de repos pendant lesquelles il ne prenait que rarement de l’alcool. On a de la sorte, pendant une première période, déterminé un état pathologique grave, qu’on a par la suite entretenu avec des doses modérées. La mort est survenue par les progrès de la cachexie. A l’autopsie, on a noté des lésions de l’estomac et de l’intestin, des lésions rénales et hépatiques.

Les lésions stomacales consistent en deux foyers hémorragiques, décoloration de la muqueuse et points hémorragiques récents ; des points hémorragiques se retrouvent également dans le duodénum et dans l’intestin grêle.

Les lésions rénales sont les mêmes que celles signalées pour le chien précédent, quoique beaucoup moins accusées. Elles consistent en la rétraction d’un certain nombre de glomérules avec présence d’un exsudat grumeleux. Les lésions hépatiques accusent, outre la congestion et l’état granuleux des cellules hépatiques, une production de tissu embryonnaire dans le tissu périvasculaire des espaces portes avec prolongation entre les lobules, constituant ainsi une ébauche très nette de lobulation. Ces dernières altérations rappellent en somme ce que Straus et Blocq ont décrit chez les lapins qu’ils avaient soumis à une intoxication analogue.

Un quatrième chien est actuellement en expérience ; il est vigoureux, il a déjà supporté des quantités plus considérables d’alcool que les précédents et a survécu plus longtemps.

J’ai commencé il lui faire ingérer de l’alcool le 23 mars 1897, c’est-à-dire il y a presque huit mois ; progressivement on a élevé la dose quotidienne de 1 jusqu’à 2,5 g par kilogramme, et depuis le 1er juin de cette année, c’est-à-dire depuis cinq mois et demi, ce chien absorbe journellement et très régulièrement cette dose relativement forte. Sa santé ne paraît pas s’être énormément altérée. Cependant, au point de vue psychique, cet animal.naturellement indolent, est devenu excessivement apathique. Chaque jour, il prend très volontiers sa dose d’alcool ; puis, dès qu’il l’a ingérée, il va se coucher et dort pendant la plus grande partie de la journée. Son caractère, toujours égal, n’a pas varié ; il présente une grande douceur, mais aussi un entêtement qui d’ailleurs a toujours été caractéristique chez lui.

Au point de vue physique, on n’a jamais noté d’inappétence ni de vomissements, on a seulement constaté un peu d’affaiblissement musculaire du train postérieur, constatable seulement pendant une certaine période.

Ces expériences sur l’intoxication chronique par l’alcool éthylique ne sont qu’à leur début ; elles nous montrent toutefois que, s’il est difficile, il est cependant possible de les poursuivre chez des chiens auxquels on laisse assez de liberté pour éviter les inconvénients de la réclusion.

Elles montrent aussi, comme les expériences de nos prédécesseurs, que l’alcool éthylique est toxique, qu’il détermine des modifications du caractère, des phénomènes paralytiques, des lésions de l’estomac et de l’intestin, du foie, parfois des reins, et que, même avec une dose d’alcool peu élevée, la mort peut survenir assez rapidement.

Je ne veux pas terminer cet exposé des accidents produits par l’intoxication chronique par l’alcool éthylique sans insister sur les lésions du foie et des reins que nous avons constatées dans nos expériences.

Pour les lésions du foie que nous avons trouvées chez le chien qui a succombé après une intoxication de huit mois, il s’agit, comme je l’ai dit, de lésions cirrhotiques qui méritent d’être rapprochées de celles qui ont été observées par Straus chez ses lapins, par Laffitte dans l’observation que nous avons rapportée précédemment, par de Rechter et par Martens. Cette cirrhose ne peut être attribuée qu’à l’alcool éthylique, puisque le chien ne prenait pas d’autres substances toxiques, et l’on ne peut pas incriminer non plus des lésions stomacales qui auraient été produites par la sonde, comme dans les faits de Straus, puisque ni M. Laffitte, ni M. Martens, ni moi, nous ne nous sommes servis de la sonde pour faire ingérer l’alcool. Nous ajouterons même que ce qui nous étonne dans ces expériences, c’est qu’en si peu de temps on arrive à produire des lésions aussi accusées de cirrhose commençante.

Nous ferons remarquer aussi que c’est par suite d’une interprétation erronée qu’on a cru pouvoir invoquer les expériences que Dujardin-Beaumetz et Audigé ont faites sur les porcs pour établir le rôle négatif de l’alcool éthylique dans la production de la cirrhose atrophique du foie, puisque, comme nous l’avons établi précédemment, les animaux en expérience, ne prenaient guère que la dose hygiénique d’alcool éthylique et par conséquent ne faisaient qu’un excès alcoolique bien léger, et qu’ils auraient peut-être présenté moins de phénomènes morbides s’ils avaient été dans de bonnes conditions hygiéniques.

Il est encore un autre argument que j’invoquerai en faveur du rôle de l’alcool dans la production de la cirrhose atrophique chez les buveurs de vin, et je l’emprunterai précisément aux expériences très intéessantes de M. Laffitte. Cet auteur a soumis à l’intoxication œnolique des lapins auxquels il a fait prendre des doses de vin considérables : à l’un, pendant sept mois, il a donné une dose quotidienne qui s’est élevée progressivement de 70 à 140 grammes ; à un deuxième, pendant huit mois, des doses qui se sont élevées de 70 à 160 grammes, et enfin, à un lapin de 1,250kg, il a administré pendant neuf mois des doses qui se sont élevées progressivement de 40 il 300 grammes ; et dans tous ces cas, à l’autopsie, l’auteur note, dans les deux derniers cas, l’intégrité de la trame conjonctivo-vasculaire du foie, et ce n’est que dans la première observation qu’il signale une irritation embryonnaire très légère dans l’espace porte.

Si donc l’auteur se croit fondé à invoquer le résultat de ses expériences sur l’alcool éthylique (malgré un résultat positif sur deux) pour établir que l’alcool éthylique n’intervient pas dans la pathogénie de la cirrhose atrophique, on serait plus autorisé encore à invoquer ses dernières expériences Sur le yin, pour établir (ce qui serait faux) que ce dernier ne peut pas produire la cirrhose’ atrophique ; mais on ne peut pas en tirer cette conséquence, car il se pourrait bien (et c’est ce que nous pensons) que, pour produire une cirrhose atrophique du foie, il soit nécessaire de soumettre les animaux à une intoxication prolongée pendant plus longtemps. On se rapprocherait ainsi davantage de ce que l’on a observé chez l’homme atteint de cirrhose.

Nous rappellerons du reste que le vin, à la condition d’être pris en grande quantité, nous paraît être particulièrement toxique, puisque, comme nous le disions au début de cette leçon, à côté de l’alcool qu’il contient au taux de 10 % environ, il renferme les impuretés qui forment le bouquet, et aussi les composés salins, en particulier les sels de potasse dont l’administration isolée (sulfate acide de potasse) a suffi pour produire dans les expériences de M. Lancereaux des lésions cirrhotiques.

Nous ferons encore une remarque. M. Lancereaux dit que le buveur, pour faire une cirrhose du foie, doit consommer pendant plusieurs années une dose journalière de vin variant de 3 à 6 litres. Si nous prenons la dose de 5 litres à 10%, cela représente 500cm³ d’alcool à 100°, c’est-à-dire l’équivalent en alcool d’un litre de cognac. Comment pourrait-on, après les expériences que nous venons de rapporter, regarder comme nulle l’action d’une quantité si considérable d’alcool pour ne voir que celle des sels de potasse ? Cela n’est pas possible, et nous nous rangeons absolument à l’opinion que MM. Vallin et Laborde ont développée cette année devant l’Académie de médecine.

La conclusion à tirer de tous ces faits, c’est que les substances capables de produire la cirrhose du foie sont multiples, que l’alcool est incontestablement au nombre de ces substances, que les sels de potasse, si les expériences de M. Lancereaux sont confirmées, jouissent de la même propriété, ainsi que les sels de plomb, le chloroforme, et sans doute beaucoup d’autres substances ; et que le vin, pris en excès, doit être regardé comme d’autant plus actif dans la pathogénie de la cirrhose des buveurs qu’il renferme plus d’alcool d’une part, plus de sels de potasse, d’acide succinique, etc., d’autre part.

A côté des lésions du foie qui peuvent se développer chez les animaux intoxiqués par l’alcool éthylique, il convient de signaler aussi les altérations de la fonction urinaire. Dans nos expériences, nous avons mentionné chez deux chiens les lésions du rein, caractérisées par la rétraction des glomérules, et la production dans l’espace laissé libre entre la capsule et le glomérule d’un exsudat albumineux ·que l’on rencontre aussi dans la lumière d’un certain nombre de canaux contournés. Sans doute, nous n’avons pas trouvé dans ces reins d’altération appréciable des vaisseaux ou de la trame, mais il est probable qu’avec le temps, les modifications glomérulaires que nous avons notées se seraient accompagnées de lésions de l’appareil sécrétoire. De sorte qu’on pourrait peut-être, contrairement à l’opinion de Rayer, voir dans la lésion rénale que nous avons observée chez nos chiens un commencement de confirmation de l’opinion émise autrefois par Bright et Magnus Russ, qui considéraient l’alcoolisme comme l’une des causes les plus fréquentes de la néphrite chronique.

Si incomplètes donc que soient les expériences que nous venons de rapporter, on peut en tirer la conclusion que l’alcool éthylique, administré sous forme d’alcool rectifié, est non moins actif dans l’intoxication chronique que dans l’intoxication aiguë.

On se l’appelle que j’ai établi autrefois, en me plaçant au point de vue de l’intoxication aiguë, que, dans un litre d’eau-de-vie, c’est l’alcool éthylique qui jouait de beaucoup le rôle prépondérant et que les impuretés de l’alcool (dont cependant je ne méconnais pas l’action) n’augmentaient la toxicité du liquide que dans d’assez faibles proportions [13]. Les expériences que nous venons de discuter montrent que l’ingestion habituelle de l’alcool éthylique, même à doses peu considérables, par exemple 2 ou 3g par kilogramme et par jour, peuvent produire rapidement chez le chien, des lésions de l’estomac, de l’intestin, du foie et des reins et déterminer à brève échéance des accidents mortels. De sorte que si nous ne sommes pas encore en mesure d’affirmer que l’alcool éthylique joue le rôle principal dans l’intoxication chronique comme il le joue dans l’intoxication aiguë, du moins sommes-nous autorisés à dire dès aujourd’hui que son action nocive est considérable.

 2° Alcool méthylique.

Il nous a paru intéressant d’étudier, à côté de l’intoxication chronique par l’alcool éthylique, l’intoxication chronique par l’alcool méthylique ; d’abord parce que c’est, comme nous l’avons établi avec M. Serveaux, celui des corps de la série alcoolique qui est le moins toxique à l’état aigu, et puis aussi parce que, dans certains pays, comme en Irlande, l’alcool méthylique est entré dans la consommation.

Nous avons déjà rapporté dans les Archives de médecine expérimentale [14] le début des tentatives d’intoxication chronique que nous avons faites avec l’alcool méthylique chez deux chiens. Chez l’un d’eux, l’expérience n’a pu être poursuivie, mais chez l’autre, nous avons pu observer les modifications produites par l’empoisonnement jusqu’à ce que la mort soit venue mettre fin à l’expérience.

Après une période d’excitation très marquée, il s’est produit rapidement une dépression profonde ; l’animal, qui était intelligent, est devenu indifférent à ce qui se passait autour de lui. Très bon chien de garde au début, il avait perdu toute vigilance ou aboyait sans objet ; son indifférence était telle qu’il ne se dérangeait même pas quand on lui offrait de la viande ou des os.

L’œil avait perdu sa vivacité et la démarche était devenue incertaine. Les membres postérieurs étaient raides, les mouvements en étaient maladroits, les membres antérieurs étaient affaiblis.

Enfin on a noté à plusieurs reprises des secousses convulsives.

Le chien a eu des vomissements assez fréquents, et au bout d’un an il a succombé à une attaque d’urémie.

Il avait pris en tout 7,5 litres d’alcool méthylique et en moyenne de 1 à 3cm³ par kilogramme et par jour.

A l’autopsie, on a trouvé des lésions ecchymotiques au niveau du pylore, dans le duodénum et dans la dernière partie du rectum. Dans le foie, on ne trouve que des altérations assez légères consistant en atrophie des cellules, en dilatation des capillaires et en une diapédèse assez accusée au niveau des espaces portes.

Dans les reins, on trouve une altération glomérulaire très prononcée portant sur presque tous les glomérules et caractérisée par le retrait ou l’aplatissement des glomérules, l’espace laissé libre entre le glomérule rétracté et la capsule étant rempli par un exsudat granuleux que l’on retrouve dans les tubes contournés, ainsi que dans un certain nombre d’anses de Henle.

On n’a pas trouvé de lésions ni macroscopiques, ni microscopiques des centres nerveux, sauf une congestion très vive des méninges cérébrales.

Ainsi donc voilà un animal qui n’a pris chaque jour qu’une dose en somme peu élevée d’alcool méthylique et qui, sous l’influence d’une altération des reins, a succombé en un an, après avoir présenté des troubles intellectuels et des signes physiques bien accusés, se rapprochant ainsi de ce que nous avons observé chez les chiens intoxiqués par l’alcool éthylique, quoique la durée de l’intoxication ait été chez lui un peu plus longue.

L’alcool méthylique et l’alcool éthylique ont donc tous deux une action toxique qui paraît s’exercer de la même façon et porter sur les mêmes organes : cerveau, tube digestif, foie et surtout reins, sans qu’on puisse dire encore d’après les faits précédents quel est le plus actif de ces deux composés.

 3° Alcool amylique.

Je n’ai pas d’expérience continuée jusqu’à la mort faite avec l’alcool amylique, mais je puis mettre sous vos yeux un jeune chien qui, depuis bientôt huit mois, prend chaque jour une quantité d’alcool amylique que l’on a portée presque de suite à 0,50cm³ par kilogramme. Jusqu’à présent l’animal n’a présenté aucun symptôme appréciable. Il n’y a pas de troubles de la marche, il n’y a pas de troubles digestifs apparents. pas de modifications de caractère, pas d’altérations de l’urine.

Si nous nous reportons au coefficient de toxicité donné par Dujardin-Beaumetz et Audigé, ce chien prend chaque jour le tiers de la dose qui, introduite dans les muscles, suffirait à le tuer. Par conséquent, il prend, relativement plus de substance toxique que les animaux qui ont été tués par les alcools éthylique et méthylique et qui ont pris journellement à peine le quart de la dose qui, introduite dans le sang ou dans les muscles, aurait déterminé des accidents mortels.

Jusqu’à quel point pourrons-nous augmenter la dose d’alcool amylique donnée à cet animal et pendant combien de temps encore pourra-t-il la supporter ? c’est ce que nous ne pouvons dire actuellement ; mais, si incomplète qu’elle soit, cette expérience nous semble déjà bien instructive et contraire aux prévisions qu’on aurait pu faire.

 4° Aldéhyde.

Je vous rapporterai aussi une expérience faite l’été dernier sur un chien griffon du poids de 6 kilogrammes, auquel nous avons donné chaque jour, pendant six semaines, mélangés à ses aliments 3cm³. d’aldéhyde non dilué [15], c’est-à-dire 0,50cm³ par kilogramme. Presque immédiatement après l’ingestion des aliments imprégnés d’aldéhyde et quelquefois à plusieurs reprises pendant son repas, l’animal se mettait sur le dos et se secouait violemment, puis il retournait manger, Il a conservé son poids jusqu’à la fin, n’a présenté ni troubles de la marche, ni troubles psychiques.

C’est dans ces conditions, et après six semaines de ce régime, que ce chien a été trouvé mort le matin dans le chenil, présentant des traces de morsures qui nous ont fait penser qu’il avait été étranglé.

A l’autopsie, on trouve une congestion vive et même un piqueté hémorragique disséminé par petites plaques dans l’œsophage. L’estomac présente des lésions analogues, mais plus prononcées. Vers le milieu de l’intestin grêle, on retrouve des ecchymoses bien nettes, et enfin, dans toute l’étendue du gros intestin, il existe un piqueté hémorragique très accusé, mais nulle part il n’existe d’épanchement sanguin.

Le foie, ni à l’œil nu, ni au microscope, ne présente aucune altération.

Les reins sont pâles dans la région corticale et très congestionnés dans la région médullaire ; à l’examen histologique, on trouve un épanchement grumeleux dans toutes les capsules de Bowmann et le glomérule fortement revenu sur lui-même ne remplit guère que la moitié et quelquefois même que le tiers· de la capsule. Cet épanchement se retrouve dans un certain nombre de tubes urinifères. Il n’y a pas de lésions appréciables de la trame ou des vaisseaux.

Il y a lieu de remarquer que la lésion rénale est la. même, mais plus accusée encore, que celle précédemment mentionnée chez les animaux qui ont succombé à l’intoxication chronique par l’alcool éthylique et ; l’alcool méthylique. La dose qui a déterminé des lésions si profondes et si rapides (puisque l’expérience n’a duré que quarante-quatre jours étant d’un demi-centimètre cube par kilogramme et le coefficient de toxicité de l’aldéhyde indiqué par Dujardin-Beaumetz et Audigé étant de 1 à 1,50, la dose prise chaque jour par cet animal peut donc être évaluée, si ces chiffres sont exacts, \ la moitié ou au tiers de la dose qui, introduite dans les muscles, aurait produit la mort.

 5° Furfurol.

Nous avons également soumis deux animaux, un chien et une chienne, à l’intoxication chronique par le furfurol.

Nous rappellerons que cette substance est un aldéhyde, mais qu’il ne faudrait pas la considérer comme faisant partie de la même série chimique que l’aldéhyde que nous venons d’étudier, puisque l’aldéhyde ordinaire appartient à la série grasse ou acyclique, tandis que le furfurol est au contraire un composé à formule cyclique.

Nous rappellerons également que le furfurol est éminemment toxique dans l’intoxication aiguë.

MM. Laborde et Magnan, dès 1887 (Revue d’hygiène), ont signalé cette grande toxicité et ont attribué au furfurol des propriétés épileptisantes ; la même année, M. Lépine étudiait également l’action du furrfurol et ne constatait pas d’épilepsie. MM. Laborde et Magnan sont revenus de nouveau sur ce sujet à l’Académie de médecine en 1895 ; enfin nous avons déterminé, M. Serveaux et moi, l’action du furfurol et son coefficient de toxicité aiguë [16].

Nous avons constaté fréquemment, mais non d’une manière constante, l’action épileptisante du furfurol ; aussi avons-nous conclu en disant qu’il était généralement épileptisant.

Quant à sa toxicité dans l’intoxication aiguë, elle est très grande, et chez le chien, pour produire la mort, il suffit d’injecter 0,20g par kilogramme dans le sang ou les muscles. Mais revenons à nos expériences sur l’intoxication chronique furfurolée.

Nous avons intoxiqué deux animaux : une chienne et un chien, avec une solution de furfurol à 4%.

La chienne a commencé à prendre du furfurol mélangé à ses aliments le 18 mars 1896. Le poids moyen de l’animal étant de 7 kilogrammes, on lui a donné d’abord une dose quotidienne de 0,40cm³ de furfural pendant quelques jours, puis 0,75cm³. L’administration de ce produit s’est faite d’une façon très irrégulière, parce que la chienne, fort difficile, a fréquemment refusé de prendre les aliments mélangés au furfurol, ou n’en a voulu accepter qu’une partie. De plus, elle a eu des petits à deux reprises différentes, depuis le commencement de son intoxication. Auparavant elle en avait déjà eu et on ne lui en avait laissé qu’un qu’elle avait allaité, qui a grandi normalement et qui s’est toujours bien porté. On a suspendu l’administration du furfurol pendant les périodes d’allaitement.

La première fois qu’elle eut des petits pendant la période d’intoxication fut en novembre 1896, huit mois après le début de l’intoxication ; elle eut très peu de lait, aussi tous les petits chiens moururent-ils de faim. La seconde fois fut en juin 1897, quinze mois après le début de l’intoxication, elle n’eut pas plus de lait que la fois précédente ; aussi ses petits seraient-ils encore tous morts de faim, si nous n’avions sauvé l’un d’eux, le plus robuste, en l’élevant au biberon. Au cours de cette intoxication, nous avons seulement constaté que l’animal avait rapidement pris un air vieillot, mais sans présenter à aucun moment des phénomènes intellectuels ou physiques appréciables.

Le caractère est resté le même, il n’y a pas eu de troubles de la marche, l’urine est normale et ne contient pas trace .d’albumine.

Je ne veux pas insister aujourd’hui sur l’observation de cet animal, qui jouit actuellement d’une bonne santé, du moins en apparence, parce que les doses de poison ingérées ont été beaucoup trop irrégulières, soit par le fait du refus de l’animal, soit à cause des grossesses.

Je préfère entrer dans plus de détails à propos de l’observation du second des animaux intoxiqués. C’est un jeune chien intelligent, docile, qui prend du furfurol depuis le 8 mars 1896, c’est-à-dire depuis déjà plus de vingt mois. Il a pris le furfurol à peu près régulièrement, à part quelques jours assez rares pendant lesquels il a absolument refusé de prendre les aliments imprégnés de furfurol.

Au début, pendant un mois, on lui a donné 0,20cm³ de furfural, puis 0,40cm³ pendant six jours, et enfin 0,74cm³, ce qui correspondait à 0,11cm³ par kilogramme et par jour pendant plus de six mois.

Le mois suivant, le chien, un peu capricieux ou souffrant, a refusé assez fréquemment de prendre les aliments furfurolés, et l’on dut réduire la dose de moitié, soit 0,37cm³ de furfurol. Il prit alors très régulièrement cette dose pendant trois mois. On augmenta de nouveau la quantité administrée chaque jour jusqu’a 0,40cm³ pendant quinze jours, puis 0,68cm³ pendant dix jours, puis 0,80cm³ pendant dix jours, et comme il acceptait volontiers cette dose on passa à 0,88cm³ au mois d’avril. On lui administra chaque jour cette quantité de furfurol pendant un mois, le mois suivant on lui donna 0,92cm³ pendant la première moitié, 0,96cm³ pendant la seconde, et au mois de juin on lui donna 1 cm³ c’est-à-dire 1,16g de furfurol. On a constamment continué par la suite, et par conséquent depuis cinq mois et demi le chien prend tous les jours d’une façon très régulière 1cm³ de furfurol, soit 1,16cm³ de ce corps.

Cette dose de 1cm³ de furfural représente les 5/9, c’est-à-dire plus de la moitié de la dose qui, introduite directement dans le sang ou les muscles, déterminerait la mort de l’animal. C’est donc une dose relativement beaucoup plus forte que les doses d’alcools éthylique et méthylique qui ont amené rapidement des accidents mortels.

Et que produisent ces doses considérables de substance toxique ? Apparemment rien ou presque rien. Le chien, au début de l’expérience, a paru comme la chienne que je citais tout à l’heure prendre rapidement un air vieillot, mais c’est tout ce que nous avons constaté. Nous n’avons pas vu de troubles physiques, et intellectuellement le chien est resté ce qu’il était avant le début de l’expérience, intelligent, docile, gai, aimant à être flatté. Il a peut-être des lésions, mais si elles existent, elles ne se traduisent pas extérieurement par des signes visibles [17]. Il n’a pas de troubles de la marche et a conservé un bon appétit.

M. André a examiné les urines de ce chien, il y a trouvé du furfurol, mais en quantité si faible qu’il n’a pu le doser.

 Conclusions.

Tel est l’ensemble des expériences que je désirais. exposer devant vous relativement aux intoxications chroniques produites par l’alcool éthylique, l’alcool méthylique, l’alcool amylique, l’aldéhyde et le furfurol,

Sans qu’on puisse se croire autorisé en aucune façon à tirer des conclusions définitives de faits aussi peu nombreux, et pour quelques-uns encore si incomplets, nous croyons cependant pouvoir vous présenter les remarques suivantes :

L’alcool éthylique, à des doses relativement faibles, peut donner lieu assez vite à une intoxication chronique grave, et déterminer des lésions viscérales rapidement mortelles.

L’alcool méthylique a une action analogue, et se traduit peut-être par des symptômes plus accusés, Les lésions viscérales semblent être les mêmes que celles produites par l’alcool éthylique.

L’alcool amylique, d’après l’expérience unique et incomplète que je vous ai rapportée, serait mieux toléré qu’on ne l’aurait pensé a priori.

L’aldéhyde, au contraire, donné à des doses suffisantes et à un degré élevé, déterminerait en peu de temps des lésions de tout le tube digestif, ainsi que des modifications profondes et rapidement mortelles de la fonction urinaire.

Enfin le furfurol, si actif dans l’intoxication aiguë, le serait beaucoup moins dans l’intoxication chronique, puisque chez le chien que je vous ai présenté il ne donne lieu à aucun phénomène appréciable, bien qu’administré journellement à des doses très fortes, et cela depuis vingt mois.

Et de tous ces faits expérimentaux il résulte qu’une quantité relativement grande d’alcool amylique ou de furfurol, c’est-à-dire de deux produits excessivement toxiques à l’état aigu, paraît pouvoir être supportée aisément et sans grands inconvénients pendant un temps assez prolongé, tandis qu’une quantité relativement minime d’alcool éthylique ou méthylique, c’est-à-dire de deux produits moins toxiques à l’état aigu, détermine des désordres graves qui amènent rapidement la mort.

Ceci nous montre, comme je l’ai déjà dit à plusieurs reprises, et je ne saurais trop insister sur ce fait, qu’on ne peut pas toujours déduire de la comparaison des toxicités des corps dans les intoxications aiguës leur puissance toxique dans l’intoxication chronique. Nous ne connaissons rien encore des lois générales qui relient ces deux ordres de phénomènes distincts : l’empoisonnement lent et l’empoisonnement rapide, brutal. Il faut donc faire l’étude de l’intoxication chronique des différents corps, alors même que nous connaissons l’intoxication aiguë. Plus tard, alors que nous aurons une série assez complète de faits bien coordonnés, nous parviendrons peut-être à mettre en lumière les rapports qui relient les intoxications aiguës et chroniques et à en déduire des lois générales, mais jusque-là, nous ne pouvons qu’avouer notre ignorance sur ce point.

A. Joffroy


[1Magnan, De l’action prolongée de l’alcool chez un chien. (Comptes rendus et Mém. de la Socoété de Biologie, 1869).

[2Dujardin-Beaumetz et Audigé, Recherches expérimentales sur l’alcoolisme chronique, (Comptes rendus de l’Acad. des sciences, 1883, et Bull. Acad, de méd., 1884.)

[3Straus et Blocq, Étude expérimentale sur la cirrhose alcoolique du foie. (Archives de physiologie, 1887.)

[4Lancereaux, Bull. Acad. de méd.., 1897.

[5Mairet et Combemale, Bull. Acad. des sciences, 1888.

[6Laborde, Bull. Acad. de méd., 1890.

[7Strasmann, Viertelj. f. gericht. Med. und œffentl. Sanit . XLIX.

[8Pupier, Acad. des sciences, 1872. Congrès de Lyon, 1872. Arch. de physiol., 1888.

[9Laffitte, Thèse de Paris, 1892.

[10Laffitte, Thèse de Paris, 1892, p. 90.

[11De Rechter, Bulletin de l’Acad. de méd. de Bruxelles, 1892.

[12Martens, Archives de Pharmacodynamie, 1895.

[13Joffroy. Des causes de l’alcoolisme et des moyens de le combattre, Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, n°94, 22 novembre 1896.

[14Joffroy et Serveaux , Mensuration de la toxicité de l’alcool méthylique, Archives de médecine expérimentale, 1er juillet 1896, n°4.

[15Pour qu’on ne donne pas à cette expérience une signification qu’elle ne comporte pas, nous rappellerons que Roques a trouvé 0,039cm³ d’aldéhyde dans un litre de cognac ; 0,115cm³ dans un litre d’armagnac ; 0,153cm³ dans un litre de rhum ; 0,138cm³ dans un litre d’eau-de-vie de cidre, et enfin 2,594cm³ dans un litre d’eau-de-vie de marc de Bourgogne, c’est-il-dire moins que ne prenait chaque jours ce chien de 6 kilogrammes.

[16Archives générales de médecine expérimentale, 1894

[17Trois semaines après le jour où cette leçon a été faite, l’animal en expérience a été pris de diarrhée, chaque selle étant immédiatement suivie de l’émission d’une petite quantité de sang. Deux jours après il était guéri.

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