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Xavier Bichat, son oeuvre biologique

Biographies Scientifiques de la Revue Scientifique - 16 Aout 1902.

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 15 février 2009

Le 22 juillet dernier, a été célébré le centenaire de la mort de Bichat (3 thermidor an X).
Le matin, une plaque commémorative avait été apposée sur la maison portant le n° 14 de la rue Chanoinesse, où sont morts Desault et Bichat. Un discours a été prononcé sur la tombe de Bichat, au Père-Lachaise, par M. Raphaël Blanchard ; et devant la maison de Bichat, d’autres discours ont été prononcés par MM. Gley, Poirier et Tillaux.

Messieurs,

Puisque la Société de Biologie fut fondée « pour l’étude de la science des êtres organisés » et comme, parmi les Sociétés françaises, elle représente, d’un consentement unanime, cette science avec quelque autorité, il convenait qu’elle s’associât aux hommages rendus à Bichat en cette centennale commémoration de sa courte et glorieuse existence. Qu’il soit donc permis à son secrétaire général de dire, en son nom, les principales raisons de l’admiration persistante des biologistes pour le créateur de l’anatomie générale et pour l’auteur des Recherches physiologiques sur la vie et la mort.

La critique scientifique ne diffère pas autant qu’on le croit de la critique philosophique ou littéraire. On a souvent remarqué que les raisons de l’admiration des hommes pour les grandes œuvres des poètes ou des métaphysiciens changent avec les époques, du moins en partie. Aussi la critique a-t-elle toujours quelque chose à en dire. Et c’est pour cela aussi que l’admiration ne s’épuise jamais. Nous voyons aujourd’hui dans Molière, a-t-on dit, des choses auxquelles Molière n’a jamais songé. Et la pensée de Descartes ou de Spinoza a reçu des commentateurs qui se sont succédé des développements inattendus. Il n’en va pas autrement pour les grands travaux scientifiques, à condition qu’ils contiennent, eux aussi, une part de vérité générale. Chaque époque peut alors les interpréter à la lumière de ses propres connaissances et en renouveler ainsi en quelque mesure la signification. Ce ne sont donc pas seulement, selon la parole du poète anglais, les choses de beauté qui sont des joies pour toujours [1]. ; la beauté de la forme n’est pas tout ; et les choses de vérité sont l’enchantement éternel de l’intelligence.

* *

Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, l’anatomie était une sorte d’inventaire confus des notions accumulées sans ordre sur la forme des organes. Bichat débrouilla ce chaos en montrant que le corps de l’homme se compose de « tissus simples qui, par leurs combinaisons, forment les organes » ; ces tissus sont des éléments organisés comparables aux corps simples de la chimie et doivent être étudiés comme les chimistes étudient ceux-ci ; il en faut faire l’analyse, il en faut déterminer toutes les propriétés. Ainsi se trouva fondée l’histologie ou science des tissus ; que les perfectionnements successifs du microscope, tout le long du xIxe siècle, devaient amener à un si haut degré de développement.

L’histologie ainsi comprise s’appelle quelquefois anatomie microscopique. C’est avec raison. L’anatomie générale est tout autre chose. C’est sur une autre conception de Bichat qu’elle repose, sur la considération des systèmes organiques. Un organe, d’après Bichat, n’est point formé d’un seul tissu, mais habituellement de plusieurs. Par comparaison, on reconnaîtra les caractères communs d’un même tissu observé dans les divers organes, organes où on le rencontre, on rapprochera tous ces caractères et ainsi l’on distinguera des systèmes organiques. Une telle étude comparative doit conduire à la connaissance des lois qui régissent l’assemblage des dispositions morphologiques particulières et leur ordonnance en des déterminations structurales qui constituent les organes et les appareils. Dès lors, l’anatomie géné- rale était créée.

Sans doute Bichat n’a ni développé, ni même peut- être compris cette partie de son œuvre comme il a fait la science des tissus. C’est beaucoup déjà qu’il en ait eu l’idée. N’oublions pas, d’ailleurs, ce qu’a dit de ces « systèmes organiques » un des hommes qui ont le plus contribué à l’édification définitive de l’anatomie générale : « Dans l’exposé qu’il nous a laissé des systèmes organiques, a écrit Ranvier, Bichat s’est élevé à une hauteur de vues que nous ne saurions trop admirer. Sa description des systèmes cellulaire, séreux et lymphatique et de leurs rapports est tellement précise que les histologistes modernes ne sont arrivés que peu à peu à en reconnaître l’exactitude, et cependant ils étaient servis dans leurs recherches par de puissants microscopes ( [2]). » Et Ranvier ajoute, pour répondre peut-être à un reproche que l’on a quelquefois adressé à Bichat : « En France, à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, les microscopes étaient très défectueux ; c’étaient, passez-moi l’expression, des microscopes à puces... Bichat a eu mille fois raison de ne pas vouloir se servir d’instruments aussi imparfaits ( [3].).

* *

Le fondateur de l’histologie, le créateur de l’anatomie générale fut aussi un des instaurateurs de la physiologie moderne. C’est qu’il ne séparait point la notion de fonction de la notion de forme, plus biologiste ainsi donc que la plupart des savants du xIxe siècle, et précurseur en cela des histo-physiologistes contemporains.

On pourrait aisément dresser la liste des données physiologiques qui résultent des découvertes ou des travaux de Bichat : l’influence du sang rouge sur la vie du cerveau, l’action du sang noir sur les diverses fonctions, fondement de nos connaissances sur l’asphyxie ; l’indépendance fonctionnelle du cerveau et du cœur, le système nerveux sympathique considéré comme le système nerveux de la vie organique, l’action des nerfs vagues sur le poumon, etc. Une de ses plus belles expériences sur l’asphyxie, d’une simplicité qui n’a d’égale que sa force démonstrative, a mérité d’être conservée dans la science sous son nom, et l’on dira longtemps encore : l’expérience de Bichat. Mais c’est surtout par les idées générales qu’il a émises que Bichat a servi la physiologie.

Le grand obstacle qui s’opposa, jusqu’au début du XIXe siècle, au développement de la physiologie, ce fut la stérile doctrine de la force vitale, cause immatérielle, insaisissable par conséquent, des phénomènes vitaux qui ne pouvaient être, dès lors, objet de science. Assurément, en dépit du vitalisme, Spallanzani, Hales, Haller et quelques autres, dii minores, s’étaient livrés à l’expérimentation sur les êtres vivants et avaient fait d’intéressantes, parfois même d’importantes découvertes. Je ne parle pas de Lavoisier, que son éducation de chimiste soustrayait sans doute à la servitude du mystère de la vie, que son génie, d’ailleurs, débarrassait de toutes les entraves. Il n’en est pas moins vrai que l’expérimentation méthodique, la seule féconde, paraissait impossible, appliquée aux animaux.

On connaît le début si souvent cité de l’Anatomie générale : « Il y a dans la nature deux classes d’êtres, deux classes de propriétés, deux classes de sciences. Les êtres sont organiques ou inorganiques ; les propriétés sont vitales ou non vitales ; les sciences sont physiques ou physiologiques » (p. I). Et l’on connaît aussi les premières lignes des Recherches physiologiques sur la vie et la mort : « La vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort. » Bichat soutenait donc, comme le grand animiste Stahl, que les forces mécaniques et chimiques sont en opposition avec les forces qui régissent les phénomènes vitaux ; mais il n’imagina pas, comme Stahl, une force vitale agissant avec intelligence dans cette lutte contre le monde extérieur, pour la conservation de l’organisme et ne pouvant être distinguée par conséquent de « l’âme raisonnable ». Il n’accepta même pas la conception de l’École de Montpellier, d’un principe vital différant à la fois de l’âme et des forces physico-chimiques. Mais il comprit qu’on ne saurait chercher la cause des phénomènes qui se passent dans la matière vivante ailleurs que dans les propriétés de cette matière même. Alors il s’attacha à découvrir et à classer ces propriétés : « Est-il besoin, dit-il, de savoir ce que sont la lumière, l’oxygène, le calorique, etc., pour en étudier les phénomènes ? De même ne peut-on, sans connaître le principe de la vie, analyser les propriétés des organes qu’elle anime ( [4]) ? » De là tout l’effort de Bichat pour rattacher les phénomènes vitaux à des propriétés particulières de la matière dans laquelle ils s’accomplissent. A la vérité, cette œuvre fut moins explicative que descriptive, et les propriétés vitales de Bichat sont un nom plutôt qu’une raison des phénomènes.

Mais il est permis de supposer que le progrès de sa pensée fut arrêté par l’idée, qui lui restait de la doctrine vitaliste, de l’antagonisme essentiel entre la vie et les forces physiques. Il exagérait l’instabilité des forces vitales en l’opposant à l’invariabilité des lois qui président aux forces physiques. Il écrit par exemple : « On calcule le retour d’une comète, les résistances d’un fluide parcourant un canal inerte, la vitesse d’un projectile, etc. ; mais calculer avec Borelli la force d’un muscle, avec Keil la vitesse du sang ; avec Jurine, Lavoisier, etc., la quantité d’air entrant dans le poumon, c’est bâtir sur un sable mouvant un édifice solide par lui-même, mais qui tombe bientôt faute de base assurée ( [5]). » Et plus loin : « Dire que la physiologie est la physique des animaux, c’est en donner une idée extrêmement inexacte ; j’aimerais autant dire que l’astronomie est la physiologie des astres ( [6]). » Et encore : « C’est peu connaitre les fonctions animales que de voeu les soumettre au moindre calcul, parce que I instabilité est extrême. Les phénomènes restent ton jours les mêmes, et c’est ce qui nous importe ; mais leurs variations, en plus ou en moins, sont sans nombre ( [7]). » On multiplierait aisément ces citations.

Ainsi Bichat n’a pas vu toute la portée de la révolution qu’il préparait dans l’investigation physiologigue. Il n’importe. Toujours est-il que, grâce l’analyse qu’il a faite des propriétés vitales, celles-ci ont cessé de paraître inaccessibles à la recherche scientifique. Désormais cette recherche va diminuer de jour en jour le nombre des phénomènes qu’on appelle vitaux ; les actions accomplies dans les corps vivants seront peu à peu ramenées à des phénomènes physiques ou chimiques ; le fonctionnement des corps organisés deviendra de plus es plus intelligible. Telle est l’œuvre à laquelle, sous l’impulsion de Claude Bernard surtout et de Berthelot, qui en eurent la claire compréhension, et sous le persévérant labeur de Liebig et de ses continuateurs de l’École allemande de chimie physiologique s’appliquera la physiologie du XIXe siècle. Cette œuvre, c’est le travail analytique de Bichat qui l’a préparée.

A côté de cette idée maîtresse de la physiologique Bichat, la distinction et l’analyse des propriétés vitales, se placent d’autres idées qui s’emparèrent aussi puissamment des esprits. C’est d’abord la théorie de la division de la vie en animale et organique, et de l’indépendance relative de ces deux vies, conception qui a si longtemps dominé toute la physiologie et qui subsiste encore en partie. C’est celle de la distinction des deux sensibilités, animale et organique, dont la nature pourtant est la même, la différence n’étant que dans le mode, déterminée seulement par des différences d’excitabilité des organes. Et c’est aussi la loi du double mouvement de la vie organique, de composition et de décomposition de l’être vivant, idée que Claude Bernard développera plus tard avec tant de profondeur, et qui de nos jours est devenue la théorie des processus anaboliques et cataboliques des physiologistes allemands et anglais. Et c’est la loi de la distribution inégale des forces dans les différentes parties de l’organisme, diminuées dans une partie quand elles sont accrues par ailleurs. Et celle de la perte successive des diverses fonctions amenant la mort totale, la mort de l’individu.

Quel magnifique ensemble d’idées fécondes ! Le jeune homme qui les conçut ne fit que passer, comme a dit Hallé au lendemain de sa mort mais elles, les filles immortelles de son génie, elles restèrent. Elles se répandirent partout, à l’étranger comme en France. Elles vivent encore, plus ou moins modifiées comme tout ce qui vit, mais reconnaissables toujours.

C’est un jeu facile de l’esprit que de supposer les évènements qui se seraient présentés dans une vie que la nature, indifférente a brusquement interrompue, et que l’on se plaît à prolonger jusqu’à ses limites normales. N’éprouverait-on pas cependant une haute émotion à imaginer la Société de Biologie qui fut fondée en 1848, ouvrant ses séances sous les auspices de Bichat, âgé de soixante-dix-sept ans, et écoutant avec une ardente attention les communications de Claude Bernard ?

Eugène GLEY.


[1A thing of beauty is a joy for ever (KEATS)

[2L. Ranvier, Leçons d’anatomie générale sur le système musculaire. Paris, 1880, p. 4.

[3Ibid., même page

[4Recherches physiologiques sur la vie et la mort, 3’ édit., Paris, 1805, p. 80.

[5Ibid., p. 81.

[6Ibid., p. 84.

[7Ibid., p. 257.

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