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une thérapeutique sérieuse et cependant quelque peu grandguignolesque : ressusciter des vivants avec du sang de cadavres

Louis Pelletier, Sciences et Voyages N°768 — 17 mai 1934

Mis en ligne par Denis Blaizot le mercredi 18 avril 2012

Que cette affirmation ne vous « traumatise » pas exagérément, comme disent les disciples de Galien et d’Hippocrate. Faites disparaître la sensiblerie à laquelle peut donner naissance le titre de cet article. Soyez, comme nous, bien convaincus qu’en matière médicale, la fin justifie les moyens ; que cette fin consiste à sauver la vie de nos semblables et que le moyen dont nous allons parler, tout étrange qu’il vous paraisse, est digne d’une approbation totale. Enfin, que ce moyen n’est nullement le fruit d’une imagination exaltée, avide de macabre, mais, au contraire le résultat de considérations parfaitement logiques, faisant le plus grand honneur au professeur russe Judine qui dirige, à Moscou, le service de chirurgie d’urgence de l’Institut Sklifassovsky,

 La transfusion sanguine exige que soient réalisées des conditions tout à fait précises

Vous savez quel intérêt présente la transfusion sanguine pour ressusciter des moribonds saignés à blanc. Cette opération ne doit pas être réalisée au hasard et nous vous avons déjà dit, à propos du remarquable procédé de transfusion mis récemment au point par le docteur Bécart (Sciences et Voyages, n° 748, du 28 décembre 1933) « qu’une transfusion n’est inoffensive et par suite bienfaisante que si elle est opérée entre des sangs compatibles ». Et que désigne-t-on par compatibilité sanguine ? La possibilité de mélanger des sangs fournis par des organismes différents, sans que le sérum du donneur ne détruise les globules du receveur. Or, ce n’est certainement pas au moment de l’affolement créé par l’accident, au moment où chaque minute compte, qu’il est possible de savoir si l’on peut, sans inconvénient, utiliser le sang de telle ou telle personne dévouée. Le travail indispensable doit avoir été fait auparavant dans le calme du laboratoire. On sait, de la sorte, si le sang du donneur éventuel peut convenir à tous les malheureux affaiblis par une forte hémorragie, si, en d’autres termes, le donneur est du type dit universel.

C’est alors que se présente une grosse, très grosse difficulté. Pour des raisons particulières, on ne dispose pas de tous les donneurs humains dont on a besoin pour les transfusions d’urgence. Faire appel aux animaux ? Le professeur Judine ne s’est pas arrêté longtemps à cette suggestion. Il sait que le sérum de ceux-ci détermine chez l’homme des accidents graves. Il n’y a là, d’ailleurs, qu’un cas particulier d’une règle générale qui affirme que des sangs d’animaux différents, mélangés, réagissent mutuellement, chacun agglutinant et détruisant (on dit hémolysant) les globules rouges de l’autre. L’hémolyse consiste dans la libération de la matière colorante rouge, du sang, agent fixateur de l’oxygène par les globules. Cette substance se répand inutilement dans les liquides de l’organisme et, notamment, dans les urines, avec lesquelles elle est éliminée.

Même les animaux de laboratoires, le chien, le lapin et le cobaye, ne peuvent pas être employés comme donneurs, bien qu’ils servent généralement aux expériences ayant comme but de guérir les maladies humaines. Le sérum du chien est doué d’une intense action destructive pour les globules de l’homme, du bœuf, du mouton, du lapin. Aussi, après la transfusion d’une quantité importante de l’un ou l’autre de ces quatre sangs étrangers, le chien meurt rapidement, en présentant les accidents dus à la dissolution des globules, au passage de l’hémoglobine dans le plasma et l’urine, à des embolies capillaires (coagulation du sang dans les vaisseaux sanguins très fins, ce qui arrête la circulation). Le lapin a un sérum assez peu nocif aux globules étrangers, tout au moins ceux du chien ; mais il agglutine et détruit à la longue les globules de l’homme, du cheval, du porc. Quant au cobaye, si, normalement, son sérum est inoffensif pour les globules du lapin, il l’est pour ceux de l’homme. On est donc obligé, dans la transfusion sanguine humaine, d’utiliser du sang humain.

 Pourquoi et comment le professeur Judine pratique la transfusion du sang de cadavre de l’homme

Puisque notre service de chirurgie d’urgence, s’est dit le professeur judine, se trouve dans une situation difficile en ce qui concerne la transfusion d’urgence ; puisque nous recevons, chaque nuit, trois ou quatre sujets gravement atteints pour lesquels la transfusion immédiate s’impose ; puisqu’il nous est impossible de trouver des donneurs, tous ceux que nous pouvons utiliser étant allés jusqu’à la limite de leurs possibilités, il nous faut trouver d’autres moyens de nous assurer la quantité de sang indispensable pour la chirurgie la plus urgente.

Employer le sang des animaux risque de provoquer des complications extrêmement sérieuses, comme nous venons de le voir. Le mal serait, si c’est possible, encore plus grave que celui que l’on veut guérir.

C’est alors que le docteur Judine s’est souvenu d’expériences infiniment intéressantes, réalisées, il y a quelques années, par un de ses collègues, le professeur Schamoff, et communiquées par ce dernier au Congrès Ukrainien de Chirurgie. Il s’agit de la transfusion, à des chiens presque saignés à blanc, du sang de cadavres de chiens. Voici comment opérait le docteur Scharnoff :

Les chiens sacrifiés étaient vidés de leur sang autant qu’il était possible ; puis on injectait dans leurs vaisseaux ,du sérum physiologique, et cela à plusieurs reprises. En définitive, les neuf dixièmes de la masse sanguine initiale étaient ainsi retirés du corps de l’animal en expérience, lequel se trouvait amené à un état irrémédiablement mortel où, seule, une transfusion immédiate d’un sang vivant pouvait le ramener à la vie. Telle était, du moins, la pensée du professeur Schamoff. Mais celui-ci eut l’idée d’introduire, dans le système circulatoire de ses malheureux sujets d’expériences, du sang retiré de cadavres de chiens, sacrifiés quelques heures auparavant. Le résultat dépassa toutes les espérances. Les chiens quasi morts ressuscitèrent.

Ce sont ces recherches que le professeur Judine a reprises et qu’il poursuit en ce moment. Il a vérifié que de telles transfusions ne sont pas seulement inoffensives pour les sujets traités, mais encore des plus efficaces. À une condition cependant : le sang de cadavres de chiens, pour être privé de toutes substances toxiques, doit être retiré du corps de l’animal mort moins de huit heures après la cessation de la vie.

Ces résultats obtenus terminaient la première phase des recherches. Restait à passer à l’expérimentation humaine, évidemment la plus délicate, parce qu’elle soulève la plus grave des questions : la sauvegarde de la vie humaine, Le professeur Judine ne pouvait faire une première tentative que dans un cas tout à fait désespéré, donc sur un sujet pratiquement perdu.

Or, le 23 mars, on amène à la clinique, à Moscou, un ingénieur qui, pour se suicider, s’est ouvert les vaisseaux du coude. État très grave, pâleur cireuse, pouls imperceptible, respiration irrégulière, une injection de 1500 centimètres cubes de sérum physiologique n’amène aucune amélioration.

À ce moment précis, le professeur Judine dispose du cadavre d’un homme de 60 ans arrivé la veille dans un état préagonique et décédé d’une maladie de cœur dix-huit heures après son arrivée. Essayez de vous rendre compte de l’état d’esprit du savant russe à cet instant. Finalement, il se décide à prendre le sang de ce cadavre six heures après la mort et à le transfuser à l’ingénieur moribond.

Et la scène se déroule : laparatomie du cadavre, ponction de la veine cave inférieure et réinjection immédiate du sang, ainsi prélevé, après mélange avec du sérum physiologique.

L’effet de la transfusion est aussi remarquable qu’il l’aurait été avec un donneur viIvant. Après 200 centimètres cubes, le blessé se colore ; à la fin de la transfusion, il a repris connaissance. Son amélioration est rapide : il présente, le soir, un petit frisson et une élévation insignifiante de température (celle-ci demeure inférieure à 38°). Les jours suivants, l’analyse du sang et des urines ne révèle rien de particulier et, bientôt, la guérison est complète.

Un tel succès ne peut manquer d’encourager vivement le docteur Judine dans la voie où il s’engage désormais résolument. Il pratique la transfusion du sang de cadavres à ses anémiques aigus, les hémorragies gastriques et les grands blessés. Maintenant, il applique sa technique aux opérés spécialement affaiblis par les pertes de sang et les cancéreux ; chaque jour, la statistique s’allonge, sans que jamais on constate, en quoi que ce soit, une infériorité du sang de cadavres par rapport au sang de donneurs vivants.

Chaque jour aussi apporte une amélioration à la technique adoptée. La vérification des groupes sanguins et l’expérimentation des réactions manifestant les maladies transmissibles sont faites avec le plus grand soin. Ces réactions sont effectuées avant et après la mort du pauvre individu dont on convoite le sang. On vérifie, à l’autopsie, l’exactitude de ces réactions. L’autopsie, effectivement, peut seule donner une garantie incontestable qu’il n’y a pas d’affections tuberculeuses, paludéennes et toute une série d’autres maladies qui peuvent passer inaperçues chez un donneur vivant.

Au point où en ’sont les recherches actuellement, on peut dire que le professeur Judine aborde l’« industrialisation officielle » de son procédé, c’est-à-dire le choix du cadavre donneur et le stockage méthodique du sang.

En ce qui concerne la quantité de sang prélevable, un blessé fortement traumatisé ne donne que 500 à 600 centimètres cubes de sang, alors qu’un pendu ou un malade mort d’angine de poitrine, dont le système vasculaire est intact, peut en fournir de 1500 à 2500. À un autre point de vue, il n’est pas besoin de se préoccuper de l’âge du cadavre. Le sang d’une vieille femme morte de sclérose cardio-artérielle donne d’aussi bons résultats que celui d’un homme jeune tué accidentellement.

Quant à la durée du temps dont on dispose pour prélever le sang, nous savons déjà que, jusqu’à 8 ou 10 heures après la mort, le sang reste toujours complètement liquide, stérile et non toxique. Mais après ? On ne doit pas oublier de mettre en évidence qu’un seul cadavre fournit suffisamment de liquide revivifiant pour sauver plusieurs moribonds. Ici encore, le problème est résolu. Le sang du cadavre, additionné de citrate de sodium, gardé à la glacière à 1 ou 2 degrés au-dessous de 0 degré, peut être conservé vivant pendant des jours et même des semaines, sans rien perdre de ses propriétés. Il suffit de le réchauffer lentement avant de l’injecter et l’on peut ainsi faire des transfusions massives avec du sang prélevé 20 ou 30 jours auparavant. On conçoit tout l’intérêt du procédé, en cas de catastrophe lointaine, comportant de nombreuses victimes à la fois, puisque le sang d’un seul cadavre peut ramener à la vie cinq à huit sujets.

Quelques esprits scrupuleux font à Judine des objections touchant le côté moral et psychologique de sa nouvelle thérapeutique. À quoi Judine répond : « Je ne me dissimule pas qu’à première vue l’idée de transfuser du sang pris à un cadavre peut surprendre et même choquer. Cependant, la transfusion est-elle autre chose qu’une greffe de sang et n’a-t-on pas déjà essayé de greffer au vivant des nerfs, des tendons ou des glandes pris sur des cadavres humains ? Certes, j’ai pris du sang à des cadavres qui n’avaient plus rien à perdre, mais si j’ai utilisé près de cinquante cadavres dans mes expériences, j’ai sauvé, avec ce sang, la vie à plus de cent malades ou blessés dont beaucoup étaient, sans cela, sûrement condamnés ... »

Louis Pelletier, Agrégé de l’Université

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