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La république du Mont Athos

Léon Abensour, Sciences et Voyages N°779 — 2 août 1934

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 8 avril 2012

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Il existe encore dans l’Europe contemporaine bien des vestiges de l’Europe médiévale : Monaco, la République d’Andorre, Saint-Marin, États minuscules où se survit la féodalité. L’un des plus curieux à ce point de vue est la république du Mont Athos.

Elle occupe le sud-est de la Chalcidique, cette étrange péninsule qui s’étend à l’est de Salonique comme une main monstrueuse aux doigts contournés.

Là, entre la mer Égée et le golfe d’Hagion-Oros s’étend, longue de 50 kilomètres, large de moins de 10 kilomètres, et sur une superficie de 314 kilomètres carrés ; la République du Mont Athos.

Son territoire est entièrement montagneux ; une toute petite plaine à l’est, où coule un minuscule torrent ; une plaine plus étroite encore au nord, partie de l’isthme qui rattache le Mont Athos à la partie large de la Chacidique. À l’exception de ces deux étroites zones, tout le reste n’est qu’un énorme bloc de montagnes calcaires montant vers le sommet haut de 2066 mètres qui se dresse à l’extrémité de la péninsule, juste au-dessus de la mer.

Peu de montagnes d’où l’on ait un horizon aussi vaste : du sommet, le regard se promène de l’Olympe thessalien au Mont Ida d’Asie mineure et l’on voit se dérouler tout le littoral de la Chalcidique, de la Macédoine et de la Thrace, le cône abrupt de Samothrace... et les contours de la côte d’Asie.

N’est-ce pas d’ailleurs sur le mont Athos que, s’il faut en croire les citoyens de la République, le diable aurait transporté Jésus pour lui faire contempler tous les royaumes de la terre ? Sans être aussi étendu, le panorama est suffisamment vaste et beau.

La République du Mont Athos pourra, dans trente-cinq ans, fêter son millénaire.

C’est en effet à l’année 969 que remonte sa charte constitutive, elle est conservée précieusement dans les archives de l’État.

Il est d’ailleurs vraisemblable que l’année 969 n’est que celle où son indépendance fut officiellement consacrée par l’empereur byzantin ; cette indépendance existait en fait depuis de longues années, peut-être depuis des siècles. À en croire ses habitants, la République du Mont Athos serait vieille de près de quinze siècles et remonterait aux premiers temps du christianisme.

Nul doute qu’elle ne soit extrêmement ancienne. C’est en effet, dans les tous premiers siècles du moyen âge que des moines prirent l’habitude de se grouper par centaines ou par milliers dans des régions déterminées sur lesquelles le seigneur du pays leur accordait le droit de s’établir moyennant reconnaissance de sa suzeraineté.

En Occident apparurent ainsi d’innombrables fiefs laïques.

En Orient, il s’est formé dans des conditions analogues un véritable État.

La République du Mont Athos est, en effet, une république de moines.

Elle ne compte pas moins de neuf cent trente-cinq églises, de vingt grands couvents, et d’un nombre beaucoup plus grand d’ermitages et les cinq mille cent quarante habitants sont presque tous des ecclésiastiques.

Seuls, font exception une partie des habitants du village de Karyès, la seule agglomération qui existe sur le territoire de la République monastique du Mont Athos, et en même temps, la capitale du minuscule État.

C’est là que se réunissent les délégués de chacun des vingt grands monastères de l’Athos. Ils forment le conseil ou le synode des épistates et le président généralement. l’épistate du couvent de Lavra, le plus important parce que le plus ancien, fait fonction de Président de la République.

Il n’a d’ailleurs qu’un des fragments du sceau de l’État dont ses quatre conseillers détiennent les quatre autres morceaux, Blottie dans un creux de la montagne, au-dessus d’un golfe bleu, Karyès semble un village de la Côte d’Azur.

Mais sauf quelques dizaines de laïques, — des hommes uniquement, car nulle femme n’a le droit de pénétrer sur le territoire de la République — toute la population est ecclésiastique.

On ne voit dans les boutiques que les toques et les robes noires des moines tisserands, brodeurs, doreurs, horlogers, sculpteurs, qui fabriquent tous les objets dont ont besoin les monastères et les bibelots destinés aux touristes étrangers.

Mais ce n’est pas la capitale, en dépit de son aspect pittoresque, qui fait l’intérêt du Mont Athos.

C’est sur le territoire de toute la presqu’île la persistance d’une vie monastique toute semblable à celle qui fleurissait à l’aube du christianisme dans le monde romain tout entier, des forêts de la Gaule aux déserts de la Thébaïde d’Égypte.

Ici, comme il y a quinze cents ans, des ermites se sont retirés du monde et vivent dans des grottes, couchant sur le roc nu, se rassasiant de pain et d’eau, et s’imposant les mortifications les plus dures.

Tel d’entre eux mène cette existence depuis plus de trente ans et n’en changera pas jusqu’à la fin de ses jours.

Les ermites cependant sont l’exception.

La règle, c’est la vie en commun, dans un monastère, sous l’autorité absolue d’un supérieur.

Ces monastères sont tous ou presque tous situés dans un site magnifique, (il n’en est guère d’autre au Mont Athos), creux d’une vallée, formant un petit cirque fermé de toute part, pente d’une colline, haut piton rocheux, promontoires dominant de haut la mer.

Le plus curieux de tous est sans contredit celui de Simopétra ou Simon Pétra, bâti au sommet d’une falaise de calcaire blanc qui domine le golfe de la Sainte Montagne par un pic de six cents mètres, il semble faire corps avec l’écrasante montagne ! Simon Pétra, a dit un voyageur, apparaît comme un nid d’aigles tourné vers le ciel.

Avec les rangées multiples de ses loges surplombant le vide au-dessus des bastions immenses, ce colosse semble une vision apocalyptique.

Il a l’air de faire corps avec la montagne, car sa masse n’est percée que de toutes petites et étroites ouvertures.

Simon Pétra, comme Lavra, comme la plupart des autres monastères, est peuplé de moines grecs. Mais la religion grecque orthodoxe est aussi celle de tous les autres peuples balkaniques et de la Russie. Il existe donc aussi des couvents serbes et des couvents russes. Le plus important est celui de Saint-Pantaléimon situé à l’est de Karyès, dans une anse rocheuse qui forme un agréable petit port naturel ; il fut fondé au XIIe siècle.

Mais il n’en subsiste plus rien. Le très bel édifice que l’on peut voir aujourd’hui avec sa floraison de dômes hémisphériques surmontés d’une miniature de clochers bulbeux, dont l’or étincelle sur le noir des cyprès ou le bleu de la mer, date seulement du début du XIXe siècle.

C’est en 1814 que le gouvernement russe le fit réédifier et ses efforts, aidés par la générosité des particuliers et le mysticisme de ces officiers, voire de ces grands-ducs qui s’ensevelissaient dans le cloître après avoir donné au couvent tout ou partie de leur fortune, fit de Saint-Pantaleimon l’une des plus prospères et des plus riches des fondations de l’Athos.

À la veille de la guerre, on y comptait deux mille moines et le supérieur projetait des agrandissements qui auraient permis d’en loger quatre mille ; il en reste aujourd’hui cinq cents. Il a cependant encore fort grand air et l’on y trouve, comme d’ailleurs en d’autres monastères, de véritables trésors artistiques, en particulier la patène de Saint-Pantaléimon, qui remonte au début du XIIIe siècle, et plus d’un millier de manuscrits richement enluminés.

Ces manuscrits sont les œuvres de leurs prédécesseurs, membres des premières communautés monastiques, qui, comme les moines d’Occident, passaient une partie de leur vie à copier les œuvres de l’antiquité, nous conservant ainsi bien des chefs-d’œuvre qui, sans eux, eussent disparu.

Mais aujourd’hui, et depuis longtemps déjà, les moines ont perdu le goût du travail intellectuel ; la plupart d’entre eux sont fort ignorants et quant aux travaux manuels eux-mêmes, ils ne s’y livrent qu’avec lenteur et mollesse. Il est vrai qu’ils doivent prier huit heures par jour et deux heures par nuit, ce qui ne leur laisse plus guère de temps pour les autres travaux. Les États voisins de l’Athos n’ont donc certainement pas à craindre de sa part la concurrence économique.

Léon Abensour, Agrégé de l’Université, Docteur ès lettres.

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