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Avantages économiques et hygiéniques d’un nouveau changement d’heure en France

A. A. W. Hubrecht, la Revue Générale des Sciences Pures et Appliquées — 15 décembre 1912

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 26 mars 2011

I

Depuis la promulgation de la loi du 9 mars 1911, la France règle son heure et celle de ses chemins de fer sur le méridien de Greenwich. En le faisant, elle a suivi l’exemple donné, il y a déjà vingt ans, par l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, la Suisse, l’Italie, les Pays scandinaves, la Belgique, qui, en adoptant soit l’heure du méridien de Greenwich, soit celle du 15e degré E., se sont associés au système des fuseaux zonaires qui subdivise la surface du globe en vingt-quatre fuseaux horaires. Après de longs débats et de mûres réflexions, la Hollande a refusé de s’associer à cette détermination. Tout naturellement, l’Angleterre se réglait déjà sur l’heure de Greenwich. La vieille Europe tend donc à accepter cc qui s’est réalisé aux États-Unis d’Amérique, il y a déjà une trentaine d’années.

Dans les vingt dernières années, le problème le plus important soulevé par le système zonaire du temps est celui de l’influence de cetlte innovation sur la vie des populations qui y sont soumises, en un mot, de ses conséquences sociales.

Mieux que tout autre pays, la Hollande s’est rendu compte de l’importance de cette question, et, pour cette raison, a refusé d’adhérer aux fuseaux horaires. C’est aussi ce qui, en Angleterre, a engagé M. Willett et un certain nombre de membres du Parlement à prendre l’initiative d’un projet de loi appelé le Daylight-saving Bill, déjà admis à la seconde lecture [1]
. Ce projet de loi a pour but de renchérir encore sur certains avantages indéniables que procurent les fuseaux horaires aux Européens habitant vers la limite occidentale d’un fuseau ; les habitants de la limite orientale de chaque zone subissent, par contre, des pertes et des désavantages immédiatement correspondants.

Après l’unification du temps par zones, l’heure locale du temps moyen n’est plus employée que sur les méridiens qui déterminent les fuseaux (0°, 15°, 30°, etc. E. de Greenwich). A l’Ouest de ces méridiens, les heures de chaque zone sont en avance sur l’heure du temps moyen. A l’est, par contre, il y a un retard correspondant. On peut donc dire que, dans les régions occidentales de chaque
fuseau horaire, le jour social se déplace de une à trente minutes vers la lumière du jour, tandis que, dans les régions orientales, il recule dans l’obscurité, vers la nuit.

Dans les vingt dernières années, depuis que, en 1892, le système des temps zonaires a été introduit en Europe, ces différences du jour social se sont manifestées de la manière la plus claire et la plus probante dans tout le continent européen. Des recherches sur la consommation du gaz des grandes usines dans les cités les plus importantes ont montré que, abstraction faite des changements dus à l’augmentation lente, mais régulière, de la population, il y a eu une diminution marquée de la consommation dans les villes comme Cologne, Aix-la-Chapelle, Elberfeld, etc., situées non loin de la frontière ouest de l’Allemagne, tandis que les villes comme Kënigsberg , près de la frontière russe, subissaient une augmentation de consommation non moins évidente. Il est donc indéniable que les habitants des premières villes ont imperceptiblement, par une simple correction de leurs montres, dans la nuit du 30 avril au 1er mai 1892, et sans s’en rendre autrement compte, passé d’une vie où ils employaient un plus grand nombre d’heures de lumière artificielle à une vie où ils utilisent en plus grande partie la lumière du jour. A l’épargne financière sur les frais d’éclairage s’ajoutent incontestablement des avantages de nature hygiénique ; personne, en effet, ne mettra en doute qu’une vie à la lumière du jour soit plus saine qu’une existence à la lumière artificielle.

Tout ceci nous fait comprendre que le principe qui préside au Daylight-saving Bill ait vite obtenu une grande popularité en Angleterre, d’autant plus que l’effet de ce Bill sera plus radical et moins opportuniste.

Le Daylight-saving Bill propose que, chaque année, à la date du troisième dimanche d’avril, le temps adopté en Angleterre soit avancé d’une heure sur celui de Greenwich, et que, il la date du troisième dimanche de septembre, on reprenne l’heure exacte de Greenwich. Deux fois par an, en Angleterre, il y aurait donc, d’après cette mesure, un changement d’heure. Il est évident que ce Bill est entièrement indépendant des mobiles qui ont fait adopter les fuseaux horaires en Europe ; l’idée directrice de ce Bill diffère absolument de ces mobiles par la substitution d’une mesure volontaire ct répétée au passage inaperçu
du temps local en temps zonaire ; en déplaçant l’heure sociale vers la lumiére matinale, le Bill méconnait ainsi la grande signification d’un changement d’heure lorsqu’il se fait quasiment. Et pourtant, c’est dans ce cas seulement que les populations sont entraînées, par la force de l’habitude, il profiler de ce qu’un raisonnement abstrait leur ferait probablement perdre.

Maintenant que, depuis 1911, la France vient d’accepter l’heure de Greenwich, il est important de constater que ce pays pourrait obtenir les mêmes avantages que ceux que le Daylight-saving Bill semble promettre aux habitants de la Grande-Bretagne en adoptant une mesure encore plus simple et plus en harmonie avec les principes de l’unification du temps. Ce serait en décidant et en invitant l’Espagne, la Belgique et la Hollande à suivre la décision de prendre comme heure sociale non celle du méridien de 0°, mais celle du 15e degré E de Greenwich. De même qu’en Angleterre, par l’application du Daylight-saving Bill, toutes les fonctions sociales se régleraient toujours à la même heure d’horloge ; mais elles seraient en même temps déplacées vers plus de lumière du jour, disponible pendant sept mois de l’année, et dont personne ne profite. Ce serait donc utiliser un fond de lumière qui ne coûte absolument rien, et obtenir par cela même des avantages très sensibles d’ordre économique et hygiénique.

Je crois que l’Angleterre elle-même ne tarderait pas à suivre cet exemple, et qu’elle préférerait cette solution à la position insolite où la mettrait l’acceptation du Daylight-saving Bill. Elle supprimerait ainsi le désavantage du changement d’heure bisannuel si désastreux pour la réalisation quasi-inconsciente du passage ft une vie plus lumineuse, plus économique et plus saine.

II

A tout ceci, on peut faire deux objections qui méritent d’être discutées à fond ; 1° la mesure proposée s’éloigne de la théorie des fuseaux horaires ; 2° en hiver, la vie sociale sera bouleversée d’une manière trop sensible.

La première de ces objections serait insurmontable si la conformation du globe terrestre était autre que celle que nous lui connaissons. Desséchez l’océan Atlantique, reliez le réseau des chemins de fer européens il celui des chemins de fer de l’Amérique du Nord, et la proposition cesse d’être praticable, Mais, comme l’Europe est actuellement baignée par la mer, sur toute sa frontière occidentale, il lui est permis de se donner une seule et même heure, unique pour tout le continent, la Russie exceptée, et de profiter e11 bloc des avantages que le fusionnement de leurs fuseaux horaires en un seul apporterait il de nombreuses populations du Vieux-Continent.

La seconde objection, concernant les changements d’habitudes qu’éprouveraient ces populations pendant les cinq mois d’hiver, mérite d’être considérée encore plus en détail. Il est indéniable que si, en France, l’heure du 15e degré E. remplaçait celle du méridien de Greenwich, les matinées
hivernales seraient plus longtemps obscures ; les lampes de tous les ménages devraient être allumées à une heure à laquelle actuellement on réussit à
effectuer certains travaux à la lumière d’une aurore douteuse. En vérité, on court le risque d’entendre dire à beaucoup d’entre nous : vous nous promettez un surcroît de lumière, mais tout cela se perd pendant l’hiver ; au lieu de gagner de la lumière du jour, nous en perdons. Pourtant ceux qui parlent ainsi ont tort. S’il est vrai que de nombreuses occupations matinales de toutes les classes de la société devraient s’effectuer dorénavant à la lumière des lampes, certaines autres occupations du soir, qui se placent actuellement au crépuscule et qui nécessitent l’emploi de la lumière artificielle, bénéficieront de la lumière du jour. Le jour s’est déplacé, et si la vie sociale en hiver utilise plus de lumière artificielle le matin, elle en use moins le soir ; le gain vespéral correspond exactement à la perte matinale. Donc la prétendue perte n’en est pas une ; le gaz brûlé le matin sera épargné le soir ; l’hiver n’exigera donc pas l’éclairage artificiel une minute de plus. En été, an contraire, de nombreuses heures que jusqu’ici nous avions dû éclairer artificiellement seront désormais illuminées par la lumière du jour qui ne coûte rien et qui est à la portée de tous.

Économie donc pendant au moins sept mois de l’année, gains du soir égaux aux pertes du matin pendant cinq autres mois.

Il n’est pas impossible que, pour certaines industries, mais sûrement pas pour le plus grand nombre, qui commencent avec l’heure actuelle leurs matinées d’hiver à la lumière artificielle, il soit nécessaire de changer les heures de travail si le nouveau système horaire était adopté. Que ce changement se fasse donc, mais que cette considération n’empêche pas la grande majorité de profiter, une fois pour toutes, de l’immense avantage que les Gouvernements de l’ouest de l’Europe pourront procurer à leurs populations respectives. Voilà des millions qui, pour une fuis, ne coûteront pas un sou au budget.

Si le Daylight-saving Bill était accepté par les deux Chambres du Parlement britannique, la question se poserait de savoir si les autres États de
l’Europe, en premier lieu la France, ne devraient pas suivre cet exemple.

Pour moi qui, depuis plus de vingt ans, ai pu suivre les effets de l’unification du temps sur la vie sociale, j’ai la conviction profonde que l’avantage qu’éprouvera une partie de la société en Angleterre ne pourra jamais être réalisé en France, par la simple raison que la France n’est pas une île comme la Grande-Bretagne. Deux changements chaque année d’une heure entière, la première fois en avril, la seconde en septembre, causeraient au peuple français des ennuis Incalculables aux frontières belge, allemande, suisse, italienne et espagnole, tant pour le parcours des trains que pour les communications intercommunales des deux côtés de la frontière et pour ceux que leurs occupations forcent de traverser les frontières à maintes reprises. Il ne faudra pas songer à un pareil changement d’une heure, tant que les prescriptions d’un Daylight-saving Bill ne seront pas admises, ail même moment, dans tous les États de l’Europe. Le fait de créer un tel remue-ménage bisannuel, qui accaparerait deux fois, chaque année, l’attention de la population de toute l’Europe sur la question de l’heure, ne contribuerait nullement à procurer les avantages précédemment énumérés. Ces avantages, une population insulaire peut les acquérir sans inconvénient, bien que, dans ce cas encore, la répétition tous les six mois des mesures nécessaires puisse leur enlever bien vite une grande partie de leur effet avantageux qui est dû, pour beaucoup, à la force inconsciente des habitudes une fois ancrées en nous.

III

Le Daylight-saving Bill est donc une mesure évidemment insulaire ; pourtant, de l’idée fondamentale de ce bill, toutes les autres nations de l’Europe pourront tirer profit. Il s’agit seulement d’élargir la base de ce projet et de le combiner à cet autre mouvement d’idées si moderne et si utile qui a conduit le XXe siècle à adopter les fuseaux horaires et l’unification du temps.

Sur cette question, les intérêts de la France, de la Belgique et de la Hollande sont identiques. Ces États peuvent agit, de concert, sans se soucier de savoir si l’Angleterre voudra se joindre à ce mouvement, à la fois plus simple et plus étendu que celui du Daylight-saving Bill, ou bien préférera continuer dans cette autre voie à caractère purement insulaire. Quant à la décision que prendra la Hollande, on ne peut guère en douter, depuis que, dans ce pays, une campagne de près de vingt ans s’est opposée aux efforts de l’administration de 1892 pour introduire l’heure de Greenwich, et que deux
projets de loi proposant l’adoption de l’heure du 15e degré E. ont été présentés au Parlement néerlandais. Faisons remarquer que ces projets de loi n’ont survécu ni l’un ni l’autre à la vie ministérielle de leurs promoteurs, MM. les ministres de l’Intérieur Van Houten et Rink.

La Belgique s’est laissé entraîner en 1892 par les grandes Compagnies de chemins de fer, qui n’ont certainement pas considéré en temps utile que le temps du 15e degré E. leur offrait plus d’avantages que celui du méridien de Greenwich, en leur procurant l’unité de temps jusqu’aux frontières russes. Le pays applaudirait certainement à une unification du temps, de la Russie à la Méditerranée, qui entraînerait pour la vie sociale des Belges tous les avantages mis en lumière au commencement de cet article, avantages perdus à tout jamais si la Belgique persiste dans la voie où elle est entrée en 1892.

Tout dépend donc de la décision que la France voudra bien prendre. Il est vrai qu’un changement de grande portée vient d’être récemment introduit dans le choix de l’heure ; mais ne peut-on prétendre justement, puisque la décision d’accepter l’heure de Greenwich est récente, qu’il est encore temps de revenir sur cette décision et d’en prendre une autre plus radicale et plus avantageuse ? Ainsi toute cette partie de la France située à l’est du méridien 0, qui a été désavantagée au point de vue de la lumière du jour lors de l’adoption de l’heure unique de Greenwich, serait au contraire plus avantagée qu’auparavant, tandis que la région située à l’ouest du méridien 0 profiterait dans l’avenir de plus d’une heure de lumière solaire.

A ceux qui voudraient refuser l’adoption en France d’une heure identique à celle de l’Allemagne, on fera remarquer que cette unification d’heure procurera aux travailleurs français l’avantage sur les travailleurs allemands de gagner une heure de jour dans la matinée, heure qui profitera d’autant plus aux Français qu’ils seront plus éloignés de la frontière allemande.

Il restera à décider par les Bourses de Londres, de Paris, de Bruxelles et d’Amsterdam, si l’unification des deux fuseaux horaires de l’Europe centrale et occidentale ne créerait pas des avantages palpables pour les affaires, et permettrait peut-être la création d’une seule Bourse simultanée pour toute l’Europe, séparée par un temps rigoureusement fixé de la Bourse de New-York.

Il me parait donc que les objections qui pouvaient être faites en France contre la mesure que je propose disparaissent lorsqu’on envisage ses avantages. En somme, les considérations théoriques qui, à un point de vue abstrait, devaient s’opposer à toute transaction avec les règles du système
zonaire invitent, au contraire, l’Europe à la fusion des deux fuseaux horaires les plus occidentaux ; cette fusion est d’autant plus indiquée que l’immensité de l’océan Atlantique engloutit l’avantage qu’il
y aurait à conserver le système zonaire sur sa surface liquide et mouvementée.

A. A. W. Hubrecht, Professeur à l’Université d’Utrecht.


[1Au sujet de ce Bill, il existe un Bluebook extrêmement intéressant du 24 août 1909, n° 365, publié la même année, et qu’on trouve dans le commerce, a u prix de 2 sh. 1 d.
(2,60 fr.).

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