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L’histoire des plantes de Henri Baillon

J.-L. de Lanessan, La Revue Scientifique — 28 octobre 1876

Mis en ligne par Denis Blaizot le mardi 13 juillet 2010

Le sixième volume de cet important ouvrage, qui a été commencé en 1867, est à peu près terminé. Cinquante-quatre familles représentant plus de la moitié du vaste groupe des Dicotylédones et près de trois mille magnifiques figures ont été publiées. L’Histoire des plantes est donc assez avancée pour que nous puissions en parler en connaissance de cause, saisir l’esprit dans lequel elle est conçue, et apprécier l’influence qu’elle est destinée à exercer sur la science des végétaux. L’œuvre entreprise il y a neuf ans par M. H. Baillon, et aujourd’hui en partie édifiée, a été tentée déjà bien des fois depuis deux ou trois siècles, mais jamais jusqu’à ce jour elle n’a revêtu une forme à la fois aussi séduisante et aussi grandiose. Les botanistes les plus illustres y ont usé leur vie et sont morts soit après avoir produit une œuvre inférieure à celle qu’ils avaient rêvée ou indigne du sujet, soit avant d’avoir pu achever la tâche entreprise. Il est en effet considérable ce projet de décrire les unes après les autres, et d’une façon suffisamment complète pour que leurs traits ne puissent plus être méconnus, les innombrables formes qu’offrent les végétaux. Bien digne de notre respect est l’homme qui envisage sans trembler et entreprend ce labeur toujours si difficile, souvent ingrat et presque toujours incompris des esprits étroits ou superficiels. Incapables d’envisager à la fois dans leurs détails et dans leur ensemble les innombrables objets que renferme un pareil cadre, ils passent à côté d’eux sans en apprécier l’importance et la valeur, croyant avoir tout fait quand ils ont imaginé quelque petit axiome que le premier coup d’œil jeté sur la nature par un observateur consciencieux viendra démolir. A ceux-là ne s’adresse pas l’Histoire des plantes, travail d’observation patiente, de recherches minutieuses et difficiles. Le savant qui use sa vie à ce labeur incessant doit perdre de vue la gloire momentanée que l’on accorde volontiers à l’auteur de toute théorie nouvelle vraie ou fausse, et n’espérer comme récompense de ses fatigues que la satisfaction intérieure d’avoir rendu service aux travailleurs, patients comme lui, qui marcheront plus tard sur ses traces.

Toute œuvre de l’importance de celle-ci est précédée d’essais souvent très-nombreux, d’efforts antérieurs considérables ; elle est la manifestation d’un état déterminé de la science, la résultante de forces multiples et diverses. Tout grand livre a son histoire. Nous croirons augmenter l’intérêt que mérite celui dont nous nous occupons id en disant d’où il nous paraît venir, par quelles doctrines il a sans doute été inspiré, quelles ébauches l’ont précédé et quels besoins nécessitaient son apparition.

L’histoire des formes extrêmement nombreuses et variées qui composent le règne végétal a été tentée bien des fois dans les siècles précédents et surtout depuis trois cents ans. Mais jusqu’à la fin du siècle dernier les botanistes se préoccupèrent beaucoup plus de trouver des systèmes de classification que d’étudier patiemment l’organisation, la structure et le développement des êtres qu’ils essayaient de grouper. L’un, n’examinant que les fruits, en tirait tous les caractères de ses classes ; un autre ne s’occupait que des organes mâles ; un troisième ne voyait que la corolle ; un quatrième, généralisant un peu plus, consentait, il est vrai, à multiplier les caractères différentiels ; le nombre des feuilles séminales, l’absence ou la présence de la corolle, l’indépendance ou l’union des pièces qui la composent, l’insertion des étamines, etc., étaient invoqués pour la construction de ce nouveau système ; mais son auteur corrigeait bien vite ce que pouvait avoir d’utile la multiplication des organes nécessaires à connaître pour classer les plantes, en établissant entre les caractères une sorte de subordination qui devait faire négliger par les botanistes qui ont suivi ses traces l’étude d’un très grand nombre d’organes considérés Comme peu importants. Quoi qu’il en soit, chacun des auteurs de ces innombrables systèmes, croyant avoir découvert l’énigme de la nature, groupait dans les classes factices qu’il avait construites le plus grand nombre possible de plantes connues à son époque, et bien souvent mettait à côté l’un de l’autre des êtres qui n’avaient entre eux aucun lien de parenté. Quant à ceux qui ne pouvaient pas être couchés dans ce cadre trop étroit, on les regardait comme des exceptions confirmatives de la règle, et on les logeait n’importe où, avec l’étiquette peu compromettante « incertœ sedis ». Ils oubliaient ainsi que dans la nature il n’y a pas d’exceptions, et que les lois établies par eux n’en comportaient que parce qu’elles étaient fausses.

De tous ces hommes à la recherche des lois de la nature, deux seulement méritent d’attirer ici notre attention d’une façon particulière, parce qu’on peut les considérer comme les maîtres éloignés du savant auteur de l’Histoire des plantes. Le premier en date est Tournefort qui « en 1694, dit Adanson, a introduit dans la botanique l’ordre, la pureté et la précision, en donnant les principes les plus sages et les plus certains pour l’établissement des genres et des espèces. »En créant les genres, petits groupes vraiment naturels, ne renfermant que des êtres qui ont entre eux des analogies assez grandes pour qu’on puisse facilement les reconnaître, Tournefort mérita véritablement le litre de « père de la botanique » que lui décerne Adanson. Linné comprit si bien l’importance de cette innovation qu’il essaya plus tard d’en recueillir le bénéfice en transformant la plupart des noms donnés par Tournefort à ses genres. Grâce à cette supercherie, il a pu ainsi passer aux yeux de quelques personnes pour le créateur de ces groupes naturels. Nous ne parlons pas ici de la façon dont Tournefort groupa ses genres ; son système, qu’il ne donna du reste que comme plus commode que les autres, s’est écroulé comme tous ceux qui l’avaient précédé. Il était réservé à un autre botaniste français, l’illustre Adanson, de rapprocher las genres les uns des autres d’une façon conforme à leurs analogies véritables. Examinant « toutes les parties quelconques des plantes pour les caractériser », Adanson créa les familles. On lui a souvent reproché, depuis le commencement de ce siècle, d’avoir compté les caractères sans les peser, d’avoir méconnu ce que les fidèles de la tradition de Jussieu appellent la « subordination des caractères ». Nous verrons plus bas, en analysant l’Histoire des plantes, ce qu’il faut penser de cette subordination. Quoi qu’il en soit, la plupart des familles créées par Adanson ont été si bien construites, il a si bien saisi les analogies existant entre les plantes qui les composent, qu’elles ont résisté, pour la plupart, à l’épreuve des découvertes de la science et n’ont eu qu’à ouvrir leur sein pour recevoir les genres nouveaux. Un admirateur de Jussieu, peu enthousiaste d’Adanson, a été obligé de convenir « que les familles qu’il a indiquées ... sont en général avouées par la nature » [1]. Ou peut dire d’elles ce qu’en disait Adanson lui-même : « Si elles ne sont pas ces classes naturelles que l’on cherche, elles en ont bien l’air et y ressemblent fort. » Du reste, Adanson sait que la nature a des secrets même pour les hommes de génie, et il ajouta : « Je ne leur donnerai pas ce nom fastueux de familles naturelles, chacun les qualifiera comme il le jugera à propos. » Réserve modeste, qu’auraient été sages d’imiter les inventeurs de méthodes dites naturelles avec ou sans subordination des caractères. Pour rendre plus facile et plus fructueuse l’étude des plantes qui composent chaque Famille, Adanson formula une règle qui a été mise en pratique et perfectionnée par Henri Baillon dans l’Histoire des plantes, et qui fait le plus grand charme de ce livre : « Il suffira, dit-il, de connaître à fond, c’est-à-dire dans toutes ses parties, un, deux ou trois genres de chaque famille, savoir celui qui en occupe le milieu et ceux des extrémités pour être au fait de toutes les diverses formes des plantes et pour être en état de distinguer les nouvelles de celles qui sont connues, et de les placer à leur rang. » La raison de ce conseil se trouve dans ce que dit Adanson de la façon dont il faut disposer les genres dans chaque famille : « Après avoir marqué et constaté ces lignes de séparation (entre les êtres), il convient de faire voir leur succession en rapprochant, dans une suite continue, les familles qui se ressemblent le plus, et, dans chaque famille, les genres qui ont le plus de rapports généraux, en plaçant les premiers ceux qui ont le plus de rapport avec les genres de la famille précédente, et les derniers ceux qui approchent le plus de la famille qui suit... C’est de cet enchainement des familles que doit résulter l’ensemble, c’est-à-dire la méthode naturelle des plantes. » Adanson, pensant que les familles peuvent ainsi être disposées suivant un ordre linéaire, commettait une erreur que l’Histoire des plantes met nettement en lumière ; aussi ne faut-il pas s’étonner qu’il lui ait été impossible de saisir, ainsi qu’il l’avoue modestement, les rapports de certaines familles arec les autres ; mais il formulait un principe de classification riche en conséquences pratiques, et un précepte qui doit dominer aujourd’hui les recherches des botanistes. Enfin, il l’eut qu’on ajoute aux descriptions des figures aussi détaillées que possible : « Si j’avais, dit-il, publié des figures, j’aurais tâché de les faire complètes dans toutes les parties. » En obligeant ainsi le botaniste à étudier avec un soin égal tous les organes des plantes et même leurs propriétés, pour les grouper, Adanson érigeait définitivement la botanique en science d’observation. Grâce à son génie, la botanique entrait dans une nouvelle phase ; elle était armée d’une méthode scientifique précise et positive qu’il suffirait de perfectionner dans ses détails.

Malheureusement cette méthode exigeait dans son application des qualités d’observation patiente et minutieuse qui sont toujours rares ; aussi succomba-t-elle facilement devant une autre doctrine, reflet de celle de Linné, dont les Jussieu devinrent les grands prêtres et dont l’influence déplorable se fait encore sentir de nos jours. Au lieu d’étudier en détail « toutes les parties quelconques des plantes », on trouva plus commode d’établir entre elles une sorte de subordination. Il y eut des caractères primarii uniformes, essentiels, tirés uniquement de certains organes ; des caractères secondarii sub-uniformes, tirés d’autres organes regardés comme moins nobles que les premiers, etc. Les admirateurs de Jussieu se pâment d’aise à la vue d’une si belle découverte, Ils veulent bien le considérer, pour l’avoir faite, comme le grand régénérateur des sciences naturelles. « Le problème des affinités naturelles, dit l’un des plus vieux et des plus ardents adeptes de cette école, était posé depuis longtemps. Ce fut A.-L. de Jussieu qui eut la gloire de le résoudre en découvrant le grand principe de la valeur relative des caractères ; dans son Mémoires sur tes Renoncules, il énonça et développa l’importance relative et subordonnée des divers organes de la plante... Le principe lumineux de la subordination des caractères, qui l’avait guidé dans ses travaux, éclaira bientôt toutes les autres branches des sciences naturelles. « Nous verrons plus bas quelle mauvaise grâce met la nature à se plier à de pareilles prétentions et combien peu lui importent les lois par lesquelles on voudrait réglementer sa capricieuse fécondité. Quoi qu’il en soit, le procédé était commode. Il suffisait de jeter un coup d’œil sur une fleur adulte, ou mieux sur quelques-unes de ses parties, pour établir son petit système de classification générale. Jussieu avait regardé comme caractères prédominants le nombre des cotylédons, l’insertion des étamines, la présence ou l’absence de la corolle, l’indépendance ou l’adhérence de ses pièces, etc. ; Brongniart s’adressa à l’albumen, etc. : chacun, en un mot, imagina sa petite subordination et voulut avoir sa méthode naturelle. En réalité, toutes ces classifications étaient aussi peu naturelles les unes que les autres. D’un autre côté, la plupart des botanistes se livrant à l’étude de groupes peu étendus, se préoccupant peu de ces types sur l’importance desquels Adanson avait tant insisté et dont la connaissance exacte pouvait seule révéler les affinités et les différences réelles qui existent entre les plantes, multiplièrent outre mesure les genres et les espèces. La petite satisfaction de joindre son nom à un genre ou à une espèce nouvelle n’étant d’ailleurs pas perdue de vue par les auteurs, le désir de léguer son nom à la postérité fut souvent le seul motif déterminant de ces créations. On ne se borna pas à multiplier les genres et les espèces, on divisa et subdivisa les familles à tel point, que certaines d’entre elles furent formées par une seule espèce ; en un mot, chacun voulant adapter le règne végétal à l’étroitesse de son esprit ou de ses études, on classifia les plantes au lieu de les étudier dans tous les détails de leur organisation et dans toutes les phases de leurs développements. La plupart des grands ouvrages de taxonomie publiés depuis le commencement de ce siècle sous les noms de Genera, Species, Nomenclator, Flores, etc., se ressentent plus ou moins de ces défauts ; ils ressemblent plutôt à des dictionnaires qu’à des ouvrages didactiques, et les hommes étrangers à notre science sont tentés, à leur aspect, de considérer la botanique comme une science de mots. Depuis longtemps déjà les autres branches des sciences naturelles se sont débarrassées de tout ce fatras, et il est temps que les botanistes imitent cet exemple s’ils ne veulent pas que l’accusation dont je viens de parler devienne légitime.

Payer le premier essaya de réagir contre les habitudes déplorables que les Jussieu avaient introduites dans l’ètude de la botanique. Tout en laissant de côté les exagérations ou les erreurs de la méthode d’Adanson, il suivit dans son enseignement les préceptes formulés par son illustre devancier. Il ne fit pour ainsi dire encore qu’en généraliser l’application, lorsqu’à l’étude des organes adultes il ajouta celle de leur développement et montra, dans son admirable Organogénie de la fleur, qu’il était impossible de résoudre aucune question de morphologie, et par suite découvrir les rapports réels des êtres entre eux, si l’on ne suivait pas attentivement la formation de leurs divers organes depuis le premier instant de leur apparition. Le premier, il suivit dans son enseignement le précepte d’Adanson d’étudier dans chaque famille un certain nomhre de types principaux, autour desquels se groupent les autres formes. Ainsi que nous l’apprend H. Baillon, il avait formé le projet de publier un Genera plantarum illustré, dans lequel, sans doute, il eût mis en application, sur une grande échelle, la méthode qu’il avait adoptée. Mais une mort prématurée l’enleva avant qu’il eût pu commencer cet ouvrage. Il essaya de relever la botanique, mais pour cela il dut lutter pendant toute sa vie contre l’école encore officielle et puissante des Jussieu, et la récompense de ses efforts fut une haine mesquine et farouche qui poursuit encore sa mémoire et ses amis.

Le lecteur nous pardonnera d’avoir exposé dans les lignes qui précèdent les antécédents de l’ouvrage, à l’analyse duquel nous allons maintenant nous livrer. Connaissant l’état de la science au moment de son apparition, on appréciera davantage son importance et l’étendue de la révolution qu’il est destiné à accomplir. M. Baillon lui-même ne nous en voudra pas de la longueur de ce préambule qui nous fait placer son nom à la suite des noms illustres de Tournefort et d’Adanson, à côté de celui de son regretté Payer. Nous aurions dû encore parler de Mirbel, auquel nous devons les premières idées exacte sur la nature de la cellule, et qui par ses travaux d’anatomie et d’organogénie peut être considéré comme un des précurseurs et des maîtres de M. Baillon, mais nous aurions été ainsi entraînés beaucoup trop loin.

La phrase suivante inscrite sur la première page de l’Histoire des plantes et empruntée à Marc-Aurèle dit assez dans quel esprit et de quelle façon est écrit cet ouvrage : « Il ne faut pas recevoir les opinions de nos pères comme le feraient des enfants par la seule raison qu’ils les ont eues. » Il est facile de reconnaître, en effet, en ouvrant l’Histoire des plantes, que l’auteur a regardé la nature, non pas à travers le voile d’une confiance aveugle dans les recherches de ses prédécesseurs, mais directement, en scrutateur sceptique qui se défie des opinions reçues et des apparences et qui s’efforce de voir le fond des choses. Tous ses portraits sont ressemblants, parce que tous ils ont été tracés avec la nature sous les yeux. Chaque plante connue ou inconnue trouve sa place dans cet immense tableau. L’auteur, familiarisé par ses incessantes observations avec les types variés et multiples de chaque famille, se trouve peu embarrassé, en face d’une forme nouvelle, pour déterminer auprès de quelle forme déjà étudiée elle doit être placée. Comme l’a dit Adanson : « En suivant la liaison, la connexion qu’il y a entre les familles, on passe par degrés des choses connues aux inconnues, et d’une vérité à celles qui en dépendent. »

M. Baillon était admirablement préparé par de longues années de recherches patientes portant sur les diverses parties du règne végétal pour tracer dans son Histoire des plantes, avec une rare sûreté de main, les rapports qui existent entre les formes multiples de ces êtres. Il nous apprend lui-même, dans son introduction, qu’avant d’entreprendre l’œuvre à laquelle devait désormais être consacrée sa vie, il a, « pendant huit années d’un travail assidu, essayé de se mettre au courant des nombreux travaux publiés sur les différentes parties du règne végétal, analysé la plupart des genres de plantes qui se trouvent dans les grandes collections de l’Europe, préparé de nombreux dessins ..... » L’Adansonia, recueil d’observations, que M. Baillon publie depuis 1860, et qui en est à son douzième volume, témoigne du travail considérable par lequel il « s’est rompu aux difficultés de la science. » Il est peu de questions qui n’aient trouvé place dans ce recueil qui suffirait à lui seul pour établir solidement la réputation d’un homme, et dans lequel sont notés tous les faits dont l’exposé dépasserait les limites assignées à l’Histoire des plantes. Cette dernière avait été précédée également par la publication de monographies très étendues sur les aurantiacées, les euphorbiacées, les buxacées et les stylocérées qui constituent des modèles de ce genre de travaux, les plantes y étant étudiées à tous les points de vue, développement, structure, organisaation, classement, etc. Il serait trop long et hors de notre sujet d’entrer dans l’analyse de ces divers travaux. Nous nous bornerons, pour indiquer leur esprit général, qui est celui de l’Histoire des plantes, à reproduire les lignes dans lesquelles H. Baillon indique lui-môme le plan, la marche et le but de sa carrière scientifique. Nous terminerons ainsi par l’auteur lui-même l’histoire de son livre.

« 

  1. ° Pour déterminer les lois de l’organisation des plantes, arriver principalement par l’élude des développements à fixer la signification morphologique des organes ;
  2. ° La valeur des organes une fois déterminée, rechercher, par l’expérience directe, la part qu’ils peuvent prendre dans l’accomplissement des fonctions du végétal :
  3. ° De la connaissance de la signification des organes et des fonctions qu’ils concourent à remplir, tirer toutes les conséquences nécessaires à la classification et au groupement des végétaux ; comparer entre eux les types reconnus de tout temps comme très voisins ; comparer également le grand nombre de ceux, que l’usage a depuis quelque temps éloignés les uns des autres ; les rapprocher toutes les fois qu’il est possible de le faire, pour diminuer le nombre des groupes que l’analyse a multipliés outre mesure, et constituer, à l’aide de la synthèse, un tableau général du règne végétal avec la classification la plus conforme à la somme des caractères naturels. »

Le but définitif que H. Baillon se proposait par ses travaux préliminaires étant l’Histoire des plantes, nous pouvons maintenant entrer dans l’analyse de cet ouvrage. Nous emploierons pour cela le procédé que M. Baillon met lui-môme sans cesse en pratique ; nous analyserons isolément une des familles déjà traitées dans son livre. Prenons par exemple celle des euphorbiacées. Considérée généralement comme une des plus naturelles, la famille des euphorbiacées est en même temps une des plus étendues du règne végétal. Elle comprend, actuellement, environ trois mille deux cent soixante espèces et cent cinquante genres admis par H. Baillon. Dans tous les ouvrages de taxonomie publiés jusqu’à cc jour, l’histoire d’une famille commence par un exposé des caractères généraux du groupe dont la rédaction il peu près uniforme est la suivante : Fleurs diclines ou hermaphrodites ; dépourvues de pétales ou pourvues de pétales, monopétales ou dialypétales ... , etc. C’est-à-dire une série de caractères contradictoires dont l’exposition, au lieu de donner au lecteur une idée nette du groupe qu’il se propose d’étudier, ne fait que le détourner d’une question dans laquelle il ne voit que confusion. Le procédé employé par M. Baillon dans l’Histoire des plantes est tout différent, Nous voulons étudier avec lui la famille des euphorbiacées ; sans préambule d’aucune sorte il met sous nos yeux d’excellentes figures d’un Euphorbia Lathyris, conçues comme l’indique Adanson, c’est-a-dire « complètes dans toutes les parties. » Les feuilles avec leur mode de disposition, la fleur en bouton, épanouie, en coupe longitudinale, le périanthe, l’androcée, la graine, la position relative de toutes les parties, sont représentés par autant de figures admirables d’exécution et de fidélité qui, dès le premier coup d’œil, nous révèlent tous les caractères de la plante. A côté de ces figures une description claire, nette, précise, mais très complète, nous permet d’acquérir rapidement les notions qui nous sont nécessaires. Mais, dira-t-on, vous ne connaissez ainsi qu’une seule espèce de celle immense famille qui en contient plus de trois mille. Il est vrai, mais celle espèce est une des formes types de la famille dont Adanson recommandait l’étude attentive, et il me sera facile, la connaissant bien, de suivre M. Baillon dans l’exposé qu’il fait, après l’avoir décrite, des genres qui se groupent autour d’elle et dont l’ensemble constitue la série des euphorbiées. Cette série étant bien étudiée, M. Baillon passe à la description d’un second type. Il met sous nos yeux tous les organes d’un ricin commun et, procédant comme plus haut, il nous fait l’aire connaissance successivement avec cette l’orme et avec toutes celles qui se groupent autour d’elle sous le nom de série des ricins. Il étudie ainsi successivement les séries des médiciniers, des crotons, des Excœcaria, des Dichapetalum, des phyllanthes et enfin des Calliitriche ; au total huit types seulement, c’est-à-dire huit individus dont la connaissance, si nous la possédons bien, nous suffira pour avoir une idée très exacte de la famille. Il nous sera facile alors de suivre M. Baillon dans la discussion des particularités qui se rattachent à l’organisation de la fleur de ces plantes et nous pourrons prendre parti, soit pour lui qui considère la fleur des euphorbiacées comme tantôt dicline, tantôt hermaphrodite, soit contre lui avec ceux qui la regardent comme toujours dicline. Les notions exactes que nous avons acquises par l’étude approfondie de nos types à tous leurs âges nous permettront de juger par nous-mêmes celte question intéressante de morphologie, sans nous préoccuper des opinions de tel ou tel et avec un dédain absolu des traditions de sectes ou d’écoles. Il nous sera facile aussi de comprendre l’histoire de la famille que nous expose alors M. Baillon et de saisir les motifs des nombreux remaniements qu’elle a subis depuis sa création jusqu’à ce jour.

Nous pourrons aussi lire alors avec intérêt l’exposé que fait l’auteur de ses caractères constants ou variables. Ayant vu se produire des variations nombreuses dans les organes des divers types et dans les genres qui se groupent autour d’eux, nous ne serons nullement étonnés de lire en tête de cet exposé : « Dans l’état actuel de nos connaissances, il n’y a plus qu’un seul caractère constant à toutes les euphorbiacées : les ovules descendants, dont le micropyle est tourné en haut et en dehors. » Cette famille nous a cependant paru bien naturelle ; bien simples nous ont paru les transitions qui existent entre chaque type et les genres qui l’entourent et entre les types les plus extrêmes eux-mêmes par certains de leurs genres satellites ; cependant, nous n’avons qu’un seul caractère constant, la direction du micropyle, et encore appartient-il à un ordre tellement inférieur que les partisans de la subordination ne le citent jamais. Le caractère le plus constant après lui est le nombre des ovules, puis la présence d’un obturateur, c’est-à-dire des détails d’organisation dont l’importance absolue n’est évidemment que bien faible. Quels sont maintenant les caractères les plus variables de la famille ? En première ligne, nous trouvons l’absence et la présence d’une corolle. Cet organe manque dans les euphorbiées, les excrecariées, les ricinées, les callitrichées ; elle existe toujours dans les dichapétalées ; enfin, elle est tantôt présente et tantôt absente dans les jatrophées, les crotonées et les phyllanthées. Au second rang des caractères variables, nous trouvons l’union ou l’indépendance des pièces de la corolle. Dans les dichapétalées, la corolle est tantôt polypétale, tantôt gamopétale. Jetons maintenant un coup d’œil sur un tableau de la classification dite naturelle de Jussieu avec subordination des caractères. Nous y voyons toutes les dicotylédones divisées en trois groupes : apétales, monopétales, polypétales. Nous voilà donc obligés de diviser entre les trois groupes extrêmes de dicotylédones notre famille des euphorbiacées, qui nous paraissait tout à l’heure si naturelle, ou bien de considérer comme des exceptions une bonne partie des plantes qui la composent. Trouvons-nous au moins de la constance dans un autre caractère auquel Jussieu attribuait la plus grande valeur, le point d’insertion des étamines ? Pas davantage. Dans la seule série des dichapétalées, qui ne renferme que trois genres, nous trouvons, à la fois, les trois modes d’insertion : hypogynie, périgynie, épigynie, avec lesquels Jussieu fait ses ordres. Le seul genre Dicltapetalum (Chailletia) offre même trois espèces, inséparables génériquement, qui ont l’une l’ovaire supère (hypogynie), l’autre à demi supère (périgynie) et la troisième tout à fait infère (épigynie). L’albumen persistant, dont M. Brongniart. avait imaginé, pour avoir, lui aussi, sa petite classification naturelle et subordonnée, de faire un caractère de premier ordre, n’est pas plus constant que les autres caractères primarii ou secundarii, Il existe, il est vrai, fréquemment, mais il manque dans une partie des phyllanthées et dans toutes les dichapétalées.

Ainsi variation incessante dans les caractères que l’école de Jussieu considère comme les plus importants, constance au contraire dans ceux auxquels elle a il peine songé, tel est le fait qui domine dans celle grande famille. Il ne faut pas croire d’ailleurs qu’il soit spécial aux euphorbiacées, nous le retrouvons dans le plus grand nombre des familles et nous n’avons pour cela qu’à ouvrir au hasard l’Histoire des plantes. Voici ’par exemple la famille des magnoliacées. Elle ne renferme que onze genres, et cependant « parmi tous les caractères qui appartiennent aux plantes de ce groupe, dit M. Bailllon, il n’y en a que trois qui soient absolument constants et il faut avouer qu’ils ont en eux-mêmes une bien mince valeur ; ce sont la consistance ligneuse de la tige, l’alternance des feuilles et l’existence d’un albumen dans les graines ». Il est facile d’admettre avec H. Baillon que : « telle magnaliacée pourrait se rencontrer dans un temps donné, dans laquelle quelqu’un de ces caractères manquerait et qui pourrait cependant, on le conçoit, n’être pas pour cette raison exclue de la famille. » La famille des rosacées qui contient, il est vrai, un nombre beaucoup plus grand de genre « possède-t-elle, dit M. Baillon, des caractères communs et absolus ? Nous ne le pensons pas. » Cette famille si naturelle est, en effet, tout à fait rebelle aux subordinations qu’on voudrait imposer à ses caractères. A côté des Stylobasium et nous pourrions dire aussi des fraisiers dont les étamines sont nettement hypogynes, nous trouvons dans les spirées, les pruniers, etc., un réceptacle creusé en forme de coupe dont les bords portent des étamines nettement pèrigynes, tandis que dans les poiriers l’ovaire est tout à fait infère et les étamines sont aussi épigynes que possible. L’albumen n’est pas plus docile aux prescriptions de Brongniart que l’insertion staminale à celles de Jussieu ; absent dans un grand nombre de rosacées, il existe dans une quinzaine de genres au moins, et accidentellement M. Baillon en a signalé jusqu’à deux dans les amandiers qui en sont normalement dépourvus à l’âge adulte. Cela du reste n’a rien qui nous étonne, sachant que dans toutes les plantes à peu près il se forme dans le sac embryonnaire un albumen qui persiste s’il n’est pas consommé complètement par l’embryon, qui disparaît si celui-ci prend un développement plus considérable. Nous serions même surpris que Brongniart ait pu en faire la clef de voûte de son système de classification, si nous ne savions pas avec quel acharnement la plupart des hommes qui s’occupent de science poursuivent la tâche ingrate d’emprisonner l’infinie nature dans un code de lois à leur taille. Si la nature de ce travail cl les limites qui lui sont assignées nous le permettaient, il nous serait facile de montrer que le caractère prédominant par excellence de la classification de Jussieu, le nombre des cotylédons, encore admis par tout le monde, contribue il éloigner les unes des autres des familles qui devraient être rapprochées si l’on se conformait aux véritables affinités naturelles.

En étudiant, avec l’Histoire des plantes pour guide et la nature même sous les yeux, la plupart des familles traitées déjà par H. Haillon, nous pourrions ainsi voir s’écrouler, les uns après les autres, tous les systèmes de classification dits naturels, cette doctrine si commode de la subordination des caractères, toutes ces classes et ordres dont l’enfantement passe aux yeux de certaines gens pour une merveille. Nous ne trouvons plus debout sur ces ruines que deux choses : d’une part, l’espèce admise de tout temps, le genre créé par Tournefort et la famille fondée par Adanson ; d’autre part, comme méthode scientifique, l’étude du développement des organes (organogénie) et celle du développement des tissus (histogénie) sans lesquelles aucune question de morphologie ou de taxonomie ne pourra désormais être résolue. Si la lecture de l’Histoire des plantes nous enlève quelques illusions classiques, elle nous laissera, comme dédommagement, des notions exactes sur des types que nous saurons désormais reconnaître et autour desquels nous saurons toujours « placer à leur rang » les êtres que nous observerons plus tard.

Revenons à la famille des euphorbiacées. Après avoir résumé les caractères plus on moins constants de la famille, M. Baillon trace brièvement ceux de chaque série envisagée dans son ensemble, puis il montre les affinités multiples que présente la famille des euphorbiacées avec les autres familles. Grâce à ce que nous savons déjà, il nous sera facile de saisir ces rapports tracés, comme les autres parties de la monographie, avec la sûreté de coup-d’œil qui résulte pour le savant observateur de la connaissance d’une immense quantité de formes diverses étudiées jusque dans leurs plus intimes détails. Nous voyons bien par ce seul exemple que les familles des plantes ne s’enchaînent pas linéairement comme le pensait Adanson et comme paraissent le croire encore beaucoup de botanistes, mais s’étendent en rayonnant, par les types et les formes secondaires qui les composent, vers un certain nombre d’autres familles. Si nous allons lire l’Histoire des plantes dans le jardin botanique de l’École de médecine, nous comprendrons facilement le motif qui a déterminé M. Baillon à ne pas aligner les plantes les unes à la suite des autres sur des rangées tracées au cordeau, comme cela existe partout ; nous verrons dans la disposition en apparence capricieuse qu’il a donnée à ce jardin une image, aussi exacte que le permet un plan horizontal, des rapports naturels qu’affectent entre eux les végétaux, chaque famille étant entourée de celles qui ont arec elle les liens les plus étroits de parenté.

Poussant beaucoup plus loin qu’on ne l’avait fait avant lui la recherche des affinités, M. Baillon nous montre, à côté des euphorbiacées, une famille, celle des malvacées, qui, sans la toucher, marche parallèlement à elle, se développe collatéralernent. « En appliquant, dit M. Baillon, aux unes et aux autres le principe des développements collatéraux, j’arrive, en effet, si je ne me fais illusion, à deux séries où chaque terme est représenté avec toutefois des différences de proportions numériques qui n’ont ici qu’une importance secondaire. » Voyons, pour le cas actuel, en quoi consiste ce principe des développements collatéraux que H. Baillon a le premier formulé et qui est riche eu applications pratiques : « Dans la première de ces séries, dit-li, se trouvent les Malvales, telles que les limite M. Lindley. En y considérant principalement les plantes à loges mono ou dispermes, on trouve les fleurs généralement hermaphrodites, plus rarement unisexuées, souvent pétalées, moins souvent apétales, l’albumen peu abondant, plus rarement en grande quantité, et l’ovule anatrope avec le micropyle inférieur. Dans la seconde qui représente les euphorbiacées on rencontre, selon nous, des fleurs hermaphrodites seulement dans une couple de types, d’ordinaire unisexuées, plus souvent privées que pourvues de corolle, le périsperme en quantité toujours notable et l’ovule anatrope arec le micropyle tourné en haut, » Ainsi voilà deux familles qui, sans offrir de caractères semblables assez constants et assez nombreux pour permettre de les confondre, ont cependant, dans certains de leurs représentants, assez d’analogies pour qu’on ne puisse pas les séparer d’une façon absolue. On dirait deux branches issues de parents communs éloignés dans chacune desquelles certains caractères différentiels tendent à s’accentuer de plus en plus, mais qui conservent des traits communs, un air de famille qui ne peut échapper à un œil attentif. On voit quelle importance peut avoir, au point de vue de la connaissance des rapports naturels des plantes et de la filiation des familles, la recherche des développements collatéraux révélés par M. Baillon.

Après avoir ainsi magistralement exposé les rapports de la famille, M. Baillon étudie l’organisation anatomique des végétaux qui la composent. Il nous pardonnera d’exprimer le regret que les conditions de la publication et le temps considérable qu’exigent les recherches nécessaires pour l’édification de l’Histoire des plantes ne lui aient pas permis de donner plus de développement à cette partie de son livre. Cependant, malgré sa brièveté, elle renferme des indications précises et ouvre la route vers des recherches plus minutieuses. Il y aurait là comme une histoire anatomique des plantes à écrire parallèlement à celle que nous analysons en s’appuyant sur les mêmes principes et appliquant la même méthode ; mais nous doutons que le temps nécessaire pour accomplir ce travail fût compensé par son utilité pratique. Cependant, indépendamment des détails d’organisation qu’elle amènerait à grouper, elle serait utile pour montrer l’inanité des prétentions qu’émettent certaines personnes de résoudre par l’anatomie seule les questions de morphologie.

La monographie de la famille est complétée par un exposé de sa distribution géographique et par des indications sommaires, mais très complètes, des propriétés diverses de ses nombreuses espèces. Nous ne saurions trop recommander au lecteur cette partie du livre dont presque chaque ligne contient pour les chimistes, les physiologistes et les médecins un objet de recherches à faire. Enfin, la monographie se termine par un Genera en latin, dans lequel sont décrits tons les genres de la famille.

A l’analyse que nous venons de faire de l’une des familles traitées dans l’Histoire des plantes, il nous suffira d’ajouter que l’auteur a suivi pour chacune le même plan, afin de donner une idée de la différence qui existe entre cet ouvrage et tous les traités généraux de botanique qui ont paru jusqu’ici et auxquels on pourrait être tenté de le comparer. Ajoutons que M. Baillon s’est sans cesse efforcé, dans son Histoire des plantes, de mettre la science en rapport avec les faits en supprimant un grand nombre de genres et même lie familles considérés avant lui comme distincts. Après le travail d’analyse à outrance qui a été fait depuis le commencement de ce siècle, il était nécessaire qu’un esprit généralisateur se livrât à un pareil travail de synthèse, et quoique M. Baillon ne soit peut-être pas toujours allé aussi loin que nous l’aurions désiré, ce ne sera pas un de ses moindres mérites que d’avoir réuni ce que beaucoup de ses prédécesseurs avaient désuni. Ce mérite est d’autant plus oonsidérable que les botanistes sont, en général, peu tendres à l’égard des audacieux qui osent porter la main sur quelque genre à la suite duquel se trouve un nom plus ou moins illustre. Réunir les pommiers et les poiriers en un seul genre Pyrus ; unir, dans le genre Prunus, les pruniers proprement dits, les cerisiers, les amandiers, les pêchers, les abricotiers, le laurier-cerise, etc. ; en un mot, unir au lieu de diviser, sont des crimes que pardonnent peu les gens à cervelle trop étroite pour embrasser tant de choses à la fois. Depuis 1867 que, dans son premier volume de l’Histoire des plantes, M. Baillon, à l’imitation de MlM. Bentham et Hooker, a réuni les poiriers et les pommiers, il est des colères qui n’ont pas eu encore le temps de s’apaiser ; mais aussi ignorait-il « que les jardiniers eux-mêmes savent distinguer les pommes des poires », et qu’en science, comme en toute chose, la plus grande faute que puisse commettre un homme est de manquer de respect à la tradition. Le travail de synthèse, toujours fondé sur le développement. des organes, auquel M. Baillon s’est livré à propos des genres, il l’a étendu aussi aux familles, rapprochant sous une seule dénomination des groupes considérés jusqu’alors comme distincts pour former de grandes familles par enchaînement, ainsi qu’il les nomme, dont l’étude offre le plus haut intérêt. C’est ainsi, par exemple, qu’il unit sous le nom commun de rutacées les aurantiacées, les zygophyllées, les quassiées, etc., que la plupart des auteurs regardent encore comme distinctes et dont les types se rapprochent les uns des autres, de façon à former un tout qui paraît peu homogène aux esprits superficiels, mais dans lequel une étude attentive permet de saisir un enchaînement intime des parties.

Ainsi conçue, l’Histoire des plantes ne ressemble en rien aux autres ouvrages de taxonomie publiés jusqu’à ce jour, qui tous ont appliqué la méthode analytique seule. Elle est bien, comme l’indique son titre, une Histoire complète du règne végétal, dans laquelle se trouvent décrites à leur place toutes les formes importantes de ce vaste groupe d’êtres, et servira mieux que tout autre ouvrage à nous faire connaître l’évolution de ces êtres. Grâce aux figures si délicatement et si exactement dessinées par la main habile de M. Faguet, qu’on retrouve partout dans les œuvres de cette école, l’Histoire des plantes est en même temps un tableau véritable, où l’œil saisit avec la plus grande facilité les différences et les rapports décrits par le savant.

Nous avons jusqu’ici envisagé l’Histoire des plantes presque exclusivement au point de vue taxonomique et montré l’influence rénovatrice qu’elle doit avoir sur cette partie de la science. A un autre point de vue, l’Histoire des plantes, lorsqu’elle sera achevée, constituera, grâce au nombre immense de formes différentes décrites et figurées, un admirable traité de morphologie végétale. Suivre le développement des organes, étudier les formes diverses qu’ils sont susceptibles de présenter, saisir entre ces formes multiples les liens qui unissent certaines d’entre elles les unes avec les autres, les différences qui les distinguent, assister aux transformations des organes, montrer l’unité dans la variété, tels sont les objets qui doivent attirer aujourd’hui l’attention des savants. L’Histoire des plantes est là pour attester que nul botaniste ne s’est attaché avec plus de soin que H. Baillon à la solution de ces importants problèmes, et la sûreté de ses jugements, la précision de ses exposés, témoignent des résultats qu’il a obtenus. Il n’est, pour ainsi dire, pas une seule question de morphologie végétale qui ne puisse être étudiée complétement dans l’Histoire des plantes ou dans l’Adansonia. Voulons-nous savoir, par exemple, ce qu’il faut penser de la théorie célèbre des métamorphoses imaginée par Linné, puis développée par Gœthe, d’après laquelle les organes floraux ne sont que des feuilles modifiées ? Il nous suffira do parcourir dans l’Histoire des plantes les monographies des magnoliacées et des nymphéacées, Dans les Magnolia, nous verrons les feuilles se transformer graduellement en sépales, puis en pétales, avec des transitions tellement insensibles qu’il est impossible d’établir aucune limite précise entre ces trois ordres d’organes. Le mode de développement, la disposition sur l’axe sont les mêmes, la forme et la coloration seules changent graduellement. Les étamines et les carpelles suivront eux-mêmes une ligne spirale dont la fraction dérive toujours de celle des feuilles. Dans les Nymphœa, nous assisterons à la transformation graduelle des pétales en étamines ; Ces dernières, épaisses d’abord comme les pétales, étalées et colorées, deviennent de plus en plus étroites à la base à mesure que l’anthère se développe davantage. Dans la famille des Nymphéacées, nous devons à M. Baillon la connaissance de la nature morphologique des organes ascidiés des Sarracena. Il a montré par le développement, que les cornets terminaux des feuilles de ces plantes représentent simplement des limbes peltés dont les bords se sont accrus beaucoup plus rapidement que le centre. De sorte qu’il n’exista entre les feuilles peltées des Nymphœa et les ascidies des Sarracena que des différences toujours peu importantes de forme.

Il nous sera facile encore de saisir dans ces familles et dans celle des renonculacées le passage graduel des feuilles ordinaires et des folioles du périanthe aux feuilles carpellaires, dont les bords en se repliant forment une cavité destinée a contenir les ovules. En étudiant successivement les renonculacées et les rosacées, il nous est facile de passer du réceptacle tout à fait conique et très allongé des renoncules et des Myosurus au réceptacle aplati à la base et conique au centre des fraisiers, puis au réceptacle légèrement soulevé à la périphérie et encore tout à fait convexe au centre des Rubus. De ce dernier nous passerons facilement à celui des Sibaldia, dont les bords se sont soulevés davantage, tandis que le centre s’est beaucoup moins développé ; à celui des Horkelia, dans lequel ces inégalités de développement s’accentuant beaucoup plus, les bords du réceptacle soulevés forment une vaste coupe cylindrique dans le fond de laquelle, le sommet du réceptacle, beaucoup moins accru que ses bords, ne forme plus qu’une saillie relativement faible. Le réceptacle des Horkelia nous conduira à celui des chrysobalanes, et enfin à celui des Stylobasium, dans lequel la saillie centrale du réceptacle n’existe plus, tandis que les bords sont encore très relevés. En partant du réceptacle convexe des renonculacées nous pourrons encore arriver à ce dernier terme et au delà en passant par une autre voie. Nous verrons la longue colonne réceptaculaire des Myosurus se raccourcir beaucoup dans les renoncules, davantage encore dans les Caltha, dans certains hellébores, et enfin devenir légèrement concave dans les pivoines, qui sont encore des renonculacées ; sa concavité augmenter dans les pruniers, devenir considérable dans les roses, en même temps que les bords de son orifice se rapprochent, enfin forme dans les poires une coupe profonde, dans la cavité de laquelle sont complètement enfermées les graines, et dont les bords très rapprochés donnent insertion à tous les organes floraux, y compris les feuilles carpellaires. Toutes ces formes transitoires que l’Histoire des plantes figure à l’état adulte, nous pourrons avec l’Organogénie de la fleur de Payer et l’Adansonia de M. Baillon suivre leur production en étudiant le développement graduel des organes. Appuyés sur l’organogénie, nous pourrons rejeter, en ce qui concerne le fait particulier qui nous occupe, parmi les théories indignes de l’état actuel de la science les soudures du calice et de l’ovaire avec le réceptacle, quels que puissent être les arguments spécieux tirés de l’état adulte qu’on puisse invoquer. Citons encore, sans nous y arrêter, car cet article est déjà trop long, les travaux publiés par M. Baillon, dans l’Adansonia, sur le développement de la fleur femelle des conifères (1860), qui en faisant disparaître une exception renverse la théorie de la Gymnospermie, vieillerie encore chère, on ne sait pourquoi, à bien des gens ; ses recherches sur le développement de l’arille, qui montrent cet organe toujours identique dans sa nature et ne différant que dans sa forme, sa taille et son siège ; ses observations sur le développement des ovules des protéaeées, des rosacées, etc. ; ses études sur l’organogénie de la fleur et du fruit dans les corylées, les cartanéacées, les taccacées, les santalacées, les loranthacées, les cytinées, les buettnériées, les quassiées, les nelumbées, etc., et l’on verra que l’Histoire des plantes repose tout entière sur l’évolution des organes et des êtres. En botanique d’ailleurs, de même qu’en zoologie, l’étude des développements peut seule conduire à la détermination des rapports qui existent entre deux organes ou deux êtres ; l’anatomie et la morphologie de l’adulte sont impuissants à cet égard. Au moment même où les zoologistes rejettent avec dédain toutes ces vieilles méthodes, il est déplorable de voir les botanistes hésiter à suivre dans la même direction la voie tracée par les travaux de Mirbel, de Payer et de M. Baillon en France, de MM. Hoffmeister, Strasburger, etc., en Allemagne. Nous ne parlons, du reste, que des botanistes français, car depuis longtemps on ne prête plus autour de nous aucune attention à une foule de théories et de doctrines qui passent encore ici pour des dogmes sacrés. On n’y croit plus que couper des organes adultes en travers soit suffisant pour résoudre toute question et parler « de omni re scibili et quibusdam aliis », En présence de l’obstination que mettent la plupart de nos botanistes officiels à errer dans les vieux sentiers de la tradition, nous ne saurions trop recommander des ouvrages comme l’Organogénie de la fleur de Payer, l’Adansonia et l’Histoire des plantes à tous les hommes qui ont quelque souci du progrès de la science et du relèvement de notre enseignement supérieur.

On remarquera peut-être que nous n’avons pas essayé, dans cet article, de dégager le plan général suivi par l’auteur de l’Histoire des plantes dans la disposition de ses familles ; à ceux qui nous demanderaient ce que nous en savons nous adresserions la réponse même qui nous a été faite un jour par H. Baillon : « Quand j’aurai étudié toutes les plantes, je pourrai peut-être exposer un plan du règne végétal ; en ce moment cela m’est impossible », Nous recommandons cette réponse d’un homme qui depuis plus de vingt ans étudie le développement et l’organisation des végétaux aux gens moins timides qui, après avoir fait quelques coupes transversales et regardé, en passant, quelques fleurs, n’hésitent pas à tracer, en formules d’algèbre, des plans de la nature aussi prétentieux que fantaisistes.

J.-L. de Lanessan,

Professeur agrégé è la Faculté de médecine de Paris.


[1A. Pyrame de Candolle, Théorie élémentaire de la botanique, 1813, 71.

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