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Crania Ethnica, par Quaterfages et Hamy

S. Pozzi, la Revue Scientifique — 3 Janvier 1874

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 8 mai 2011

Il semble qu’une des premières branches cultivées de l’anthropologie aurait dû être l’étude comparative du squelette, et en particulier la craniologie. On peut s’étonner à bon droit que les anciens anatomistes, si jaloux de donner un nom distinct à chaque saillie et à chaque orifice du crâne, n’aient pas été frappés des différences souvent considérables qui se rencontrent dans les dimensions, les proportions, les formes de la boîte céphalique. Cette étude ne fut pas même ébauchée par l’antiquité et la renaissance. C’est à peine si Albert Dürer et Spigel l’abordèrent en se plaçant à un point de vue tout spécial, et il faut arriver à Daubenton pour trouver une tentative vraiment scientifique dans cette voie, ainsi que l’atteste la découverte de l’angle auquel est attaché son nom. Après lui, Thomas Sœmmerring reconnaît que toutes les mesures du crâne du nègre sont moindres que celles du blanc. Camper a étudié sa fameuse ligne faciale. La craniologie était née.

Pourtant on était loin encore d’en avoir reconnu toute l’importance, et de lui avoir assigné sa place dans l’histoire naturelle de l’homme. Blumenbach, s’il eut le tort de se servir de procédés défectueux et incapables de fournir des données précises, eut au moins le mérite d’essayer d’établir dans l’étude du crâne des divisions nécessaires, de proposer une classification, et enfin de figurer des types nombreux dont quelques-uns sont encore aujourd’hui uniques. Depuis lors, des progrès considérables ont été marqués par les travaux de Weber, Sandifort, Gall, Carus, J. Lucæ, Morton, His, Rutimeyer, Alexandre Ecker, B. Davis, Thurnam, Betzius, Van der Hoeven, Vrölick, R. Owen, Williamson, de Baer et Broca. Mais la science manquait d’un travail qui, résumant toutes les données éparses dans les publications diverses, constituât une véritable monographie du crâne de l’homme. Que de difficultés devait présenter une pareille entreprise. Que de questions elle devait soulever et trancher pour répondre aux nécessités d’une exposition didactique. Mais aussi, combien devait être grande l’utilité de cet ouvrage, véritable compendium de ce que l’anthropologie zoologique présente à la fois de plus intéressant et de plus ardu.

Cette tâche difficile vient heureusement d’être assumée par des savants dignes de l’entreprendre ; M. de Quatrefages. l’éminent ethnologue, et M. Hamy, l’auteur autorisé du Précis de paléontologie humaine, se sont réunis pour l’accomplir.

L’ouvrage dont la première livraison vient de paraitre est une œuvre unique en son genre, et telle qu’on ne pouvait même la concevoir avant les travaux que nous avons brièvement rappelés. Elle les résume, les contrôle et fixe définitivement leur place dans la science, en même temps qu’elle les fait entrer dans une vaste conception synthétique qui leur donne un intérêt tout nouveau.

Les auteurs entrent d’emblée dans la description des cranes ethniques, et leur premier chapitre est consacré aux races humaines fossiles.

Nous l’avouons, nous avons regretté que cette étude ne fût pas précédée d’une sorte de préface ou d’introduction. Nous aurions voulu voir en tête d’un ouvrage de cette importance, un historique de la science craniologique, et surtout, un exposé théorique et critique des procédés qu’elle emploie. Cette première partie, indispensable pour tous ceux qui ouvriront le beau livre de MM. de Quatrefages et Hamy sans de longues études préliminaires, n’eût certes pas été inutile pour ceux mêmes qui sont familiers avec l’anthropologie. On est loin de s’entendre sur la valeur relative des divers points singuliers, des courbes, des angles, etc., et même sur la manière de les déterminer. On nous répondra peut-être que le Traité de craniologie que nous demandons est implicitement contenu dans toute l’étendue de l’ouvrage, Mais n’eût-il pas été avantageux d’en résumer les principaux traits avant de passer à l’application, ne fût-ce que pour initier le lecteur à la méthode qui a été suivie ?

Les races humaines fossiles ne sont guère connues depuis plus d’une douzaine d’années. Leur étude a depuis lors été poursuivie avec une grande activité, et les nombreuses découvertes qui se sont succédé ont enrichi la science de nombreux débris de l’homme quaternaire ou post-pliocène. L’étude du crâne de ces ancêtres éloignés, contemporains du mammouth, s’imposait donc au début de l’ouvrage. Ne pouvait-on même pas remonter plus haut, jusqu’à cet homme tertiaire, l’objet de contestations si longues et si passionnées ? Les auteurs ont discuté cette question, et l’ont résolue péremptoirement. « Nous n’avons, disent-ils, jusqu’à présent, aucune notion positive sur la faune humaine tertiaire ; les hommes qui, à ces époques, taillaient grossièrement les silex ou incisaient les os à Saint-Prest, au val d’Arno, etc., nous sont absolument inconnus au point de vue anatomique. »

II n’en est pas de même, avons-nous dit, de l’époque post-pliocène. MM. de Quatrefages et Hamy croient avoir réussi à reconstituer trois races quaternaires au moins. La première, à laquelle ils donnent le nom de Race de Canstadt, est complétement étudiée dans cette première livraison. La description de la seconde ou Race de Cro Magnon, est à peine commencée, et sera poursuivie dans le prochain fascicule ; nous y reviendrons alors.

Voici quels sont les éléments sur lesquels se base l’étude de la plus vieille des races humaines connues (race de Canstadt).

La première découverte fut faite, il y a plus d’un siècle et demi, à Canstadt, près de Stuttgart, sur l’emplacement d’un oppidum romain où des fouilles avaient été exécutées en 1700. Toutefois, ce précieux débris fut d’abord complètement méconnu ; il fut retrouvé par Jæger, en 1835 ; mais avant l’ouvrage actuel, il n’avait été l’objet d’aucune description complète.

A la suite de ce crâne, se place, dans l’ordre chronologique des découvertes, celui de Stœgenœss (1844) dont M. Sven Nilsson (de Lund) a le premier tracé un court tableau.

Puis viennent les fragments craniens découverts la même année dans les tufs volcaniques de Denise, près le Puy-en-Velay, récemment étudiés au point de vue anatomique par M. Sauvage dans la Revue d’anthropologie de M. Broca.

En 1856, on trouvait dans la caverne du Neandertal, près Elberfeld, le crâne célèbre qui porte ce nom.

Enfin, tout récemment ont été faites les découvertes de m. Faudel dans le lehm d’Eguisheim (Bas-Rhin), de M. Cocchi, dans les argiles post-pliocènes de l’Olmo, près Arezzo (Italie), de M. Eugène Bertrand dans les alluvions quaternaires des bas niveaux de Clichy (Seine), de M. Fitz dans les sables diluviens de Brüx (Bohême). Il faut joindre à ces débris les mâchoires de La Naulette, d’Arcy, de Clichy, de Goyet.

Toutes ces pièces sont successivement l’objet d’une description minutieuse et précise, accompagnée de gravures dans le texte et de planches dessinées directement sur la pierre en projection géométrique à l’aide du diagraphe de Gavard. De cette manière l’esquisse est géométriquement exacte, et l’on peut y prendre, comme sur la pièce elle-même, une partie des mesures. Les auteurs trouvent dans l’étude anatomique de ces fragments la preuve non douteuse qu’ils ont tous appartenu à une seule et même race.

Cette race est dolichoplatycéphale et prognathe. L’allongement énorme des crânes dans le sens longitudinal coïncide chez elle avec un grand aplatissement de la voûte. Un autre caractère important est la proéminence des bosses sourcilières symétriquement renflées vers leur base et dessinant de chaque côté, parallèlement à la voûte orbitaire, un arc nettement limité. Les deux arcs sont confondus sur une ligne médiane, la glabelle est tout à l’ait en relief ; les bourrelets sourciliers peuvent, comme dans l’homme du Neandertal, s’étendre en dehors sans solution de continuité jusqu’aux apophyses orbitaires externes. Les saillies sourcilières cachent des sinus frontaux énormes divisés par une épaisse cloison, le plus souvent déviée à gauche, même chez les adolescents (crâne de Denise). Au-dessus de ces saillies le front s’élève obliquement en arrière et ne tarde pas à s’aplatir. Une dépression notable sépare sur le profil le relief des arcs sourciliers des bosses frontales à peine indiquées. Les sutures sont simples et peu denticulées. Le pariétal, peu élevé en avant, est remarquablement déprimé dans son tiers postéro-interne, la ligne d’insertion du temporal décrit une courbe très allongée et en même temps surbaissée. Il faut insister enfin sur la projection très forte de l’occipital dont l’écaille est tellement oblique, que chez l’homme du Neandertal la suture Iambdoïde est en partie située à la face supérieure du crâne lorsque celui-ci est orienté suivant la ligne horizontale spéciale proposée par M. Hamy pour le crâne dépourvu de face, ligne qui passe par la glabelle et le lambda. Sur ce même crâne, la portion supérieure ou cérébrale de l’os est limitée par les deux lignes occipitales supérieures, formant un bourrelet saillant, et si voisine de la direction horizontale qu’elles ne méritent plus l’épithète de courbes qu’on leur donne habituellement en anatomie descriptive ; ces lignes d’insertion se rejoignent, ou peu s’en faut, sur la ligne médiane qui ne porte pas de protubérance bien marquée. Au-dessous du bourrelet occipital l’os offre une petite surface obliquement dirigée en avant en bas et en dehors. Cette particularité établit que, malgré l’aplatissement de l’occipital, les lobes postérieurs du cerveau s’avançaient notablement au-delà du cervelet. On doit noter, comme chez les races humaines inférieures (Gratiolet), la tendance à l’oblitération des sutures antérieures. En outre, chez l’homme du Neandertal, les empreintes laissées par les circonvolutions cérébrales à la face interne du crâne semblent indiquer une séparation complète des lobes pariétaux et occipitaux, et l’existence d’une scissure occipitale transverse due à l’absence de plis de passage superficiel. Or on sait combien les travaux de Gratiolet ont fait ressortir le caractère simien d’une pareille disposition (fig, 13).

C’est le crâne du Neandertal que nous avons pris pour type dans cette rapide description. En effet, c’est le représentant le plus accusé, le plus exagéré, pourrait-on dire, de la race du Canstadt ; celui de Brüx se place en seconde ligne ; puis viennent ceux d’Eguisheim et de Canstadt. C’est suivant cet ordre que l’on doit les ranger en tenant compte de l’accentuation décroissante des caractères ethniques. Par ce simple rapprochement se trouvent réfutées les étranges erreurs publiées sur le crâne du Neander, tour à tour considéré comme une espèce distincte (Homo neandertalensis, King), génériquement distincte de l’homme, comme un idiot (Pruner bey), et comme un individu déformé par des synostoses prématurées (Barnard Davis), De pareilles hypothèses n’étaient soutenables que lorsque ce crâne extraordinaire était encore un spécimen isolé. On ne saurait s’y arrêter aujourd’hui.

A la suite de cette partie descriptive, MM. de Quatrefages et Hamy passent à une étude des plus intéressantes et éminemment originale. Ils rapprochent l’homme fossile, dont ils viennent de reconstituer le squelette céphalique, de l’homme actuel, et cherchent dans les ressemblances frappantes qu’ils rencontrent l’indice d’un atavisme qui fait revivre au milieu de nous les contemporains des éléphants et des rennes.

Il résulte, en effet, de la savante enquête poursuivie par nos auteurs, que si les individus se rattachant à la race dénommée par eux, race du Canstadt, sont peu nombreux au milieu de nos populations actuelles, la loi d’atavisme fait néanmoins réapparaitre de temps à autre ce type si remarquable sur une large surface du monde habité qui s’étend des îles Britanniques et de la péninsule Ibérique à l’Indoustan, et jusqu’au continent australien. MM. de Quatrefages et Hamy étudient avec soin un nombre considérable de crânes néandertaloïdes, qu’ils ont recherchés et reconnus dans les collections publiques et particulières, ou dans les diverses publications. Nous regrettons de ne pouvoir placer ici en entier cette discussion approfondie, où brille une grande érudition. Nous devons nous borner à reproduire quelques-unes des figures qui l’accompagnent, où il est facile de reconnaître, même à première vue, le type plus ou moins affaibli du Néandertal (fig. 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20).

On ne pouvait manquer, semble-t-il, d’essayer un rapprochement entre les races primitives et celles qui constituent aujourd’hui les groupes les plus inférieurs du groupe humain. C’est, en effet, ce qu’a tenté M. Huxley dans ses intéressantes Observations sur les crânes d’Engis et de Neandertal, imprimées au cinquième chapitre du livre de sir Ch. Lyell sur l’Ancienneté de l’homme. Tout en avouant que l’on pouvait invoquer plusieurs différences anatomiques secondaires, pour contester que ces hommes soient de la même race que les Australiens, il a insisté sur les similitudes si fortes de leur configuration générale. Huxley a parlé de nouveau de cette ressemblance dans son livre sur La place de l’homme dam la nature. A ce propos, MM. de Quatrefages et Hamy remarquent avec raison que ce savant eût pu faire une comparaison bien plus probante si, au lieu de choisir l’homme du Neander pour le superposer à une tête de Port Western, il s’était servi de la courbe moyenne des divers individus fossiles appartenant à la même race, telle qu’ils l’ont établie. Il ne faut pas non plus oublier que ce n’est pas des Australiens vulgaires, dont les crânes ont souvent une grande hauteur et sont presque acrocéphale, que Huxley a rapproché les crânes fossiles, mais seulement de ces individus plus clairsemés, dont il a eu le mérite de signaler le premier l’existence sur le continent de la Nouvelle-Hollande. Chez ces derniers, « tandis que la voûte crânienne se déprime remarquablement, il se produit une élongation telle que la capacité n’est probablement pas diminuée (fig. 21 et 22) ». Les analogies entre ces boîtes osseuses et celles de la race de Canstadt deviennent encore plus frappantes, du reste, lorsqu’on superpose les contours intra-crâniens. Les deux gravures suivantes montrent d’une manière évidente les ressemblances très grandes, et les différences peu sensibles des encéphales mis en présence (fig. 23 et 24).

Suivant Huxley, les crânes de la race dolichoplatycéphale australienne viendraient plus particulièrement du sud du continent, au voisinage du Port Adélaïde. L’étude des séries recueillies par M. J. B. Davis confirme cette assertion.

Quelques-unes des analogies anatomiques poursuivies par MM, de Quatrefages et Hamy, se rencontrent encore en dehors du continent australien jusque chez les indigènes de l’océan Pacifique, habitant des groupes d’îles parfois bien éloignés dans l’est. M. Swaving a fort bien montré que les populations polynésiennes sont loin d’être aussi homogènes qu’on le croit généralement, et il est assez probable que ce sont des phénomènes ataviques qui ramènent périodiquement, au milieu des populations d’un type généralement bien différent, aux îles Marquises, par exemple, les traits particuliers de quelques ancêtres australiens. L’anatomie vient ici confirmer les notions déjà fournies à la théorie des migrations polynésiennes, par les recherches d’un autre ordre poursuivies par Hale Grey et plus récemment par M. de Quatrefages.

Enfin, MM. de Quatrefages et Hamy ont trouvé, parmi les documents anthropologiques que nous possédons sur la presqu’île en deçà du Gange, « des indications qui les portent à croire que certaines tribus des montagnes appartiennent à un groupe ethnique assez peu éloigné de la race de Canstadt ».

En résumé, il paraît ressortir de tous ces faits que l’une des races qui ont contribué à former la population indigène du continent australien est, anatomiquement, très voisine de la race que MM. de Quatrefages et Hamy ont décrite sous le nom de race de Canstadt. Aussi ces auteurs se déclarent-ils disposés à classer les premiers hommes fossiles, dont ils ont tenté de reconstituer le type, dans un groupe ethnique voisin de celui où figurent, à côté des Australiens du Sud et de l’Ouest, certains peuples noirs de l’Inde centrale. Ils ne se dissimulent pas, du reste, ajoutent-ils en terminant, ce que cette conclusion aurait encore de prématuré, et ils en appellent à des études nouvelles pour décider définitivement s’il faut voir, dans une des races actuelles les plus inférieures, la descendance éloignée de la plus ancienne race humaine connue.

La première livraison des Crania ethnica comprend encore, avons-nous dit, le début de l’étude de la seconde race fossile dolichocéphale, la race de Cro-Magnon. Nous espérons avoir prochainement l’occasion d’en présenter ici l’analyse ; car, malgré les grandes difficultés que présente la publication d’un pareil ouvrage, il nous parait de la plus haute importance que les livraisons se succèdent assez vite pour que toutes reproduisent fidèlement l’état actuel de le science. On peut avancer, sans dépasser la vérité, que cet important travail fera époque dans la science anthropologique. Par suite, on ne saurait trop regretter qu’une publication trop lente lui fît perdre le caractère d’unité indispensable dans un livre à la fois, descriptif et didactique. Aussi bien, hâtons-nous de le dire, rien ne légitime de pareilles appréhensions, — et l’on n’y doit voir que l’indice d’une impatience que partageront tous les lecteurs de cette élude magistrale.

S. POZZI, aide d’anatomie à la Faculté de médecine