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Le Curare

Maurice Girard, La Nature N°255 — 20 avril 1878

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 22 janvier 2011

Il y a bientôt trois siècles que Walter Raleigh, après la découverte de la Guyane, rapporta en Europe des flèches empoisonnées avec une substance qu’il appelait curari. Ce poison était alors d’un emploi général dans les peuplades du revers atlantique de l’Amérique du Sud. Il faut s’enfoncer aujourd’hui dans les profondeurs des forêts pour rencontrer les restes des anciennes populations ayant conservé la recette de sa préparation. On peut dire qu’au siècle prochain il aura disparu, soit par la destruction de ces races qui s’anéantissent devant les blancs, ou se fusionnent avec eux par croisement, soit surtout parce que les armes à feu, obtenues des traitants européens par voie d’échange, tendent de plus en plus à remplacer les anciens engins de chasse et de guerre.

Le poison des flèches est, le plus ordinairement, fourni par la substance appelée souvent veneno par les colons espagnols et qui se trouve en Europe d’une manière accidentelle aux mains de quelques personnes sous le nom de curare. Cette substance, que les indigènes portent contenue dans des petits pots de terre cuite ou dans des calebasses, est un extrait noir et solide, à cassure brillante, ressemblant assez à l’extrait de jus de réglisse noir des droguistes. Le principe actif du curare est soluble dans l’eau, l’alcool, le sang et dans toutes les humeurs animales ; il est mélangé de beaucoup d’impuretés qui restent en suspension et où le microscope reconnaît des débris de végétaux, cellules et fibres. L’éther et l’essence de térébenthine précipitent le venin curarique, et ont permis à MM. Boussingault et Boulin de séparer, sous le nom de curarine, le principe actif du curare. Cette substance est mal définie et, non cristallisable, d’aspect corné, très hygrométrique, très soluble dans l’eau et l’alcool. La solution aqueuse est inaltérable à l’ébullition et paraît conserver son action toxique d’une manière indéfinie, tout comme le curare sec des pointes des flèches, Ce qui en fait des instruments très dangereux et qu’il faut manier avec précaution dans les cabinets des amateurs.

La préparation du curare s’opère à de rares intervalles dans les tribus américaines et lorsque la provision, qui se partage entre les chasseurs et les guerriers de la peuplade, est épuisée. Les modes de préparation varient et n’ont rien de bien essentiel ; mais les ingrédients sont partout des substances sinon identiques, au moins succédanées, car les curares préparés dans diverses régions des profondeurs encore à peine explorées des Guyanes et du Brésil et rapportés par divers voyageurs ont présenté les mêmes manifestations toxiques. Tantôt la préparation du curare se fait ouvertement, sans mystère, au milieu d’une fête publique de la tribu, accompagnée, selon l’usage, de fortes libations de boissons fermentées, de sorte que de Humboldt a pu dire qu’on ne rencontre alors que des hommes ivres, l’alcoolisme étant malheureusement, sous toutes les latitudes, l’expression habituelle de la joie dans les classes grossières de l’humanité.

D’autres fois, la fabrication du poison américain des flèches est confiée aux devins de la tribu, qui l’entourent de pratiques superstitieuses et de mystères destinés à accroître leur prestige et leur influence. Les récits exagérés ont encore compliqué la question ; on a dit qu’une des vieilles femmes de la tribu, espèce de sorcière de Macbeth, s’enfermait dans une hutte avec le chaudron où cuisaient les substances vénéneuses, et qu’elle périssait sous leurs émanations mortelles si le curare était réussi. C’est une fable, car le curare n’est pas volatil.

On a dit aussi, qu’au moment où le curare s’épaississait, on y ajoutait des fourmis à venimeux aiguillons et des crochets avec la glande des plus dangereux serpents : ainsi des Crotales. Il est possible que ces accessoires aient été parfois en usage, mais il est bien reconnu aujourd’hui qu’ils ne sont pas nécessaires, et que d’excellents curares sont obtenus exclusivement au moyen de substances végétales. D’après Goudot, les tribus les plus voisines des frontières de la Nouvelle-Grenade coupent dans les bois des lianes de la famille des Strychnées, dont les tronçons laissent suinter un suc laiteux abondant et âcre. Les morceaux écrasés sont mis en macération dans de l’eau pendant quarante-huit heures, puis on exprime et on filtre soigneusement le liquide, qui est soumis à une lente évaporation jusqu’à concentration convenable. Alors on le répartit dans plusieurs petits vases de terre (fig. 1), qui sont eux-mêmes placés sur des cendres chaudes, sur lesquelles l’évaporation se continue avec plus de soin encore, de sorte que le poison passe peu à peu de la consistance d’extrait mou à l’état parfaitement sec.

Tout récemment, le docteur Jobert a cherché à obéir aux intentions de Claude Bernard, qui regrettait que l’on n’eût pas encore envoyé en France des échantillons des plantes ayant servi authentiquement à préparer le curare, afin de les soumettre à des déterminations botaniques exactes, et s’occupe à étudier sur place l’action séparée des sucs de chacune d’elles. Il a fait confectionner devant lui, et uniquement avec des végétaux, un des meilleurs curares américains [1], celui des Indiens Tecunas, au Calderâo (Brésil), non loin de la frontière péruvienne. De minces raclures de l’Urari uva, Strychnée grimpante, et da l’Eko ou Pani, Ménispermacée également grimpante, formant un mélange pétri à la main, furent épuisées par l’eau froide, qu’on reversa sept à huit fois et qui prit une teinte rouge. La liqueur fut alors portée à l’ébullition pendant six heures, et on y ajouta des fragments de diverses plantes accessoires, parmi lesquelles une Aroïdée, le Taja, puis la l’apure de trois espèces de Pipéracées. Le liquide fut ainsi amené à l’état d’extrait gommeux, puis abandonné au refroidissement, et prit l’aspect et la consistance d’un cirage épais. Le docteur Jobert a vu que l’Urari et le Taja, expérimentés séparément, sont les principes les plus promptement actifs de ce mélange mortel, et que le Pani seul donne lieu à des phénomènes moins rapides.

Les indigènes se servent du curare pour empoisonner leurs flèches de chasse et leurs flèches de guerre, et, en outre, emportent leur provision de poison dans un des petits pots de terre cuite que nous avons figurés, ou dans une calebasse. Les flèches de chasse (fig. 2), destinées à être lancées au moyen d’un arc, sont pourvues d’un dard mobile ; celles qui seront dardées par le souffle, à la sarbacane, sont très petites et consistent en une mince baguette de bois de fer très effilée et munie d’une pointe très aiguë qui porte le poison. Parfois celui-ci est employé très dilué ou en très faible quantité, de manière à produire sur la victime un simple engourdissement qui se dissipera peu à peu, mais qui l’arrête dans sa course ou dans son vol, ou la fait tomber de l’arbre. Par ce moyen, dit-on, on capture des singes ou des perroquets, très recherchés pour le trafic avec les marchands d’Europe. Souvent le gibier est tué par la flèche de chasse, mais peut être mangé impunément, car la dose très minime de curare mêlée dans l’estomac à une masse d’aliments est sans danger. On a reconnu, en effet, que le curare, de même que le venin de serpent et la bave du chien enragé, peut être introduit avec innocuité dans les voies digestives, si leurs muqueuses sont exemptes d’excoriations.

On a mélangé aux aliments d’un chien ou d’un lapin du curare en quantité beaucoup plus considérable qu’il ne serait nécessaire pour l’empoisonner par une plaie, et cela sans que l’animal en éprouve aucun inconvénient.

Toutefois, Claude Bernard a très bien fait voir qu’il n’y a nullement là une propriété absolue. C’est un cas commun, à des degrés divers, à beaucoup d’autres substances, médicaments ou poisons. La différence s’explique par la faculté qu’ont les substances amorphes d’être absorbées très lentement à la surface des membranes muqueuses. Chez les jeunes mammifères et oiseaux à jeun, alors que l’absorption intestinale est très active, le curare ne peut plus être impunément introduit dans l’estomac. Cela se réduit simplement à dire qu’il faut des quantités beaucoup plus grandes de curare pour agir par les voies digestives que par une piqûre sous-cutanée.

Les flèches de guerre (voy. fig. 2) ont un dard fixe très acéré, formé par des os d’animaux ou du silex taillé ou par du bois très dur ; quelquefois le dard est garni d’épines disposées en sens inverse, de manière à empêcher le trait de sortir de la blessure. Les pointes de ces flèches sont enduites de curare concentré et en excès, et les plaies, même légères, qu’elles produisent sont mortelles, si on n’a pas eu immédiatement le soin d’arrêter la circulation du sang en serrant le membre atteint, au-dessus de la plaie, par une forte ligature.

Le curare introduit dans les tissus vivants détermine la mort d’autant plus rapidement que le venin pénètre plus vite dans le sang ; la mort est plus prompte quand on injecte sous la peau une solution de curare que quand on laisse agir le poison sec d’une pointe de flèche. Les animaux vigoureux, à circulation rapide, sont plus faciles à empoisonner que les animaux anémiques, et, pour une même dose de poison et des sujets de même taille, les animaux à température constante meurent plus vite que ceux à température variable (Reptiles, Batraciens, Poissons), et, parmi les premiers, les Oiseaux succombent plus rapidement que les Mammifères.

Tout d’abord l’animal ne s’aperçoit pas de sa blessure, car le curare n’a aucune propriété caustique. Si les animaux sont très petits, la mort est presque foudroyante. Chez les Oiseaux et les Mammifères plus gros et chez les animaux à température variable, la mort, s’il y a excès de poison, se produit en général dans un temps qui varie entre cinq et douze minutes. Bientôt l’animal se couche, comme s’il voulait dormir, l’œil ouvert, le regard calme ; il est envahi par une paralysie progressive du mouvement, partant des extrémités pour aboutir au centre. Les muscles des mouvements respiratoires cessent d’agir les derniers et l’animal meurt par asphyxie, c’est-à-dire que la respiration ne s’opère plus.

Rien de plus calme en apparence que cette stupeur croissante ; aucune agitation, aucune expression de douleur. La bouche reste fermée, sans écume, ni salive. Dans tous les autres genres de trépas que l’on connaît, il y a toujours vers l’agonie des convulsions, des regards affreux, des cris ou des râles indiquant une souffrance et une sorte de lutte entre la vie et la mort.

Dans le curare rien de pareil ; pas d’agonie, la vie paraissant s’éteindre lentement, comme un fluide qui s’écoule. A ces symptômes trompeurs, quelque membre sensible de la Société protectrice des animaux serait tenté de proposer le curare pour remplacer l’abattage brutal des vieux chevaux livrés à l’équarrisseur.

Un des beaux travaux de l’homme illustre, dont le monde savant de toutes les nations déplore la perte récente, a été de déterminer exactement le mode spécial d’action du curare. L’activité vitale offre une chaîne à anneaux distincts de trois éléments organiques, hiérarchiquement subordonnés, et jouant le rôle d’excitant les uns par rapport aux autres. Le point de départ de l’action physiologique se trouve dans l’élément nerveux sensitif ou intellectuel ; sa vibration se transmet suivant son axe, et, arrivée à la cellule nerveuse, véritable relais, la vibration sensitive se transforme en vibration motrice. Cette dernière se propage à son tour dans l’élément nerveux moteur, et, arrivée à son extrémité périphérique, elle fait vibrer la fibre de l’élément musculaire, qui, réagissant en vertu de sa propriété essentielle, opère la contraction et par suite le mouvement.

Or chacun des trois éléments, sensitif, moteur et musculaire, vit et meurt à sa manière et a ses poisons qui lui sont propres ; mais les manifestations vitales exigeant le concours de ces trois activités, si l’une d’elles vient à être supprimée, les autres continuent à vivre sans doute, mais n’ont plus de sens, comme une phrase perd sa signification si un de ses membres vient à lui manquer. Les expériences de Claude Bernard ont démontré que l’élément nerveux moteur est seul atteint par le curare et que les deux autres éléments organiques de l’animal conservent leurs propriétés physiologiques. L’intelligence n’est pas anéantie, la fibre musculaire est encore capable de contraction, et peut en effet se contracter sous les décharges électriques. La motilité est abolie seule ; si les manifestations caractéristiques de la vie ont disparu , ce n’est pas parce qu’elles sont réellement éteintes, mais parce qu’elles se sont trouvées successivement refoulées et comme envahies par l’action paralytique du poison. Dans ce corps sans mouvement, derrière cet œil terni, avec toutes les apparences de la mort, la sensibilité et l’intelligence persistent encore tout entières : le cadavre apparent entend et distingue ce qu’on fait autour de lui ; il ressent des impressions douloureuses quand on le pince ou qu’on le brûle, il a encore le sentiment et la volonté, mais il a perdu les instruments qui servent à les manifester. Les mouvements les plus expressifs des facultés disparaissent les premiers, d’abord la voix, puis les mouvements des membres, ceux de la face et du thorax et enfin les mouvements des yeux, qui, comme chez les mourants, persistent les derniers.

Peut-on concevoir un plus affreux supplice que celui d’une intelligence assistant ainsi à la soustraction successive de tous les organes destinés à la servir, comme le dit de Bonald, et se trouvant en quelque sorte enfermée toute vive dans un cadavre. Loin de nous donc la pensée de désirer pour notre fin ce lourd et calme sommeil que semble produire le curare. Cette mort, exempte de toute douleur en apparence, est au contraire accompagnée des plus horribles souffrances que l’imagination de l’homme soit capable d’imaginer.

Maurice Girard


Claude Bernard avait eu, avant sa mort, l’intention de réunir en un petit volume, divers mémoires détachés et quelques leçons sur différents sujets. Les éditeurs, J. B. Baillière & fils, par un pieux souvenir d’une bien ancienne et sincère amitié, ont accompli ce vœu du célèbre savant, et l’article précédent, avec ses figures tirées du livre, a été inspiré par cet ouvrage illustré de gravures, dont nous faisons connaître les sujets et le titre.

La Science expérimentale par Claude Bernard ; Paris, 1878. - Problèmes de la physiologie générale. - La vie, les théories anciennes et la science moderne. - La chaleur animale. - La sensibilité. - Le curare. - Le cœur. - Le cerveau. - Discours de réception à l’Académie française. - Discours de M. Dumas aux funérailles de Claude Bernard. - Claude Bernard par M. Paul Bert.


[1Sur la préparation du curare, voyez les Comptes rendus de l’Académie des sciences, séance du 14 janvier 1878, p. 121.