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Henri Giffard (1825-1882)

Gaston Tissandier, La Nautre N°465 — 29 avril 1882

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 1er juillet 2012

Henri Giffard est un de ces hommes privilégiés dont les œuvres honorent non seulement leur pays, mais la science tout entière. La lumière d’une telle intelligence peut s’éteindre, mais le rayonnement qu’elle a émis dure toujours. Le nom de Giffard ne périra pas.

Né à Paris, le 8 janvier 1825, le célèbre ingénieur fit ses études au Collège Bourbon, et dès son plus jeune âge, le génie de la mécanique était déjà développé dans son cerveau. Il nous a souvent raconté qu’en 1839 et 1840, alors qu’il n’avait que quatorze ou quinze ans, il trouvait le moyen de s’échapper de sa pension pour aller voir passer les premières locomotives du chemin de fer de Paris à Saint-Germain. Deux ans après, il entrait comme employé dans les ateliers de ce chemin de fer ; mais son ambition était de conduire lui-même les locomotives., Il y réussit, et il eut le plaisir de faire glisser sur les rails, aussi vite qu’il le pouvait, les premiers trains de chemin de fer.

Henri Giffard n’avait que dix-huit ans quand il commença à s’occuper de navigation aérienne ; il ne tarda pas à exécuter quelques ascensions en ballon, et c’est en joignant la pratique à la théorie qu’il fut conduit à réaliser sa grande expérience de 1852.

Cette expérience est une des plus mémorables de l’histoire scientifique de notre époque. Le jeune ingénieur, au milieu de mille difficultés matérielles, avait construit un aérostat allongé de 44 mètres de longueur et de 12 mètres de diamètre au fort. Ce navire aérien, qui cubait 2500 mètres, était muni d’un propulseur à hélice, actionné par une machine à vapeur de 3 chevaux-vapeur. Henri Gifffard s’éleva seul dans les airs, fièrement assis sur le tender de sa machine, et suivi dans l’espace par les acclamations des spectateurs. Il réussit à se dévier sensiblement de la ligne du vent ; il démontra que l’aérostat allongé, le seul que l’on puisse avantageusement diriger, offre une stabilité parfaite et obéit avec une grande précision à l’action du gouvernail. La voie de la navigation aérienne par les aérostats allongés était tracée. En 1855, le courageux mécanicien renouvela cette expérience dans un autre aérostat non moins remarquable. Mais le vent était, ce jour-là, trop intense pour que l’expérience réussît.

De semblables tentatives coûtaient fort cher et ne rapportaient rien. Henri Giffard abandonna momentanément les ballons, pour construire un nouveau modèle de machines à vapeur à grande vitesse et pour donner enfin naissance à l’injecteur qui devait faire sa fortune.

Henri Giffard devint plusieurs fois millionnaire, mais il ne cessa jamais d’être le travailleur modeste et simple qu’on avait pu connaître au début de sa carrière, Les ballons restèrent sa préoccupation constante, et l’objet de ses travaux les plus assidus. Il construisit le premier aérostat captif à vapeur, lors de l’Exposition universelle de 1867. L’année suivante, il fit installer à Londres , un second aérostat captif qui cubait 12000 mètres et qui avait nécessité des constructions gigantesques. Ce matériel coûta plus de 700000 francs, que M.Henri Giffard, perdit entièrement, sans proférer une seule plainte. L’éminent ingénieur ne regrettait jamais la dépense d’une expérience, si coûteuse qu’elle fût, parce que, disait-il, on en tirait toujours quelque profit.

Henri Giffard fut ainsi conduit peu à peu à donner naissance au grand ballon captif à vapeur de 1878, véritable monument aérostatique, que l’on peut appeler une des merveilles de la mécanique moderne. Tout le monde a encore présent à l’esprit ce globe de 25000 mètres cubes, qui enlevait dans l’espace quarante voyageurs à la fois et ouvrit le panorama de Paris à plus de trente mille personnes pendant la durée de l’Exposition [1]. Tout était nouveau dans cette œuvre colossale, l’aéronautique s’y trouvait transformée de toutes pièces : tissu imperméable, préparation en grand de l’hydrogène, détails de construction modifiés et perfectionnés, Henri Giffard avait tout conçu, tout essayé, tout réalisé. Sa puissance de conception était inouïe ; il pensait à tout et prévoyait tout. C’était un expérimentateur émérite. un calculateur éminent, un esprit d’une ingéniosité exceptionnelle, un mécanicien hors ligne.

Les grandes constructions aérostatiques, auxquelles il s’était si vaillamment exercé, devaient lui permettre de réaliser le rêve de toute sa vie, de reprendre son expérience de 1852, et d’apporter enfin au monde la solution définitive du problème de la direction des aérostats, Il avait conçu un projet grandiose, celui de la construction d’un aérostat de 50000 mètres cubes, muni d’un moteur très puissant actionné par deux chaudières, l’une à gaz du ballon, l’autre à pétrole, afin que les pertes de poids de force ascensionnelle puissent s’équilibrer. La vapeur formée par la combustion, aurait été recueillie à l’état liquide dans un condensateur à grande surface de manière à équilibrer les pertes d’eau de la chaudière.

Que de fois notre regretté maître ne nous a-t-il pas donné dans ses détails la description de ce monitor de l’air. Tout était calculé, tout était prêt, jusqu’au million qui devait lui permettre de l’exécuter et que l’illustre ingénieur tenait toujours en réserve, dans quelques-unes des grandes maisons de banque de Paris. D’autres projets germaient encore dans son cerveau, voiture à vapeur, locomotive à très haute pression, bateau à grande vitesse ; conceptions puissantes, étudiées avec une persévérance à toute épreuve et marquées au sceau du génie.

Mais au-dessus de la volonté et de la prévoyance humaines, il y a les lois fatales de la destinée : les plus forts doivent s’y soumettre. La maladie est venue lutter contre les efforts du grand inventeur ; sa vue s’affaiblit, lui rendant tout travail impossible, ce qui le plongea dans une douleur extrême. li y avait un peu de l’athlète dans l’âme de Giffard, et l’idée de se trouver réduit à l’impuissance, le rendit inconsolable, Il s’enferma, et lui, qui avait tant aimé la lumière, l’indépendance et l’action, il vécut dans la solitude et s’éteignit graduellement.

Chez Henri Giffard l’homme n’était pas moins remarquable que l’ingénieur. Il était mince et nerveux, souple, agile et d’une grande habileté de mains. Il savait tout faire par lui-même, et je me rappelle l’avoir un jour surpris éventrant un fauteuil de son salon pour en arracher un ressort dont il avait besoin pour une expérience ; une autre fois je le vis confectionner un photomètre avec deux crayons fixés dans le carton d’un almanach. Il se rendait compte de tout ce qu’il voulait faire, par des expériences. Il écrivait avec un soin minutieux les résultats de toutes ses recherches, de tous ses travaux, et il laisse d’innombrables manuscrits où l’on trouvera des richesses scientifiques.

Sa physionomie était charmante, et ses yeux clairs, limpides, pleins de loyauté et de franchise, brillaient d’un éclat peu commun. C’était un causeur fin, spirituel, un esprit d’une érudition technique incomparable. Il était réservé, haïssait les banalités et les frivolités du monde ; aussi passait-il parfois, aux yeux des étrangers, pour avoir un abord un peu sévère et froid. Ceux qui le jugeaient ainsi ne le connaissaient pas : il avait un cœur chaud, une générosité inépuisable et une délicatesse exquise.

Il dédaignait les honneurs, aimait par-dessus tout le travail, Ennemi des manifestations d’un luxe apparent, il se plaisait dans la pratique d’une vie simple et laborieuse ; mais quand il s’agissait de faire des machines, le millionnaire reparaissait. On le voyait dépenser 50 000 francs pour exécuter un wagon suspendu ou un appareil à gaz et plusieurs centaines de mille francs pour construire un ballon captif.

Quand il fallait aider un ami ou faire acte de charité, il puisait l’or à pleines mains dans sa caisse. Il a été le Mécène de tous les aéronautes, le bienfaiteur de tous ceux qu’il a connus. Il faisait des rentes à ses amis malheureux, et il possédait près de Paris une maison où l’on n’était admis comme locataire, qu’à la condition d’être pauvre et de ne jamais payer son terme.

Henri Giffard se cachait pour faire le bien, et les bonnes actions dont sa vie abonde, il les accomplissait dans l’ombre.

L’homme que nous pleurons est de ceux que l’on n’oublie pas ! Quelle que soit la distance qui sépare les disciples du maître, promettons-lui de tout faire pour marcher sur ses traces et pour continuer son œuvre. Que son nom béni nous protège ! S’il survient des heures de lassitude ou de faiblesse, rappelons-nous que nous n’aurons qu’à venir sur sa tombe, pour y puiser des forces [2].

Gaston Tissandier


Les obsèques de M. Henri Giffard

Les funérailles de l’éminent ingénieur ont eu lieu le 19 avril, au milieu d’une affluence considérable de spectateurs. Le deuil était conduit par M. Legay, notaire, exécuteur testamentaire du défunt. A midi, le corbillard, traîné par quatre chevaux, se rendait à l’église Saint-Pierre de Chaillot. Les cordons du poêle étaient tenus par M. Hervé Mangon, membre de l’Académie des sciences, Émile Barrault, ingénieur, Gaston Tissandier, et Gustave Flaud, représentant l’usine dans laquelle tous les appareils créés par l’inventeur de l’injecteur, ont été construits. Les ouvriers de cette usine portaient derrière le char une immense couronne de fleurs naturelles.

Nous avons remarqué dans l’assistance MM. le dircteur des Domaines de l’État, le colonel Laussedat, directeur du Conservatoire des Arts et Métiers ; Janssen, de l’Académie des Sciences ; Gustave Doré, Camille Flammarion, Wilfrid de Fonvielle ; la plupart des aéronautes français, Eugène et Jules Godard, Camille Dartois, Jules Duruof, Gabriel Mangin, Lachambre, Brissonnet, la plupart des membres de la Société française de Navigation aérienne, parmi lesquels MM. Hureau de Villeneuve, Armengaud ; les élèves de l’École d’aérostation météorologique, etc.

Au cimetière du Père-Lachaise plusieurs discours ont été prononcés.

M. Hervé Mangon, membre de l’Académie des Sciences, a fait éloquemment l’apologie des travaux de Giffard.

L’injecteur, a dit le savant académicien, est une des grandes découvertes mécaniques du siècle, son principe est tellement singulier que des milliers d’appareils fonctionnaient avant que les mathématiciens aient pu en donner une théorie suffisante. L’injecteur n’a reçu depuis vingt-quatre ans que des modifications insignifiantes ; il est aujourd’hui d’un emploi général. Toutes les locomotives, sans exception, en sont munies, et portent dans le monde entier le nom de notre cher compatriote ...

Constamment absorbé par un travail d’invention et de recherches les plus difficiles, qu’aucune distraction ne venait interrompre, H. Giffard a succombé à l’excès de la fatigue intellectuelle. Tous les instants de sa vie, sans en excepter un seul, ont été consacrés à faire le bien, à rechercher des vérités nouvelles, à enrichir de ses grandes inventions le patrimoine de l’humanité. Heureux celui qui a pu consacrer ainsi toutes ses forces au service de la science et de l’industrie ! Heureux l’homme qui a su faire de sa belle intelligence un si noble emploi ! Nous conserverons toujours le souvenir de ses travaux et de son grand mérite.

M. Ch. de Comberousse, prenant ensuite la parole, au nom de la Société d’Encouragement et au nom de la Société des Ingénieurs civils, a rappelé que Giffard n’avait appartenu à aucune école, qu’il s’était formé seul, mais que cependant, il empruntait dans sa jeunesse les cahiers de jeunes amis qu’il avait à l’École Centrale et que cet établissement peut en quelque sorte le réclamer comme un de ses élèves.

M. de Comberousse a protesté contre l’oubli qu’on fit de Giffard, en 1878, pour la croix d’officier de la Légion d’honneur, malgré la demande qui en avait été faite par l’Académie des Sciences tout entière.

Chose étrange, a dit l’éminent professeur, tantôt l’inventeur fait brillamment fortune, et les récompenses honorifiques qu’il mérite lui sont strictement mesurées. D’autres fois, ce sont les récompenses honorifiques dont il est surchargé, tandis que le nécessaire lui manque pour continuer son œuvre...

... Adieu, Giffard ! Ta croix de chevalier n’empêchera pas l’avenir de te saluer Commandeur de l’Industrie !

M. Gaston Tissandier, président de la Société de Navigation aérienne et ami du défunt, a résumé la vie et les travaux de Henri Giffard. La notice qu’on a pu lire précédemment, reproduit les paroles prononcées.

M. Legrand a adressé des remerciements à la mémoire de Giffard au nom de la Société des Amis des sciences. M. Peyron, vice-président de l’Académie d’aérostation, a exprimé sa douleur et celle de ses collègues ; M. Cohendet, ingénieur de la maison Flaud, et M. Gabriel Yon ont d’autre part adressé quelque paroles d’adieu au grand ingénieur.

Henri Giffard a laissé 100000 francs aux pauvres de Paris, 50000 francs à l’Académie des Sciences et 50000 francs à chacune des Sociétés suivantes : Société d’Encouragement, Société des Ingénieurs civils, Société des Amis des sciences. Il laisse 100000 francs au personnel de la maison Flaud, des souvenirs et des rentes viagères à la plupart de ses amis, de ses collaborateurs ou à ses serviteurs, plusieurs centaines de mille francs à sa famille, et plusieurs millions de francs à l’État, émettant le vœu que ce capital considérable soit consacré à des œuvres scientifiques [3].


[2Paroles prononcées au cimetière du Père-Lachaise le 19 avril 1882.

[3voir Le testament de Henry Giffard, Wilfrid de Fonvielle, La Science Illustrée N°67 — 9 mars 1889

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