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Palais des Fils, Tissus et Vêtements.

G. Moynet, La Science Illustrée N°627— décembre 1899

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 25 novembre 2018

Le palais des Fils, Tissus et Vêtements, est le second sur la rangée qui borde l’avenue de La Bourdonnais ; il fait vis-à-vis au palais du Génie civil ; son étendue en façade et sa profondeur sont semblables à celles de ce der­nier ; il est encadré par le palais des Mines et de la Métallurgie et le palais de la Mécanique. Sa dis­position en plan ressemble égale­ment à celle du Génie civil ; elle comporte trois séries de grandes nefs longitudinales et parallèles, de 27 m de largeur, bordées par des galeries secondaires de 9 m de large, qui, se retournant à angle droit, traversent les nefs, en formant une série de halls, en­tourés de bas-côtés, au rez-de-chaussée et à l’étage, tandis que l’espace du hall n’est couvert que par la toiture. C’est la disposition connue des grands magasins, et surtout des magasins de nouveau­tés. Cet arrangement prête aux spectacles pittoresques, et four­nit aux spectateurs des balcons, des vues intéressantes d’en­semble, sur les objets exposés, et sur le fourmillement de la foule, se pressant aux points inté­ressants, ou circulant dans l’es­pace découvert. Des escaliers monumentaux, à larges emmar­chements ménagés dans les axes des accès, pour qu’ils soient plus aisément rencontrés, facilitent la montée à l’étage, que des che­mins roulants ou escaladeurs ren­dront moins pénible encore.
La grande dimension du palais qui nous occupe est en longueur, parallèlement à l’axe longitudinal du Champ de Mars, de 281,40 m, et en profondeur, de 129,75 m, c’est-à-dire près de 3 hectares et demi de superficie au rez-de-chaussée ; sans compter les gale­ries de l’étage. Les fermes des halls montent à 22,25 m sous le faîte ; c’est la hauteur d’une mai­son à cinq étages. Les planchers des galeries sont à 7 m au-dessus du sol ; comme d’ailleurs les plan­chers des galeries de tous les pa­lais du Champ de Mars, soit inté­rieures, soit extérieures, qui communiquent entre elles et se prêtent à une circulation ininterrompue.
Le palais des Fils et Tissus est en bordure de l’avenue de La Bourdonnais ; cependant sa fa­çade sur cette voie n’est pas à l’alignement ; il reste un espace assez large de terrain qui sera occupé par des constructions accessoires, ainsi que cela s’est fait à toutes les expositions ; derrière les palais on relègue une quantité de bâtiments, qui par leur desti­nation ou par leur forme ne sau­raient trouver de place parmi les expositions officielles. Le milieu du palais des Fils et Tissus, sur la façade postérieure, coïncide avec le débouché de la rue Saint- Do­minique et de l’avenue Rapp. Cette dernière artère est une des plus importantes parmi celles qui desservent le Champ de Mars. En 1889 la porte Rapp fut considé­rée comme la principale entrée du Champ de Mars. Le palais des Fils et Tissus s’ouvrira sur cette voie, par un vestibule motivant un dé­veloppement architectural, qui rappelle, à peu de chose près, le porche d’accès sur le parc inté­rieur, que nous reproduisons dans notre planche hors texte. Les deux vestibules sont réunis par une vaste galerie de 27 m de large, qui recoupe, à angle droit, les trois grandes nefs qui ont également 27 m, comme il est dit plus haut. Cependant les bas-cô­tés de 9 m, par des ponts d’une seule portée, franchissent la gale­rie milieu, pour ne pas inter­rompre la circulation. C’est en cette galerie que se trouve le principal escalier du palais ; celui-ci est formé de deux volées, à droite et à gauche, du hall cen­tral. La galerie milieu est en outre accusée par la forme spé­ciale de ses fermes, qui sont en plein centre, et qui montent une plus grande hauteur (23,52 m) que les nefs longitudinales.
Toute cette construction est en fer et en acier, et les façades, comme pour les autres palais de l’Exposition, sont en pans de bois, et en ourdis de plâtre, avec orne­ments de staff. Le style dont s’est inspiré l’architecte est celui qui caractérise l’époque Louis XV. La rocaille et les coquilles prennent une place importante dans l’ornementation ; nous y re­trouvons les frontons en acco­lades, les consoles contournées, les cartouches découpés, bossués, tortillés, toute cette décoration de haut goût, qu’on méprisa fort injustement, pendant longtemps, et à laquelle la mode actuelle mé­nage comme une espèce de re­naissance. Le Louis XV sera en­core représenté, au Champ de Mars, par le gros morceau du Châ­teau d’Eau monumental : le grand effet décoratif de l’ensemble.
Le style, qu’on restaure ainsi, est plutôt le Louis XV du meuble, de la décoration intérieure, et même celui des estampes (Babel Mondon, etc.) plutôt que celui des architectes ; ceux-ci baissèrent de quelques tons, dans leurs exté­rieurs, la note ultra-fantaisiste qu’ils se permettaient à huis-clos ; mais, quand on prend du Louis XV, on n’en saurait trop prendre, et il ne faut pas chicaner M. Blavette, pour lit part de ca­price et de fantaisie qu’il a mise dans sa façade.
Le grand porche est amusant, avec cet immense cul-de-four, percé de vitrages aux découpages en coquilles, et dont la voûte s’illustrera de peintures décora­tives, aux tons éclatants, damas­sés d’or. Peut-être l’archivolte pa­raîtra-t-elle un peu maigre, mal­gré le développement de la frise circulaire, où se lisent les mots : « Fils, Tissus, Vêtements. » Le motif milieu, qui forme clé : cette figure de la Mode, étalé sur le re­broussement inférieur d’un car­touche, nous semble surtout man­quer d’ampleur ; c’est là une opi­nion toute personnelle, dont nous ne nous exagérons pas la valeur. Par contre, les deux pylônes qui butent le grand arc sont d’un élé­gant arrangement, dont la grâce n’exclut pas la solidité de lignes. Ils se terminent en sorte de cam­paniles dont les couronnements à jour forment des espèces de bal­daquins, du plus pur rococo.
Le porche et les campaniles constituent le gros morceau de la façade ; pour le reste, c’est une succession de grandes arcades, en plein cintre, montant de fond recoupées à l’étage par des bal­cons en ferronnerie : cette partie du portique, est couverte par des voûtes d’arêtes, que l’on a construites légèrement et écono­miquement au moyen de nattes de roseau enduites de plâtre. La décoration en saillie se réduit à des clés d’arc, à des tableaux portant des noms de ville, et, en­fin à des consoles ornementées sous le larmier, groupées par deux, et motivant les dés en saillie de l’Attique, d’où sortent des mâts de pavillon. Cette suc­cession de mâts à oriflammes, se poursuivra le long des palais du Champ de Mars, de même que l’alignement et la suite des ar­cades.
Après bien des hésitations, il a été décidé que les façades de­meureraient dans la note blanche : si l’on ajoute quelques colora­tions, elles seront discrètes, de façon à conserver le blanc comme dominante, non le blanc cru et blafard du plâtre ; mais un blanc chaud, crémeux. L’Exposition de 1889 méritera le nom de « Cité bleue ». En 1900, nous serons au blanc partout ; il parait qu’à Chi­cago l’impression fournie par les immenses façades, d’un blanc uni­forme, parmi la vigoureuse oppo­sition du vert des arbres, était éminemment artistique. Cepen­dant le blanc, si intéressant que soit cette couleur, ou plutôt cette absence de couleur, imposerait à l’œil une sensation de monotonie et surtout de travail inachevé. Aussi a-t-on décidé que les por­tiques, haut et bas ; seraient vi­goureusement colorés, et orne­mentés. Très probablement, ce sera au rouge, complémentaire du vert des arbres, qu’on emprunte­ra la dominante, mais un rouge rompu et diversifié.
Les portiques du Palais des Fils et Tissus donneront asile, à l’étage et au rez-de-chaussée, à nombre de cafés, restaurants et brasseries. La largeur des prome­noirs est de 8,20 m ; on pourra y disposer des sièges et des tables, en terrasse, sans trop gêner la circulation. Les salles des établis­sements disposent de 6,15 m de profondeur, et, bien entendu, n’ont aucune communication avec l’intérieur des palais, car cette installation de cafés fait le tour du parc, sans préjudice d’autres établissements disséminés un peu partout dans l’Exposition ; on n’y mourra pas de faim, ni surtout de soif.
La circulation extérieure, du Palais des Fils et Tissus se relie au sud, à celle du Palais de la Mé­canique, par un pavillon en saillie ; au nord, elle se raccorde avec les portiques du Palais des Mines et de la Métallurgie par un autre pavillon de forme circulaire, timbré d’un grand dôme, et qui fait partie du Palais des Fils et Tissus, dont il reproduit le style architectural, avec exaspération ; c’est du Louis XV rageur. On re­marquera que la circulation à l’étage se dégage par un double escalier extérieur. Nous avons dé­jà vu cette ordonnance, dans le pavillon du Génie civil, qui fait face à celui-ci.
Mais, c’est la seule similitude que l’on puisse relever dans ces deux motifs architecturaux qui ressemblent l’un à l’autre, aussi peu que possible. On remarquera, dans la partie supérieure du dôme, de grandes verrières ; elles seront surtout utilisées pour l’éclairage nocturne du Champ de Mars, dont tous les dômes ou coupoles, ainsi ajourés ; seront transformés la nuit en gigan­tesques lanternes de couleur.
M. Blavette, l’architecte du Palais des Fils, Tissus et Vête­ments, est élève de l’École des Beaux-Arts et de MM. Ginain et Constant-Dufeux. Après de nom­breux succès scolaires, il rempor­ta le prix de Rome en 1879 ; il est actuellement architecte des bâtiments civils.
G.. Moynet