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Les ruines de Sanxay (Vienne)

La Nature N°510 — 10 mars 1883

Mis en ligne par Lauryn le dimanche 3 août 2014

Les ruines que le P. de La Croix a découvertes depuis le 14 février 1881 en opérant des fouilles à Sanxay, à 30 kilomètres de Poitiers, sont devenues célèbres, et tout le monde sait actuellement qu’elles ont fourni à la science les plus belles découvertes gallo-romaines qui aient été faites depuis longtemps.

M. Marius Vachon, qui a visité et étudié ces ruines, vient de les décrire très complètement dans un remarquable ouvrage illustré de très belles photographies et d’excellents dessins reproduits par l’héliogravure ; nous recommandons tout spécialement à ceux de nos lecteurs que le sujet intéresse, ce livre édité avec grand luxe [1] . La gravure ci-dessous a été faite d’après une des photogravures de cet ouvrage.

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D’autre part, les documents descriptifs que nous allons publier sont empruntés à une intéressante brochure de M. Joseph Berthelé, archiviste du département des Deux-Sèvres, et notre plan nous a été communiqué sous les auspices d’un de nos correspondants par le P. de La Croix, auquel nous sommes heureux d’adresser ici nos sincères remerciements.

« L’intérêt qui s’attache à cette découverte, dit M. Joseph Berthelé, redouble en ce moment à cause des discussions auxquelles elle donne lieu. L’opinion du P. de La Croix - opinion qui s’est fait jour grâce surtout au regretté Jules Quicherat, le grand-maître de l’archéologie du moyen âge, et qui a été également adoptée par M. Alexandre Bertrand, l’un de nos savants les plus compétents en matière d’archéologie gauloise et gallo-romaine - est combattue par M. Lisch, inspecteur général des monuments historiques. »

M. Lisch, au contraire, reconnaît dans les ruines découvertes les restes d’une ville d’eaux d’une station thermale, d’une sorte de Vichy gaulois. M. Ferdinand Delaunay fut bientôt conduit à conclure contre la théorie de l’inspecteur des monuments historiques, seulement il émit une troisième théorie ; d’après lui, Sanxay aurait été une station balnéaire en même temps qu’un lieu d’assemblées [2] .

Sans nous engager dans ces discussions archéologiques, nous ferons connaitre à nos lecteurs les découvertes plus saillantes du P. de La Croix.

Les ruines de Sanxay comprennent plusieurs monuments du plus haut intérêt, notamment un temple païen de la fin du premier ou du commencement du second siècle, qui présente une forme inconnue jusqu’ici en Gaule.

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Auprès de ce temple extraordinaire : des thermes magnifiques, des hôtelleries importantes et diverses dépendances, Plus loin de l’autre côte de la Vonne, petite rivière qui traverse la vallée, un théâtre, qui présente dans sa forme plusieurs particularités intéressantes - le tout, de proportions gigantesques et incontestablement romain.

La façade du temple ne mesure pas moins de 76m, 12 et donne l’idée d’un édifice dépassant par ses dimensions les plus grands temples connus que les Romains aient élevés clans les Gaules.

Aux deux extrémités et au milieu de cette façade, se développent trois escaliers donnant accès dans le temple. L’escalier du milieu mesure 7m,45, celui de droite 2m,80 et celui de gauche 3m,33. Les quatre premières marches de ces escaliers existent encore, et l’une d’elles, la première de celui du milieu, offre une particularité qui donne la mesure du long espace de temps durant lequel le temple est demeuré debout et de l’affluence des multitudes qui s’y rendaient : cette marche est profondément usée par le frottement des chaussures.

Au point où les escaliers se réunissaient au niveau de plain-pied, s’élevait une splendide colonnade de 18 fûts cannelés surmontés de chapiteaux d’une grande beauté et surtout d’une originalité saisissante.

Après avoir franchi la ligne de cette première colonnade, on arrive à un vestibule orné d’un triple rang de 22 colonnes, soit au total 66.

Au delà du vestibule, au milieu d’un vaste déambulatoire rectangulaire, formé d’un double rang de colonnes, s’élève le temple proprement dit, flanqué de quatre petits préaux et présentant la forme d’une croix grecque. Au point central de l’intersection des bras, dans une cella octogonale, était la statue du dieu, probablement Apollon (le similaire d’Esus), ainsi que le fait supposer un fragment d’inscription.

En avant de la statue, entre la cella et le vestibule, se trouvait le lieu des sacrifices.

Les thermes sont la partie la mieux conservée des monuments mis à jour. Ils couvrent une superficie de 2 hectares, et, dans leur état actuel, complètement déblayés, ils présentent une hauteur moyenne de 4 à 5 mètres.

Les fouilles y ont mis à nu, comme dans l’enceinte du temple, la gueule d’un four à chaux contemporain du premier, et qui avait fait subir aux colonnes, aux statues, etc., de ce balnéaire le même sort que celui dont ont pâti les richesses sculpturales du temple ; mais si la décoration de ce magnifique édifice a disparu, les piscines, les hypocaustes, les égouts subsistent et ils sont de toute beauté.

Le visiteur se trouve d’abord en présence d’une grande piscine d’eau froide ayant servi aux deux époques. C’est là qu’arrivaient directement les eaux, amenées de sept sources différentes par des aqueducs. Cette piscine est rectangulaire, et mesure 27 mètres de long sur 5 de large. Un petit espace, dont la destination est incertaine, séparait cette piscine de deux salles garnies d’hypocaustes. C’étaient des étuves plus ou moins chaudes.

En continuant vers la gauche, on trouve des escaliers ; conduisant dans les sous-sols, puis une belle salle, qui n’est ni une piscine, ni une étuve, et qui semble avoir été une salle d’attente, Elle devait être ornée de statues, ainsi que le fait supposer un socle encore en place.

A gauche de cette salle, une troisième étuve était disposée dans le même sens que les premières. On passe ensuite devant deux petites salles indéterminées, et l’on arrive à la façade, qui était garnie d’une colonnade monumentale.

En partant de cette colonnade, on rencontre une piscine d’eau chaude, circulaire, avec son hypocauste, son pærfurnium parfaitement conservé, ses tuyaux de dégagement pour la fumée et d’écoulement pour les eaux ; puis une piscine d’eau tiède, également ronde, chauffée dans une partie seulement par le feu de la piscine précédente.

Parmi les curiosités des thermes, on doit citer le balnéaire au centre duquel on peut. pénétrer parmi les étais qui le soutiennent. On voit distinctement tout l’intérieur, en suivant le sommet des murs. Celte piscine est circulaire ; la partie centrale éventrée nous laisse apercevoir les restes d’hypocaustes et les præfurnium multiples et en partie intacts. À côté se voit une grande piscine carrée dont l’hypocauste est des mieux conservés. Un escalier double conduisait de cette piscine dans une troisième également carrée, des plus curieuses, et dont les remaniements successifs se constatent au premier coup d’œil. Le sol primitif existe tout entier, avec ses gradins de descente, son hypocauste et ses tuyaux d’échappement de fumée que l’on peut parfaitement apercevoir, grâce à une cavité que le P. de La CROIX a fait pratiquer dans un coin.

Nous avons négligé dans toute cette description les couloirs qui existaient entre les diverses salles et piscines. Ils ne présentent, en effet, rien de caractéristique. Mais nous devons signaler à l’attention des lecteurs les galeries du sous-sol, galeries qui conduisaient aux différents præfurnium et qui étaient peut-être aussi le lieu d’habitation des esclaves, chargés du service du balnéaire. La construction en est vraiment magistrale. On les croirait élevés depuis cent ans à peine, tellement l’appareil est solide et d’arêtes vives.

On voit quel est l’intérêt du premier ordre de la remarquable découverte dont la science est redevable au P. de La Croix. L’acquisition par l’État des monuments découverts à Sanxay serait un service considérable rendu à la science archéologique.

« La Commission des monuments historiques. qui a tant fait pour notre art national, pour l’histoire de notre pays, a le devoir, selon l’expression de M. Marius Vachon, de conserver la station gallo-romaine de Sanxay. »

« Que vont devenir ces ruines, uniques dans leur genre et dans leur ensemble ? se demandait M. Ferdinand Delaunay en quittant Sanxay.

« Elles intéressent à la fois l’art, l’histoire, la religion de nos ancêtres ; elles intéressent aussi la science médicale. Vont-elles disparaître sans laisser d’autres traces qu’une publication d’érudit, inaccessible au plus grand nombre ? »Le gouvernement, qui protège contre les injures du temps et le vandalisme des hommes le plus simple clocher de village, pourvu qu’il conserve une arcade romane ou supporte une flèche, ne voudra pas laisser disparaître ces vénérables monuments de la première civilisation de nos pères.

« Quelques arpents de terre à acquérir, quelques milliers de francs à dépenser, ne sont pas des obstacles insurmontables, et ne pourraient servir de prétexte à l’indifférence du gouvernement. »

Nous terminerons en ajoutant que le P. de La Croix a exécuté tous les travaux des fouilles de Sanxay à ses frais personnels, et qu’il y a dépensé environ 50 000 francs. Le caractère et le désintéressement du savant sont dépeints dans les lignes suivantes :

« J’ai dépensé, disait le P. de La Croix pendant l’excursion qu’il exécutait dans les ruines avec M. Marius Vachon, tout mon argent dans les fouilles de l’Hypogée Martyrium de Poitiers, dans celles de Sanxay, et j’ai encore pour vingt ans de travaux et de fouilles en préparation. Je veux retrouver le vieux Poitiers au confluent de la Vienne et du Clain, à Cenon. Si je ne peux obtenir de la République quelques billets de mille francs pour rentrer dans mes déboursés du chantier de Sanxay, je me verrai forcé de renoncer à tous mes projets, et ce sera pour moi une bien grande douleur ; j’aime passionnément mon métier d’archéologue. Aussi je compte sur votre appui, sur celui de tous vos amis de la presse, sur le concours du gouvernement de la République, pour sauver les ruines de Sanxay et me permettre ensuite de retrouver le vieux Poitiers. Je déplore les commentaires de quelques journaux à mon égard. Je n’ai jamais fait de politique ; je n’en veux point faire ; la politique et la question religieuse, n’ont rien à voir dans ces affaires d’archéologie [3] . »


[11 vol. gr. in-8 avec cinq photographies et des dessins de Lancelot, d’après les photographies de Pierre Petit. Paris, librairie d’art de Ludovic Baschet, 1883.

[2Voy. : Quelques notes sur les fouilles du P. de La Croix à Sanxay, par M. Joseph Berthelé, 2e édition, 1 broch. in-8. Niort, L. Clouzot, 1885 ; De la véritable destination des monuments de Sanxay, à propos de la brochure de M. F. Delaunay, broch. in-8, par M. J. Berthelé, chez le même ; Guide des visiteurs ; antiquités de Sanxay (Vienne), avec deux gravures de M. Garnier, d’après les croquis de M. Raoul Gaignard, représentant les ruines, par Ferdinand Delaunay. Niort, Clouzot, et Paris, Champion. Broch. in-16 de 56 pages.

[3Les Ruines de Sanxay, par Marius Vachon, loc. cit.