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Les fusées de guerre

La Revue Scientifique — 1er septembre 1883

Mis en ligne par Lauryn le mardi 7 mai 2013

Voici ce qu’on lit dans un ouvrage justement célèbre (De l’esprit des institutions militaires), publié, en 1847, par un homme de guerre remarquable et expérimenté, par le maréchal Marmont, duc de Raguse.

Les fusées à la Congrève, qui ont reçu successivement un grand perfectionnement, et qui sont dirigées aujourd’hui avec une assez grande justesse, forment une artillerie qui peut devenir une arme principale, par le développement dont elle est susceptible dans l’application.

En effet, quand l’arme se compose seulement des projectiles qu’on emploie ; quand aucune machine n’est nécessaire pour les lancer, et qu’on ne présente au feu de l’ennemi aucune surface pour la direction de ses coups ; quand enfin, par des dispositions très simples, on peut donner momentanément à ce feu un développement tel que le front d’un seul régiment soit couvert par une pluie de boulets, représentant le feu d’une batterie de cent pièces de canon ; alors les moyens de destruction sont tels, qu’il n’y a plus de lutte possible, en suivant les règles et les principes que l’art actuel de la guerre a consacrés.

Voici comment je concevrais l’emploi des fusées à la Congrève. Je ferais instruire, dans chaque régiment, cinq ou six cents hommes, pour le service de cette arme nouvelle. Deux chariots suffiraient pour porter cent chevalets, tels que les Autrichiens les ont adoptés ; et, à l’ordre donné, ces cent chevalets, servis chacun par trois ou quatre hommes, déploieraient un feu dont on se fait à peine l’idée.

A un feu pareil peut-on opposer des masses, même des troupes en bataille sur plusieurs lignes parallèles ? Non assurément. Mais le gain de la bataille consiste à faire reculer l’ennemi ; il faut donc marcher à lui, traverser l’espace qui nous en sépare ; et pour le faire avec le moins de danger possible, on emploiera l’arme qui parcourt les distances le plus rapidement. Dès lors, la cavalerie est ce qu’il y a de mieux ; et cette cavalerie même sera soumise à une nouvelle manière de manœuvrer, afin de se présenter au feu de l’ennemi avec moins de chances de destruction. Ainsi elle sera éparpillée en tirailleurs et cependant prête à se réunir, à un signal donné, pour se préparer au choc qui doit suivre la charge exécutée. Alors l’infanterie change de rôle : elle devient l’auxiliaire des fusées à la Congrève, ou plutôt ces fusées deviennent son arme, et les fusils ne sont qu’accessoires.

Dans ce nouveau système, l’infanterie a besoin d’une instruction toute différente. On la divisera en deux parties : la première chargée des fusées ; la seconde destinée à l’appuyer, à lui servir de point de ralliement, au moment où elle sera en contact immédiat avec l’ennemi. Alors la proportion des armes doit changer : il faut plus de cavalerie et moins d’infanterie ; une cavalerie exercée d’une manière toute spéciale, et une infanterie-artillerie, si je puis m’exprimer ainsi, dont l’emploi soit borné au service des fusées, à les soutenir et à les appuyer, à occuper les postes retranchés, à défendre les places et à faire la guerre de montagnes.

Mais cette nouvelle artillerie prend une grande importance en mille circonstances où l’artillerie à canon ne joue aucun rôle. Dans les montagnes, on transporte aujourd’hui, à grand-peine, un petit nombre de pièces qui y font peu d’effet. Avec des fusées on a une arme à longue portée qui se trouve établie partout et à profusion, sur la cime des rochers comme sur les plateaux inférieurs. Dans les plaines rases, chaque édifice est transformé en forteresse, et le toit d’une église de village devient à volonté la plate-forme d’une batterie formidable. En un mot, cette invention telle qu’elle est, et avec le perfectionnement qu’elle comporte encore, se prête à tout, se plie à toutes les circonstances, à toutes les combinaisons, et doit prendre un ascendant immense sur le destin du monde.

Servies par un corps spécial, considérées purement comme artillerie, les fusées, seraient nécessairement rares et ne produiraient que peu d’effet. Or un développement immense est la seule manière utile de les employer, le seul moyen d’étonner, d’épouvanter, de foudroyer : elles doivent donc devenir l’arme de l’armée proprement dite.

On ne réfléchit que peu à peu à la nature des choses. On agit longtemps par routine, sans se préoccuper des modifications et améliorations possibles ; aussi ne saura-t-on qu’à la longue apprécier la puissance des fusées à la Congrève. Mais si, à la première guerre, un général habile et calculateur entrevoit la question dans tous ses développements, dans toutes ses conséquences ; s’il prépare ses moyens dans le silence, pour les déployer sur le champ de bataille, il obtiendra des succès qui défieront toute résistance, jusqu’à ce que l’ennemi ait employé les mêmes moyens. Au moment de cette grande expérience, le génie personnel du chef aura un grand ascendant sur le sort de la guerre.

Cependant, si rationnel et si vraisemblable que soit le résultat que je prédis, l’expérience seule établira d’une manière incontestable le mérite de cette nouvelle invention. L’homme sage n’aura de conviction absolue qu’après que les faits auront réalisé ses espérances, tant il y a de circonstances imprévues, qui modifient les calculs les plus fondés, les probabilités les plus séduisantes.

Toutefois, les apparences sont telles, qu’un général habile et éclairé doit, à la première guerre, préparer l’emploi de cette nouvelle arme et étonner l’ennemi par ses effets. S’il en fait seul usage, il sera probablement maître de la campagne ; et si son adversaire a été aussi vigilant que lui, il se garantira au moins d’une défaite. Mais sa prévoyance doit embrasser toutes les conséquences de ce moyen nouveau, relativement aux au Ires armes, à leurs proportions, à leurs manœuvres et à la manière de s’en servir.

Après le succès de l’emploi des fusées à la Congrève dans une campagne, il est évident qu’on les adoptera dans toutes les armées ; alors l’équilibre se rétablira, et il n’y aura plus d’avantage exclusif pour personne. Mais l’art de la guerre en sera puissamment modifié. Les actions plus vives et d’un effet moral plus grand rendront les batailles plus courtes diminueront l’effusion du sang : car ce qui donne la victoire n’est pas le nombre des hommes que l’on tue, mais de ceux qu’on effraye.

Je le répète, les fusées à la Congrève doivent opérer une révolution dans l’art de la guerre ; et elle fera d’abord le succès et la gloire du génie qui, le premier, en aura compris l’importance et développé tous les avantages qu’on peut en attendre.

Quel enthousiasme ! n’est-ce pas ? Quelle confiance dans l’avenir de ces engins que nous ne connaissons plus même de nom ! Pourquoi toutes ces espérances, très légitimes, ont-elles été déçues ? Et au surplus, l’ont-elles été ? Ne peut-on conserver quelque confiance dans l’emploi des fusées de guerre, comme certains’ en conservent dans celui des mitrailleuses ? Mais d’abord, qu’est-ce exactement qu’une fusée de guerre, et en quoi diffère-t-elle des fusées de joie qu’on lance dans les feux d’artifice ?

A ces questions, la réponse va être facile, grâce à une instructive série d’articles publiée par le capitaine A. Pralon [1].

I.

La fusée de guerre n’est, aux dimensions près, qu une fusée comme celle des feux d’artifice, dans laquelle le « pot », renfermant les étoiles de différentes couleurs qui excitent la joie de la foule, est remplacé par un projectile meurtrier ou incendiaire. En outre, au lieu d’être lancée verticalement, elle est tirée sous un angle plus ou moins grand, suivant la portée qu’on veut obtenir. En un mot, la fusée de guerre n’est autre chose qu’un projectile automoteur.

Elle comprend trois parties essentielles : le cartouche, l’armure et la baquette de direction.

Le cartouche, ou corps de fusée, est un cylindre généralement en tôle, renfermant une composition fusante presque toujours formée des composants de la poudre. Dans la composition, fortement comprimée, est ménagé un vide central ou âme, qui s’arrête à une certaine distance du sommet du cartouche. Le bas du cartouche est fermé par un culot percé d’évents pour permettre l’échappement des gaz et pour laisser passer l’amorce qui consiste en quelques brins de mèche à étoupille traversant le culot.

Dans le haut du cartouche, on fixe l’armure ; on appelle ainsi un projectile éclatant ou incendiaire (grenade, obus, boîte à balles, etc.). Le feu de la composition se communique à la charge intérieure de l’armure par l’intermédiaire d’une sorte de fusée à durée. Quelquefois on interpose une petite charge de poudre entre la poudre et l’armure pour faciliter le départ de celle-ci, au moment où la composition finit de brûler.

La baguette de direction est formée par une tige légère, mais présentant une grande surface. Elle est fixée au cartouche, du côté opposé à l’armure, soit le long d’une génératrice, soit, ce qui est préférable, dans le prolongement de son axe.

II.

C’est au commencement de ce siècle que le général anglais William Congrève reprit l’étude des fusées de guerre, connues déjà dans l’antiquité sous le nom de Xειρoσiφωνα par les Grecs du Bas-Empire.

Les résultats qu’obtinrent les Anglais aux bombardements de Boulogne en 1806, de Copenhague en 1807 et de Flessingue en 1809 engagèrent la France [2] à faire des recherches dans la même voie. Quelques fusées à la Congrève avaient été trouvées en 1809 à bord d’un brûlot anglais échoué lors de l’attaque de la flotte française devant l’ile d’Aix. Les compositions fusante et incendiaire qu’elles renfermaient furent analysées par d’Arcet, et une commission d’officiers d’artillerie fut chargée, en 1810, d’en faire fabriquer de semblables et de les essayer.

Les essais ne furent pas très heureux ; dans une expérience, sur une portée de 1540 toises, l’écart en direction fut de 1550 toises. Voilà pour la justesse. Quant à la sécurité, elle avait été telle que la commission proposa, dans les conclusions de son rapport, de placer dorénavant « l’homme qui met le feu aux fusées dans une guérite en bois » pour le garantir contre les éclatements au départ. Néanmoins, on fit confectionner à Toulon 2000 de ces engins.

En 1813, le capitaine d’artillerie de Bruslard fut envoyé en mission en Danemark pour étudier les perfectionnements que Schumacher avait apportés aux congrèves. Il se procura cinq fusées différentes qui furent essayées à Hambourg, le 10 janvier 1814, en présence du maréchal Davout. Quatre d’entre elles fonctionnèrent régulièrement, et le maréchal ordonna d’établir dans cette ville des ateliers pour en fabriquer de pareilles. La ville de Hambourg ayant été remise en 1815 aux mains des alliés, les travaux du capitaine de Bruslard demeurèrent sans résultats.

On cessa alors de s’occuper de cette question jusqu’à ce qu’un Anglais, Robert Bedford, vint proposer au ministre de la guerre, sur la fin de 1826, de confectionner pour le compte du gouvernement français des fusées identiques avec celles des Anglais. Sa proposition fut renvoyée à l’examen du comte Valée, inspecteur général du service central de l’artillerie, qui s’empressa d’accepter.

Le 11 mai 1827, le ministre approuvait un programme d’expériences à exécuter au polygone de Vincennes, avec 50 fusées fabriquées par Bedford.

Naturellement, leurs résultats ne furent pas conformes aux exigences du programme, et, naturellement aussi, on trouva à cela - Bedford surtout - d’excellentes raisons, tout à fait indépendantes de la fusée. Ces raisons satisfirent cependant le général Valée, qui était très partisan de ce nouvel armement, et il obtint du ministre que l’on exécuterait une deuxième série d’expériences.

L’école de pyrotechnie, qui venait d’être fondée à Metz, fut mise à la disposition de Bedford pour fabriquer les fusées destinées à ces expériences. Le directeur de l’école et un de ses adjoints devaient seuls être mis au courant des procédés de fabrication et en conserver religieusement le secret.

Les expériences, qui eurent lieu en juin et juillet 1828, furent plus heureuses que celles de Vincennes. La commission estima que « la marche des fusées est assez régulière pour qu’un corps spécialement exercé à ce genre de tir puisse s’en servir à la guerre avec assez de justesse jusqu’à la limite d’un vent modéré ».

A dater de ce jour, les fusées de guerre étaient adoptées en principe, et l’école de pyrotechnie en commença la fabrication, tout en continuant à étudier les perfectionnements dont étaient susceptibles les procédés de Bedford.

On réalisa ainsi quelques progrès. Un tir comparatif de fusées de l’école de pyrotechnie et de fusées anglaises, exécuté à la Fère en 1834, fut tout à l’avantage des premières et les vengea de l’insuccès obtenu deux ans auparavant au siège d’Anvers.

Ces premières recherches, limitées d’ailleurs presque exclusivement aux fusées de deux pouces, n’avaient porté que sur le cartouche et la baguette ; on commença, à cette époque, à s’occuper de l’armure.

L’armure meurtrière des fusées Bedford était un petit obus à balles, ne produisant qu’un effet entièrement insignifiant.

Le comité prescrivit, en 1839, l’étude d’un boulet creux, qui fut adopté en 1844.

Parallèlement à ces essais d’armures, on avait exécuté des expériences sur l’emploi des fusées dans l’attaque et la défense des places, en se servant de fusées de sept centimètres (deux pouces et demi), armées d’un pot de neuf centimètres rempli de poudre. Les résultats en furent considérés comme merveilleux, et la commission put conclure qu’en moins de dix minutes, quinze ou seize fusées pourraient détruire une batterie de brèche ou une contre-batterie, et qu’il serait toujours possible d’arrêter une tête de sape debout partant de la troisième parallèle.

Mais, dans le même moment, des rapports fournis par des officiers voyageant à l’étranger venaient montrer que d’autres puissances obtenaient des résultats bien supérieurs aux nôtres. Pour ne pas rester en arrière, il fallut donc se remettre sérieusement à l’œuvre. On eut recours à des moyens radicaux : on fit abstraction de tout ce qui avait été acquis précédemment, et on recommença des essais méthodiques et suivis. Un programme d’études, élaboré par l’école de pyrotechnie et accepté par le comité, fut approuvé par le ministre en 1846. Les essais à faire étaient partagés en quatre séries :

1° Étude des éléments intérieurs des fusées ;

2° Étude des moyens de direction ;

3° Application des principes à la confection des fusées, suivant les effets à obtenir ;

4° Étude des meilleurs procédés de fabrication.

Cette décomposition des recherches facilita considérablement ce travail.

Par exemple, au lieu d’essayer les fusées au tir, procédé qui accumule comme à plaisir toutes les causes d’erreur, on étudia leur combustion en les faisant agir par traction sur les lames d’un dynamomètre enregistrant à chaque instant la force développée par les gaz, mode d’expérimentation qui ouvrit une nouvelle ère à l’étude des fusées. Aussi, avant même que les quatre séries d’essais fussent terminées, adoptait-on, en 1849, la fusée de 5 pour le service de campagne, et, en 1850, la fusée de 7 pour le service de place. Malheureusement, on doit enregistrer, au cours de ces études, l’accident du 5 août 1848, qui coûta la vie au capitaine Rouge, auquel revenait une large part des succès obtenus jusqu’alors.

La marche ascendante dans laquelle vient d’entrer la question va s’accentuer encore sous l’impulsion du commandant Susane, nommé en 1852 directeur de l’école de pyrotechnie, grâce aussi à l’intérêt que le souverain portait aux progrès de l’artillerie.

Le 15 mai 1854, le commandant Favé écrivait au commandant Susane :

« L’empereur me charge de vous demander s’il est possible de confectionner des fusées portant à 5000 mètres, et dans ce cas, quel calibre et quelles propriétés elles auraient. » Cinq kilomètres, c’étaient là des exigences vraiment princières ! Quelques fusées de neuf centimètres avaient bien atteint, accidentellement, des portées voisines de 3500 mètres, mais rien de plus. Confiant dans ses procédés de fabrication Ie directeur de l’école de pyrotechnie n’hésita pourtant pas à répondre affirmativement, et, le 20 mai, il recevait du ministre l’ordre « de faire tous les essais qu’il jugerait utiles dans le but de construire des fusées atteignant cette portée. »

On se mit immédiatement à l’œuvre. Les premières épreuves de tir, exécutées en août, montrèrent qu’on tenait la solution. D’ailleurs, le temps pressait ; l’attaque de Sébastopol était décidée, et, si la ville devait être prise aussi vite que l’espéraient et le ministre et le maréchal de Saint-Arnaud, il fallait se hâter, pour que les fusées n’arrivassent pas trop tard. Le 4 août 1854, le ministre écrivait : « Sa Majesté désire que les essais entrepris sur les fusées à grande portée soient poursuivis avec la plus grande activité, et que la fabrication reçoive le plus tôt possible une extension telle, qu’on arrive prochainement à fabriquer 40 et même 50 fusées par jour. » Pour satisfaire aux commandes ministérielles, l’école de pyrotechnie déployait une activité prodigieuse, mais raisonnée. Elle construisait de nouveaux bâtiments, installait 22 presses hydrauliques, confectionnait l’énorme quantité d’outillage nécessaire pour une fabrication annuelle de 20 000 fusées de tous calibres. Malgré cela, elle ne cessait de perfectionner le capricieux engin ; de celle époque, en effet, date, entre autres progrès, le changement dans la position du centre de gravité.

Jusqu’alors, on plaçait, par habitude, le centre de gravité de la fusée équipée près du culot, parce qu’à l’origine, on avait cru que le mouvement de la fusée était dû à l’appui des gaz sur la couche d’air placée en arrière. Depuis, on s’était aperçu que le vrai point d’application de la force est au fond de l’âme, et que la fusée avance par la même raison qu’un canon recule. Il y avait donc lieu de rapprocher de ce point le centre de gravité. De ce progrès balistique ont découlé deux conséquences des plus avantageuses : la diminution du poids de la baguette et l’augmentation de la puissance de l’armure.

Aussi des expériences comparatives, faites avec des fusées de l’école de pyrotechnie et des fusées autrichiennes, qui jouissaient partout d’une grande réputation, avaient-elles révélé la supériorité des premières : et - succès d’une bien plus haute importance - le général Thiry, commandant l’artillerie au siège de Sébastopol, écrivait, le 11 mars 1855, que les fusées se comportaient très bien, et qu’il était urgent de lui en expédier 24 000.

La guerre de Crimée terminée, on s’occupa de mettre à profit l’expérience résultant de la campagne, et, à la suite d’expériences exécutées à Suippes en septembre 1856, le ministre adopta un système complet de fusées de guerre : un modèle pour le service de campagne et montagne ; deux pour le service de siège et place. En même temps il prescrivait de rechercher des armures appropriées aux différents calibres.

Les expériences de 1860, faites au camp de Châlons, dans le but d’apprécier les résultats de ces nouvelles recherches, marquent comme l’apogée du règne des fusées de guerre ; les plus grands problèmes sont désormais résolus ; il ne reste à étudier que quelques perfectionnements de détails : mode d’assemblage de l’armure et du cartouche, - espolette, - appareil de sûreté destiné à prévenir l’éclatement de l’armure dans le cas d’un dépotement intempestif ou prématuré.

Parallèlement à ces études, qui ont conduit au système modèle 1857-1862, - mais sans les entraver dans leur marche rarement hésitante et, en somme, toujours progressive, - s’étaient poursuivies des recherches dans le but d’assurer la direction. des fusées en leur donnant un mouvement de rotation. L’école de pyrotechnie n’avait jamais partagé l’enthousiasme des nombreux inventeurs sur l’efficacité de ce moyen. « L’application de la rotation aux fusées, écrivait son directeur en 1857, ne produira pas l’effet qu’on en attend ; elle nuira, au contraire, à la régularité et à l’étendue de leurs trajectoires ; et, dans tous les cas, elle entraînerait, dans la fabrication et dans le tir, des complications qui annuleraient les avantages spéciaux que présentent les fusées. »

Au début (1829), on avait déjà voulu faire tourner la fusée armée de sa baguette ; mais - ce qui était facile à prévoir - le système, au lieu de tourner autour de son axe, s’en allait, décrivant autour de son centre de gravité deux cônes opposés par le sommet, dont l’ouverture augmentait constamment.

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Puis, on avait supprimé la baguette, le mouvement de rotation devant suffire à assurer la direction. Dans cette voie, on avait eu un peu plus de succès, mais jamais assez pour compenser tous les inconvénients qui seraient résultés de l’adoption du meilleur des appareils proposés.

Bref, au moment de la guerre de 1870, on en était arrivé à constituer un matériel de fusées de guerre d’une puissance redoutable : de la fusée de Bedford, au calibre de 5, portant un obus de 700 grammes - et grande, par conséquent, comme une grosse fusée de joie, - on en était arrivé à la fusée de 12, portant une bombe ogivale de soixante kilogrammes, presque le poids d’un homme ! L’éclatement de ce redoutable engin pouvait se produire avec certitude jusqu’à une distance de 7 kilomètres ; tandis qu’à l’origine on n’atteignait qu’une porte de 2 600 mètres, et encore tout à fait accidentellement avec la fusée de 5, engin relativement inoffensif.

Et c’est à ce moment même où la vitalité des fusées de guerre semblait à toute épreuve, c’est au moment où elles venaient de jeter leur plus vif éclat, qu’elles allaient s’éteindre dans l’obscurité. N’est-ce pas, d’ailleurs, le sort commun de toutes les fusées ? Il faut bien le reconnaître.

Au commencement de 1870, en effet, l’atelier de Metz fut transféré à Bourges, assez à temps pour que l’outillage de fabrication fût sauvé. Mais il n’y gagna rien : il ne devait plus fonctionner. En 1872, on détruisit les quelques fusées qui restaient en magasin et on supprima l’atelier.

Ainsi s’acheva, sans bruit, au milieu du grand déploiement d’activité nécessité par la reconstitution de notre matériel d’artillerie, l’existence de ces engins qui avaient coûté tant d’argent et d’efforts, pour produire au total le peu de résultats que nous allons voir, en examinant le rôle qu’ils ont joué sur les champs de bataille et dans les sièges, au moins entre les mains de nos troupes.

III.

C’est en Morée, devant Patras (1828), que nos fusées, encore fort proches parentes des fusées anglaises, devaient faire leurs débuts ; mais elles manquèrent leur entrée, par suite de l’ivresse intempestive de l’artificier chargé de les mettre en scène. Ce fut donc sur cette terre d’Afrique - qui plus tard, annexe en quelque sorte du polygone. de Metz, allait servir de champ d’expériences aux fuséens et être témoin de leur succès - qu’elles firent leur apparition (1830).

Dans cette première campagne d’Afrique, au milieu de tant de choses nouvelles pour nos soldats, elles furent peu remarquées. Et pourtant, au combat de Staouëli, les affûts à tubes qu’on employait à cette époque pour leur lancement figurèrent au centre de la ligne d’artillerie qui préparait l’attaque du plateau. Leur intervention ne fut pas sans résultat, car on vit leurs projectiles, plus peut-être par leur sifflement que par leur effet meurtrier, jeter dans un complet désarroi des masses tourbillonnantes de cavalerie ennemie, au moment où elles se préparaient à une de ces charges, toujours meurtrières, qui résument toute la tactique des cavaliers arabes.

Le siège d’Anvers (1832) semblait devoir leur fournir une nouvelle occasion de se montrer et de faire leurs preuves j on en avait expédié mille au parc de siège. Malheureusement, quoique parties en poste, elles arrivèrent trop tard. On ne put en tirer que onze, dont aucune ne produisit de résultat.

Un fait important donna une nouvelle vitalité à l’avenir des fusées : ce fut la création du corps des fuséens, qui, d’ailleurs, n’eut jamais chez nous une organisation aussi large que chez certaines puissances étrangères. En Autriche, par exemple, il y avait, au moment de la guerre d’Italie, un régiment de fuséens à 20 batteries.

A partir de cette époque (1832), nos fusées allaient donc pouvoir paraître dans des conditions favorables sur les champs de bataille.

En effet, ces projectiles, d’une nature toute spéciale, avaient besoin, pour être utilisés avec chances de succès, d’un personnel spécial, connaissant leur fabrication, mûrement exercé à leur tir, familiarisé avec leurs caprices. Cette vérité, hautement prêchée par l’établissement producteur, fut longtemps méconnue, et pendant près de vingt ans, on n’eut pas en France de troupes exclusivement affectées au service des fusées. On se contentait, au moment d’une campagne, d’expédier au parc de l’armée un certain nombre de fusées avec le matériel et les approvisionnements nécessaires. Un maître artificier, ou un sous-officier de l’école de pyrotechnie accompagnait le tout. Il avait pour mission de fournir les renseignements indispensables pour le tir.

Rien n’était moins propre à favoriser l’essor de ces nouveaux engins, si difficiles à mettre en œuvre. Qu’arrivait-il, en effet ? Ou bien on les oubliait, - et c’était celle des deux alternatives qui leur était le moins préjudiciable ; - ou bien, si l’ordre était donné d’en employer, les officiers appelés à le faire se trouvaient peu aptes à juger des circonstances favorables à leur emploi. D’ailleurs, les eussent-ils lancées à propos, ils ne pouvaient arriver à des résultats satisfaisants avec un personnel non exercé, et - pour leur compte - ils se souciaient peu, en général, d’avoir recours à l’expérience et aux conseils d’un de leurs inférieurs.

Les fuséens firent leurs premières armes quinze ans après les fusées, et, comme pour elles, ce fut en Afrique. Leur rôle y fut encore insignifiant.

Ce fut en Crimée que se montra enfin la batterie de fuséens ; mais on ne peut pas dire qu’elle s’y distingua : avec 4 800 fusées qu’elle lança, pendant un siège de près d’un an, elle ne put évidemment arriver à un résultat marquant.

Les lenteurs de la navigation, l’éloignement du centre de production, l’impossibilité matérielle où était l’école de pyrotechnie de satisfaire à toutes les commandes, malgré l’activité déployée, les ordres contradictoires qu’elle recevait ; toutes ces causes avaient empêché d’accumuler en temps opportun, sur le plateau de Chersonèse, des approvisionnements aussi nombreux qu’il l’eût fallu. Nos marins, il est vrai, ainsi que les Anglais, lancèrent bien aussi quelques centaines de fusées ; mais, comme celles de nos fuséens, elles se perdirent au milieu de la masse énorme de projectiles que les alliés firent pleuvoir sur la ville.

Ce furent les fusées à longue portée qui produisirent le plus d’effets : elles rendirent même de signalés services. Leur réputation les avait précédées en Orient, mais vague et mystérieuse, comme tout ce qui est nouveau et vient de loin. On attendait d’elles des merveilles, ce qui est le moyen infaillible de se préparer des déceptions.

Il eût mieux valu se contenter de leur demander de faire de la bonne besogne : on n’aurait pas été trompé, car elles en firent.

En peu de temps, les fuséens, tirant principalement la nuit pour gêner les communications et inquiéter les rassemblements de troupes, surent se rendre redoutables aux Russes. Un témoin oculaire, attaché au chef d’état-major de l’armée du Midi et des troupes de terre et de mer en Crimée, s’exprime ainsi, dans une note du 2/14 avril 1855 : « Les fusées tirées par l’ennemi contre Sébastopol présentent une force d’effet étonnante. Lancées d’une distance de cinq verstes (environ 5 500 mètres), elles tombent chaque fois presque au même endroit, près du but désiré. » Personne, d’ailleurs, mieux que l’assiégé, n’était à même d’apprécier en détail les effets obtenus. A cause de l’éloignement des points de chute, on ne pouvait, de la batterie, se rendre compte que des résultats d’ensemble.

Ainsi, le 6 mars 1855, on vit parfaitement le profond désordre qui s’établit sur le plateau du Nord, dans un convoi de près de deux mille voitures, contre lequel on lança quarante-huit fusées de 9. Mais ce fut par les Russes qu’on apprit depuis les particularités du tir de la nuit du 22-23 mars. Sur cinquante fusées tirées, une incendia complètement une remise en bois, et une autre, pénétrant par la fenêtre dans l’appartement du général Osten-Sacken, chef de la garnison de Sébastopol, y alluma un incendie qu’on eut beaucoup de peine à éteindre.

Le 16 avril, quarante fusées dirigées sur un camp établi au pied du fort du Nord en déterminèrent l’évacuation immédiate.

Des résultats non moins heureux furent obtenus pendant les préparatifs de l’assaut du 18 juin.

Après l’insuccès de celte tentative, le tir des fusées continua. A huit heures du matin, au dire du colonel Pœstich (de l’artillerie de marine russe), l’une d’elles « fit sauter un magasin de l’artillerie de terre, qui renfermait plusieurs milliers de bombes et de grenades toutes chargées. Par suite de l’explosion, un magasin voisin, contenant du matériel d’artillerie, fut brûlé. »

Enfin, au moment du grand bombardement final, on arriva à des résultats encore plus satisfaisants. Ils auraient pu l’être même davantage, car, le 7 septembre, une fusée ricochant sur la partie circulaire de l’enceinte du fort Saint-Nicolas, entra dans une bonnette parfaitement défilée qui protégeait l’entrée du magasin à poudre le plus important de Sébastopol. 32 000 kilogrammes de poudre allaient probablement sauter, et avec eux le fort tout entier, sans la présence de quelques hommes dévoués, qui, sans toutefois arriver à l’éteindre, parvinrent à étouffer la fusée enflammée en la recouvrant de boue.

A onze heures du soir, dans cette même journée, une fusée tomba sur une barque abordant au quai Grafskoï. Elle contenait 3 000 kilogrammes de poudre. « L’explosion fut terrible ; le quai du port Grafskoï fut littéralement détruit. Des canons de 36 déposés sur le quai furent jetés sur la troisième terrasse, et quelques-uns d’entre eux brisés en trois parties. La perte d’hommes causée par cette explosion fut considérable. Les barques et plusieurs chaloupes répandues dans la baie portaient des troupes et des ouvriers militaires ; les uns furent tués ; d’autres, parmi lesquels le lieutenant de vaisseau prince Réquatoff, furent mis en pièces, et un grand nombre furent blessés plus ou moins grièvement. » (Pœstich.)

La destruction de quelques kilogrammes de poudre et de quelques ennemis n’est rien auprès des conséquences autrement plus favorables pour nous qui découlèrent de cette explosion. Cette poudre, en effet, était destinée à charger les fourneaux de mine préparés dans Malakoff. On est en droit de se demander si l’assaut du 8 septembre eût été couronné du succès que l’on connait dans le cas où Malakoff eût sauté sous les pieds de la division Mac-Mahon.

Les fusées rendirent encore d’autres services pendant cette campagne de Crimée. Citons encore une circonstance où elles se montrèrent à leur avantage. En prévision de la bataille de Traktir (16 août), on avait disposé sur les hauteurs d’Inkermann, à droite de la redoute Canrobert, quelques-uns des chevalets de siège qu’on employait à cette époque pour le lancement. Pendant le cours de la lutte, les réserves des Russes furent leurs objectifs. Puis, à la fin de l’action, lorsque l’ennemi, définitivement rejeté de l’autre côté de la Tchernaïa, était en pleine déroute, sur l’ordre du général Bosquet, on dirigea le feu contre l’entrée des gorges conduisant aux défilés de Chouliou et de Mackensie. Les fusées arrivèrent avec un rare bonheur au milieu de la cavalerie et des parcs d’artillerie et y causèrent beaucoup de désordre." (Historique du service de l’artillerie du siège de Sébastopol.)

Après la guerre, la batterie de fuséens s’embarque pour l’Algérie, où elle sait se faire apprécier dans l’expédition de la grande Kabylie (mai 1857). Les généraux rendent justice à sa mobilité et constatent les bons effets de son tir. Elle était rentrée à Alger et s’y occupait de perfectionner son instruction technique spéciale, lorsqu’elle reçut l’ordre de s’embarquer pour l’Italie (mai 1859). Mais les événements y avaient marché si rapidement qu’elle arriva trop tard pour paraître sur les champs de bataille.

La paix une fois signée, elle se hâta de regagner l’Afrique pour pouvoir prendre part à l’expédition du Maroc. Elle y fit peu de chose ; mais au même moment avait lieu la campagne de Chine, et elle y détacha une section, à laquelle on fut forcé d’avoir souvent recours à cause du peu d’artillerie dont on disposait et de la nature de l’ennemi qu’on avait à combattre. L’action des fuséens fut toujours efficace, et leurs succès, bien que faciles, ont laissé un souvenir encore vivace dans l’esprit de tous ceux qui ont fait la guerre de Chine.

Pendant ce temps, la portion de la batterie restée en Afrique avait honorablement tenu sa place dans l’expédition de la Kabylie orientale.

Ces deux campagnes de 1860 sont les dernières où les fusées aient été employées d’une façon suivie. Une réorganisation du personnel avait modifié le recrutement des fuséens, éteint leur feu sacré. Du jour où ils n’eurent plus le désir bien arrêté de contribuer au succès de leur arme, la décadence de celle-ci commençait.

On en eut la preuve au Mexique. On y tira une vingtaine de fusées avec si peu d’effet, qu’on laissa soigneusement les autres dans leurs caisses, sauf cependant les trois qu’on tira le 23 février 1864. Ce furent les dernières qui eurent l’honneur de tomber devant l’ennemi.

S’il n’en parut point sur le théâtre de la guerre en 1870, ce n’est pas qu’elles fussent entièrement oubliées, car, le 19 novembre 1870, le ministre télégraphiait pour demander s’il en existait encore. Mais, il faut le reconnaitre, à ce moment-là, les artilleurs étaient beaucoup mieux employés à servir des canons qu’à lancer des congrèves.

IV.

On vient de le voir, les fusées de guerre ont, dans les fastes de l’artillerie, un passé brillant. Pendant plus d’un demi-siècle, elles ont été l’objet d’études suivies et de perfectionnements nombreux ; mais le succès n’a pas toujours répondu aux vastes espérances qu’on fondait sur elles, et l’artillerie rayée est définitivement venue les supplanter.

Néanmoins, il est encore nombre de bons esprits qui ont foi dans l’avenir des fusées, tant est simple et pour ainsi dire engageant, le principe sur lequel elles sont fondées, tant leur mise en œuvre est commode. Et puis, des progrès très marqués n’ont-ils pas été faits depuis quelques armées, aussi bien dans l’art métallurgique que dans la confection, et surtout dans la conservation des artifices ? Resterait à résoudre la question balistique.

En effet, le tir des fusées - est-il besoin de le dire ? - est fort incertain. Aussi de tout temps a-t-on été d’avis qu’il fallait suppléer au défaut de justesse par la quantité, et encore en ne tirant que sur des buts d’une grande étendue. Congrève lui-même préconisait le tir en salve ; et le capitaine Harel, qui commandait les fusées devant Sébastopol, conseillait de les consommer par grandes quantités : c’est, disait-il, le meilleur moyen d’arriver à des résultats sensibles.

N’est-ce pas d’ailleurs la tactique qui réussit à l’origine ?

En 1807, devant Copenhague, les Anglais lancèrent quarante mille congrèves dans l’espace de huit jours, et les résultats furent merveilleux : tout le monde cria au succès.

Parmi toutes les causes de déviation des fusées, la plus gênante est le vent. Outre qu’il est malaisé d’en apprécier la direction et surtout l’intensité, on peut être induit à en mal prévoir les effets, Par exemple, on peut être tenté de diriger la fusée vers la droite du point à atteindre lorsque le vent vient de droite, avec l’idée que ce vent doit la reporter à gauche. Ce raisonnement n’est pas exact : le point d’application de la résultante des actions du vent sur le système se trouvant sur la baguette, la fusée s’en va toujours du côté d’où vient le vent ; elle remonte sur le vent, selon l’expression consacrée, d’une quantité que - sans une grande habitude - on ne saurait évaluer même approximativement à l’avance.

De là cette conséquence que ce genre d’artifices ne peut donner aucun bon résultat entre les mains d’un personnel improvisé et peu expérimenté. On a commis à plus d’une reprise la grave faute d’en agir ainsi ; il en est résulté des mécomptes, et, en définitive, ç’a été une des causes du discrédit où est tombé ce système particulier d’artillerie.

Mais ce qui a fait le plus de mal à sa cause, ce sont les accidents qui pouvaient se produire pendant le tir. Ces accidents devenaient de plus en plus rares, grâce aux efforts qu’on ne cessait de faire dans la fabrication pour arriver à les supprimer complètement. Mais la routine l’emportait ; le pli était donné ; on disait couramment, on écrivait même que les fusées étaient plus dangereuses pour ceux qui les tiraient que pour l’ennemi.

L’accident le plus fréquent provenait de ce que, pour une cause ou pour une autre, la. tension des gaz devenait, à l’intérieur du cartouche, supérieure aux limites pour lesquelles la fusée avait été construite. Il pouvait y avoir alors, avant que la fusée eût quitté l’appareil de tir, ou immédiatement après, éclatement ou dépotement : éclatement, si le cartouche, présentant quelque point faible, se déchirait brusquement ; dépotement, si, le cartouche étant susceptible de résister, l’armure était projetée à peu de distance en avant. Dans ce dernier cas, le reste de la fusée, se trouvant rejetée en arrière par contre-coup, pouvait venir atteindre ceux qui y avaient mis le feu.

Un autre accident, rare à la vérité, et que les fuséens avouaient difficilement, se produisait lorsque la fusée était tirée sous un angle trop faible.

Ainsi, à Vincennes, en 1811, une fusée, après avoir touché le sol, rencontra un obstacle qui la fit revenir dans un sens opposé à sa première direction. Elle alla se ficher dans les flasques d’un des affûts du parc de l’ex-garde. Cet accident fit craindre un instant pour le reste du parc ; mais il n’y eut que cet affût d’endommagé.

Pendant le cours des expériences de 1860, une fusée, tirée sous l’angle de 5° piqua en terre à 15 ou 20 mètres de l’affût, fit un brusque demi-tour autour de sa pointe et repartit dans une direction précisément inverse de celle suivant laquelle on l’avait lancée. Elle retomba à 300 mètres en arrière de l’affût.

Les fusées de guerre ont-elles disparu pour jamais. de l’armement ? Reverront-elles leurs beaux jours ? C’est possible, car tout est possible. On est en droit de se demander si, dans un bombardement comme celui de Paris, on ne les eût pas avantageusement employées. L’assiégeant n’aurait pas obtenu plus de résultats qu’avec sa canonnade ; mais il n’aurait pas eu les difficultés qu’il a éprouvées pour le transport de ses bouches à feu de gros calibre. Resterait à savoir si, dans l’avenir, on bombardera les villes fortes. Car, de se servir de fusées sur les champs de bataille ou même dans la défense des places, il n’y faut plus songer. De l’avis même des fuséens, au temps où il y en avait, c’était principalement dans les guerres de montagnes et de siège que la fusée pouvait trouver sa raison d’être. Leur prétention n’était point d’entrer en parallèle avec l’artillerie ; ils faisaient simplement consister leur rôle à la remplacer dans les circonstances où, par hasard, celle-ci était impuissante.

C’est par cette déclaration que le capitaine Pralon termine sa substantielle étude. C’est par elle que nous terminerons le résumé que nous en avons extrait.


[1Revue d’artillerie (livraisons de décembre 1882, février et mars 1883).

[2C’est uniquement de ce qui a été fait en France qu’il s’agit ici.