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Claude-Louis Mathieu

Note nécrologique publiée dans la Revue Scientifique du 13 mars 1875

Mis en ligne par Denis Blaizot le samedi 14 février 2009

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Claude-Louis Mathieu

La science astronomique vient d’éprouver une grande perte. M. Mathieu est mort à Paris, le 5 mars 1875, dans sa quatre-vingt-douzième année. Né à Mâcon, le 25 novembre 1783, d’une famille honnête, mais sans fortune, M. Mathieu dut demander au travail les ressources qui devaient satisfaire à ses premiers besoins et assurer son avenir. Son intelligence et sa grande activité surmontèrent les difficultés. A vingt ans, Il entra à l’Ecole polytechnique, puis passa dans le service des ponts et chaussées. Sa réputation, commencée de bonne heure, s’accrut rapidement. En 1817, il fut nommé membre de l’Académie des sciences (section d’astronomie), après avoir été secrétaire adjoint, puis membre du Bureau des longitudes. Il fut aussi suppléant de M. Delambre dans la chaire d’astronomie du Collège de France. De 1817 à 1863, il appartint à l’Ecole polytechnique, d’abord comme répétiteur du cours d’Arago, puis comme examinateur. M. Mathieu a contribué pour une large part au développement de la science astronomique. Il a publié l’Histoire de l’astronomie au XVIIIe siècle, et chacun sait avec quelle ardeur il a travaillé à l’Annuaire du Bureau des longitudes placé depuis longtemps sous sa direction. Quatre discours ont été prononcés sur sa tombe.Voici celui de M. Faye :

Messieurs,

Le Bureau des longitudes m’a chargé d’exprimer devant vous ses sentiments de douleur et de regret.

Nous aimions tous M. Mathieu, nous l’entourions d’une déférence respectueuse. Cette longue carrière si honorablement remplie était pour nous un modèle et un honneur. Nous étions si fiers de voir ce Nestor de la science française siéger au milieu de nous, et éclairer nos délibérations par sa vieille expérience ; nous étions si frappés de le voir, à quatre-vingt-onze ans, prendre une part active à nos travaux, qu’involontairement, malgré le nombre de ses années et si étrange que ce soit à dire, personne de nous ne s’était préparé à ce fatal moment. Il y a deux mois à peine, il achevait notre Annuaire ; il en révisait les épreuves ; mais il avait dû s’arrêter à la dernière feuille, et ce fut là le seul indice d’affaiblissement. Nous nous disions entre nous:M. Mathieu est en retard, voici la première fois depuis trois quarts de siècle qu’il laisse à d’autres quelque chose à faire. Il aurait fallu ce jour-là prévoir que la mort était proche ; mais, en voyant la plénitude de l’intelligence et la fermeté du caractère survivre aux forces physiques, en songeant aux soins dont sa vieillesse était pieusement entourée, nous espérions encore en sorte que nous voilé émus comme s’il s’agissait d’un coup prématuré.

Vous venez d’entendre un juge compétent, notre savant confrère de la section d’astronomie, vous faire le tableau de la vie scientifique de M. Mathieu. Un ami, un député de Saône-et-Loire, l’honorable général Guillemaut, nous parlera de sa vie politique. Moi, messieurs, je vous parlerai de l’homme lui-même que j’ai connu depuis ma jeunesse, à partir de l’Ecole polytechnique où il professait depuis longtemps l’analyse. lorsque j’y entrais comme élève. Eh bien ! ces quarante années passées presque toujours à côté de lui, à l’École, a l’Observatoire, à l’Institut, au Bureau des longitudes, ne me laissent qu’une impression, celle d’un affectueux respect ; ce n’est pas assez dire, celle de la vénération. Cet homme si calme, si réservé, tout entier à ses devoir, plongé dans ses chiffres et ses calculs, songeait volontiers aux autres et trouvait le temps d’être bienveillant et de le prouver. Il aimait la jeunesse, il allait à elle, il savait l’aider, secrètement, ou du moins sans ostentation, car jamais homme n’a été plus simple et plus étranger au désir de faire de l’effet ou de se targuer de ses services. Oui, c’est bien de la vénération qu’il nous inspirait. Après avoir consacré à l’astronomie la plus grande part de sa vie et s’être acquis une juste réputation par les travaux qu’il avait accomplis comme continuateur de Delambre, comme collaborateur d’Arago, par ses nombreuses observations astronomiques et ses recherches sur la figure de la terre, la réfraction, l’obliquité de l’écliptique, la parallaxe des fixes, etc, à l’heure où d’autres se seraient reposés dans le souvenir d’un vie déjà bien remplie, M. Mathieu acceptait du Bureau des longitudes la lourde charge de diriger les calculs et la publication annuelle de la Connaissance des temps. Tâche lourde, en effet, et pour lui plus que pour tout autre, car, dans sa bienveillance extrême, M. Mathieu suppléait souvent à l’insuffisance de certains calculateurs, et plutôt que de renoncer à ceux qui ne faisaient pas bien leur tâche, il se mettait à leur place et la faisait pour eux.

Je devrais peut-être, messieurs, vous dire quelques mots des difficultés inouïes qu’il a rencontrées et qu’il a su vaincre ; mais devant cette tombe encore ouverte, les récriminations seraient déplacées et les ressentiments les plus légitimes doivent se taire. D’ailleurs le succès récompensa ses efforts : il fut permis à M. Mathieu d’introduire dans la Connaissance des temps les améliorations réclamées au nom de l’astronomie et de la marine ; nous tâchons aujourd’hui de compléter son ½uvre et de lui donner le dernier degré d’achèvement qu’il avait rêvé.

Tous ces derniers temps, il ne s’occupait plus que de l’Annuaire. Grâce à son érudition, dont il n’a jamais fait étalage, il était en état de traiter avec la même supériorité l’astronomie, la physique du globe et les questions les plus délicates de la statistique, C’est à lui que sont dues les publications de cet ordre qui figurent chaque année dans notre Annuaire. Une chose pourtant le contristait profondément dans ce travail où il se complaisait autrefois : c’était l’obligation de resserrer dans un cadre plus étroit, à partir de la guerre fatale de 1870, la statistique de cette France qu’il avait vue si grande dans sa jeunesse et qui, peu à peu, par une fatalité imméritée, se rétrécissait jusqu’aux limites les moins naturelles. Son cœur saignait à ces mutilations qu’il lui fallait faire subir à nos colonnes géographiques et statistiques, car ce savant éminent était en même temps un vrai, un ardent patriote.

C’était, messieurs, un homme complet. Mais aussi rien ne lui a manqué des jouissances élevées qu’un homme de ce mérite peut ambitionner sur la terre : un maître célèbre dont il a été l’ami et le collaborateur, et qui, en mourant, n’avait, trouvé personne plus capable que lui de continuer ses travaux ; une alliance fraternelle avec un des plus grands noms des temps modernes : une famille universellement respectée, et, par-dessus tout, une fille dont le monde entier admire les vertus et dont le dévouement infatigable a su prolonger jusqu’aux extrêmes limites cette longue existence trop courte encore à notre gré.

Non, rien ne lui a manqué dans son propre pays, où, malgré la violence des partis, sa longue carrière politique n’a pas rencontré un seul détracteur ; à l’étranger où sa vie scientifique dignement appréciée lui valut, vers la fin de ses jours, un solennel hommage, lorsque les éminents représentants de la science du monde entier, réunis à Paris dans une grande commission internationale pour l’établissement définitif du système métrique, l’ont porté à l’unanimité à la présidence.

Nous sommes profondément touchés, messieurs, de les voir parmi nous à ce moment solennel. Associés à notre douleur, ils ont voulu rendre à leur défunt président un dernier hommage. Remercions-les au nom de notre pays qui les accueille eux-mêmes avec la respectueuse sympathie qui leur est due.

La voilà donc partie pour un monde meilleur cette âme si digne et si vaillante ! A nous de conserver pieusement sa mémoire et de puiser nos inspirations dans les exemples qu’il nous a légués.

- Voici le discours de M. le général Guillemaut, député, prononcé aux funérailles de M. Mathieu

(publié dans le numéro du 27 mars 1875 de la Revue Scientifique) :

Messieurs,

Permettez à un ancien élève de l’Ecole polytechnique, j’ose même dire à un ancien ami de M. Mathieu, né, comme lui, dans le département de Saône-et-Loire, de venir rendre un dernier hommage, dire un suprême adieu au compatriote qui a illustré son département, au professeur consciencieux, fils de ses œuvres, qui a laissé de si profonds souvenirs dans le cœur de tous ceux qui, comme moi, out été assez heureux pour profiter de ses leçons, et qui n’ont jamais oublié, surtout, qu’en nous enseignant les principes rigoureux des sciences mathématiques, il nous donnait à tous l’exemple des vertus du citoyen le plus dévoué à son pays.

Mathieu (Claude-Louis), astronome, naquit à Mâcon le 15 novembre 1783. Son père, simple ouvrier menuisier et sans fortune, ne put l’envoyer que dans une petite école où l’on apprenait seulement à lire et à écrire, et à un cours gratuit de dessin. Le jeune Mathieu s’y fit promptement remarquer par son habileté, sa facilité au travail et son esprit d’ordre, qu’il tourna bientôt du côté des mathématiques qu’il étudiait seul. Les difficultés étaient grandes, mais il lisait tous les jours dans la préface de l’Algèbre de Lacroix ces belles paroles de d’Alembert : « Allez en avant, et la foi vous viendra. » Ayant entendu parler de l’Ecole polytechnique, il résolut d’y entrer, marcha en avant, se rendit à Paris, presque sans ressources ; il se logea au Marais, dans une petite chambre qui lui avait été offerte sous l’observatoire Delambre, suivit les cours gratuits de l’Ecole centrale des quatre nations, y obtint le premier prix de mathématiques, et l’année suivante, en 1803, fut admis, dans un très-bon rang, à l’Ecole polytechnique. Peu de temps après, à la veille de jouir du fruit de ses peines, il risqua de tout perdre en refusant, avec son ami François Arago et trente-quatre autres de ses camarades, de signer les registres ouverts pour l’adhésion à l’Empire. Mais ils étaient tous en tête de la liste de leur promotion, et Napoléon 1er lui-même ne crut pas devoir sacrifier de pareils sujets d’élite.

Mathieu devint ensuite élève de l’Ecole des ponts et chaussées, secrétaire de l’Observatoire, membre de l’Institut, membre du Bureau des longitudes, professeur d’analyse et de mécanique à l’Ecole polytechnique, et enfin examinateur de sortie. D’autres, plus autorisés que moi, vous ont dit ce qu’il a fait pour les sciences, vous ont parlé de ses publications, de ses ouvrages. Laissez-moi vous rappeler que le Bureau des longitudes lui offrit l’expression de sa reconnaissance pour les services signalés qu’il lui avait rendus en se dévouant tout entier à la publication et à l’amélioration de la Connaissance des temps.

Mathieu était beau-frère de François Arago. Comme lui, il partagea sa vie entre la science et la politique. Sa ville natale, Mâcon, l’élut député, sans interruption, de 1835 à 1848. Après la révolution de février, 157000 électeurs sur 182000 votants, dans le département de Saône-et-Loire, l’envoyèrent à l’Assemblée constituante, où il termina sa carrière parlementaire. Les paroles et les écrits, les votes et les actes de ce savant, de cet homme de bien, furent toujours dictés par l’amour du peuple, dont il n’a jamais oublié qu’il était sorti.

Les dernières années de sa vie ont été consacrées à la science ; mais, plus que tout autre, il s’intéressait aux affaires de son pays, et lorsqu’à plus de quatre-vingt-dix ans sa vue commençait à lui faire défaut, sa fille, Mme veuve Laugier, dont le dévouement a été au-dessus de tout éloge, passait ses journées à lui lire les feuilles publiques ; Avant de mourir, le vieux patriote a pu apprendre, comme dernière consolation et avec la plus vive satisfaction, que la République, qu’il avait toujours aimée et défendue, était enfin le gouvernement légal de la France.

Son fils, Charles Mathieu, a pu lui fermer les yeux ; lui aussi, élève de l’Ecole polytechnique, directeur de la manufacture des tabacs de Dieppe, est digne de son père, qui va reposer à côté de son beau-frère François Arago, et de son gendre Ernest Laugier, qui était aussi un des vôtres, Messieurs de l’Institut, que vous avez perdu trop tôt et que vous pleurez tous encore aujourd’hui. Quand on se trouve en présence de tombes d’aussi grands citoyens que les Arago, les Laugier, les Mathieu, on s’incline avec respect ; mais les caractères se relèvent en songeant aux exemples qu’ils nous ont donnés ; on cherche à les imiter, et l’on devient meilleur.

Adieu, Mathieu, adieu, cher compatriote, au nom de tous les habitants de Saône-et-Loire dont j’ai l’honneur d’être le représentant ! Adieu, toi qui fus mon professeur dans la jeunesse, mon ami dans les vieux jours !

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