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Henri Becquerel (1852-1908)

Louis de Launay, La Nature N°1841 - 5 septembre 1908

Mis en ligne par Denis Blaizot le dimanche 27 mai 2012

Le Secrétariat perpétuel des Sciences physiques semble porter malheur à ceux qui l’obtiennent. Après de Lapparent qui l’a occupé juste un an, Henri Becquerel y sera resté six semaines seulement. Cette perte imprévue est d’autant plus regrettable) que l’illustre savant, encore en pleine force de l’âge, avait produit, dans ces toutes dernières années, ses plus beaux travaux. Quoiqu’il eut encore à peine 56 ans, étant né en 1852, sa carrière scientifique avait déjà reçu d’ailleurs toutes les consécrations possibles : chaires à l’École Polytechnique et au Muséum, l’Institut à 36 ans, le Secrétariat perpétuel de l’Académie des Sciences et surtout le prix Nobel qui, en 1903, associa universellement son nom au nom glorieux de Curie.

Il appartenait à une remarquable famille scientifique où, depuis trois générations, on se suit à l’Institut de père en fils (Antoine-César, 1788-1878 ; Edmond mort en 1891 et Henri) et où une quatrième génération semble déjà prête à continuer cette belle tradition. Lui-même avait, du vivant de son père, remplacé à l’Académie Berthelot, élu secrétaire perpétuel. Dans des conditions semblables, la haute culture scientifique, l’instinct et l’habitude de l’expérimentation ne sauraient manquer de se féconder et de se développer, aussi bien par une éducation commencée de bonne heure en un milieu propice, que par un naturel atavisme. Henri Becquerel trouva en quelque sorte dans son patrimoine héréditaire le germe des travaux qui ont assuré sa réputation : ceux par lesquels, en 1896, il découvrit la radioactivité, puis débrouilla, dans le rayonnement du radium, les trois catégories de rayons α, β, γ. La place nous manque ici pour parler de ses mémoires antérieurs sur le pouvoir rotatoire magnétique des corps (1875-1879), l’influence magnétique de la terre sur le plan de polarisation de la lumière solaire (1880), les radiations invisibles infra-rouges (1885-1884), et même pour résumer les recherches par lesquelles, en 1897, il contribua, en même temps que Cornu, à préciser les expériences de Zeeman relativement à l’influence d’un champ magnétique sur une source lumineuse et à faire modifier la première théorie trop simple de Lorentz. Nous préférons insister sur la question capitale de la radioactivité, en montrant d’abord comment a été logiquement préparée la découverte, puis en rappelant tout son intérêt philosophique.

Depuis longtemps, le premier des Becquerel, Antoine, auquel on doit l’initiation à l’électrochimie, le thermomètre électrique, la balance électromagnétique, etc., avait abordé incidemment un de ces sujets compliqués, volontiers laissés de côté par les travailleurs trop méthodiques et précis qui désirent marcher sûrement pour aboutir à jour fixe : problèmes dont l’obscurité même promet tôt ou tard, quand les phénomènes sont arrivés à maturité, de sensationnelles et suggestives découvertes. Il s’était attaqué à la phosphorescence, qu’il expliqua d’abord par l’électricité. Dans cette dynastie de savants, les travaux se sont continués de père en fils, sur les mêmes produits conservés au même laboratoire. Plus tard, son fils Edmond Becquerel, qui a, rappelons-le en passant, trouvé le premier procédé de photographie des couleurs, continua l’étude des rayons phosphorogéniques et crut pouvoir les assimiler aux rayons lumineux. Parallèlement à Niepce de Saint-Victor qui a été, dans toutes ces questions, un remarquable précurseur, il commença l’examen de toute cette série de substances, comme les sulfures alcalino-terreux, le diamant, la fluorine, l’aragonite, qui deviennent lumineuses sons l’action des rayons solaires et, étudiant d’autre part la fluorescence, la considéra comme produite par des radiations ultra-violettes. Dès 1883, Henri Becquerel reprit cette question de la phosphorescence et étudia l’absorption de la lumière par les composés de l’uranium. L’idée lui vint donc tout naturellement, le jour où Rœntgen fit sa mémorable découverte, d’étudier à cet égard les sels de l’uranium. Il observa alors qu’une lamelle de sulfate double d’uranium et de potassium, posée sur le papier noir enveloppant une plaque photographique, impressionnait cette plaque : c’est-à-dire que les sels d’uranium émettent des rayons actifs traversant le papier noir. Il vit ensuite que ces rayons traversent de même des lamelles minces d’aluminium, de cuivre, etc. Puis il montra que le phénomène est spontané et ne se rattache à aucune cause excitatrice connue, qu’il se prolonge sans affaiblissement appréciable pendant un temps très long, enfin que ces radiations, différentes des radiations lumineuses, ne subissent ni la réflexion, ni la réfraction, mais déchargent à distance les corps électrisés. Dès lors, la question était mûre pour la découverte de Curie qui finit par isoler, dans les sels d’uranium, un corps particulièrement radioactif, le radium. Enfin, en 1898 et 1899, Becquerel étudia, en même temps que Giesel, Meyer et Schweidler, le rayonnement du radium. Il aboutit finalement à distinguer, au moyen du champ magnétique, trois catégories de rayons : les rayons α électrisés positivement et assimilables au bombardement de particules ayant les dimensions de l’atome, les rayons β électrisés négativement, dus à des particules 1000 fois plus petites que l’atome d’hydrogène partant avec une vitesse supérieure à 250 000 kilomètres à la seconde, enfin les rayons γ attribués à une déformation brusque et non périodique de l’éther lumineux.

L’intérêt de ces travaux est suffisamment montré par lé mouvement d’idées extraordinaire, qu’a provoqué la découverte du radium et par la révolution qui en est résultée dans toutes les théories sur la constitution chimique des corps. Dans un autre ordre d’idées purement physique, on peut ajouter encore quelques brèves observations.

D’innombrables mouvements, dont l’origine première est surtout dans notre grand foyer d’activité, le soleil, traversent incessamment l’espace : les uns perceptibles à nos sens, les autres ignorés de nous jusqu’au Jour ou leur transformation naturelle ou voulue en des radiations d’une autre nature, ou leur influence sur des radiations observables nous les font connaître. Parmi tous ces mouvements, on a naturellement étudié d’abord ceux pour lesquels il s’est développé, créé chez l’homme un instrument d’observation plus parfait, la vue. Et le fait même que les sensations correspondantes nous sont si précieuses pour connaître le monde extérieur prouve sans doute que ce genre de mouvements, susceptibles de produire une sensation lumineuse, sont à la fois capables d’exciter le plus grand nombre des corps (tous ceux qui ne nous apparaissent pas noirs) et de les exciter très diversement suivant leur nature et suivant les cas. Mais, indépendamment de nos autres sens qui nous décèlent des vibrations calorifiques, sonores, etc., une sensibilité vague et qui semble s’affiner avec les progrès de la nervosité, nous avertit déjà qu’il existe des radiations auxquelles notre œil ni nos autres sens ne sont accommodés. La conquête progressive de ces radiations d’abord ignorées est de nature à nous éclairer peu à peu sur la constitution de la matière et de l’éther, la nature de la force, etc., c’est-à-dire sur les problèmes physiques qui, pratiquement comme théoriquement, nous intéressent avant tout. Quand on veut aborder ce champ d’observations, il faut trouver chaque fois l’artifice nécessaire pour transformer en manifestations lumineuses susceptibles de mesure, des radiations qui, sous leur forme directe, nous échappent ou restent confuses.

On peut considérer comme un premier pas fait dans ce sens la découverte de la photographie, dont tout le monde n’a pas apprécié d’abord l’immense portée et dont l’explication réelle demeure encore si incomplète. Il a été trouvé là un certain nombre de corps, tels que le bromure d’argent, qui, au lieu de réfléchir la lumière, de l’absorber, de la transformer en chaleur, etc., comme l’immense majorité des éléments le font, transforment une partie de la force vive reçue en réactions chimiques : force vive dont la forme vibratoire à longueur d’onde trop courte .dépassant l’ultraviolet, est souvent imperceptible à notre œil. Ultérieurement, les travaux de Becquerel, Curie, etc. ,ont fait connaître autres substances encore plus particularisées (du moins en tant qu’effet notable) qui émettent (ou restituent) ces radiations spéciales, dont les particularités ont surtout étonné parce que nous avons l’habitude de tout rapporter au cas essentiellement subjectif de notre sensibilité. Ces radiations, qui mettent extrêmement longtemps à se dégager et dont le dégagement s’accompagne d’un changement au moins apparent dans la constitution moléculaire des corps par lesquels elles sont émises, il n’est pas interdit de penser qu’elles ont, elles aussi, une première origine solaire, mais qu’elles ont trouvé une occasion de s’emmagasiner d’une manière quelconque avec une persistance extrême, comme, à des degrés divers, la simple radiation lumineuse persiste dans la rétine, ou rend plus ou moins longtemps lumineux des corps influencés, fugitive dans le spath, durable dans les sulfures, comme aussi l’échauffement produit par un rayon de lumière dure un temps variable, etc., etc.. ... On entre là dans le vaste champ si attirant de l’inconnu, et le nom de Henri Becquerel restera attaché à une des principales étapes accomplies au XIXe siècle pour prendre possession de ce domaine.

Louis de Launay